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CHAPITRE m

USAGE DE LÀ MONNAIE , COMMENT IL EST DISTINGUE DE LA MONNAIE : VARIÉTÉS DE CET USAGE.

200. Pour déterminer en quoi consiste propre- '^ ment l'usage de la monnaie il faut faire attention à

la notion générale de l'usage, ainsi qu'au but pour lequel elle a été établie, ou auquel nous tendons avec elle. L'usage, selon sa définition, est l'emploi que l'on fait d'une chose comme plus propre que les autres pour obtenir ujne certaine fin ( § 151 ). Or, quelle est la fin que nous désirons d'obtenir avec la monnaie, quel est le but pour lequel elle a été établie? Comment l'emploie-t-on le plus communément en vertu de sa condition native?

201. La monnaie, comme nous l'avons expliqué, ou le prix éminent, selon sa condition primitive , est le représentant universel ( § 178 ) de toutes les choses qui nous sont soumises et qui servent aux usages de la vie animale : or comment ce représentant universel nous donnera-t-il l'usage auquel il est destiné ? Cet usage consistera-t-il peut-être en ce qu'un disque ou un cylindre d'or ou d'argent frappé au coin de la monnaie se dila-

tera et s'étendra, de riianièie à produire une série interminable d'aulres disques semblables d'or ou d'argent? Mais alors nous nous perdrions au milieu de l'or et de l'argent; l'or et l'argent conserveraient absolument leur caractère de métaux, ils ne prendraient pas celui de monnaie et de représentant : et c'est cependant sous ce dernier rapport qu'il faut ici les considérer.

Comment donc ce représentant fera-t-il sa fonction propre? Sera-ce peut-être en passant simplement d'une main dans une autre? Mais c'est là se mouvoir, ce n'est pas faire l'office de représentant. Les ustensiles de toute espèce, les livres et les clefs, passent aussi à tout moment de main en main , et personne ne s'est imaginé que par là ils fassent l'office de représentant comme la monnaie. Donc la monnaie ne déploie pas non plus son caractère de représentant, en passant simplement d'une main dans une autre.

202. Mais l'argent nous donnera l'usage réel auquel il est destiné en prenant la place de la chose représentée , tandis que la chose représentée prendra sa place, comme s'il n'y avait point de différence dans la valeur de ces deux objets selon les pensées de celui qui donne et de celui qui reçoit : par exemple, quinze pièces d'or expriment le prix d'un cheval : ces pièces, qui sont le représentant, feront la fonction de représentant quand elles seront substituées au cheval par un échange ou un achat , tandis que le cheval sera substitué à ces pièces. Supposons pareillement que les quinze pièces d'or soient équivalentes à un

tableau, à un instrument de musique. Elles me fourniront l'usage qui leur est propre, quand elles seront substituées au tableau , à l'instrument de musique. Voilà ce qui se pratique et se répète sans fin sur toute la terre, partout oii circule la monnaie. Et si nous ne faisions et ne pouvions faire aucun de ces actes, aucun effet ne nous ferait voir ce que c'est que ce représentant, et pour quelle raison il a été établi. Tel est donc l'usage du prix éminent ou de la monnaie.

203. Par cette notion précise de l'usage de la monnaie on voit clairement, comme dans la lumière de l'analyse, la fausseté de cette assertion, que la monnaie se consume par l'usage. Car la monnaie par son usage est proprement substituée à la chose représentée, et réciproquement; or substituer n'est pas consumer. Et ceux qui, pressés par les argumens , ont dit que cette consommation est morale , ont donné une mauvaise réponse. Car obtenir par le moyen de la monnaie la chose représentée , c'est passer de l'image ou de l'idéal au réel : et passer de l'idéal au réel ne s'appellera jamais consommation, au moins dans le langage des êtres raisonnables.

204. C'est également insulter la vérité que de dire avec des mots latins que la monnaie que l'on donne à autrui pour un certain temps , datur non utenda , sed ahutenda. Car la substitution de la monnaie à la place de la chose représentée nous donne le terme de sa destination, ou autrement nous met entre les mains l'objet pour lequel on l'emploie, et c'est là proprement fournir l'usage,

et non faire le contraire. Mais ce ne sont pas là les seules obscurités et les seules erreurs occasionnées par les mots latins dans cette matière.

205. L'usage de la monnaie en suppose la survivance. Car, si la monnaie à peine transmise disparaissait des mains de celui qui la reçoit, personne ne voudrait de cet usage, personne ne nous donnerait à la place de la monnaie les choses que nous désirons pour nos différens besoins ; la monnaie deviendrait complètement inutile.

206. Il est plus juste de dire que la monnaie dans le commerce a non-seulement un" usage, mais un usage permanent. Car on dit qu'une chose est d'un usage permanent , quand elle donne une répétition d'usage aussi multipliée qu'on le désire ( § 159). Le commerce consiste dans les échanges et dans la répétition des échanges. Mais en faisant le commerce avec la monnaie, on a cette répétition autant de fois que l'on veut; parce que celui qui reçoit la marchandise ou la chose représentée, s'il la reçoit d'égale valeur, peut de nouveau l'échanger avec d'autres sans fin , et même avec une autre monnaie, quand cela lui fait plaisir, ou quand il est obligé de le faire. Quant à celui qui dans le premier acte du commerce reçoit la monnaie, il est encore plus évident qu'il peut faire d'autres échanges, comme il a fait avec le premier contractant ; et il pourra répéter ces échanges autant qu'il lui plaira. Ainsi la monnaie n'est pas seulement d'usage dans le commerce,

mais elle est d'un usage aussi durable qu'on le désire.

207. Il faut observer ici que par le premier échange la monnaie passe dans d'autres mains; mais quelque soit le nombre des échanges qui se feront ensuite , la monnaie retiendra toujours la vertu et l'efficacité du premier échange et des suivans ; parce que sans ces échanges on ne peut pas passer aux suivans, comme sans le premier degré et les degrés intermédiaires on ne peut pas arriver au dernier : ou comme l'eau qui coule dans le ruisseau, ne pourrait jamais y couler si auparavant elle n'était sortie de la source. Or , cela est si vrai , que si l'on découvrait , après un certain temps, un défaut dans la monnaie, avec une connaissance certaine de celui qui le premier l'a mise en circulation , elle devrait retourner à celui qui l'a donnée en dernier lieu, et successivement aux autres jusqu'au premier, de qui elle provient, précisément comme on fait pour les lettres de change, qui, si elles ne sont payées par celui qui les doit, retournent par tous les intermédiaires jusqu'au premier, qui leur a donné de la valeur par son nom.

Et nous voyons comment aujourd'hui les monnaies sont mises en circulation par l'autorité publique avec des empreintes et des noms , avec des dates de temps et de lieu, comme pour servir de signe et de garantie qu'elles sont réellement ce qu'elles sont réputées , qu'elles ont une valeur et qu'elles doivent l'avoir. Et du premier qui les reçoit elles passent de main en main aux autres avec ces marques de garantie dans la valeur, de manière que l'esprit de ceux-ci se repose comme

sur le premier auteur de (|ui dépend la nation , et qui par ce moyen supplée aux assurances, aux expériences, aux essais auxquels sans cela nous devrions obliger quiconque nous donnerait en échange' ces métaux précieux. La monnaie a donc un usage permanent dans le commerce.

208. Que si dans le cours de nos opérations nous échangeons la monnaie avec des maisons ou des terres, le commerce en deviendra comme suspendu : cependant nous aurons, comme pour continuation de commerce, l'usage permanent de l'effet dans l'usage de ces fonds, et nous pourrons reprendre, quand il nous plaira, la série des échanges.

209. On dira peut-être que je puis par des échanges convertir la maison que j'ai achetée en alimens ou en boisson, etc., et qu'ainsi l'usage en cessera totalement dans le commerce.

Je réponds que les marchands de pain , de vin, etc., recouvrent aussi leur monnaie, et même avec augmentation. Que' si nous convertissons la maison achetée en alimens ou en boissons pour notre propre usage , nous devons observer qu'ici il s'agit de l'effet de la monnaie dans le commerce, et non du boire et du manger, et que manger et boire n'est pas faire le commerce. Restons donc dans les limites de la matière que nous discutons, et nous verrons les résultats naturels de cette matière, sans nous embarrasser dans des imaginations incohérentes.

210. Et pour mettre dans un plus grand jour la vérité qu'il s'agit de démontrer, je rappelle le

lecteur au fond de la chose : celui qui emploie de l'argent qu'il a reçu pour en faire usage dans le commerce, doit dans chaque opération satisfaire à deux conditions. Par l'une il doit substituer et il substitue la monnaie à la chose représentée qu'il cherche, par l'autre il doit donner ses soins à l'usage pour lequel on lui a donné la monnaie. Il peut substituer l'argent qui lui a été donné à telle chose plutôt qu'à telle autre : mais il n'est pas également libre par rapport à l'autre condition. S'il a reçu la monnaie pour en faire usage dans le commerce, il doit montrer par les faits qu'il l'a reçue et qu'il la retient précisément pour cet usage. S'il agit autrement, il manque à la condition primitive qui lui a été imposée quand on lui a donné l'argent. Tant il est manifeste que la monnaie a un usage permanent dans le commerce.

211. Dans quelques hommes l'inattention et l'oubli de cette dernière observation sont prodigieux. Or, lorsque dans le calcul on a oublié certaines quantités, comment les résultats conduirontils à la vérité ? L'argent que l'on donne pour en faire usage n'est pas donné pour qu'on le dissipe, ou qu'on le perde follement. Revenons à notre sujet.

On a dit que dans le commerce l'usage de la monnaie consiste dans la substitution qui se fait du représentant à la chose représentée , et réciproquement, avec la faculté de répéter cette opération plus ou moins long-temps, selon les conventions. Néanmois il faut distinguer entre les

deux conlractans. Celui qui donne la monnaie pour la chose commence l'usage en obtenant la chose ; et celui qui donne la chose pour la monnaie commence l'usage en acquérant la monnaie. Le voyage et le séjour que la monnaie fait chez les autres sont un indice, une preuve, un témoignage de ce qu'elle a fait passera sa place; ils sont une preuve que si elle s'est déplacée, c'est en poussant et en laissant à sa place ce qu'elle représente, et réciproquement, avec la facilité de répéter cette opération selon les conventions. Et si la chose représentée démontre, annonce qu'elle a pris la place de la monnaie, nous devons répéter que la monnaie fait partout entendre la voix, le cri de son passage, qu'elle en laisse partout des traces, et même qu'elle se conserve sous une autre forme avec la faculté de circuler de nouveau par le commerce; tant il est clair que l'usage de la monnaie est permanent.

213. On appelle justice commutatwe la vertu par laquelle on donne une valeur égale à celle que l'on reçoit dans les échanges ou dans les opérations du commerce. Si je donne cinq en monnaie et que je reçoive cinq en marchandise , c'est là un acte de justice commutative, selon le langage de l'école.

214. Dans le commerce celui qui donne le représentant pour la chose représentée, et celui qui donne la chose représentée pour le représentant doivent donner autant qu'ils reçoivent, à moins qu'il n'y ait condonation de la part de l'un des contractans : car s'il n'y a pas égalité entre le

représentant etlachose représentée, là où se trouve le déficit, là manque le représentant ou la chose représentée. D'où il résulte que nous aurons donné et que nous n'aurons pas donné l'un pour l'autre, au moins en partie , ce qui est contre l'hypothèse , ou contre l'intention des contractans et la nature du contrat.

215. D'ailleurs l'un et l'autre des contractans se trouvera avec une expression extérieure différente, si l'on compare ces expressions l'une à l'autre; mais avec une expression identique si l'on rapporte cette double expression à l'estime intérieure. Car cela a lieu lorsque dans les échanges on donne une chose égale à celle que l'on reçoit (§ 195). Maison doit précisément observer cette égalité dans les actes du commerce qui sont de véritables échanges (§214). Donc dans le commerce l'un et l'autre des négocians se trouveront dans chaque opération avec une expression diverse, si les expressions sont comparées l'une à l'autre; mais avec une expression identique, si les deux expressions sont comparées à l'estime intérieure. Tant il est vrai que l'usage de la monnaie dans le commerce est permanent.

216. Si la chose représentée obtenue avec la première monnaie exprime la même chose que la monnaie, et par conséquent tient la place de la monnaie; quand je donnerai la chose représentée pour d'autres choses représentées, autant de fois qu'il me plaira ou qu'il me sera accordé , ce sera tout comme si j'opérais avec la première monnaie. En conclusion finale : l'usage de la monnaie

est la substitution de la valeur exprimée en métaux précieux d'une qualité et d'une forme déterminées à la valeur en objets utiles à la vie animale^ de manière que Vun tienne la place de Vautre , et continue à valoir comme Vautre^ dans toutes les subtitutions qui suii>ront, jusquà ce qu enfin la valeur des objets réels redevienne monnaie , et qu ainsi la monnaie cesse de faire la fonction de représentant, quand nous le voulons ainsi ou quand cela nous a été prescrit,

217. J'aime à croire qu'après une explication si précise et si claire , personne ne dira plus que l'usage de la monnaie n'est rien, ou qu'il n'existe pas , que nous ne pouvons pas le suivre par la pensee, quand nous donnons de la monnaie à autrui pour un temps déterminé. *

218. L'usage de la monnaie dans le commerce emporte, suppose ou présente un exercice continuel de la justice commutative. Car on y donne le représentant pour la chose représentée, de manière qu'il y ait égalité entre ce que l'on donne et ce que l'on reçoit, à moins qu'il n'y ait condonation. Mais donner une chose égale à celle que l'on reçoit dans les échanges ou dans le commerce, c'est précisément pratiquer la justice commutative (§ 213). Donc l'usage de la monnaie dans le commerce emporte, suppose et présente un exercice continuel de la justice commutative.

219. L'exercice de la justice commutative produira donc le profit du commerçant, non par chaque opération en elle-même, qui exige toujours l'égalité, mais par la comparaison avec

d'autres opérations, par le résultat d'autres opérations qui donneront un prix différent à raison des temps , des lieux et des qualités des marchandises. Par exemple, j'achète à Naples pour deux pièces de monnaie une marchandise qui vaut deux pièces de monnaie, et je l'échange à Rome pour cinq pièces , parce qu'à Rome on la paie cinq. Chacun de ces actes est une opération oii il y a égalité ou justice commutative. Mais la première opération étant comparée avec la seconde, et deux étant soustraits de cinq il me reste trois de profit.

220. Et ici nous pourrons observer que dans le commerce ce n'est pas l'industrie seule qui produit le gain , mais que ce gain provient surtout de la monnaie; car avec la connaissance des temps et des lieux un homme peut à son aise régler les échanges, mais les échanges ne s'effectuent que par le moyen de la monnaie, ou du moins ils s'effectuent surtout par la monnaie.

Et qui sait combien d'hommes habiles dans la connaissance des temps et des lieux font dans leur imagination des échanges, des transports de marchandises , et acquièrent de grandes richesses ? mais leurs richesses s'éteignent dans leur imagination au milieu de leurs désirs, faute de monnaie pour opérer effectivement les échanges.

221. Dans le commerce l'usage de la monnaie est différent de la monnaie elle-même. Car l'usage consiste dans le passage ou la substitution de la monnaie à la place de la chose représentée, et dans la substitution de la première chose que l'on a obtenue avec la monnaie àia place d'autres choses

1G2 successivement, jusqu'à ce que Ton en reprenne la monnaie qui finalement revient à celui qui Ta donnée , ou à celui qui le premier l'a placée clans le commerce ( § 216 ). Or ce passage, cette substitution, cette répétition de substitutions se font avec la monnaie, ne se font pas sans elle, mais ne sont pas la monnaie comme il est évident. Car les choses représentées et la succession de ces choses que l'on obtient par la monnaie, sont des marchandises en cours, et non l'expression de l'estime intérieure en métaux précieux, ce qui est proprement la monnaie.

Autre preuve : l'usage de la monnaie dans le commerce renferme, présente un acte continuel de justice commutative ( § 218 ). Mais l'argent par lui-même n'est ni justice, ni injustice. Donc l'usage de l'argent soit de la monnaie dans le commerce est différent de la monnaie. Ajoutez que l'usage de l'argent dans sa continuation admet des comparaisons entre la première substitution et la seconde, entre ces deux et les suivantes, de manière qu'on peut en saisir les résultats réels ( § 219). Mais l'argent, borné à lui-même, restant en lui-même, n'admet point ces comparaisons. Donc l'usage de l'argent est réellement distingué de l'argent.

222. La distinction entre la monnaie et son usage est aujourd'hui reconnue de toutes les nations civilisées. Cela est si vrai, qu'elles fixent un prix pour cet usage. Nous n'examinerons pas ici si ce prix est licite ou ne l'est pas, nous en parlerons plus bas. Il est certain que le taux est pour

l'usage, et non pour la monnaie qu'il faut restituer dans la quantité et la qualité que l'on a reçues. Cela démontre que dans le sentiment des peuples il y a une distinction incontestable entre la monnaie et son usage. Et comment ôterait-on ce sentiment? Comment ôterait-on à celui qui a vu, le sentiment de ce qu'il a vu? à celui qui a entendu, le sentiment de ce qu'il a entendu? Néanmoins c'est là une vérité plus manifeste à l'œil de l'intelligence, que facile à transmettre par l'appareil du langage.

223. Parmi les divers usages de la monnaie se trouve celui de changer la monnaie d'une espèce avec la monnaie d'une autre espèce , et la monnaie d'une nation avec celle d'une autre nation , même en la donnant dans un lieu et en la recevant dans un autre. Et cela était une conséquence rigoureuse de la nature de la monnaie. Car chaque métal, comme l'or, l'argent, le cuivre, est prix éminent de l'autre (§194); et chaque portion d'un même métal retient toujours et peut déployer le caractère de marchandise par rapport à l'autre qui fera la fonction du prix éminent.

C'est ainsi que l'on change nos sequins en piastres, et les piastres en monnaie de cuivre; c'est ainsi que nous changeons notre monnaie avec la monnaieanglaise, avec lafrançaise, etc. Cet échange est connu sous le nom de change.

Nous en dirons ailleurs quelque chose : ici nous observons que cet usage ne diffère pas de l'usage général. Car une monnaie peut être regardée comme le représentant de l'autre, et ainsi par le

change la monnaie est substituée à la chose représentée. Cest-à-dire que l'usage de la monnaie dans le change ne diffère pas réellement de l'usage général.

224. On peut considérer dans la monnaie d'autres usages moins importans et moins fréquens : par exemple, on peut me demander un certain nombre de pièces de monnaie, de tel coin et de telle date, pour un temps déterminé sans vouloir les dépenser ni les échanger, mais dans la seule intention de leur faire faire belle figure pour soutenir le crédit auprès du public. On pourrait aussi me les demander pour les donner en gage à quelqu'un comme garantie dans un contrat. Celui qui aurait dans une série non interrompue la totalité de la monnaie frappée par une nation depuis son origine jusqu'à son état présent, ou jusqu'à la fin de son existence comme nation; plus, celui qui aurait la collection de toutes les monnaies de chaque peuple dès le premier instant qu'elles ont été ébauchées et qu'elles ont eu cours , celui-là en tirerait un autre usage encore plus noble et plus rare : c'est-à-dire qu'il y trouverait un monument incomparable , où l'on pourrait apercevoir toutes les variations qu'ont éprouvées les monnaies , oii l'on pourrait découvrir la distinction des temps et des règnes des différens princes, leur succession et leur durée. Mais cet usage respectable aux yeux du sage n'a pas été connu; il a été négligé, ou on ne l'a apprécié que trop tard ; et l'histoire et la chronologie sont restées dans des ténèbres qu'il est impossible de dissiper.

225. Il est clair que l'usage de la monnaie accordé pour les éclianges renferme toujours l'usage de la monnaie accordé pour la montre à l'appui du crédit. Car celui qui reçoit la monnaie pour un temps déterminé pour les échanges, peut, durant cet intervalle, garder la monnaie aussi long-temps qu'il veut, pour en faire parade afin d'acquérir du crédit. Bien plus , l'acte même par lequel on donne la monnaie pour la chose représentée est en même temps un acte qui maintient et fortifie notre crédit par la présence de la monnaie, et les marchandises que nous recevons en échange nous conservent par leur valeur, qui est égale à celle de la monnaie, la réputation que nous acquérons par la montre de la monnaie. Ainsi nous pouvons conclure que l'usage principal de la monnaie pour les échanges renferme toujours l'autre usage pour la montre à l'appui du crédit.

226. Les monnaies des peuples réunies en série n'ont pas seulement leur valeur intrinsèque, mais elles contiennent de plus un crédit supérieur de montre et d'étalage ( § 225 ) ; et elles acquièrent enfin un crédit littéraire comme un fonds de connaissances utiles. Car, sous ce dernier rapport, elles ressemblent aux fastes primitifs des peuples, et à leurs codes originaux, aussi antiques qu'ils sont exacts, où l'on voit ce qui a été, où nous apprenons à nous contenter de ce que nous sommes.

227. On peut diviser l'usage de la monnaie en total et en partiel. L'usage total n'admet point de restriction de temps ou de manière dans les

échanges ou en toute autre chose; Fusage partiel admet des restrictions.

228. Ainsi on doit toujours regarder comme partiel Tusage de la monnaie accordée pour être employée à telle chose et non à d'autres, par exemple à l'achat de grains, de laines, à l'exclusion de tout autre objet. Car cette espèce de concession restreint pour nous dans la monnaie la propriété de représentant universel des choses utiles à la vie , et par-là cette concession nous devient moins chère et moins précieuse.

229. L'usage pour un temps déterminé , par exemple, pour deux ou trois ans, est toujours partiel; parce qu'un tel usage est limité et restreint parle temps, et qu'il ne peut pas s'étendre jusqu'où il pourrait d'ailleurs s'étendre : donc il est partiel.

230. Si l'usage est pour un temps indéterminé, il est entendu qu'on peut le déterminer postérieurement , et par conséquent cet usage doit être regardé comme partiel.

231. Quand l'usage de l'argent est accordé pour toujours, de manière que celui qui a donné l'argent ne puisse jamais le redemander, et que celui qui l'a reçu ne soit jamais tenu de le restituer à celui qui l'a donné, mais qu'il soit obligé de payer une rente annuelle , l'usage doit être regardé comme partiel pour la manière et pour le temps. Je dis pour la manière, parce que la rente à payer est une restriction de l'usage. Je dis pour le temps, parce que malgré les formules, c'est réellement comme si chaque année on renouvelait la conces-

1G7 sion de l'usage avec telle charge, ce qui nous donnerait un usage partiel.

232rOu , ce qui revient au même, la concession de l'usage avec charge, faite pour un ou deux ans, etc., ne diffère pas par sa nature de la concession de l'usage avec charge faite pour toujours. Car la concession de l'usage avec charge pour tous les temps, ou pour toutes les années, n'est que la répétition de ce qui s'est fait la première année.

233. L'usage se mesurant par les années , on dirait fort bien l'usage d'une ou de deux années; ou bien quelques usages par rapport à tous les usages : cette expression doit être considérée comme équivalente à celle qui nomme l'usage partiel et total , c'est pourquoi nous emploierons tantôt l'une , tantôt l'autre, selon la circonstance.

234. Concluons. La monnaie a un usage, et un usage distingué de la monnaie elle-même; elle a même des usages de différentes espèces, un usage partiel et un usage total. L'usage de la monnaie dans le commerce consiste à pouvoir substituer, et à substituer en effet la monnaie à la chose représentée , et ensuite à pouvoir substituer et à substituer de fait la chose représentée à une autre monnaie ou à une autre marchandise, jusqu'à ce qu'expire le temps des substitutions, lequel étant expiré la chose représentée doit de nouveau se convertir en monnaie, pour que cette monnaie retourne à celui qui l'a donnée. Et c'est mal voir l'usage de la monnaie que de la considérer dans le seul acte par lequel elle nous est livrée, et dans celui par lequel nous la redemandons, ou

nous la reprenons. Ce sont là deux signes qui marquent que l'usage va commencer et qu'il vient de finir; ce n'est pas ce qui se trouve entre ces deux extrêmes, et en quoi consiste proprement l'usage. Ce sont les points auxquels la chaîne est suspendue, ce n'est pas la chaîne : c'est le lieu d'où l'on part et le lieu où l'on arrive, et non l'espace du chemin parcouru.

235. Pour nous en faire une idée plus juste , il ne faut pas croire que l'usage de l'argent soit entièrement semblable à l'usage que le ciseau fournit au sculpteur, ni même à celui que la connaissance des arts donne à l'artiste. L'usage de l'argent l'emporte sur tout le reste par la facilite qu'il nous donne d'exercer le commerce et de faire mille choses qui nous sont de la plus grande utilité. Car le ciseau , ou tout autre instrument, opère par parties et avec lenteur; mais l'argent, si on l'emploie à chercher ce que l'on désire , le procure en un instant. Aussitôt dit, aussitôt fait. J'ai près de moi mille chevaux, je brûle du désir de les avoir. J'ai tout prêt l'argent que l'on en demande ; je le débourse, et les chevaux sont à moi : déjà ils obéissent à mes ordres. Je cherche mille mesures de grains : je me présente avec l'argent convenable : on m'ouvre le grenier; et l'objet de ma recherche m'appartient.

L'instrument est restreint à une seule chose : par exemple le ciseau à la statuaire , le pinceau à la peinture; mais l'argent, comme signe et moyen universel des échanges, nous met dans le cas de faire et d'obtenir toutes sortes de choses; il fait

même agir les pinceaux et les ciseaux, il en obtient des prodiges de l'art. De plus, le ciseau, que j'en aie un, que j'en aie dix, ou cent, n'étend pas le champ de mes opérations , et je ne puis pas plus avec cent qu'avec un seul: mais l'argent, plus il se multiplie, plus il soumet d'objets à mes opérations : c'est-à-dire plus il augmente en moi le pouvoir de me procurer des choses utiles à la vie. Si quelques dizaines de pièces de monnaie limitent mon pouvoir à un cheval ou à un bœuf, les dizaines de millions mettent entre mes mains le sort des nations.

236. La connaissance d'un art ou d'un métier m'apprend à former des plans et à les exécuter d'une manière convenable, quoique par parties. Au contraire l'argent représente non l'image, non le plan, mais la valeur réelle des objets de ma recherche. D'où il résulte que je le substitue quand je veux aux choses que je désire ; au lieu qu'avec les instrumens et avec la connaissance de l'art on produit les objets de l'art , mais on ne substitue pas les premiers aux seconds, et leur valeur n'est pas la même. H y a donc une très-grande différence entre l'efficacité d'un instrument des arts, et même entre l'efficacité de la connaissance des arts et l'efficacité de la monnaie. Celle-ci surpasse de beaucoup celle des deux autres objets.

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