‹ Discussion sur l'usureChapitre 33 sur 102 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

TÎODVELLK PREUVE QUI FAIT VOIR QUE LE PRIX DE l'uSIGE DE LA. MONNAIE n'a RIEN d'iNJUSTE.

338. Qui aurait jamais soupçonné que la monnaie, qui a été établie et conservée pour faciliter les opérations des négocians, tandis qu'elle délivrait ceux-ci de beaucoup d'embarras, jetterait les sa vans dans des embarras d'autant plus grands par les disputes vives et interminables qui se sont élevées sur le prix de son usage? C'est cependant ce qui est arrivé; je ne saurais dire si c'est pour donner une nouvelle et triste preuve de la faiblesse de l'esprit humain , ou de l'esprit de discorde qui nous agite, et qui fait que nous n'avons jamais la paix avec les autres , que du moins nous n'avons jamais une paix solide et durable. Et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que l'on a tant combattu et l'on combat encore, sous

le prétexte de venir au secours de la morale chrétienne exposée au plus grand péril. A en considérer les effets, le sage dirait plutôt que l'on dispute ainsi par haine contre le genre huniain, en créant des pécheurs où il n'y en a pas, ou du moins en les multipliant.

339. Nous avons vu comment il faut rappeler celte question à sa simplicité naturelle, pour la développer sans les termes ambigus de l'école; et nous avons suivi cette méthode dans le chapitre précédent. Mais pour montrer d'une manière toujours plus claire que le prix de l'usage de la monnaie n'a rien d'injuste, je veux ajouter une autre preuve fort différente des preuves ordinaires, et qui, selon moi, est très-convaincante, au moins pour les esprits cultivés. La voici :

Le prix, comme nous l'avons démontré (§ 192), est l'expression de l'estime des choses, comme la parole est l'expression des idées. Dans notre cas, il faut donc raisonner de cette manière : le prix en or, en argent est à l'estime intérieure de l'usage de la monnaie, comme la parole est à l'idée. Donc le prix , par rapport à l'estime intérieure de l'usage ci-dessus, est juste ou injuste de la même manière que la parole est juste ou défectueuse par rapport à l'idée. Or , quand l'idée est réelle et vraie, la parole qui l'exprime n'est jamais défectueuse, parce qu'elle en est donnée comme l'expression. Mais l'estime que nous faisons de l'usage de la monnaie, est une estime réelle, inséparable de la nature des choses envisagées par rapport à nous. Il est impossible à notre esprit de ne pas

voir celte estime. Donc le prix de l'usage ci-dessus, considéré en lui-même, ne renferme rien de vicieux ni d'injuste.

340. Les paroles sont répréhensibles par rapport aux idées, quand elles n'expriment aucune idée, quand elles expriment une idée pour une autre, ou quand elles expriment l'idée propre d'une manière déréglée ou avec excès. Donc pareillement le prix de l'usage ci-dessus n'est pas juste quand il n'y a aucun usage, comme si l'on nous forçait à dire que nous l'avons reçu et que nous en devons le prix, quand nous n'aurions reçu ni usage ni monnaie : ce prix n'est pas juste quand on l'applique à un usage pour un autre, comme si on l'appliquait à l'usage de mille pièces de monnaie, tandis que l'on n'a eu en effet que l'usage de cinq cents pièces : il n'est pas juste quand on nous l'extorque par des fraudes et des artifices, par exemple au moyen de la fausse monnaie; il n'est pas juste lorsqu'il est disproportionné, comme quand il s'écarte considérablement de la graduation qu'en a faite la coutume ou l'autorité publique.

341. Ainsi la question, si le prix proportionnel de l'usage de la monnaie renferme quelque injustice, est comme une partie de la question plus générale dans laquelle on demande : y a-t-il une injustice dans les paroles qui expriment une idée conforme à son objet, une idée qui est véritablement dans notre esprit? y a-t-il une injustice à faire usage de ces paroles? Or, qui oserait prononcer qu'il y a là une injustice? Et comment

pourrait-oiì en prouver Texistence? Concluous donc qu'il n'y a point d'injustice dans le prix de l'usage delà monnaie, excepté les cas énumérés ci-dessus, et autres semblables, s'il y en a d'autres.

342. Corollaire. Les prix que l'on se procure même par une convention, mais en employant l'injustice, le vol, l'assassinat, la calomnie, etc., sont tous injustes parla nature même du pacte; car ils sont l'expression d'une estime fausse et réprouvée par le jugement universel des hommes. Ainsi les paroles qui expriment des idées fausses sont détestées dans les sciences non moins que dans l'histoire et dans le commerce de la vie civile.

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