DU PRIX , SES DIVISIONS , CONSÉQUENCES
164. Nous avons tous au fond de notre ame une certaine estime pour les choses dépendantes de nous , considérées en tant qu'elles nous sont de quelque usage pour la vie animale. Cela est aussi certain , aussi naturel et évident , que l'amour de l'homme pour sa propre vie est certain , naturel et évident. C'est ainsi que nous avons tous une estime intérieure pour le champ qui nous produit de l'herbe, des fruits, des moissons; et pour les troupeaux, qui nous fournissent du lait, de la laine, des agneaux, etc. C'est ainsi encore que l'on estime le travail d'un domestique , d'un agriculteur , d'un artisan , d'un avocat , etc.
165. Donc , abstraction faite de l'usage , les choses cessent d'être estimées pour la vie animale, parce que la raison de les estimer sous ce rapport,, laquelle est toute dans l'usage qu'elles nous four-
nissent, cesse complètement. C'est-à-dire donc, que pour la conservation et le bien-être de notre vie animale , les choses ne sont pas estimées par elles-mêmes , mais uniquement par l'usage; ce qu'il faut bien avoir soin d'observer.
166. Comme l'estime intérieure pour les objets extérieurs se fait sentir ou révèle son existence , et marque son intensité par une certaine excitation, par une certaine impulsion, et comme par un poids ou un élancement d'affection pour ces objets; si cette impulsion, ce poids, cet élancement d'affection est le même, notre estime intérieure pour plusieurs objets est la même, l'une est égale à l'autre, et dans l'état de tendance de notre esprit , il est comme impossible de distinguer l'une de l'autre.
167. Mais comme parmi les choses qui servent aux usages de la vie animale, les unes y concourent plus, les autres moins; les unes fournissent généralement aux hommes le nécessaire, les autres l'utile et l'agréable; comme les unes servent et plaisent plus à tel homme qu'à tel autre , il s'en suit qu'outre l'estime que chaque chose produit généralement par elle-même, elles ont encore une estime de comparaison ou de préférence entre elles pour tel ou tel homme en particulier- Et comme cette estime, dans quelques hommes pour certains objets devient très-grande et insurmontable , de là vient qu'on l'appelle par excellence estime à' affection y c'est-à-dire suprême; car il n'y a point d'estime sans certains attraits , qui sont le mouvement et le langage de l'affection.
168. Rien de plus connu parmi les hommes, que les mots prise, valeur. Avec un peu d'attention , nous pouvons observer que ces mots ne signifient autre chose que l'expression, la marque et la mesure de Testi me plus ou moins grande^ que les autres et moi faisons des choses qui nous sont utiles pour la vie animale. Faites disparaître cette estime et ses différens degrés, et nous ne l'exprimerons plus, et les noms et les idées de prix et de valeur disparaîtront parmi les hommes. D'ailleurs, si l'expression que je produis de mon estime intérieure n'est pas reconnue comme juste par les autres, elle devient tout-à-fait vaine et inutile. C'est comme si je n'avais pas exprimé mon estime intérieure, comme si je n'en avais pas donné la marque ni la mesure. Ainsi la notion du prix renferme l'estime intérieure à laquelle il se rapporte , c'est proprement l'expression de cette estime, expression reconnue et convenue entre les hommes : ce que nous expliquerons de plus en plus à mesure que nous avancerons.
169. Il peut se rencontrer des cas où il s'agit de faire des œuvres de la plus grande utilité pour la vie animale , dans lesquels nous sommes obligés, si nous le pouvons, de prêter nos services, même sans invitation, sans demande, sans convention préalable, c'est-à-dire sans prix, à celui qui, sans notre secours, ne peut pas échapper à sa perte; car le prix commence avec les conventions, et les cas dont nous pavions précèdent toute convention ; à peine sont-ils connus qu'ilii
nous font sentir l'obligation d'agir , et nous ne pouvons pas rester dans l'inaction sans encourir l'indignation de Dieu, sans trahir la nature. Ainsi, soutenir celui qui est sur le point de tomber, relever celui qui est tombé ou qui se noie, éteindre un feu naissant qui, négligé, produirait un incendie; avertir le voyageur des voleurs qui se trouvent sur sa route, défendre l'innocence ou la réputation d'autrui dans une attaque subite et violente , ce sont là des œuvres de la plus grande utilité; mais nous sommes obligés, si nous pouvons, de les faire sans y être invités , sans en être requis, antérieurement à toute convention.
170. Ce qui nous fait entendre que le prix ne commence que là où s'ouvre le champ des contrats.
171. Nous manifestons nos dispositions intérieures, ou les pensées de notre esprit, par des paroles qui volent et disparaissent en un instant; et de plus, nous les fixons par l'écriture, et nous les présentons ainsi à la libre contemplation des regards. Cependant les mots prononcés ou écrits ne suffisaient pas pour exprimer l'estime ou le prix et la valeur des choses; premièrement, parce que les mots écrits ou non écrits ne se mangent pas et ne se boivent pas, parce qu'ils ne sont pas un magasin d'habits ou d'instrumens utiles; secondement , parce que recevant l'usage d'un si grand nombre de choses, usage si varié, usage gradué à l'infini selon la diversité des effets, il était bien naturel que nous cherchassions à exprimer l'estime , et par conséquent le prix d'une
chose par proportion avec les autres choses. Par exemple, j'ai un cheval : ce cheval me sert pour traîner des voitures, pour tirer la charrue, pour porter des fardeaux , etc. ; nous en concevons tous dans notre esprit une certaine estime, nous montrons tous que nous l'apprécions, en parlant, en écrivant, ou par d'autres moyens encore. Ainsi nous disons , par exemple, le prix d'un cheval est égal à celui d'un bœuf, à celui de quatre ânes, à celui de seize agneaux , à celui de huit mesures de grains, à celui d'une montre ou d'un tableau, etc.
172. Or, comme tous ces prix en bœufs, en ânes, en agneaux, en grains, etc., marquent toujours l'estime que nous faisons du cheval, il est clair que le cheval, à son tour, exprime le prix d'un bœuf, de quatre ânes, de seize agneaux , etc. Et par la même raison, nous conclurons qu'un bœuf vaut quatre ânes, et quatre ânes valent un bœuf: que les quatre ânes valent seize agneaux, et réciproquement, et qu'on peut en dire autant des autres objets.
173. Delà nous pouvons conclure qu'un objet quelconque utile pour la vie animale pris avec certaines proportions expose la mesure, et représente les prix de toutes les autres choses ; et que par conséquent toute chose de prix selon diverses proportions, si nous considérons la nature, représente universellement toutes les autres.
174. Si donc j'avais, par exemple, quatre ânes, je pourrais, au besoin, les donner en échange ou en prix d'un cheval, d'un bœuf, de seize agneaux;
je pourrais aussi en faire autant avec les produits de mon industrie.
175. Le prix d'une chose propre aux usages de la vie animale expiimé par d'autres choses qui nous fournissent d'autres usages pour la même vie, s'appelle prix vulgaire. Le prix mentionné dans les exemples ci-dessus est précisément le prix vulgaire, puisqu'il s'agit de choses qui nous sont utiles pour la vie animale, c'est-à-dire pour la conservation et le bien-être de cette vie, et puisque ces choses sont estimées et appréciées les unes par les autres.
176. Commercer ou trafiquer, c'est échanger le superflu des choses que nous ayons contre celles qui nous manquent. Donner du vin pour avoir du grain , de la laine pour avoir de la soie , etc., c'est commercer, ainsi plus on fait d'échanges, plus il y a de commerce. Mais à proprement parler, commercer exprime une profession, une habitude. Un seul échange exprime un acte, et non l'habitude ou la profession.
177. L'exercice primitif du commerce a toujours eu lieu et a encore lieu par le moyen du prix vulgaire. Car les hommes ont fait primitivement le commerce en échangeant le superflu des choses servant aux usages de la vie animale pour ce qui leui" manquait. Or, ils ont échange ces objets selon la proportion des uns à l'égaid des autres, c'est-à-dire que le prix de tels objets propres aux usages de la vie animale a été exprimé et s'exprimerait encore dans le même cas par d'autres objets servant à d'autres usages, ce qui constitue le
prix vulgaire. On voit donc par là que le commerce primitif s'est fait et se fait encore par le moyen du prix vulgaire.
178. Mais comme ce prix est difficile à réduire à une mesure égale et juste , comme il est facile à s'altérer dans les vins, les huiles, les grains, objets que l'on dit se consumer par V usage , et que par conséquent ce prix est de peu de durée ; comme en outre il est fort incommode à manier et à transporter, surtout de loin , on a établi, d'après le consentement exprès et perpétuel des nations, avec le cuivre, avec l'argent et l'or , un prix commun, divisible, proportionnel^ permanent , susceptible de recevoir des empreintes et des marques de proportion, avec des dates précises de temps et de lieu, ce qui en rend l'altération difficile : ce prix a encore l'avantage d'être agréable à la vue et au toucher, et d'être d'un transport très-facile. C'est-là la monnaie ou l'argent, appelé autrement prix éminent ou par excellence ^ ou le représentant de tous les objets du prix vulgaire , et par conséquent le signe ou le moyen favori de tous les échanges.
C'est-là évidemment une invention très-précieuse pour toute espèce de commerce sur terre et sur mer; elle est très-propre à augmenter le commerce , et elle l'a augmenté en effet d'une manière prodigieuse. Par ce moyen on a formé un nouveau genre de richesse inconnu aux premiers hommes, comme il est encore inconnu aux Sauvages; il est venu fort à propos suppléer au manque de fonds, surtout après que la posses-
sion en est tombée d'une manière démesurée dans un très-petit nombre de mains.
179. Nous observons au resle que cette richesse n'est qu'idéale ou d'opinion et de convention, parce qu'elle est née uniquement, et qu'elle est totalement dépendante du consentement des nations , comme nous l'avons dit. Et si quelqu'un avait besoin à l'instant d'une barque ou d'un cheval pour s'enfuir, et qu'il ne les trouvât pas dans le voisinage, avec tout l'or du monde il ne pourrait pas se les procurer : c'est-à-dire qu'alors la monnaie montrerait l'inefficacité et la vanité de sa représentation. Dans les temps de peste et de famine, dans les sièges, dans les invasions, il se rencontre des cas assez fréquens qui nous rappellent que la représentation universelle accordée par nos idées à l'argent ne peut pas s'étendre au-delà de nos idées. Appien , qui a écrit en grec l'histoire des guerres civiles des Romains, nous fournit là-dessus des témoignages abondans, surtout quand il parle des proscriptions de Sylla et des Triumvirs , quand il raconte les sièges de Palestrine et de Pérouse.
En deux mots , le prix commence là où commence la matière ou le champ des contrats (§ 1 70). Dans les cas dont s'agit , la matière ou le champ des contrats n'a pas lieu; il n'est donc pas étonnant que le prix ne puisse pas déployer son caractère et son efficacité.
180. Ainsi, dans les choses qui servent aux usages de la vie animale nous avons des cas où il s'agit d'œuvres ou de choses très-précieuses, les-
quels ne doivent point admettre de prix, et d'autres cas qui n'en peuvent point admettre. Les premiers parce qu'ils emportent l'obligation d'agir avant toute convention , tels que sont les cas exposés dans le § 169; les seconds, parce qu'ils ne trouvent pas la matière du contrat (§ 179).
181. L'or , l'argent , le cuivre doivent être regardés comme chose ou comme marchandise avant d'être regardés comme prix éminent. Car si chacun d'eux n'avait pas un caractère propre d'utilité, il n'y aurait pas de raison d'y prendre la représentation des valeurs. Voilà pourquoi ces métaux ont été d'abord employés comme chose ou comme marchandise, et ensuite comme valeurs. Pans le Pérou , dont le nom est devenu l'expression propre de l'abondance de l'or et de l'argent, ces métaux étaient l'ornement des temples et des grands du pays, et ils n'étaient pas employés comme monnaie avant l'arrivée des Européens dans cette région.
182. On voit néanmoins que l'usage de l'or et de l'argent, soit comme marchandise, soit comme monnaie est très-ancien. Dans la Genèse, qui est le plus ancien de tous les livres , nous lisons qu'Abraham envoya son serviteur à ses parens dans la Mésopotamie pour y chercher une femme pour son fils Isaac, et qu'il lui donna à porter en présent des pendans d'oreille d'or, des sicîes (monnaie), et des bracelets. Gen. ch. 24. Nous lisons encore que Joseph fut vendu pour vingt pièces d'argent à des marchands Madianites qui
allaient en Egypte. Cest-à-dire que les nations ont senli* de l)onne heure le besoin d'un prix cmi' nent et universel pour faciliter et pour multiplier le commerce, et elles l'ont établi dans ces métaux qui étaient déjà admirés et recherchés comme marchandise.
183. Mais cet usage ne s'est pas établi partout en même temps. Il est à observer que la lumière des connaissances est progressive comme celle du jour; et que, quand on a l'aurore dans un lieu, la nuit répand encore ses ténèbres dans les régions plus occidentales. Ainsi, nous voyons que chez les Romains la monnaie a reçu fort tard des empreintes. Mais voici ce qu'en dit Pline, liv. 33, ch. 3. Servius rex primus signavit œs. Antea rudi usos Romœ Romœus tradii. Signatum est nota pecudum ; undè et pecunia appellatum. La monnaie d'argent fut frappée à Rome beaucoup plus tard, c'est-à-dire l'an 485, selon le même Pline dans le livre cité, et l'or fut frappé encore plus tard , c'est-à-dire 62 ans après.
184. On dit communément que le premier motif de l'introduction de la monnaie a été le désir de se procurer plus facilement des alimens , et non le désir de faire le commerce (1). Cette opinion ne me paraît pas juste. Car, pour se procurer les objets de première nécessité, on fait des
(1) Cette opinion vient d'Aristote, et l'on cite de lui le livre 5 de la Morale, et le premier livre de la Politique. Mais que n'a pas pu le respect pour ce philosophe? Si Aristole revenait sur la terre, il serait bien étonné de lui-même.
échanges , et rechange renferme un fait qui appartient au commerce. En second Heu, j'observe que la monnaie est une invention des nations déjà florissantes. Or, comment imaginer une nation florissante sans le commerce au moins intérieur? Il paraît donc plus exact de dire que la monnaie fut introduite en même temps pour les échanges des comestibles et pour toutes les autres espèces d'échange ; et elle retient encore aujourd'hui cette double condition de son origine , elle invite par elle-même au trafic : c'est-à-dire que ce qui est aujourd'hui nous apprend ce qui fut autrefois (1).
185. La monnaie, qui est un signe universel pour les échanges, dans les cas particuliers devient et est considérée comme signe et représentant particulier. C'est une conséquence de la convention des peuples relative à la monnaie. Par exemple, l'or et l'argent représentent d'une manière indéterminée la valeur de toutes les choses qui sont dépendantes de nous et servent aux usages de la vie animale ; mais dans le cas que l'on veuille acquérir des agneaux , des bœufs , etc., ils représentent d'une manière spéciale la valeur des agneaux, des bœufs, elc. Il arrive à la monnaie ce qui arrive aux formules générales des algébristes, qui dans les cas particuliers expri-
(1) Il est impossible de concevoir le commerce sans la monnaie, comme il est impossible de concevoir la monnaie sans le commerce, dit excellemment Joseph de Wels. Magia del credito svelata, lib. 1 , pag. 123. Napoli 1824.
ment la valeur des objets auxquels on les applique.
186. Comme dans le prix vulgaire on suit un ordre de proportion en exprimant une chose pai* une autre, on devait aussi former, et Ton a formé en effet un ordre de proportion en exprimant le prix d'un métal par un autre. Car, chaque métal est toujours une chose ou une marchandise par rapport à un autre métal. Il a plu aux hommes de prendre dans l'argent l'unité de rapport ou de règle pour apprécier les autres métaux. Aujourd'hui une once d'or vaut dix-sept onces d'argent, comme une once d'argent vaut vingt-huit onces de cuivre.
187. En outre le prix, soit vulgaire, soit éminent, n'est pas toujours le même, mais il varie plus ou moins selon les lieux et les temps. Car le prix dépendant de l'estime intérieure des choses usuelles, et cette estime dépendant à son tour de la rareté de la chose recherchée , il en résulte que le prix doit varier selon ces rapports , lesquels varient selon les temps et les lieux.
Les différences dans la récolte des raisins, des grains, dans le produit des bestiaux, dans la pèche, etc., nous font apercevoir continuellement cette mobilité dans les prix.
Quant au prix éminent, on dit que depuis la découverte de l'Amérique la quantité de l'or et de l'argent est devenue huit fois plus grande en Europe. Par conséquent la rareté en ayant diminué d'autant, le prix de ces métaux est devenu huit fois moindre; en sorte que ce qui, il y a quatre
siècles coûtait un, aujoud'hui coûte huit; c'est-àdire qu'un champ , une maison qui coûtait alors cent pièces d'argent, aujourd'hui en coûterait huit cents.
188. Il y a plus : dans un même temps les prix, tant le vulgaire que l'èminent , ne sont pas et ne doivent pas être les mêmes pour les choses de même espèce , parce qu'il peut y avoir , et qu'il y a souvent de la différence dans l'usage qu'elles peuvent fournir : or, c'est l'usage qui est l'objet du prix. Ainsi tous les vins ne sont pas également bons; il en est de même des laines, des huiles, des grains, etc.; et chaque jour nous entendons nommer parmi les marchandises la première et la dernière qualité. D'où il résulte que les prix pour les choses de même espèce ne sont pas, et même ne doivent pas être les mêmes dans un même temps.
189. La chose qui se consume par l'usage n'a pas un prix de l'usage distingué du prix, comme l'on dit , de la chose : car , en ce qui concerne la vie animale, aucune chose n'est estimable par elle-même indépendamment de l'usage (§ 165). Ainsi , quand la chose se consume dans un premier usage, cet usage fini, il ne reste plus rien à estimer.
190. Mais dans les choses qui donnent une répétition d'usage, il reste à estimer la répétition de plus ou moins longue durée, ou même la répétition interminable, tant que la nature suit son cours. C'est là proprement ce que l'on entend , ou ce que nous devons entendre lorsque dans cer-
tains objets on conçoit l'estime des choses comme distinguée de celle de l'usage. C'est-à-dire que le langage vulgaire n'est pas assez précis ni assez lumineux, et que dans le besoin nous devons le rectifier, comme nous l'avons dit plus haut, en distinguant le prix de la chose conçue avec un seul usage , ou avec plusieurs actes d'un usage précédent, du prix de la chose conçue avec un usage à venir.
191. De tout cela , le philosophe conclura clairement que le prix exprimé en métaux précieux est à l'estime intérieure comme la parole est à ridée; car comme on emploie les mots arbitrairement , et d'après une convention pour exprimer les idées, de même on a pris arbitrairement, et par une convention générale, les métaux pour exprimer l'estime intérieure que nous avons pour les objets qui servent aux usages de la vie animale. Par exemple, si l'iniage d'un quadrupède d'une telle grosseur, d'une telle forme, d'une telle agilité, dont le cri soit le hennissement, se présente à notre esprit, voilà une idée, et cette idée, d'après une convention générale, s'exprime par le mot chei^al. Si ensuite je cherche et je détermine l'estime intérieure de ce quadrupède pour les usages de la vie animale, el que j'exprime cette estime en métaux précieux : par exemple, en quinze pièces d'or , ces pièces m'indiqueront l'estime intérieure que nous faisons du cheval, comme le mot cheval exprime l'idée de ce quadrupède. D'où il suit que le prix exprimé en métaux choisis pour cette fm, est véritablement à
Festime intérieure d'un objet donné, comme le mot est à l'idée de cet objet , considéré quant à sa nature , sans rapport à l'estime.
192. Ou, ce qui est la même chose, le prix exprimé en métaux est une certaine portion de ces métaux prise d'un commun accord, comme les mots pour les idées , pour exprimer l'estime intérieure; et d'une manière encore plus générale et plus claire , les prix sont l'expression convenue ou commune en objets réels extérieurs de l'estime intérieure des choses utiles à la vie animale. Si celle expression se fait en métaux choisis à cette fin , tels que sont l'or, l'argent, etc., le prix s'appelle éminent. Il est clair que cette expression, pour être concordante, renferme en même temps la mesure de l'estime intérieure.
193. Voilà un essai de signes arbitraires en métaux précieux, qui sont comme le langage du prix, sans avoir cependant la forme des paroles. Combien de connaissances utiles sont liées à la plus petite étincelle de pensée qui luise à notre esprit! Mais l'homme aime à voir sans fatigue et comme à la surface ; et la surface est la limite de l'objet; elle n'est pas la richesse qui est au-dedans et qui le constitue.
194. Ici l'on voit encore plus distinctement que l'argent est prix éminent de l'or, et réciproquement ; car l'or, comme chose ou marchandise, est estimé avec l'argent (§ 186); ou l'estime intérieure, c'est-à-dire que nous avons dans notre ame pour l'or s'exprime en argent, et celte espèce d'expression est le prix éminent (§ 178). L'argent
est donc prix éminenl de l'or, et rc^ciproquement. Il faut en dire autant de ces deux métaux par rapport au cuivre, et réciproquement.
195. En prenant les choses pour ce qu'elles sont, quand on échange la monnaie avec la marchandise, de manière que l'on donne une valeur égale à celle que l'on reçoit, on change l'expression extérieure de l'estime intérieure; on ne fait pas autre chose. Pai* exemple , avant d'échanger les quinze pièces d'or avec le cheval , et réciproquement, je porte dans mon esprit une estime identique, unique de ces deux objets extérieurs, c'est-à-dire du cheval et des quinze pièces d'or considérées comme marchandise , et ces deux objets sont l'expression de mon estime unique. Ainsi quand j'aurai échangé l'un avec l'autre, je n'aurai changé que l'expression de mon estime; mais cette estime intérieure demeurera dans le degré intérieur d'affection où elle était, c'est-à-dire qu'elle restera la même, c'est-à-dire qu'on a changé l'expression; on n'a pas fait autre chose.
C'est à-peu-près comme si, ayant sous les yeux, par exemple , le premier chapitre de la Genèse en hébreux, je le traduisais en grec, puis en latin. Je changerais les signes de mes idées, mais ces idées seraient les mêmes qu'avant la traduction. Autre comparaison : comme le physicien exprime l'espace parcouru en multipliant l'espace par la vitesse, et comme il peut faire cette opération avec des chiffres, avec des lettres, avec des lignes; ainsi quand il passe d'une expression à l'autre, il change l'expression, mais non la chose
représentée : il en est de même des prix, quand, dans les échanges, on donne une chose égale à celle que l'on reçoit.
Mais dans l'échange, y a-t-il obligation de suivre l'égalité? C'est une question à laquelle nous répondrons dans le chapitre suivant.
196. Comme les métaux d'or, d'argent, de cuivre sont le prix des choses utiles à la vie animale, de même celles-ci sont et peuvent être appelées le prix de ces métaux, parce que les uns et les autres sont l'expression en objets extérieurs de notre estime intérieure pour les choses utiles à la vie; or, c'est en cela que consiste le prix. (§ 168 et suiv.) Néanmoins les choses ou marchandises devront être considérées , ainsi qu'elles sont véritablement, comme prix vulgaire des métaux regardés comme choses, lorsqu'ils sont gradués en valeur, au lieu que ceux-ci sont le prix éminent des marchandises.
197. Entre les mots considérés comme signes des idées, et les prix éminens et les marchandises, il y a cette différence notable, que les expressions équivalentes ou synonimes dans le langage expriment bien la même idée , mais l'une n'est pas signe de l'autre, au moins par l'institution primitive. Par exemple, si je dis : Rome ^ la ville de Romulus , ces deux expressions signifient une même idée, c'est-à-dire la plus célèbre ville d'Italie située sur les bords du Tibre. Mais le mot Rome ne signifie pas par son institution primitive les autres mots ou cité de Romulus, et réciproquement; tandis que le prix éminent et la mar-
chandise correspondante, par exemple, les quinze pièces d'or et le cheval expriment une même estime, et de plus les unes représentent l'autre; les pièces d'or, le cheval; et le cheval, les pièces d'or par l'institution primitive de la monnaie. C'est-à-dire que les prix considérés comme expression ont une plus grande liaison entre eux que les mots, et sont en quelque sorte plus expressifs que les mots.
198. Quelques philosophes, comme les célèbres Leibnitz et Wolf ont désiré une langue universelle pour les sciences , semblable aux chiffres de l'arithmétique ou aux signes dont on se sert dans l'algèbre. Ce qu'ils ont désiré pour les sciences , les peuples et les négocians Tout déjà fait avec la monnaie dans la pratique du commerce. Car partout on connaît , on divise , on multiplie la valeur de la monnaie. Et si quelqu'un présentait quelques pièces de monnaie et montrait du pain, du vin ou toute autre chose en faisant signe d'en vouloir, il serait aussitôt compris même sans parler, ni connaître l'idiome du peuple au milieu duquel il se trouverait; c'est-à-dire que les deux expressions de l'estime intérieure seraient bientôt comprises et réduites à l'égalité.
199. Nous avons donc dans la monnaie un langage, qui résonne aussi, mais avec les métaux , et non avec la voix ; langage arbitraire , cependant commun et très-facile à comprendre. Et qu'on ne pense point que ces notions soient étrangères à notre sujet; car non-seulement elles nous le présentent d'une manière philosophique, mais elles
sont très-utiles pour décider la question que nous avons entrepris de discuter concernant l'usure, comme nous le ferons voir en son lieu. (^Foyez § 338 et suiv. )