‹ Discussion sur l'usureChapitre 9 sur 102 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Y A-T-iL PANS l'Évangile une loi écrite concernant l'usure?

62. Après avoir vu que , pour connaître ce que les chrétiens peuvent ou ne peuvent pas faire relativement à l'usure , nous devons le chercher dans la loi évangélique et la loi naturelle, nous commencerons nos discussions par la première.

(1) De lacis. Theolog., lib. 6, cap. 8. « Quamobrem et summi Pontifices et jurisperiti horumauctoritate confirmati, leges aliquot veteres probatas rursum ac denuo restitutas ab Ecclesia, divinas vocaiit : non quod Dei nunc prsecepta sint; cùm lex illa vêtus sit abolita ; sed quod Dei praecepta fuerint , servanda etiam nunc à nobis non ex vi quadam veteris legis , quod falsoPontificibusdoctissimisimpingebatur,sed execclesiae nova institutione. »

El comme les mérités évangéliques sont en partie écrites, et en partie non écrites, niais transmises fidèlement dans l'origine de bouche en bouche, nous examinerons d'abord ce qu'il y a d'écrit sur l'usure dans le Nouveau Testament ; et ensuite, ce qui ouvrira un champ plus vaste, si le divin fondateur de l'Eglise lui a confié dans l'origine le dépôt d'une doctrine, qui proscrive toute usure sans distinction, soit que les premiers prédicateurs de la foi l'aient écrite, soit qu'ils ne l'aient pas écrite, mais transmise verbalement à leurs successeurs, qui l'auraient ensuite répétée, attestée ou mise par écrit. Cet examen, je l'espère , produira tant de lumière, que nous n'aurons point à en désirer davantage sur la révélation concernant cette matière.

63. Dans l'Evangile, il y a deux passages trèsremarquables sur l'usure ; l'un contraire en apparence, l'autre favorable à l'usure. Parlons d'abord du premier. C'est le fameux Mutuwn date, nihil inde sperantes. Plusieurs ont prétendu dans les derniers siècles que ce texte condamne toute espèce d'usure. Mais il ne suffit pas de prétendre, il faut prouver, et prouver d'une manière convaincante. Nous considérerons ce passage d'abord dans l'ensemble, c'est-à-dire dans ses rapports avec le contexte, comme un membre dans son tout, ensuite séparément dans le verset où il se trouve, ou dans les seules paroles qui le composent, comme un texte ayant un sens par lui-même ; et nous verrons clairement qu'il n'y est point question en particulier de l'usage de l'argent , ou d'autres

choses semblables accordé pour un prix convenu, c'est-à-dire qu'il n'y est point question du ^rêt, regardé comme un contrat sous le rapport de la justice, qu'il y est question de la pratique mutuelle et universelle de la bienfaisance, lorsque nous sommes obligés de l'exercer, et non hors du cas de besoin dans nos semblables ; et enfin que si l'on veut absolument qu'il y soit question du prêt, considéré proprement comme contrat , il ne s'en suivrait point que toute usure est prohibée , mais il en résulterait précisément le contraire.

64. Au chapitre 6 de saint Luc , on lit que Jésus-Christ, descendu delà montagne, adressa a ses disciples et au peuple , ce discours qui a paru admirable , même aux ennemis du nom chrétien : 27. « Mais pour vous qui m'écoutez, je vous dis : a aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui « vous haïssent. 28. Bénissez ceux qui vous mante dissent, et priez pour ceux qui vous calomnient. « 29. Si quelqu'un vous frappe sur une joue, pré- « sentez-lui encore l'autre : et si quelqu'un vous « prend votre manteau, laissez-lui aussi prendre « votre robe. 30. Donnez à tous ceux qui vous dece mandent, et ne redemandez point votre bien à a: celui qui l'emporte. 31. Enfin ce que vous voulez « que les hommes fassent pour vous , faites-le pa- « reillementpour eux. (l)»Or,le Sauveur donne

(l)Liic. 6,27. Dico vohis , qui auditis , diligite inimicos vestros, henefacite iiis qui oderunt vos. 28. Benedicite maledi'centibus vohis et orate prò calumniantihus vos. 29. Et qui te percutit in maxillam , prœhe et alteram : et ab eo qui aufert tihi vestimentum y etiam tunicam noli prohibere, 30. Omni aittem

la raison de tout cela en ajoutant : (1) « Car si vous « n*aimez que ceux qui vous aiment, quel gré a vous en saura-t-on, puisque les pécheurs mêmes « aiment aussi ceux qui les aiment. 33. El si vous a ne faites du bien qu'à ceux qui vous en font, « quel gré vous en saura-t-on, puisque les péa cheurs font la même chose ? » Et dans le verset 34, il est dit d'une manière générale : Et si mutuum dederitis his à quibus speratis recipere , quœ gratia est vobis? nam et peccatores peccato^ ribusfœnerantur, ut recipiant œqualia.

Il est clair que le dernier verset est une formule abrégée qui correspond à tout ce qui précède depuis le vingt-huitième verset jusqu'au trentième pour éviter la continuation de la confrontation qui restait à faire , et qu'il renferme ceci : Bénissez ceux qui vous maudissent^ et priez pour ceux qui vous calomnient ^ parce que prier pour ceux-là, et les bénir, c'est prêter, mais sans espérance de retour , et par conséquent, c'est une oeuvre très-méritoire. Il renferme également ce qui suit : Si quelqu^un vous frappe sur une joue, présentez-lui encore Vautre , et si quelquun vous prend votre manteau, laissez-lui aussi prendre votre robe : toutes manières de faire, qui n'étant

petenti te tribue , et qui aufert quœ tua sunt , ne répétas. ^\,Et proutvultis ut faciant vobis homines , et vos facite illis similiter.

(1) 32. Et si diligitis eos qui vos diiigunt, quae vobis est gratia ? Nam et peccatores diligentes se diiigunt. 33. Et si benefeceritis his, qui vobis benefaciunt, quae vobis est gratia? si quidem et peccatores hoc faciunt.

point pratiquées par les pécheurs, sont d'un trèsgrand mérite auprès de Dieu. Enfin ces paroles : Si mutuum dederitis his à quihus speratis recipere, quœ gratia est vobis, correspondent au verset 30 : Omni autem petenti te tribue, etc. : si quelqu'un demande que vous apaisiez sa faim ou sa soif, que vous le défendiez contre l'injustice ou la calomnie, que vous le visitiez dans ses maladies, que vous le dirigiez dans ses doutes, ou que vous alliez à son secours par une œuvre de miséricorde quelconque , exaucez sa prière, et ne le repoussez pas : faites-vous tout à tous ; quelles que soient à votre égard les dispositions de celui qui s'adresse à vous. Si vous ne voyez point de récompense dans celui qui vous supplie, voyez-en une dans le précepte que je lui impose d'en user de même à votre égard , dans ma Providence qui dispense la prospérité et l'adversité par la main des hommes : voyez-en une enfin dans la félicité éternelle que je vous prépare dans le ciel.

Donc ce Si mutuum dederitis ne signifie point ici de l'argent, ou d'autres objets prêtés à usure; mais c'est une manière de parler figurée, dans laquelle il nous est recommandé généralement dans les services que nous rendons au prochain , d'agir pour Dieu, et non pour une récompense humaine, comme si nous faisions des bienfaits un contrat , et que nous les vendissions pour ainsi dire à usure. C'est là le sens naturel des paroles de ce texte , et j'ai beau les tourner et les retourner de tous côtés, ce sens me revient toujours à la pensée. Ainsi quand on ajoute : Nam et peccatores peccu'

toribusfœnerantur, ut accipiant œqualia : cefœnerantur ne s'applique pas proprement à l'argent prêté à usure ; parce que ce serait passer du sens général au particulier, et qu'il faut ici une raison générale. Or, on ne peut pas admettre cette transition sans blesser les règles du raisonnement. Voici donc le sens total et naturel : si vous faites du bien aux autres, pour en recevoir des bienfaits, c'est-à-dire, si vous prêtez les bienfaits, en en faisant un trafic, quel mérite prétendez-vous avoir? Les pécheurs en font tout autant.

Ajoutez celte observation : si ce fœnerantur signifiait proprement prêter de l'argent à usure, que voudraient dire ces mots : Ils prêtent à usure, afin de recevoir à usure? Je passe sous silence le triste augure de l'appauvrissement du prêteur qui y est renfermé, et je dis que chacun retiendrait son argent sans recourir à l'argent d'autrui pour faire ses opérations. Mais quant aux offices de l'humanité, nous pouvons tous en avoir besoin, et même nous pouvons tous nous trouver dans un besoin égal par l'effet des maladies , des calomnies , des persécutions , etc. Ainsi le mot œqualia se rapporte très-bien à de semblables offices; et il en est de même de recipiant^ et Ae fœnerantur.

Ces versets sont suivis immédiatement du 35^ : Verumtamen diligite inimicos vestros, henefacite^ et mutuum date , nihil inde sperantes. Il est trèsclair, à moins que nous ne soyions décidés à ne rien voir, que ce verumtamen mutuum date a une correspondance et un rapport nécessaire avec le mutuum dederitis et Xefœnerantur qui précèdent.

Or, comme aucun de ces mots ne signifie dans cet endroit l'argent ou d'autres objets semblables, prêtés à usure j mais la charité universelle, les devoirs mutuels de l'humanité et de la bienfaisance remplis en vue de Dieu ; de même le mutuum date ne signifie point ici l'argent prêté à intérêt , il n'exprime point un précepte ni une règle sur cette matière, mais il marque la bienveillance universelle et active que nous nous devons les uns aux autres , non pour des récompenses terrestres, mais par un précepte positif de Dieu , qui veut que nous respections dans tous les hommes l'œuvre de ses mains : c'est pourquoi ces mots mutuum date, nihil indè speraiites, sont suivis immédiatement de ceux-ci : et erit merces vestra multa , et eritis fila Altissimi, quia ipse benignus est super ingratos etmalos.

65. Ces paroles m'engagent à prouver encore d'une autre manière que ce texte de saint Luc regarde directement les devoirs de la bienveillance et de la charité, et non les contrats d'argent prêté à intérêt ou autres semblables. Voici comment je procède.

C'est une règle très-connue que la conséquence nous aide à entendre ce qui précède, si les lois de la logique ont été observées. Par exemple, si dans un paragraphe de logique on conclut que la conséquence sort des prémisses,] eu conclus que c'est de celte vérité qu'il est question dans la partie supérieure du paragraphe. Or la conclusion du discours du Sauveur se porte tout entière sur les œuvres de miséricorde , spécialement envers les

ingrats et les niéclians , puisqu'immediatement après ces mois mutuum date, niiiil inde sperantes, on lit : et erit merces vestra multa; et eritis fila Altissimi, quia ipse benignus est super ingratos et malos. Estote ergo miséricordes sicut et Pater vester misericors est, c'est-à-dire : « Prêtez « sans espérance de retour, comme plaçant votre « argent à intérêt dans les mains de Dieu , et votre « récompense sera grande, et ainsi vous serez les « enfans du Très-Haut, parce qu'il est bon lui- « même aux ingrats et aux médians. Soyez donc « pleins de miséricorde, comme votre Père cète leste est plein de miséricorde. » Donc le discours qui précède, et dont les mots mutuum date, etc. sont une partie, recommande, inculque en général les œuvres de miséricorde, surtout envers ceux qui en paraissent indignes; ce n'est pas un discours où il soit question en particulier des contrats, de l'usage de l'argent et de son prix, choses qui toutes concernent la justice, c'est-à-dire que ce texte ne regarde point le prêt, ni l'usure.

66. Ce sera ensuite une chose merveilleuse de voir que si dans ce texte, sur lequel on s'appuie tant aujourd'hui, il était question de l'usure , il ne s'en suivrait pas, comme on le prétend, que toute usure est condamnable, mais au contraire qu'elle est par elle-même parfaitement innocente. En voici la preuve : il est dit avec une particule d'opposition au verset 35. Veriimtamen diligite inimicos vestros : henefacite , et mutuum date, nihil inde sperantes. Et pourquoi cela? parce que aimer qui nous aime, faire du bien à qui nous

en fait, prêter avec espérance, o\\ fœnerari ut acciplant œqualia, ce sont des choses que les pécheurs mêmes sont capables de faire.

Or s'il s'agit des œuvres de bienfaisance et de charité , il est très-raisonnable de dire : Si vous ne faites du bien ci vos frères que par des vues humaines , quel est votre mérite auprès de Dieu ? Il est à considérer cependant que Dieu ne rejette pas absolument ces œuvres; on ne dit pas qu'elles soient indignes de toute récompense, mais on dit seulement : quel est votre mérite ? ou que votre mérite est petit auprès de Dieu! ce qui est trèsvrai.

Mais si nons passons aux œuvres de la justice et ala violation de cette vertu, si le mutuum date et le fœnerantur ut accipiant œqualia signifient ici le contrat du prêt et l'usure, nous devrons conclure qu'il ne faut pas prêter à usure, parce que c'est un péché, et un péché contre la justice, de la même manière que ce serait pécher contre la justice que d'aimer celui qui nous aime et de faire du bien à celui qui nous en fait. Or où a-t-on entendu dire qu'aimer celui qui nous aime et faire du bien à celui qui nous en fait soit un péché contre la justice? ou voudrons-nous tout confondre pour suivre les préjugés que l'on nous a inspirés, plutôt que la voix de la raison qui pèse tout avec impartialité? Donc, il faut conclure que. si ce texte regarde le prêt et Tusure, il ne condamne point toute usure sans exception, comme entachée d'injustice. Aussi est-il dit dans ce pas-

sage que les pécheurs font ces choses, mais non qu'ils pèchent en les faisant.

Il faut ajouter qu'il nous est ordonné d'aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de bénir ceux qui nous njaudissent , parce que Dieu est bon même aux ingrats et aux méchans. Mais nous devons observer néanmoins que Dieu est aussi bon envers les bons , comme il est dit expressément en saint Mallhieu, cli. 5, V. 44, ou même envers ceux qui deviennent bons par ses bienfaits. Or si Dieu s'attire l'amour et les bénédictions par ses bienfaits, comment pécherons-nous en l'imitant? en aimant ceux qui nous aiment, en bénissant ceux qui nous bénissent? Par conséquent nous voyons de nouveau que, s'il était ici question de l'usure, il ne s'en suivrait pas que toute usure est un péché, et un péché contre la justice; mais il faudrait en tirer une conséquence tout opposée. Je n'expose pas cette conclusion dans tout son jour, afin que les adversaires qui me lisent la mettent eux-mêmes dans un plus grand jour, et commencent à l'aimer comnie un produit de leur intelligence.

67. Mais c'est assez pour l'explication de ce passage tirée du contexte. Disons quelque chose, quoique nous n'y soyons point obligés, sur les mots rnutuum date ^ nihil indè sperantes ^ considérés îi part , dans le seul verset où ils se trouvent, ou en eux-mêmes, comme s'ils avaient un sens indépendant du contexte. En admettant l'hypothèse qu'il y soit question de l'usure et de la condamnation de l'usure, ces mots signifieront:

Donnez de V argent ^ faites des prêts de toute espèce, sans en rien espérer, ni intérêts, ni capitaux , rien absolument, nihil indè sperantes. Tel est le sens total, sans le diviser en plusieurs parties , pour en admettre Tune et rejeter l'autre. Or, je le demande, avec un pareil précepte, que ferons-nous de la société, du commerce, des négocians? Si je prête des grains, de l'huile , de l'argent, c'en sera donc fait pour moi de tout ce que j'ai prêté? Que je prête au pauvre, au riche, au souverain , il n'y aura point de différence? Y aura-t-il encore quelqu'un qui veuille ou qui puisse prêter de cette manière ? Si donc en appliquant à ces mots le sens particulier du prêt, il en résulte une pareille absurdité, il est manifeste que ce n'est pas là le sens véritable, le sensdu divin Sauveur. Il faut donc conclure que dans ces mots il n'est pas question de l'usure ; y voir ce sens , ce n'est pas établir la bienveillance sorciaie, c'est l'anéantir.

De plus , dans le verset 35 : Feràmtamen diligite inimicos vestros , benefacite, et mutuum date, nihil indè sperantes , les mots nihil indè sperantes séparés par une virgule, se rapportent aussi à diligite et à benefacite, comme s'il y avait diligite inimicos vestros, nihil indè sperantes; benef'acite his qui oderunt vos, nihil indè sperantes; enfin mutuum date, nihil indè sperantes. Or ici je demande: si je veux aimer mon ennemi même en espérant, quel péché d'injustice commettrai-je? Aucun. Ce serait concevoir une bonne opinion de mon ennemi, en espérer une réconciliation, et une récon-

ciliation active. Et si je veux faire du bien à celui qui me hait, et lui faire du bien d'abord par amour pour Dieu , ensuite en espérant quehjue chose pour moi, quel péchë y aurait-il? Aucun. Donc voici la conclusion que je dois tirer, c'est que si je veux prêter même en espérant quelque chose de mon semblable, il n'y aura là aucun péché, au moins en considérant la substance de l'œuvre ou la justice envers le prochain. Par conséquent ce texte pris séparément, si nous voulons l'entendre de l'usure, nous porte h croire comme dans l'explication du contexte, que l'usure est exempte de péché ; c'est-à-dire qu'il en résulte une conclusion diamétralement opposée à celle que l'on a prétendu en tirer depuis le douzième siècle. Il vaut donc mieux ne point introduire dans ce texte un sens qui ne lui appartint jamais, je veux dire un sens qui n'est point intrinsèque, nécessaire, littéral.

L'espérance, rigoureusement parlant, ne concerne point le contrat du prêt. Car on y établit des conditions précises qu'il faut observer; et l'exécution de ces conditions sert de fondement à la certitude plutôt qu'à l'espérance. Cette observation nous persuade de nouveau qu'il ne s'agit pas ici du prêt. Mais si l'on veut absolument qu'ici l'espérance s'applique au prêt, je dis que ce spe^ rantes^ dans l'original axslm^ovTs;, n'est pas speraturi^ et par conséquent marque l'état d'une espérance présente dans l'acte de prêter, et non une espérance future de recevoir. Or celui qui délibère pour prêter, peut se trouver en prêtant ou

dans l'état d'espérance, ou dans celui d'aucune espérance. Chacun de ces états est différent, etnul des deux ne peut forcer l'autre à se confondre avec lui : l'Evangile regarde le cas dans lequel nous sommes 720/2 sperantes , et en ce cas il dit : date ; mais il passe sous silence l'état dans lequel nous sommes sperantes. Et si cet état est susceptible ^ comme il l'est en effet, de conventions-, il faudra conclure que ces mots nihil sperantes ne concernent point le prêt sous le rapport de la justice, ou le prêt de commerce.

Dans le texte mutuum date nihil inde sperantes^ les mots nihil sperantes pourraient signifier encore, selon le grec original, nihil desperantes ; car on y lit : ^aveiÇsTs [///i^ev aTre^^xiÇovTsç : et Arias Montanus avec quelques autres ont précisément traduit mutuum date nihil desperantes ; et ce desperantes serait non un verbe neutre qui s'appliquerait à nous , mais un verbe actif s'appliquant à autrui, en ce sens : Prêtez, sans réduire celui qui demande au désespoir d^ obtenir. Ce sens est trèsnaturel, parce que celui qui demande s'approche avec l'espérance de recevoir, avant que celui qui doit se déterminer à donner pense à espérer; et par conséquent il est très-convenable de dire : donnez à celui qui demande, sans le réduire à désespérer d'obtenir (1). Or ce sens est très-géné-

(1) Cela correspond à ce que dit Jésus-Christ en saint Matthieu, ch. 5, V. 42 ; Qui petit à te da ei, et volenti mutuum à te ne avertaris : et au verset 30 de saint Luc, en cet endroit : Omni autem petenti à te trihue ei.

rai , et n'est point limite aux idées particulières di prêt, ni de l'usuie; ou tout au moins il est certaii; qu'il ne proscrit point l'usure. Car le désespoii d'obtenir expire en celui qui obtient dans l'acte par lequel nous donnons, et il ne s'étend poini sur l'usure. Voilà donc un autre sens, qui ou mon tre qu'il est douteux si ces paroles mutuum date nihil inde sperante s , s'appliquent à l'usure , oi donne à ce texte une valeur toute différente. Dans Jes deux cas et surtout dans le second on ne peul plus en tirer une preuve solide pour proscrire comme injustes toutes les ustires sans exception Nous rappelons au lecteur qu'un doute n'est point l'intimation d'une loi, surtout d'une loi divine.

68. En conséquence, de quelque manière que l'on discute le verset ci-dessus, soit dans ses rap ports avec le contexte, soit autrement, il demeure incertain et sans force \ ou il y est question des devoirs de la bienfaisance, dont il faut attendre Is récompense de Dieu ; ou , s'il y est question de l'usure, ce que je ne pense pas, elle y serait approuvée, loin d'y être condamnée sans exception Aussi le vénérable Bède, interprétant saint Luc. dit fort à propos : Nihil inde sperantes, hoc est, non in homine spem mercedis figentes ; et Tirin : dans son précieux commentaire de l'Ecriture- Sainte , dit sur ce verset : Mutuum date pauperibus, etiam iniinicis ^ si ita urgeat nécessitas ^ nihii

Il y en a qui pensent que dans le grec il y avait peut-être non p.r,^£V (nihil), mais [A7]^£va ( neminem ) axsWi^ovTS^ desperantes. Le sens serait plus évident, mais le texte tel qu'il est suffit.

inde sperantes^ id est ^ etsi nullum ab eis par^ aut simile beneficium expectetis.

69. De là vient, je pense, que presque aucun des anciens ne s'est servi de ce texte pour proscrire comme injuste toute usure sans exception. Et Dominique Soto, célèbre théologien, écrivait, il y a environ trois siècles , dans son traité De justitia et jure\ lib. 6, q. 1 , art. 1 : Locus autem Evangelii Lucœ VI, mutuum date, niliil indè sperantes, ad hoc ipsum propositum adduci consuetissimus , profecto non illam habet energiam quœ vulgo œstimatur. Quamobrem B. Thomas sacrorum sensuum oculaiissimus prospector^ non modo non usus est ilio loco ad asserendam conclusion nem; verum ex ilio quartum argumentum contra eamdem objecit. Agnovit enim non esse prohihitionem usurœ, sed consilium mutuandi sine spe humance compensationis : disons plutôt que c'est un précepte de secours^ parce que quand la circonstance où l'on doit donner se présente, il faut donner sous peine d'enfreindre l'obligation qui nous est imposée de la part de Dieu.

70. On a dit , et même plusieurs fois (1 ), qu'Urbain III, élu pape l'an 1185, a le premier employé ce texte de saint Luc, comme proscrivant toute espèce d'usure. Après avoir vu le texte de ce Pape, j'aurais de la peine à lui attribuer cette pensée. Il était consulté par un prêtre de Brescia, sur des usures non convenues, mais exigées et perçues,

(1) De la Luzerne , Dissertations sur le Prêt de commerce , tom. iilt., pag. 598.

et sur des marchandises vendues beaucoup plus cher à raison du délai du paiement. Or, dans sa réponse, il dit que par le texte de saint Luc on voit clairement ce qu'il faut faire en de semblables cas : et il ajoute qu'il faut engager à restituer ceux qui agissent ainsi : Càm omnis usura et superahundantia prohibeatur in lege. Or, autre chose est de voir, par le texte de saint Luc, ce qu'il faut penser et faire dans tel cas donné, autre chose de voir par ce texte ce qu'il faut penser dans tous les cas qui concernent l'usure , et d'y voir la proscription générale de l'usure. Le pontife se sert tout au plus du texte pour la première, qui est une chose particulière, et non pour la seconde, qui est très-générale , sur laquelle , comme n'étant point prouvée par ce texte, il a soin d'ajouter la preuve entre parenthèse : Cùm omnis usura et superahundantia prohibeatur in lege; sans indiquer de quelle loi il parle , si c'est de la loi divine , ancienne ou nouvelle; si c'est de la loi ecclésiastique, de la loi naturelle ou de la civile. Ajoutons encore : Est-il question ici des pauvres ou des riches? Ainsi il ne me paraît point évident qu'Urbain ait employé ce texte comme proscrivant toute espèce d'usure : mais il me paraît qu'en ayant l'occasion, il recourut à ce texte, comme rappelant le précepte universel de la bienfaisance , afm de porter les hommes à la pratique de cette vertu : ce qui, étant une fois posé , on ne penserait plus à l'usure; et non que ce texte condanine toute usure sans "exception.

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