Gomme tout ce qu'il y avait de positif était
fondé sur la loi de Moïse, de même tout cela devait finir avec cette loi, c'est-à-dire, lors de la promulgation de la loi évangélique , lors de l'établissement du règne de Jésus-Christ, qui était le complément et la consommation de la loi mosaïque : d'où vient que Jésus-Christ disait de luimême : Non veni solvere legern^ sed adimplere. Et sur la croix : Consommatum est.
52. La cessation de la loi ancienne est clairement enseignée dans l'Evangile, dans les Epîtres de saint Paul et dans les Actes des Apôtres. Car on lit dans l'Evangile de saint Luc, chap. 16, v. 16 : Lex etprophetœ usque ad Joannem. Ex eo regnum Dei ei^angelizatur, et omnis in illud vim facit : c'est-à-dire: « La loi et les prophètes ont duré juste qu'à Jean. Depuis ce temps le royaume de Dieu a est annoncé, et tous ceux qui y aspirent se font « violence pour y entrer, » Et saint Paul écrit aux Hébreux, chap. 7, v. VI \ Le sacerdoce étant changé^ il faut aussi nécessairement que la loi soit changée : c'est-à-dire, l'ancien sacerdoce étant aboli , un sacerdoce nouveau et plus sublime étant établi , il faut nécessairement que la loi ancienne soit abolie, et qu'une loi nouvelle et plus sublime soit établie. Et dans les Actes des Apôtres, ch. 15, V. 28, im concile déclare comme de la part du Saint-Esprit que les gentils sont exempts du joug de la loi ancienne , n'en retenant que quelques observances, qu'il confirme par un précepte nouveau , et non par celui de Moïse.
53. Quant à ce qu'il y avait de naturel dans les préceptes, on devait l'observer par un double
commandement; l'un donné de Dieu comme auteur de la loi naturelle, l'autre imposé de la part de Dieu comme instituteur de la loi mosaïque. D'où il résulte qu'à l'expiration de cette loi, l'obligation du second commandement devait aussi expirer.
54. De tout cela il résulte évidemment que de tous les préceptes positifs ou naturels contenus dans la loi de Moïse , aucun n'oblige les chrétiens en vertu de cette loi; et s'il y a quelque chose qui nous oblige encore, cette obligation provient ou de la loi immuable de la nature ,ou d'une nouvelle confirmation qui en a été faite dans l'Evangile.
55. L'Evangile a confirmé tous les préceptes naturels (1), et par conséquent nous sommes tenus de les accomplir par une double obligation; l'une évangélique, l'autre naturelle. C'est donc trèssagement que le catéchisme romain enseigne , 3^ part., n. 7 : « Certissimum enim est non prop- « terea lus prseceptis (du Décalogue) parendum « esse quod perMoysem data sunt ; sed quodom- (c nium animis ingenita, et per Christumexplicata « sunt et confirmata. »
56. D'après tout cela , venant aux préceptes particuliers que nous avonsii suivre relativement à l'usure, on voit clairement que, soit que ces préceptes soient naturels ou positifs, ils ne lient
(1) c'est en ce sens que le Sauveur répond au jeune homme qui l'interrogeait sur les moyens d'obtenir la vie éternelle : Se 2)is ad vitam ingredi , ierva mandata.
point les chrétiens en vertu de la loi mosaïque , mais que l'obligation qu'ils nous imposent \ient tout entière de la loi naturelle ou de l'Evangile, ou de l'une et de l'autre en même temps.
57. Cela étant, celui qui, raisonnant sur l'usure , ne tire ses preuves que de la loi mosaïque , n'argumente point d'une manière convaincante pour les chrétiens. Il faut examiner tout de suite ce qu'enseigne sur ce point la loi naturelle , et ce que prescrit l'Evangile. Alors les preuves seront solides et capables de nous convaincre , si c'est une saine logique qui les a tirées de ces sources.
58. Ainsi, dès ce moment, je laisse tout ce que prescrit la loi mosaïque concernant l'usure, et je vais examiner cette matière avec les lumières de l'Evangile et de la loi naturelle : ce que je ferai un peu plus à loisir , comme étant ici sur notre propre terrain , et non sur le terrain d'autrui.
59. Il ne nous sera pas inutile cependant d'avoir considéré brièvement ce que la loi mosaïque prescrivait sur ce point ; soit parce que cela nous prépare à mieux connaître ce que les deux autres lois ordonnent, soit parce que de cette manière nous pourrons voir en quoi toutes ces lois s'accordent : ou plutôt nous verrons la parfaite harmonie de toutes ces lois, nous verrons que c'est toujours la même loi, sauf quelques différences qui se trouvent peut-être dans la loi mosaïque; de manière qu'il faudra conclure que toutes ces lois viennent du même auteur.
60. L'histoire décrite dans la Genèse, soit dans le premier des livres mosaïques sur l'origine de
l'homme et sa chute, nous instruit des fondemens delà Rédemption, qui a été ensuite consommée; elle nous enseigne la nécessité de la loi nouvelle, comme l'institution des sacrifices, surtout celui qui rappelait la délivrance de la servitude de l'Egypte, celui de l'agneau pascal, présentait de loin les ombres et les figures, qui attendaient la lumière et la vérité du grand sacrifice de la croix. L'obligation de l'ancienne loi ne passe point à la nouvelle ; mais nous comprenons mieux la nouvelle en la comparant avec l'ancienne. Nous venons tous du sein de nos mères : quand nous en sommes une fois sortis, nous ne devons plus vivre selon les lois qui maintenaient auparavant notre vie. Mais ce que nous sommes maintenant présuppose cette première ébauche de notre être : et cette première ébauche devait servir de fondement à notre état actuel. Il en est ainsi de la loi ancienne par rapport à la nouvelle. Nous devons respecter et défendre la loi ancienne comme notre mère ; mais le nouvel état qui est survenu nous a mis au large, et il ne doit point nous replacer sous les liens et sous le joug du premier. La parole qui y est renfermée est divine, et tous doivent toujours la regarder comme divine. Néanmoins les préceptes fondés sur cette parole divine étaient circonscrits de la manière que nous avons exposée. Les préceptes positifs étaient comme une loi civile , qui cesse à l'arrivée d'un nouveau législateur. Les préceptes naturels, étant imposés par l'auteur de la nature, sont aussi prescrits par
l'Evangile , qui a mis dans un plus grand jour et qui a perfectionné les lois de la nature.
61. L'Eglise pourrait bien rétablir quelque précepte positif de l'Ancien Testament : et alors ce précepte nous obligerait , non en vertu de sa première institution , mais par l'autorité de l'Eglise qui le reproduirait. Et si ce précepte s'appelait divin, il recevrait ce nom de son état primitif, et non parce que Dieu nous l'imposerait aujourd'hui, comme le savant Melchior Cano l'a observé dans son traité si connu des lieux théologiques (1).