CHAPITRE PREMIER
SUJET ET DIVISION DE l'oUVRAGE.
1. Lés noms ëprouvent les vicissitudes des temps, comme les hommes qui en font usage et les générations qui se les transmettent. César et Pompée portèrent toujours le même nom dans l'enfance, dans la jeunesse et Tâge mûr; mais ce nom dans l'enfance montrait l'homme au commencement de sa carrière mortelle; dans la jeunesse il désignait l'homme devenu guerrier qui se couvrait de gloire au milieu des combats, et dans l'âge mûr enfin il marqua deux hommes qui , sous le prétexte du bien public , travaillèrent à Fenvi à opprimer la patrie , devinrent ennemis irréconciliables, et périrent enfin victimes l'un de l'autre. Alexandrie , Athènes et Rome ont en-
lendii , et nous enlendons aujourd'liui nousmêmes après tant de siècles les noms de géométrie, d'astronomie et de musique, etc., mais quelle différence d'idées entre siècle et siècle, entre génération et génération! La géométrie dans son origine ne fut que l'art de mesurer les terres des citoyens, tandis qu'aujourd'hui, enrichie de spéculations et de méthodes , elle suit partout le physicien et l'aide à étendre le domaine de l'intelligence parle moyen des angles et des lignes, choses absolument stériles par elles-mêmes. Combien pauvre et bornée est l'ancienne astronomie comparée à la nôtre, qui, munie de nouveaux instrumens et de nouveaux calculs, pour observer et forcer pour ainsi dire la vérité à se dévoiler, étend toujours plus le spectacle des merveilles dans le nombre, la masse et l'ordre des planètes et des étoiles! Les mêmes observations s'appliquent à la musique. Tant il est vrai que les noms éprouvent les vicissitudes des temps comme les hommes qui les emploient et les générations qui se les transmettent.
2. Le terme à' usure est aussi venu jusqu'à nous à travers une longue suite de siècles. Que dironsnous donc de ce mot? A-l-il aussi éprouvé les vicissitudes des temps? A-t-il aujourd'hui la signification qu'il eut dans son origine? A-t-il reçu la même signification chez tous les peuples? Exprimait-il une chose douce, modérée ou une chose démesurée, excessive, oruelle? ou a-t-il pris l'une ou l'autre signification selon la différence des temps et des lieux , et même selon les différens
états de la religion? C'est là une question fort obscure à cause de la distance des temps, et quand on parviendrait à la résoudre, la solution dédommagerait à peine des fatigues de la recherche.
3. En bornant nos considérations à ce qu'il y a de plus important, nous disons que dans l'ancien et le nouveau Testament , on entend généra-* lement par usure \ addition ou le surplus que l'on exige ou que l'on retire pour des sommes d'argent données pour un certain temps. Par exemple, si quelqu'un donnait à un autre cent pièces de monnaie pour une année, et qu'ensuite il en exigeât quatre ou cinq au-delà de la somme prêtée, ce surplus est ce que l'on devrait appeler usure, tandis que la somme des cent pièces de monnaie s'appelle sort ou capital^ et celui qui le prête s'appelle capitaliste.
Si nous donnions à autrui cent mesures de vin, d'huile, ou de grain, pour une année, et que nous exigeassions quatre ou cinq mesures au-delà du nombre prêté, ce surplus s'appellerait aussi usure; et cette dénomination a lieu dans les cas analogues toutes les fois qu'il s'agit de choses susceptibles de mesures, de poids et de nombre. Dans l'ancien Testament cette espèce de surplus s'appelle aussi ampliation , surabondance , ou en ^YQc pléonasme {V). Telle est la notion générale de l'usure dans les deux Testamens ; et elle est encore aujourd'hui la même chez ceux qui font le plus souvent usage de ce mot. Et le lecteur devra
(1) Maffei, Impiego del danaro, lib. ii, cap. i.
toujours suivre ou sous-entendre cette signification , même au milieu des restrictions ou des modifications qui peuvent se joindre à l'usure.
4. Enfin il est à propos d'observer ici que donner de l'argenta autrui pour un certain temps, s'appelait chez les Latins dare mutuum , soit que l'on prêtât à usure ou non (1), soit que cette usure fût licite ou non. Cependant le contrat particulier par lequel on prétait de l'argent à usure s'appelait aiussi/œnus, et ce nom de/œnusse donnait ëgale^ ment à l'usure qui en provient; et le contrat où l'on prête sans usure se nommait plus particulièrement mutuum. C'est ici que l'on commence à voir un indice de fincertitude des noms latins sur cette matière. Au reste, la notion du prêt sera éclaircie en son lieudans le troisièmelivre.J'auraismême volontiers ici passe ce mot de prêt sous silence , si les discussions critiques , que l'on met à la tête des traités scientifiques, ne présentaient pas inévitablement ce mot; cependant nous en userons avec précaution avant d'arriver au lieu où nous examinons avec les noms latins la matière que nous avons entrepris de traiter.
5. Or, nous voici précisément arrivés à la question importante.
Les usures, ces additions >, ces surplus au-delà du capital, sont-elles défendues par elles-mêmes, et par conséquent toutes sans exception; ou ^ontelles défendues non par elles-mêmes, mais d'une
(1) Op. cit., lib. I, cap, I.
maniere relative , et en conséquence quelquesunes seulement.
Il serait facile et même suffisant dé répondre que les usures sont défendues relativement, en tant qu'elles violent la charité ou la justice, eu égard aux temps, aux lieux et aux personnes, ce que tout le monde admet; et non autrement, et c'est ici que sont les dissidences. Or , il est aisé d'établir la certitude de cette double réponse, pour peu que l'on y réfléchisse. Car, quand aucune des vertus souveraines qui règlent nos devoirs envers le prochain n'est violée sous aucun rapport, il ne peut y avoir aucun péché, puisque le péché est proprement la violation d'une vertu , et par conséquent il ne doit y avoir aucune prohibition.
6. Et comme lorsque la charité ou la justice sont violées eu égard aux temps, aux lieux et aux personnes, il arrive que nous sommes lésés, opprimés, et comme il n'arrive rien de semblable lorsque la charité ou la justice n'est point violée, il serait encore facile de conclure que les usures prohibées sont les usures oppressives ou lésives , et non les autres.
7. C'est ainsi qu'en peu de mots on établirait la règle générale , et l'on terminerait le traité des usures entre des hommes simples et droits , qui sauraient ce que c'est que la charité et la justice, avec les rapports de temps, de lieux et de personnes, qui sauraient quand ces vertus sont violées ou ne le sont pas; quand il y a tort, lésion , ou quand il n'y en a point.