‹ Discussion sur l'usureChapitre 29 sur 102 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

l'uSAOS DE LA MONNAIE EST l'OBJET d'uN PRIX ET DU PRIX ÉMINENT.

304. J'usqu*ici nous avons aplani les voies de la discussion , et posé les principes , comme autant d'instrumens propres à écarter les voiles qui cachaient la vérité. Entrons maintenant au fond de la question , et disons :

305. L'usage de la monnaie est estimable pour le commerce ou pour les contrats du commerce ; car avec cet usage nous pouvons satisfaire et nous satisfaisons le désir, l'affection , Testime que nous avons pour les échanges, c'est-à-dire pour le commerce, et nous satisfaisons tout cela de la manière qui nous plaît pour la conservation , pour l'utilité et les agrémens de la vie animale. Or, ce avec quoi nous pouvons satisfaire notre estime pour les objets utiles à la vie animale, nous touche , nous intéresse autant que cette vie

même : e est-à-dire que c'est aussi une chose digne d'estime , une chose que nous estimons : c'est-là une vërité incontestable. Mais ce que nous estimons est estimable. C'est-là une conséquence conforme non-seulement aux règles de la logique, mais encore du sens commun. Donc l'usage de la monnaie est estimable pour le conimerce et les contrats du commerce.

Voulons-nous nous assurer par les faits qu'il en est ainsi ? L'usage de la monnaie est partout un objet de recherche, surtout dans les lieux où les moyens de faire le commerce sont plus faciles. Or les hommes ne recherchent pas ce qui n'attire point leur estime. Concluons donc que l'usage de l'argent dans le commerce est estimable, très-eslim«able.

306. L'usage de l'argent dans le commerce est par lui-même l'objet d'un prix et du prix ëminent, c'est-à-dire d'un prix calculable en argent. Je dis qu'il est l'objet d'un prix, parce que le prix est l'expression en objets extérieurs de l'estime que nous avons pour les choses utiles à la vie animale ( 192 ) ; et d'un autre côté le prix commence là où commence la matière ou le champ des contrats (170). Mais l'usage de l'argent dans toutes les opérations du commerce , comme nous venons de le voir, est lié à cette estime, et en matière de contrat. Donc il subit l'expression extérieure qui forme l'essence du prix. Donc cet usage est l'objet d'un prix.

Ensuite un prix quelconque peut être évalué avec le prix éminent, c'est-à-dire, avec l'argent ( § 178 ). Donc l'usage de la monnaie dans le

I commerce est l'objet du prix ëminent, c'est-àdire qu'il est aussi calculable en argent.

307. Cette conséquence découle d'une manière claire de principes universellement reconnus. Car il est certain et incontestable que l'argent a un usage distingué de Targeut même, et en conséquence estimable par sa vertu propre dans Fexercice des contrats qui ont pour objet l'utilité de la vie animale. Or ce qui est estimable sous ce rapport est l'objet du prix éminent, ou est calculable en argent. Donc je dois conclure que l'usage de l'argent dans le commerce et ses contrats est l'objet d'un prix, et du prix éminent, c'est-à-dire qu'il est lui-même calculable en argent,

308. Mais rendons plus sensible cette conséquence par des preuves particulières renfermées à la vérité dans ce qui vient d'être dit, mais d'une manière qui n'est pas assez claire pour tous. Supposons qu'une maison estimée mille pièces de monnaie soit à vendre. Il est certain que si je présente pour la maison les mille pièces de monnaie, à condition que celui qui veut la vendre ne devra jamais faire usage des mille pièces ni par lui-même ni par d'autres, la maison ne me sera pas cédée; comme il est également certain que si celui qui offre la maison veut la donner à condition que ni moi, ni personne autre ne puissions jamais y habiter, nous n'échangerons jamais cette maison avec notre argent. Ainsi il résulte de là, selon le jugement commun des hommes, que les mille pièces de monnaie avec leur usage successif représentent la maison avec son usage successif Mais

l'usage successif de la maison est l'objet d'un prix; ou, pour parler d'une manière plus claire, il est reconnu que l'usage de la maison d'année en année vaut tant, par exemple quarante pièces de monnaie de l'espèce des mille ci-dessus. Donc l'usage des mille pièces, qui représente l'usage de la maison, a chaque année la même valeur, c'està-dire qu'il vaut le quatre pour cent.

Que si au lieu de la maison je voulais acheter avec les mille pièces de monnaie un pré, un bois, etc., après avoir raisonné comme ci-dessus , je trouverais également pour conclusion que l'usage de l'argent est l'objet d'un prix et que ce prix est calculable en argent.

J'aurais le même résultat, si je cherchais de l'argent pour ne pas aliéner mes fonds, ces fonds pouvant ou devant être considérés comme étant à racheter ou à acheter, et comme achetés en effet avec cet argent : ce qui nous ramène auxcasprécédens.

Je suppose qu'une terre estimée cinq mille pièces de monnaie soit offerte à affermer pour un certain temps, à raison de cinq pour cent; et je suppose qu'il faille mille autres pièces pour la culture de cette terre. Celui qui veut savoir s'il doit ou non accepter cette offre, examine si le produit de la terre égale le cinq pour cent des cinq mille pièces qui en sont la valeur, et le cinq pour cent au moins des mille pièces nécessaires pour la culture, et en outre il examine ce que vaut son industrie. Si le produit de la terre vaut tout cela, il accepte; mais s'il est inférieur, il refuse. Voilà l'u*

sage de l'argent comptant estimé tel prix, sans que personne trouve rien à y reprendre.

On trouve partout l'usage des contrats de société par lesquels l'un met son argent , l'autre son travail à égalité de profits ou de pertes. Or il y a quelques sociétés sans danger de perte avec des profits certains, comme quand il s'agit de transporter certaines marchandises d'une province à l'autre où les prix sont différens. Dans ce cas celui quia fourni l'argent, exigerait pour le simple usage de cet argent, un prix qui ne serait nullement contesté. Je vois donc de nouveau que cet usage est l'objet d'un prix, et d'un prix calculable en argent, comme toutes les espèces de prix.

Voici une autre preuve. Tous sont d'accord , même les adversaires, que si je cédais pour un certain temps l'usage de vases et d'ustensiles précieux de la valeur, par exemple, de cent ou de mille pièces de monnaie, je pourrais exiger un prix proportionné à cet usage. On est aussi d'accord que si je donnais cent ou mille pièces de monnaie pour en faire simplement la montre ou pour les présenter en [gage pendant un certain temps, je pourrais demander le prix convenable de cet usage. Or on a démontré que l'usage de la monnaie accordé pour commercer renferme toujours l'usage moins important de la montre à l'appui du crédit ( § 225 ). Donc l'usage de la monnaie donnée pour faire le commerce renferme aussi nécessairement le titre d'un prix convenable.

En outre si la simple montre de la monnaie ,

qui tend à faire croire que nous pouvons Fem* ployer, mérite un prix, comment l'usage même de la monnaie, qui est l'accomplissement, la réalisation de cette possibilité, pourrait -il n'avoir aucun prix ? Ce serait le seul cas où l'existence serait moins que la possibilité, malgré tous les principes de la métaphysique. Donc l'usage de la monnaie dans le commerce est l'objet d'un prix.

Enfin, si l'usage de l'argent n'a pas de prix , ce sera la même chose de l'avoir ou de ne l'avoir pas; et comme on en pourrait dire autant de tous les autres biens , il en résulterait qu'il serait égal d'avoir l'usage de tous les biens et de ne l'avoir point. Par conséquent il sera égal d'avoir l'usage de la vie et de ne l'avoir pas. Or qui admettrait une pareille assertion ? Ainsi, pour ne pas tomber dans l'absurde, il faut reconnaître que l'usage de l'argent, usage réel, distingué de l'argent luimême (§221 ), est susceptible d'un prix, calculable en argent.

Les histoires sont pleines de séditions qui se sont élevées dans les armées par le retard des paiemens. Et ainsi nous voyons que tous les manœuvres, tous les chefs d'atelier, que l'on diffère de payer, sont dans une entière désolation. Les légataires que l'on ne paie pas promptement croient qu'on leur fait une injustice, et en réclament les dommages. Personne ne désire plus vivement que les trésoriers publics l'entrée prompte des impôts dans le trésor. Comment expliquer tout cela si le commun des hommes ne regardait pas comme précieux l'usage de la monnaie? Con-

cluons : donc l'usage de la monnaie dans le commerce a un prix, et un prix calculable en argent.

309. Ici l'on demandera : si nous donnions pour un certain temps l'usage du vin, de l'huile, du blé, par exemple, de la valeur de mille pièces de monnaie,. cet usage pourrait-il aussi être l'objet d'un prix?

Je ne vois pas comment on pourrait en douter, puisque ce blé, ce vin , cette huile vaut, par exemple, les mille pièces de monnaie; or l'usage des mille pièces de monnaie est l'objet d'un prix comme on l'a vu jusqu'ici. Donc nous devons tirer la même conclusion quant à l'usage du blé , du vin, de l'huile, etc.

310. En général quand il s'élève un doute sur ces matières, réduisons le cas h celui du prix éminent, c'est-à-dire de la monnaie, et nous verrons comment il faut décider.

311. Le prix de l'usage de l'argent ne doit pas être abandonné au caprice de chaque individu, mais il doit être proportionné à la qualité , à la quantité de la monnaie et à la longueur du temps pendant lequel on en cède l'usage.

Je dis qu'il doit être en proportion , parce que le prix est l'expression ou la mesure extérieure et convenue en objets réels de l'estime intérieure (§ 192). Or l'estime a ses degrés, et en conséquence la mesure doit avoir les siens. De là résulte la nécessité de la proportion, et par conséquent l'exclusion de tout caprice et des excès de la cupidité.

Ensuite ce prix doit être proportionné à la

qualilë de la monnaie cédée pour l'usage; parce que donner une once en or pur, c'est en donner dix-sept en argent ; et donner une once en argent, c'est en donner vingt-huit en cuivre (§ 186). Par conséquent, pour fixer le prix de l'usage, il faut absolument avoir égard à la qualité de la monnaie.

Il est clair que ce n'est pas la même chose de donner cent , et de donner deux cents ou trois cents pièces de la même monnaie pour l'usage. Si avec cent on donne un usage, avec d'autres centaines on donnera un usage double, triple, etc. Donc le prix de l'usage devra être doublé, triplé , etc.

Pareillement, autre chose est de donner l'usage pour une année, autre chose de le donner pour deux, pour trois, etc. Si chaque année l'usage se multiplie, il est bien juste d'augmenter en proportion le prix de l'usage (1). Et pour ce qui regarde le temps , il faut encore en considérer les circonstances relatives à l'état d'abondance ou de rareté du numéraire dans le pays où l'on en fait la recherche; car la monnaie, selon ce que nous avons dit ailleurs (187), comme toutes les autres marchandises, augmente ou diminue d'estime, et par conséquent de prix, à proportion de sa rareté et de son abondance.

(1) Dans le treizième siècle et depuis , on disait que celui qui exige l'usure vend le temps , ce qui ne peut pas se faire , le temps étant commun à tous. On est étonné aujourd'hui que l'on trouvât là un argument. On ne vend pas le temps, mais la durée de l'usage , qui s'étend avec le temps.

D'où il suit que le prix de l'usage de la monnaie ne doit pas suivre le caprice du préleur, mais qu'il doit être proportionné à la qualité et à la quantité de la monnaie, ainsi qu'aux temps et aux circonstances des temps de la cession.

312. Et comme là où les actes relatifs à une espèce de marchandises sont fréquens, là le public porte aussi des jugemens fréquens sur les prix, de manière qu'il s'en forme un prix commun avec une échelle de variations peu considérables; de même le prix de l'usage de la monnaie par la fréquence des actes subit ce jugement commun exprimé finalement par la voix unanime des hommes habiles, ou par la sentence des pges, ou par le décret du souverain.

313. D'où il suit que le prix de l'usage de la monnaie devant être proportionné à la qualité , à la quantité et au temps , il devra aussi se conformer à ce jugement commun ; car personne ne réclame raisonnablement , ni avec l'approbation des autres, contre le jugement du grand nombre ou du chef de la nation ; mais plusieurs réclament contre le jugement d'un seul; et leurs réclamations sont approuvées par autrui (1).

(l)De son temps, c'est-à-dire vers l'an 1740, Maffei écrivait, Impiego del danaro, lib. 2. cap. 2. pag. 240, que dans le Levant l'intérêt courant parmi les chrétiens était le 10 pour cent, que au Caire il s'élevait à 14 , et dans la Chine à 30. Boîgeni, dans sa dissertation inédite, intitulée aussi Impiego del danaro, § 133 , raconte avoir lu plusieurs actes faits dans le 17® siècle qui portaient l'intérêt au 10 pour cent : il dit qu'il descendit ensuite au 4 pour cent. De nos jours, de 1785 à 1826, j'ai vu

314. De tout cela on peut coaclure la différence qui se trouve entre l'argent que nous avons actuellement, et celui que nous aurons dans un temps donné, par exemple entre cent écus que j'ai entre mes mains et cent écus que j'aurai dans une année. Entre les cent écus et cent écus l'année interposée ne met aucune différence , comme nul intervalle de temps n'introduit aucune différence entre le nombre cent et le nombre cent pris d'une manière générale. Le prix des cent écus est toujours le prix des cent écus , à supposer que les circonstances soient les mêmes dans la nation. Toute la différence est dans l'usage. Les cent écus présens me fournissent l'usage de cette année; mais les cent écus que j'aurai dans une année me parviendront quand cet usage aura déjà disparu.

315. Ainsi ces propositions sont toutes deux vraies : la monnaie, à en considérer toujours la même quantité, la monnaie future est aussi précieuse que la présente, et la monnaie future nest pas aussi précieuse que la présente. Mais dans le premier cas il s'agit de la monnaie considérée en elle-même ; dans le second , il s'agit de la monnaie par rapport à l'usage.

Et aujourd'hui , précisément pour l'usage qui manque, on lit partout les proportions établies par le public dans l'échange de l'argent présent avec l'argent à venir.

l'intérêt monter au 10 pour cent et au-delà, puis descendre j'usqu'au 5 ; et je pense qu'il baissera encore davantage.

316. Ce paragraphe a pour but de rappeler que les deux propositions ci-dessus ne sont pas contradictoires, et que si l'école ou quelque pape a employé tantôt l'une, tantôt l'autre, il ne cessait pas d'être d'accord avec les autres.

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