SUH LES IDÉES MAITRESSES DE LA RÉVOLUTION
hommes sont égaux par la nature, la nature nous donne un démenti par naissance d'homme. Klle crée des individus incomparablement plus armés que les autres, comme si elle les destinait au commandement par décret nominatif. Contre la nature on ne peut se révolter. On peul dire seulement que c'est révoltant. Il faut bien anvpterleshommes qui ne sont supérieurs ni par cohésion avec d'autres, ni par fiction et force d'un préjugé, ni possession d'argent ou de terres, ni par éducation spéciale, mais qui le sont uniquement parce qu'ils sont nés comme cela. Evidemment Mais du moins on peut les tenir en suspicion et on peut
1 enir en respect. On peut se délier d'eux el leur
mesurer strictement leur part dans le jeu des
forces sociales et faire que cette part ne dépasse
n'égale môme pas, celle des autres. Ils auront
•/. de compensation dans la conscience et clans la jouissance personnelle de leur supériorité. Il faut réduire leur supériorité intellectuelle à être un art d'agrément. Ceci est enc une force, qu'à la vérité on ne peut briser, mais qu'on peut neutraliser et empêcher de nuire.
Tel est le tond même de la pensée revol u l iou-
n aire ô la prendre depuis son commencement ju qu'au jour où nous en parlons. C'est une ardente
protestation contre le droit de la force ; c'est une révolte contre la force.
Cette révolte, sans doute, finit par aller directement contre son dessein. Par exemple, comme il faut toujours un gouvernement et qu'il faut le faire sortir de quelque chose, on le fait sortir de la pluralité des suffrages. Mais qu'est-ce que la pluralité? C'est la force, et une force très brutale. Comme a dit Girardin: « Il faut se compter ou se battre. » Et c'est précisément la même chose. En barbarie, on se bat ; en civilisation, on se compte, et, dans les deux cas, c'est pour savoir qui est le plus fort. Pascal encore ici a raison : « Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce parce qu'ils ont plus de raison ? Non ; mais plus de force. » Et voilà la révolte contre la force, aboutissant seulement à remplacer une force par une autre.
Par exemple encore, la suspicion à l'égard de la forcevou de caste, ou financière, ou intellectuelle, aboutit à ceci que le suffrage démocratique aime à choisir pour représentant un pauvre hère, très roturier, très inintelligent, très ignorant et très pauvre. Rien de mieux. Il est complet, celui-là. Mais, arrivé à Paris, il est dans la main du gouvernement, qui l'aide à payer ses dettes, et s'ils sont quelques centaines comme lui, le gouvernement peut être aussi arbitraire et despotique que
SUR I Bfl M SSES DE LA REVOLU! [OH I
Loui.^ XIV, et il devient inutile d'avoir détruit cette force usurpatrice qui s'appelait la royauté. C'est de ces conséquences paradoxales de la
îde révolte contre la force que sont nées les doctrines anarchiques qui disent : « Puisque la force se retrouve toujours maîtresse et se renouvelle à mesure qu'on la détruit et renaît toujours de ses cendres, détruisons-la sans cesse en proscrivant toute organisation. Toute organisation est une force en soi et intronise une force. A bas toute organisation 1 » Et ceci encore, s'il manque
ens pratique, ne manque pas d'une certaine logique.
Il n'en est pas moins vrai que la Révolution a été un immense ell'ort pour détruire dans le monde le r< uede la force et que c'est là proprement sa gloire. Pour bien s'en convaincre, les contraires éclairant bien les contraires, il faut lire Nietzsche. Nietzsche est le théoricien Je L'aristocratie et, comme il y voit très clair, il est, bravement, sans ami ,1 alibiforains, le théoricien de la force. Il
a passé sa \ ie a mer le droit, la justice, la liberté,
ilité, la fraternité et la charité. Le devoir, pour lui, c'est d'être fort, plus fort que les autres et, entre forts, de Be reconnatl i i tains s l rès
manifeste-, d( rOUper, dr U tenir, d ôtre
eici ivemenl dur pour soi et pour les inférie
et de dominer. Mais pourquoi tout cela? D'abord pour vivre d'une vie pleine, vigoureuse et supérieure qui n'est accordée par la nature, et encore quand ils y aident, qu'à un tout petit nombre d'individus et pour suivre ainsi la loi de nature, qui est telle dans le règne végétal et dans le règne animal ; et c'est déjà, si l'on veut, une raison. Mais ensuite (remarquez-le bien et que Nietzsche ne s'est pas arrêté à cette première vue), mais ensuite pour suivre la loi, même sociale, et pour qu'il y ait une société: « Nous tous, nous ne sommes plus des matériaux de construction pour une société. Que l'espèce d'hommes la plus myope, peut-être la plus honnête et en tous cas la plus bruyante qu'il y ait aujourd'hui, à savoir Messieurs les socialistes croient le contraire ; il n'importe. Les sociétés ne se construisent qu'avec des matériaux qui durent [il veut dire : cohésion, hérédité, traditions] ; nous ne sommes que des hommes d'un instant. Les hommes d'autrefois étaient de durée parce qu'ils vivaient dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. »
Voilà toute la théorie aristocratique. C'est pour construire une société de ce genre, c'est pour construire une société, car, dans d'autres conditions pour lui il n'y en a pas, que Nietzsche prêche contre la justice, l'arbitraire ; contre la liberté, l'oppression des hommes par les surhommes ;
SUR T.rs il klTRESSES r>n LA 61
itre l'égalité, roligocratie ; contre la fraternité, l'autorité ; contre la charité, L'impitié (1) ; contre la force du droit le droit de la force.
Prenez exactementle contraire, vous avez l'esprit
ne de la Révolution. Devant un monde où la force règne en souveraine et en tyran, devant une histoire de l'humanité où la force seule a écrit ses annales', devant une société qui n'est qu'un système de forces plus ou moins en équilibre, la Révolution a prétendu inaugurer le règne du droit, et elle oe
lit pas trop ce que c'était, ni moi non pins, ni vnus non plus ; mais elle n'a pas cru se tromper beaucoup en supposant que c'était le contraire la force; et, en conséquence, en poursuivant la force sous toutes ses formes, partout où elle la
lit, et en tâchant à la détruire ; parce qu'on ne
1 Cf. un grand aristocrate du meilleur tempi : J< suis
peu sensible à l:i pitié « t voudrais ne l'y être point du t<>;it
pendant il n est rien que j<- ne fisse pour 1» loulagcnx ni d'une
mne affligée, et je crois effectivement que l'on doit tout
jusqu'à lui témoigner même beaucoup d u de
sou m;il ; COT l< s mi ,< \ ablcs SOnl "l W
plus grand bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se
lier et s< I I mu- passion qui n'est bonm
l iblir le * -• ur. et qu'on
laisser nu peuple, <pi
n de passion pour !<• poi thefoucauld, Portrait de lui fait par lui' mimé»)
sait jamais bien ce qu'on veut, mais on sait très bien ce dont on ne veut pas.
Et je ne sais pas si cela est très raisonnable ; mais en tout cas c'est une belle cause. A la soutenir, on se heurte très vite à la nature des choses. Eh! sans doute ; mais il y a deux efforts qui ont toujours fait l'honneur et le ridicule de tous les grands réformateurs. L'un est de vouloir réformer la nature humaine et l'autre est de s'indigner et de se révolter contre la nature des choses. Le désir de réformer la nature humaine est un sentiment vénérable, et la révolte contre la nature des choses est une passion noble. Trouver le monde mal fait peut être le travers d'un imbécile ; il peut être l'aspiration d'un cœur très pur et d'une très grande âme. Garo n'est un sot que parce qu'il choisit mal ses exemples. Après tout, l'homme suit sa loi aussi en se détachant de la nature, en cherchant à s'en affranchir, et la première condition pour qu'il s'en affranchisse est bien un peu qu'il la méprise. Il est moral que l'homme méprise la loi naturelle, et c'est peut-être toute la morale. Il est beaucoup plus moral que l'homme veuille être surnaturel qu'il n'est moral qu'il veuille être surhomme. Constater que la nature ne connaît que la force et en conclure précisément que l'homme doit ne point s'y soumettre, c'est aussi généreux que para-
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doxal, et c'est très humain, l'homme étant un animal idéaliste, dont la fonction est peut-être précisément de créer de l'idéal dans un monde qui ne le connaît pas.
De ce point de vue la Révolution parait une époque extraordinaire, supérieure, sublime et I amusante, de l'humanité. Si une nation avait pris précisément les choses ainsi, si elle avait poursuivi son ouvre très précisément dans cet esprit, elle en pourrait mourir, il est vrai, mais elle aurait vécu et serait morte pour une idée au moins peu v ulgaire. Non seulement c'est une consolation, mais c'est unegloire; non seulement c'est une gloire, mais c'est un succès. Il y a des succès maels : ils prouvent seulement l'esprit pratique. 11 y a des si moraux qui sont à si long terme
que ceux qui les ont mérités ne les récoltent jamais. Ils les ont pourtant. Ils restent attaché leur nom et à leur mémoirt ite en mourant t
«lu se «lire : t Jesais bien que les hommes ne se conduiront jamais selon la morale ; mais il- im pourront jamais s'occuper de morale sans me Dominer, Donc j'ai a remercier les Dieux. Criton, sacrifie un coq a Esc ilaj
LE DUOIT
Dana l< - Origines du l)r<>it Françaist Jules Michelel a voulu au moins marquer les premiers traits d'une science nouvelle indiquée par Vico, • par Herder et par Ballanche : « la symbolique du Droit ». - Rechercher, dans les anciennes formules el dans les anciens symboles de tous les droits connus, l'idée plus ou moins balbutiante, plus ou moins claire, plus ou moins consciente aussi, que les hommes, depuis qu'il y a des hommes et qui pensent, depuis qu'il y a des hommes el qui veulenl constituer l'humanité selon lajusti( sont faite du droit : voilà l'idée maî«
tresse el le dessein continu de ce livre, qui, s'il te dans Bes conclusions, reste curieux par p( cherches, el vénérable en Bon esprit.
s"ii était fait, s'il avait pu l'être, il eût été une histoire complète de l'esprit de l'humanité, i
ni i un riQi i i)
l'humanité n'a jamais cherché autre chose qu'à s'organiser selon l'ordre, et les Origines du Droit de Michelet, et la Création de Vonlre dans l'humanité de Proudhon, sont des livres parallèles et comme des ouvrages jumeaux.
Et à lire l'un et l'autre livre, et plus encore, peutêtre, celui de Michelet que celui de Proudhon, voici, ce me semble, l'idée que l'on se forme plus ou moins nettement de la marche de l'humanité vers son idéal, de la « marche à l'Etoile » de l'humanité.
« Au commencement était le Verbe... » — « Mais non, se dit Faust, après avoir hésité et réfléchi, mais non, au commencement était l'action (1). » — Peut-être, mais il me semble que plutôt, plus sûrement, plus probablement aux yeux humains, au commencement était la force.
La force prime le droit. Chronologiquement, au moins, c'est incontestable. Au commencement la force régnait sans partage sous ses deux formes, ce qu'on oublie trop souvent, c'est-à-dire sous la
(1) Et c'est le fondement même de tout le système cosmologique de Renan.
LE Dl OIT
forme du plus énergique ou mieux armé
- faibles, ou - rme dea fail
plus nombreux, l'emportant par l'association sur torts en moindre nombre.
Lea deux tout contraires l'un a l'autre,
doivent «"tre de la même antiquité. Démocratie et tocratie ont dû toujours coexister : telle race, plus molle, se laissant dominer par le groupe des vainqueurs, suit étrai soit autochtones ;
telle autre par sa cohésion ne permettant un groupe de suj érieurs de s'élever au milieu le ou de venir d'ailleurs se supei à elle,
et opprimant, au r la force du nombre
les hommes i, auxquels aurait
dû vraisemblablement revenir l'autorité.
Et cela dépendait de la complexion propre d la distribution sur le sol.
la i t de
pins pi taient leur t
plus forts et usaient de la
mu B. Là OÙ la ' ut dis]
subissaient l'autoril bien doués qui
pouvaient les défendre contre l'ennemi, et restaient impuissants, du resl mpte de leur
nombre, et par conséquent de leur puissanc i, i • faibles disent et deviennent les forts parle
noi rtout où il- Boni i pi i- ina dea
autres pour se compter. C'est pour cela qu'il y a plus de démocraties à mesure que les moyens de communication rapprochent les hommes ; mais il a dû toujours y en avoir.
Il faut ajouter que ces deux formes d'organisation sociale devaient alterner souvent, surtout dans le cas d'une race victorieuse et d'une race vaincue. La race victorieuse, plus énergique et mieux armée, domine un temps, du droit de la force ; mais elle se détend au milieu de la race vaincue, assez vite, et alors, si la race vaincue est assez concentrée pour se compter, elle s'aperçoit qu'elle a la force du nombre, que les anciens vainqueurs n'ont plus la force qui consiste dans la supériorité d'énergie, et elle exerce à son tour le droit de la force.
Mais il n'y a pas un atome de droit et de justice dans tout cela, ISaritisme est une force, le nombre en est une autre. Selon les cas et les circonstances, l'une ou l'autre l'emporte soit pour longtemps, soit pour quelque temps. Force toujours. L'humanité a dû vivre pendant des siècles sous le règne absolu et indiscuté de la force, soit aristocratique, soit démocratique.
Et c'est une façon de dire qu'elle vivait naturellement. — La nature ne connaît pas autre chose que la force. Elle écrase le faible sous le fort pré-
cisément des deux fa<;ons que je viens de dir savoir le faible isolé sous le tort isolé, ou les fail dispersés sous le fort isolé, ou le fort isolé sous les faibles nombreux et réunis. Le lion l'emporte sur les moutons ; mais il succombe sous les poux, rand arbre tue sous lui les végétaux inférieurs ; mais il succombe sous le lent a-saut de micro b \ qui constituent une maladie ou de ses racines, ou
-on écorce, ou de ses feuilles. La nature n pas toujours aristocratique. Klle est aristocrati ici et démocratique plus loin ; elle est aristo« tique et démocratique alternativement. Mais toujours sous une forme ou sous une autre. à la buct' qu'elle donne l'empire.
as le régne de la force, de quelque ni qu'elle B'app *làt, les homme Ion la
nature. Il ne faut jamais oublier qu'il y a eu an de nature ; qu'il est in I le qu'il n'
; qu'il a dû même durer très longtemps; mais qu'il d était p is an paradis ; qu'il était ce que it être un état naturel, c1 dire un i e. Pari de jusl it de i
m«' ' In aux débuta de l'human
1er il»* liberté, d'ordre et de jusl
chercher et i ir. Il n"
d'hallucination plus exl i Je
toujours existé, ou, si l'on veut, l'altruisme. Tous les efforts logiques échouent pour faire rentrer l'altruisme dans l'égoïsme et faire dériver celui-là de celui-ci. L'altruisme est irréductible. Il est raisonnable de le considérer comme un instinct primitif de l'humanité. S'il existe, c'est qu'il a toujours existé. Il n'aurait pas commencé s'il n'avait pas été de toujours.
On peut assez raisonnablement le considérer comme une déviation et une extension des sentiments de famille. La famille, constituée par l'amour, a donné aux hommes un sentiment d'affection pour tout ce qui leur rappelait leur famille, c'està-dire un certain goût de protection pour tous les êtres faibles. L'homme avait une certaine sympathie pour l'être qui lui rappelait sa femme, son vieux père, son enfant débile ; pour l'être semblable à lui, aussi fort que lui, non. Il était capable, un peu, de protéger une femme, un vieillard, un enfant, quand» il n'était pas trop dominé par la nécessité pressante de se procurer la nourriture. Mais c'était le germe de l'altruisme, d'une chose qui devait devenir de première, d'essentielle importance dans l'histoire de l'évolution humaine.
Il est bien entendu, d'ailleurs, que cet altruisme primitif n'était presque rien comparativement à l'égoïsme, forcément formidable en ces temps