LE M10IT
leurs n , ou selon leurs besoins, ou en |
portions équitables, ou également, ou d'une i nière équivalente; formules très divei lesquelles les modernes essayent d'exprimer 1 i
I n ils essayent d'avoir. Non, point du tout, ou à peine, on en conviendra. L'inégalité richesse ne blesse pas les anciens ; la dégradation,
liminution, l'annihilation, la décapitation morale du vaincu ne blesse pas les anciens ; L'escla-
e ne blesse pas les anciens. Ces monstrueuses injustices leur paraissent les choses les plus naturelles «lu monde, et en effet, pour naturelles, elles sont parfaitement naturelles.
La plus sereine injustice règne d'un boul à l'autre de la République de Platon, et, tout de même ou guère moins, d'un boul à l'autre du
bus. Les mois sont instructifs à cet égard. I [ue Jus signifie justice ? Il Bignifle
autorité' el il signifie propriété, ru vaut dire : i J'ai sur von- une autorité m'appartenez d'après la toi. i Jus meum veut dire :
• qui m'appartient lég dément, ce qui a •
Minu par la loi comme étant mien.
Mais œquitas ' Equitat le symétrie,
ularité, équilibre tnembrorum, »> ponderi m i ns lit ut ai examinât t ne
xquitate turbata, mundusprxponderet. » — L'œquitas est l'état régulier d'un corps bien constitué, bien ordonné et en bel équilibre. Un empire bien administré, une âme pondérée « moderatione et œquitate reguntur. » Et c'est ainsi que jus et œquitas peuvent se trouver en opposition : « Pro œquitate contra jus dicere, » écrit Gicéron. C'est qu'en effet la rigueur du droit est telle qu'elle peut choquer, en telle espèce, l'idée générale du bel ordre et du bon équilibre qui doit régner dans une cité. Mais c'est par le jus, cependant, qu'on règle et décide tout, et si, par accident, on le fait un peu fléchir en faveur de œquitas, ce n'est pas encore à la justice qu'on sacrifie le droit, c'est à un intérêt d'ordre général, de bon équilibre social, d'harmonie et, encore, de stabilité nationale.
Qu'est-ce donc, en définitive, que le droit ? C'est la consolidation de la propriété, de toutes les propriétés ; c'est la consolidation de : Ceci est à moi (meijuris). Il y a la propriété individuelle ; et le droit la consacre et la protège et en assure par mille précautions la transmission des pères aux fils. Il y a la propriété de caste, droit de noms, droit de titres, droit d'images, droit décommander, droit d'avoir une religion ; et la loi consacre cette propriété et en assure par mille précautions la transmission des pères aux fils. Il y a la propriété
LE HROIT 77
le I Etat, la propriété de la communauté, droit de "aire la loi, droit d'ordonner à tous, même à ceux jui commandent, droit de faire la paix et laguerrre ; ît la loi consacre cette propriété de l'Etat et la pro- ;ège et en assure par mille dispositions la transmission, soit de père en fils dans une famille, soit l'anciens à nouveaux dans une corporation perpéuelle.
la propriété définie, consacrée, consolidée, proongée, perpétuée, voilà tout le droit.
Ce n'est pas justice ; c'en peut être considéré îoinme le contraire. Car si l'on oppose force à ustice, ce que nous venons de voir est la consolilatiou et l'organisation de la force. La force a ci es premières propriétés, individuelles, de caste, lationales ; car si ce n'est pas la force, nous vernirions bien savoir qui ce pourrait être Ces propriétés, le droit vient qui les consacre, qui les conlolide, qui ne permet pas qu'elles changent de QainB, qu'elles soient ravies par de nouveaux renus. C'est un progrès, évidemment ; ma l'est pt du tout une oeuvre de justice. C or ce qui se consolide, s'organise et Be constitue en
■ qui dure.
Prenez un autre point de vue. 11 est certain que
-i le droil est une consécration de la force, il i un rempart contre la violence. Pariai-
78 DISC! SSIONS POLITIQUES
tement. Il détend la force ancienne contre la violence possible d'aujourd'hui. En d'autres termes, il défend la violence d'autrefois contre les violences qui pourraient se produire maintenant. Il admet qu'il y ait eu violence primitive, il ne veut pas qu'il y ait violence désormais ; et c'est d'assez bon sens. Mais, s'il vous plaît, on . rrait vous dire que c'est une forme de justice brutale et rude, mais une forme de justice, que la violence d'autrefois soit compensée et comme rectifiée par la violence d'aujourd'hui. Les hommes se sont donné des propriétés par la violence. Ils étaient dans l'ordre naturel, qui ne veut rien, sinon que le faible cède au fort. Pour qu'il y ait justice, il faut précisément que cela continue. Il faut que de génération en génération, les plus forts l'emportent, dételle sorte que la force règne du premier jour de l'humanité jusqu'au dernier, distribuant au dernier jour comme au premier la propriété aux plus forts avec une parfaite impartialité, et non aux représentants de ceux qui ont été forts autrefois, ce qui est une partialité très bizarre. Ce serait encore une espèce de justice que cela, une distribution régulière, d'après un principe. La pire injustice, c'est que quelqu'un détienneune propriété, non parce qu'il la mérite, non par un égal pare avec ses semblables, non collectivement avec
es semblables, non parce qu'il esl assez fort pour I prendre et pour la garder, non à aucun de ces itres, non par aucun de ces moyens ; mais j ue son aïeul ou son lointain prédécesseur en difcité l'a prise par la violence, ou peut-être méi u peut-être obtenue dans un partage amiabli A quelque point de vue qu'on se place, le droit u lien ie ut la justice, [lest une force ancienne, ai s'est organisée, consolidée, perpétuée. Pas mime toujours, a dit le mot : « ne pouvant Porta justice, ils ont justifié la force. » Ils lui kt donné une organisation «pu la perpétuât, qui •inp> cli. il de passer de mains en mains avec une ipidité naturelle et fâcheuse ; et /7s lui ont donné ne autorité, un air respectable, un aspect sacré, totourant de lois protectrices, de formules i m pontes ci de symboles vénérabl< Pourquoi tout cela ? Tarée «pu- c'était une fiction tire. Parce tpie la stabilité était a ce prix, parer que la stabilité était une n>
eur pour \ ivre rel.iti veinent en pai\ ri .lu
te de l'extérieur pour repousser les a
t est ne du besoin d'ordre, il n'est même i autre cho <• que l'ordre établi par un consenueiit général ci formulé en des textes qu'<
pelés I ,ois. Mais, en .in fond, il u'r . ue-
mt la je ; il n eu a môme pas i idée. U u
80 DISCUSSIONS TOLITIQUES
que la force régularisée. C'est sur quoi a vécu l'antiquité tout entière.
Je ferai remarquer ici, pour ne point perdre de vue un élément important de notre question, que si l'idée de droit est étrangère à l'idée de justice, elle Test plus encore, et jusqu'à y être contraire, à l'idée de charité. L'altruisme, dans une société fondée sur le droit, a certainement sa place, mais une place mesurée et un rôle un peu suspect. Suum cuique, à chacun son droit, c'est-à-dire sa part de propriété contrôlée et consacrée par la loi ; c'est le principe ; c'est l'âme de la cité. Ce qui est charité, altruisme, pitié et douceur pour autrui, n'est point blâmé, précisément, mais a quelque chose, sinon d'anti social, du moins d étranger à l'Etat. Au fond, donner c'est abdiquer, c'est renoncer à son jus, à son droit, à sa propriété, à son privilège, à tout ce que la Loi s'est donné la peine de nous conserver, de nous garantir. C'est un peu protester contre elle, c'est un peu se mettre audessus d'elle.
Autant vous consacrer à l'Etat tout entier est tout à fait dans le sens de la civilisation telle qu'elle existe pour le moment, puisque tout a été réglé, même une certaine consécration de l'injustice pour que la communauté fût solide, durable et résistante ; autant vous dépouiller pour des individua-
LE ni: oit SI
lités moins favorisées que vous ne Têtes, est chose qui n'est pas dans L'ordre établi et un peu contr à l'ordre établi. C'est peut-<Hiv moral, ce n'est pas
il. Voit-on par exemple un Romain qui se dévouerait au rachat d< >tifs étrangers devenus
;\.'s, ou qui ferait du bien à des barbares s< le prétexte qu'il les considérerait comme des nom mes ?Non seulement ce serait inusité, nouveau, excentrique et un peu bizarre, mais ce ne serait pas :>ectueux à l'égard d'une loi qui a été faite pour Conserver àchacun la possession de sa propriét
droits, autre propriét»', dans l'intérêt de la grandeur de l'Etat j et qui, par conséquent, ne voit
d'un très bon œil le sacrifice d'une propriété ou d'un droit, ou si sacrifice il doit y avoir, ne l'admet qu'en faveurde l'Etal lui-même.
Si Justice es1 un peu contraire à Charité, Droit y est plus contraire encore, plus étranger au moins, et les habitudes d'esprit que donne aui citoyens Une cité fondre sur le droit, les inclinent peu, tout
au moins, aux idées de Charité et de dévouement, ou plutôt à transformer en idées les sentiments d'altruisme, de pitié, de ('.liante, qui ne laissent d'être permanents parce qu'ils sont naturels. Pour résumer, les sociétés antiques onl vécu sur l'idée du Droit «pu est exclusive de l'idét Justice et peu favorable a Tidée de (.'.liante.
82 DISCUSSIONS TOLITIOUES
L'idée de Justice naquit. D'où vint-elle. De diverses sources, assez nombreuses. D'abord ne nous dissimulons pas qu'elle vint de l'idée même du droit, quoique si éloignée d'elle, et nous sommes assez habitués aux évolutions des idées et même des sentiments pour ne point nous étonner que telle idée finisse par naître de telle autre qui est presque son contraire. L'idée de droit n'était nullement l'idée de justice ; mais elle ne laissait pas de contribuer à y acheminer. L'idée de droit est une idée d'ordre. Il suffit pour que, de l'idée d'ordre seulement matériel, un certain nombre d'esprits s'élèvent à une idée d'ordre moral plus vaste, plus compréhensif et plus complet.
Il est juste que les situations restent acquises et transmissibles ; c'est dans l'ordre ; c'est dans un bon ordre. Ne serait-il pas d'un plus grand ordre encore, et donc plus juste, qu'une répartition existât qui ne blessât pas en nous un certain sentiment de solidarité, de parité et de parentage universel, sentiment confus, mais qui nous élargit un peu le cœur quand nous le sentons qui y naît ? Justice, c'est à chacun le sien, sans doute ; mais à
chacun non plus sa part, mais une nonne part, ne
lit-ce pas plus juste encore, c'est-à-dire d'un ordre plus vrai, plus élevé, qui sait même, plus solide? — Non pas du droit lui-même, mais des mêmes racines en qm-lque sorte d'où le droit avait
jeté, sortait à son tour sourdement une con< tion très différente, que la contemplation même du droit et quelque réflexion sur ses origines suppo-
s entretenaient et contribuaient à soutenir.
Il ne faut donc pas nier que l'idée du droit ait pour quelque chose dans la formation de L'idée de justice.
r.emarquez encore que l'idée du droit contient l'idée de contrat et y habitue les esprits hommes. Le droit sert avant tout à consen
icun, individu, classe ou Etat, sa propriété héréditaire ou traditionnelle ; mais il sert aussi 1 et par- Buite, à garantir et à i contrats
conventions entre les homme-. Iciencoi la propriété qu'il défend. V us avei promis à Pierre tant de pièces d'or s'il labourait rotre champ. Cette sommées! sa propriété dès qu'il a labouré le champ, et le contrat m titre de
I prié! • Je le défends contre vous si vous lui manquez de parole, comme je le défendrais contre un bandit qui envahirait la maison qu'il tient de
-t la même ch<
Si DISCUSSIONS TOLITIOL'KS
T/idée du contrat chose sacrée a fortifié dans l'esprit des hommes l'idée du droit, naturellement ; mais elle y a fait naître l'idée de justice. La société qui, en faisant ce que je viens de dire, ne faisait que défendre la propriété, comme toujours, est apparue peu à peu, les contrats se multipliant, comme un être qui pesait les services rendus, les bons offices, les injures et les offenses dans des balances bien réglées et inflexibles. Elle a paru comme terrible à tout homme qui se flatte d'être le plus fort et d'avoir raison à cause de cela, comme protectrice de celui qui n'a pour lui que sa bonne volonté et sa bonne conscience. L'idée de justice, le sentiment confus d'une justice idéale, en dehors des contrats et au-dessus d'eux, a commencé à exister et à se développer.
Autre source, moins pure, si l'on veut : l'instinct de révolte. Les faibles nient le droit du fort par simple exaspération de se sentir faibles. Il leur paraît qu'il est inique, c'est-à-dire qu'il est immoral, que les faibles pâtissent et que les forts (riches, puissants, nobles, etc.) jouissent.
— Mais c'est naturel !
— C'est la nature qui a tort. Elle est immorale (rien n'est plus vrai), elle n'a pas dame (rien n'est plus vrai), elle est quelque chose d'aveugle, de dur, de cruel, ou d'indifférent, ce qui est encore
l au bien et au ma] (rien D'est plus vrai). Il faut l'ordre humain prenne le contre-pied de l'ordre naturel ou le corrige.
i c'est la révolte de l'homme contre la nature, [ui est un peu fou; mais rien n'est plus naturel à L'homme que de se révolter contre la nature, et du reste, ce que nous avons de meilleur nous vient encore de là ; seulement il y a des limites où cette révolte, de la part d'un être qui, quoi qu'il en ait. est encore engrené dans la nature et soumis à ses lois devient une pure absurdité.
Quoi qu'il en soit, voici née l'idée de justice, ti diflérente, on vient de le voir assez, de celle du droit. Elle est, elle restera toujours extrêmement confuse parce qu'elle est extrêmement complexe.
Pour tous, si l'on vent, elle est une protestât iuii
contre L'aveugle, contre le hasard. Elle consisl ne pouvoir souffrir que les biens de ce momie, saute, pouvoir, forre, richesse, beauté, commandement, Boient donn< lui-ci plutôt qu'à celuilà -ans qu'il > ait une rai-on. aveuglément, comme
dans la nature.
Mais ceci Q'est que négatif. Quand il B'agit de >ir a qui réellement seront accordés les biens
dont la BOCiété humaine peut d I l'idée de
justice est beaucoup moins claire Les uns disent : i La justi» t d'accordi i l< - biens a qui
mérite. » Mais qui les mérite, et comment les mérite-t-on ? Est-ce par « les vertus et les talents »,. comme dit la Déclaration des Droits de l'homme ? Mais voilà déjà deux choses, et vertus et talents ne sont pas toujours dans les mêmes hommes ; ils sont rarement dans les mêmes hommes. Est-ce par le travail? Voilà un troisième mérite. Ouest le mérite que doit récompenser la justice? Tous ? Soit. Mais les mérites sont des privilèges. Ils sont accordés par la nature au hasard et aveuglément. La nature fait des hommes de talent et des imbéciles. La nature fait des hommes capables de travail et des hommes incapables de travailler. Les vertus sont des résultantes de tempéraments bien faits. Sauf la probité, que l'on peut considérer comme dépendant d'un chacun, vertus, talents, travail, sont déjà des injustices de la nature, que la justice humaine, si elle accordait les biens dont elle disposer aux « mérites », ne ferait que confirmer.
Aussi d'autres disent : « La justice, c'est le partage. Les biens dont la société dispose doivent être partagés pour qu'il n'y ait pas de préférés. » Et ceci est beaucoup plus juste en théorie. La protestation contre le hasard trouve ici une vraie satisfaction.
Mais comme rien n'est plus difficile que le partage et aussi de faire qu'il subsiste, d'autres
disent: « La justice, c'est la communauté. Que les biens dont la société dispose soient partanon ; mais qu'ils soient po - en commun par
tous, i Et ceci encore séduit singulièrement les hommes possédés de l'esprit de justice, éliminant
mieux ou encore plus que ce qui pi les préférences, c'est-à-dire les inégalil
Mais comme, s'il est des biens qui ne peuv pas être partagés, il en est qui, tout aussi peu, peuvent être ; i commun, il s'en est
trouvé qui ont dit : « La justice c'est le tirage au sort. Les biens qui ne peuvent ni être partagés ni DOS n commun doivent être donnés a
préférence à ceux que la chance aur El c'est ainsi, comme il arrive toujours, qu'une tri ne poussée à l'extrême aboutit à son contraire par une espèce de cercle, que l'idée qui était p irtie de l'horreur de l'aveugle et du hasard arrive à un autre hasard et à un autre aveugle, et remplace la loterie de la nature par une loU
sociale.
Je crois l'énumération a peu près épuisée, et que voilà les principales formes, les principaux aspects que l'idée de justice a pris dans les imaginations humâmes. Bien entendu, dune part dans les esprits simples l'i t reste
en Ba forme primitive d'autre part
dans les esprits à la fois un peu informés et modérés, elle Hotte sous ses différentes formes ; et pour quelques-uns les idées de justice, c'est simplement le désir de la suppression de toute supériorité sociale ; et pour beaucoup l'idée de justice est une idée où il entre un peu de faveurs aux mérites, un peu de partage, un peu de communauté, et même un peu, comme expédient, de tirage au sort.
Mais cette idée, voyons-en donc le fond. Entre cette idée sous sa forme négative, cette idée sous sa forme complète, cette idée sous sa forme de complaisance au mérite, cette idée sous sa forme de partage, cette idée sous sa forme de communauté, cette idée sous sa forme de tirage au sort, y a-t-il quelque chose de commun qui en forme comme la base ? — Certainement. Au fond de tout cela, dans tout cela, il y a l'idée de l'égalité, et il n'y a pas autre chose que cette idée-là. L'idée de justice, c'est ridée d'égalité.
Ce qui choque tous ceux qui sont possédés de l'idée de justice générale, de justice universelle, c'est l'inégalité entre les hommes ; ce qu'ils veulent établir tous, les uns par un moyen, les autres par un autre, c'est l'égalité entre les hommes. Les quelques traces d'idée de justice universelle que vous trouvez dans l'antiquité païenne se ramènent
à des idées d'égalité el sont le produit tout naturel de la lente el énergique ascension «lu plébéianisme ; les aspirations, celles-ci très nettes, ti iccusées cl même formidables, vers la justice, que tout le monde a relevées dans le.^ proph< hébreux (voir Renan, voir .James Darmesteter), se •iicut à l'idée d'égalité et sont pensées et passion- de tribuns égalitaires. La Révolution française l absolument confondu l'idée de justice et l'idée t elle a eu parfaitement raison. Lajus- : abstraite, la justice idéale, la justice qui n plus le droit, et qui le dépasse infiniment, la juslice en soi, c'est l'égalité; et Proudhon s'est montré commentateur très intelligent de l'idée révolutionnaire en montrant que la justice c'est l'égalité, Justice el égalité se traduisent par le même mol :
C'est ainsi que la force est devenue droit, et que
je l'idée du droit, et l'abandonnant, el n'enconlervant que quelqui gestions qui le dép
îaient, ou pour mieux dire quelques apparenc hommes se sont élevés à l'idée de jusl kbstrait t à-dire d'é alite, et on dit le :
sif en cette affaire : o Les droit de l'Iiunine
i disant cela ils appliquaient a tous ce qui, i définition, n'est qu'à un individu, a un second un troisième. Mon droit, c'est ma propriét
sacrée par la loi, résultant (quelquefois) d'un contrat et encore ici consacré par la loi. C'est une chose essentiellement individuelle. « Les droits de l'homme, » cela veut dire que tous les hommes ont une propriété en naissant, et que ces propriétés doivent être égales comme entre frères. Voilà l'idée de justice universelle dans sa forme dernière et décisive.
Que faut-il penser de cette idée ? Je pense pour moi qu'elle est absolument fausse. Je ne sais pas ce que c'est que la justice, en dehors du droit. La justice, c'est que le droit soit respecté. Le droit, c'est une propriété, matérielle ou morale, garantie par la loi et que la force sociale fait respecter pour qu'il y ait justice. Le droit, c'est encore une propriété résultant d'un contrat conforme à la loi et que la force fait respecter pour qu'il y ait justice. Il est juste que vous gardiez votre propriété si la loi vous en a reconnu le possesseur légitime ; il est juste que si je vous ai promis cinq francs pour me porter ma valise on me contraigne à vous donner ces cinq francs, dont vous êtes propriétaire par contrat légitime, c'est-à-dire par la loi, dès que ma valise est arrivée à destination. En dehors de là, quel droit peut avoir un homme? C'est-àdire, pour parler clair, qu'est-ce que Von doit à un homme ? Quelle propriété a-t-il en naissant ?
Quel contrat a-t-il exécuté avant de naître V De qui est-il créancier en voyant le jour? Sur quoi, de quelque biais que vous vous y preniez, fondez-vous son droit?
(m peut même dire, plus raisonnablement, prément le contraire, à savoir qu'en naissant I homme n'est pas créancier, mais débiteur. Il 1 au moment qu'il respire, de tout ce que la société 3ii il naît a fait pour lui, pour son habitat, pour ion éducation, pour son bien-être pour augnien-
chances de vie. Il est débiteur à la socii ju nid où il nait. Mais laissons cela, quoique ti
[mettons que l'homme qui naît n'est
[X)int débiteur de la société. A coup sûr, à tout le
noms, il n'est aucunement son créancier. Sur
moi donc est fondé son droit, et qu'est-ce que
: que " les droits de l'homme » ?
L'impossibilité de fonder le droit de l'homme sur moi quecesoil est juste menl ce pour quoi ceux qui j tenaient onl inventé un contrai primitif entre les tommes, un « contrai social ». Tout droit actuel,
mt-ils dit, résulte d'un contrat, au moins tante. tour expliquer que les hommes qui naissent ont l roi ta en naissant, supposons qu'au commencement des cho es sociales, qu'a l'origine des m v a eu contrai solennel entre ton- les tommes int les uns envers les autres pour
eux et pour leurs descendants réciproquement comme créanciers et commedébiteurs.
Cette fable est très significative. Elle démontre quelque chose, comme celles d'Esope. Elle démontre que les droits de l'homme ne reposent sur rien, puisque, pour les fonder sur quelque chose, on est forcé d'inventer de toutes pièces la chose sur quoi on les fonde.
Mais cette fable étant écartée et en nous plaçant en dehors de toute mythologie, que nous reste-t-il ? L'idée de Justice abstraite. Mais que contient-elle ? Rien que l'idée d'égalité. Il est juste que les hommes soient égaux. En quoi ? Pourquoi ? La justice c'est une chose méritée. Qu'a mérité un homme qui naît? Absolument rien.
— Ce n'est pas précisément qu'il mérite ; mais il est juste en ce sens qu'il serait bon, qu'il serait mieux, qu'il siérait mieux, qu'il fût l'égal de tout autre.
— « Bon, mieux », vous n'en savez rien ; c'est la question desavoir si l'organisation humaine est meilleure quand elle est démocratique que quand elle est aristocratique. Il nous faudra encore beaucoup de siècles pour le savoir, puisque la démocratie est d'hier ; réservons. — » Il siérait mieux, » nous voilà au point. L'idée d'égalité séduit les hommes parce qu'elle est belle. Après
\ je ne sais pas si elle est si belle que cela et si un niveau horizontal est plus beau qu'une pyramide ; mais elle parait belle à beaucoup d'esprits. II en est qu'elle possède, absolument, connue le inérable Proudbon. La vue, l'idée seule de l'inégalité des conditions humaines le blessait connue une cacopboni»'.
l cela un sentiment, et 1 pectable;
la pitié pour les souffrances. Ce qui est injuste,
• qu'un hoiniiie souffre. Déplorable, ouLinjunon, à moins que nous ne donnions au mot injusle sens d'inégalité, et voilà bien que nous y revenons toujours. L'idée de justice en deborsdu droit, l'idée de justice abstraite, est exacterm littéralement, strictement, l'id< il ité absolue,
! un de ces « favorables noms • qu'on donne aux choses pour les faire ; . On n'a pas trop
dire : égalité, parc-' qu'on a toujours senti
quele principe d'égalité entre les hommes soulevait trop d'objections ou comportait trop de résen
Bt l'on a dit: Justice; ou bien on a dit
et quand quelqu'un a demandé : pourquoi î on a
ndii : parer que c'est juste, et l'on disait deux
la même chosi » ette idée de justice, parfaitemenl fau au
tde vue de l'utile, ses bons el ses mauvais côt mais plus de mauvais que d< mon a\
94 DISCUSSIONS POLITIOCES
Il ne laisse pas d'être salutaire de dire aux hommes de se conduire selon la justice, c'est-àdire comme s'ils étaient égaux. « C'est votre semblable, c'est votre égal, c'est un homme comme vous, » bonnes choses, jusqu'à un certain point, à dire aux hommes. Les droits de l'homme, même, quoique chose parfaitement fictive, ne seraient pas loin, s'ils étaient bien compris, d'être ce que j'appelle un préjugé nécessaire ou au moins un préjugé utile. Il serait bon que les hommes eussent un sentiment un peu mystique en considérant un homme, quel qu'il fût. Le « droit de l'homme », c'est une espèce de sceau, de signe que l'on met au front de tout être humain. « Res sacra miser » est très bien. « Res sacra horno » n'est pas mauvais non plus, et res sacra homo confirme et consolide res sacra miser ; et le droit de l'homme, ce n'est pas autre chose que l'homme considéré comme sacré, par ce seul fait qu'il est homme. C'est une idée fausse traversée par un sentiment excellent, et par conséquent, c'est peut-être plus respectable et plus salutaire qu'une idée vraie.
Cependant, comme il y a mieux, je ne m'épargnerai nullement à démontrer que non seulement l'idée de justice est une idée fausse, mais qu'elle a de très mauvais côtés, même au point de vue de l'utile.
T.E DROTT 95
C'est une de ces idées qu'il faudrait prêcher aui
ans el ne point même révéler aux autres, d'où suit
qu'elle est d'un maniement difficile. Il y a des idées
comme cela. Joseph de Maistre disait qu'il fallait
cheraux rois la nécessité de la liberté et aux
pies la nécessité et les bienfaits de l'autorité.
Ce n'est pas très facile. Dans ce cas là, ce sont les
qui lisent les livres autoritaires et les peuples
brochures libérales, et chaque parti les ou-
qui lui conviennent le moins et qui lui
font le plus de mal. De même l'idée de justice,
t prêcher aux puissants, est très dan reuse à prêcher aux foules. Comme, quoi qu'elle iu quoi qu'on en tasse, elle se ramène touilité absolue, elle rend insupportable toute inégalité, quelle qu'elle soit. <>r, il y aura toujours des inégalités, même îles, et par l'idée de justice on réussit simple-
I à mettre dan- SpritS cette conviction
(pie toute inégalité est une monstruosité. C'est
i bien ; c'esl antisocial dans toute sociét destructif de la - la plus démocratique p
Bible, comme de la plus aristocratique.
Mai- cela va plus loin. Les inégalités môme naturelles sont pareillement insupportables à t
édé de l'idée de jll-lice. l'.eaute.
intelligence, génie, vertu même, sont des dons
gratuits de la nature qui constituent des inégalités formidables et qui par conséquent sont des injustices criantes. On proteste contre elles, et voilà la révolte contre la nature avec toutes les conséquences morales que l'on connaît.
Et on cherche à les détruire. On ne peut pas, sans doute. Mais, si; en ce sens qu'on peut les annihiler, les écarter, les neutraliser, leur refuser la place qu'elles occuperaient naturellement, c'està-dire injustement, dans la société, les tenir pour suspectes, les ostraciser, les proscrire, les empêcher de nuire. Que voulez-vous ? ce sont des injustices. Il faut au moins les tenir en respect et circonscrire le plus possible leur action.
L'état de révolte contre la société, quelle qu'elle soit, et contre le monde et son auteur ; la défiance et le désir de proscrire, à l'égard de toute supériorité naturelle parmi les hommes, sont les effets inévitables et très rapides de l'idée de justice une fois qu'elle a profondément pénétré dans les esprits.
J'ajoute qu'elle ne va pas sans être un peu destructrice, aussi, de l'esprit de charité.
— Elle se confond avec lui !
— Assez souvent, je le reconnais. Les choses morales s'enchevêtrent et s'intriquent dételle sorte que chacune est souvent mêlée de son contraire.
LE dhoit
Mais le plus souvent, ce me semble, l'esprit de jusruine l'esprit de charité, ruine l'altruisme. il ruine d'abord la reconnaissance. Tout bienfait disparait du monde où l'idée d'égalité a fini par 1er. lvrsonne ne peut savoir gré à un autre d'un bon office qui n'est qu'une réparation insigniite de l'injustice qu'il y a à ce que quelqu'un soit au-dessus d'un autre. Le bienfait ne faisant, du reste, que souligner et accuser cette différence, cette inégalité, cette injustice, le bienfait devient la plus sanglante et la plus insupportable des injures. tTn homme pénétré de l'idée de justice ne pardonne jamais un bienfait.
C'est déjà grave. Mais il y a plus. Ce que le faible sent si bien, le fort le sent aussi très nettement. Il sent qu'il esl haï dans sa supériorité, mais pins encore dans sa bienfaisance, qui en est le oe : « Je vous rends ce Bervice, disait an pessimiste, maisjurez-moi que vous «er< i | our
06 pas vous en souvenir. » Dans une société tout
entière pénétrée de l'idée de justii rail
! une boutade ; ce sérail une banalité.
Dana Ces condition.-, le fort de
toute préoccupation altruiste. Il a tort, car la c titude de n'être pas aimé pour le bienfait, rendant au bienfait tout son mérite, ne devrai! qu'exciter ï la bienfaisance ; et la certitude d'être bal pour lo
bienfait, faisant du bienfait un acte qui commence à être héroïque, ne devrait qu'exciter davantage encore à la charité ; mais enfin il est assez humain de désirer un peu de récompense pour les actions qui coûtent un peu et qui sont un sacrifice de l'égoïsme.
On en vient ainsi à une société où les faibles se plaignent, où les forts se renfrognent et se hérissent et où la force règne plus que jamais, et c'est une conséquence curieuse que l'idée de justice, protestation contre la force, amène à faire régner la force plus que jamais et à confirmer, presque à justifier son empire.
Et il y a plus encore. L'idée de justice, comme toutes les grandes idées, a une vertu exclusive : elle fait un peu le vide autour d'elle. Il n'y a pas de raison raisonnable pour cela, et que trois ou quatre grandes idées morales vivent parallèlement en bonne intelligence, je n'y vois aucun inconvénient ; mais c'est ainsi pourtant parmi les hommes. Voyez le dernier roman d'un homme qui est un médiocre penseur, mais qui, pourtant, s'occupe de questions morales et sociologiques. Ce n'est qu'un cri : « Plus de charité ! La justice ! Vive la justice ! A bas la charité ! » Pourquoi « Plus de charité ? » Parce que : « Vive la justice ! » 11 n'y a pas d'autre raison. Les grandes idées s'opposent naturellement
LE DKOIT
dans l'esprit des hommes, s'excluent par le soin qu'ils mettent à les opposer, par la tendance qu'ils ont à les opposer, sans que, en t'ait et eu raison, elles s'opposent tant que cela.
Notez que, sans que cela soit raisonnable, cela
plique pourtant encore. La charité a été p
ie aux hommes très longtemps. Mlle a fait son
ouvre ; elle a fait du bien aux hommes; elle les
-, les hommes étanl déçus toutes les fois que
quelque chose ne leur apporte pas le bien absolu.
Ils cherchent autre chose. Et vive la justice !
Notez, de plus, que l'idée de justice esl exclusive ou destructrice de l'idée de charité, en sens encore qu'elle s'appuie sur l'idée de droit et semble en sortir, encore que je croie avoir démontré qu'elle n'en soii point. « Justice» ! -> dit le faible au fort. «Justice ? répond le fort. Très bien, dire quevous réclamez votre droit. Eh bien ! faites-le valoir. Du moment que c'est d'un droit <pic vous vous réclamez, ce n'est pasà m i sensibilité que vous nous adressez. Je reste insensible, valoir votre droit , » Et M y a ainsi un appel implicite à la force aussi bien de lapait de celui qui refuse que de la part de celui qui réclame, et la force règne plus que jamais. n ne- semble bien que l'idée de justice ronge l'altruisme un peu de t
Le droit est une organisation et une consolidation de la force. La justice est une idée qui ne repose sur rien et qui ne laisse pas d'être funeste. Mais il y a mieux. Il y a la charité, quelque mal qu'on ait pu dire d'elle.
La charité, c'est l'altruisme. Je crois et j'ai dit au commencement de cette étude qu'elle est un instinct primitif de l'humanité, comme l'égoïsme, évidemment beaucoup moins fort que celui-ci, et pour cause, mais très vif encore, auquel l'homme aime à s'abandonner, qui est toujours en lui à Tétat latent et que toute facilité de vivre, tout état aisé et pacifique, tout relâche de la lutte pour la vie.met en liberté. Je serais donc parfaitement contradictoire si je disais que la charité a été inventée par le christianisme et a été inconnue de l'antiquité, et je ne songe pas à le dire. On la trouve dans les livres sacrés de l'Inde, dans Platon, quoique rarement, dans Gicéron, dans Epictète, dans Sénèque et dans Marc-Aurèle. Mais il est bien certain, ou du moins je crois être impartial et affranchi de tout parti pris d'école ou d'éducation en l'affirmant, que c'est le christianisme qui
LE DROIT l'»l
l'a mise en toute lumière, en tout relief, et con siée comme le fondement même de toute morale et de toute sociologie.
Car. el c'est cela qui est très particulier, d'une part il la recommande expressément et avec une sorte d'exagération, avec cet excès que les maîtres morale se permettent, sachant qu'il faut un peu asser la mesure et qu il y aura toujours du déchet : « Aimez votre prochain comme vousi me ; aimez votre ennemi ; aimez celui qui ^ persécute ; ne repoussez pas l'injure ; tend./ l'autre joue ; donnez encore votre manteau, mais encore, remarquez bien ceci, il semble ne la justice, la dédaigner, la moquer un la consid mime une manière de phari-
me très \ ulgaire et un peu bas.
le sens de la parabole des ouvrit l'onzième heure ; c'est le sens de la parabole l'enfant prodigue ; c'est I»1 sens des mots ; imeux : vous dis que si votre justice n'esl pas plus ridante que celle <\<'* scribes el des phar vous n'entrer. ; dans le royai - cieui
t- à-dire que la justice proprement dite sutiit pas et qu'il faut \ ajouter la cbaril t le
Il a éli I pour -il, dent pour «!
là la justice], el moi je vous dis : si l'on vous
trappe 3UT une joue, lei
Il est très certain que l'Evangile est tout plein de raillerie, d'ironie et d'un certain mépris à Tégard de la justice. Et je sais bien que la justice que l'Evangile méprise un peu, c'est précisément, c'est surtout, ce que j'ai appelé le droit, et que j'ai si énergiquement essayé de distinguer de la justice. Oui, et je me reprocherais moi-même de ne point faire cette objection qui est raisonnable ; mais la justice elle-même, la grande justice, la justice au-dessus du droit, l'idée même de justice, vous voyez bien que dans la parabole de l'enfant prodigue, dans la parabole des ouvriers de l'onzième heure, elle est nettement écartée, considérée comme inférieure, négligeable, un peu vulgaire et professée par des esprits un peu bornés et grossiers.
On ne peut pas dire que Jésus ait condamné l'idée de justice: non ; il la regarde comme derrière lui, ayant été plus loin, et comme au-dessous de lui, ayant été plus haut. Il la regarde comme « l'ancienne loi » pendant qu'il en apporte une « nouvelle », et, très d'accord avec lui-même, il ne la repousse pas, mais il prétend y ajouter « étant venu, non pour détruire l'ancienne loi, mais pour la compléter ». Tout compte fait, il s'en occupe peu, la néglige avec un peu de dédain, voudrait évidemment la laisser tomber.
i mon sens, c'est le coup de génie du christianisme d'avoir passé par-dessus l'idée de justice, comme d'un bond, ou comme d'un essor, pour B'installer tout de suite en pleine idée de charité et d'amour. Dans le temps même où l'humanité attachée si longtemps à l'idée de droit, comme à l'idée la plus haute, s'acheminait vers l'idée de justice comme vers un progrès ; dans le temps ou quelques traits de l'idée de justice se dessinaient uementdans les écrits des philosophes païens ; dans le temps où les prophètes hébreux venaient de trouvée les formules mêmes, et suivent les plus décisives, de l'idée «le justice ahsolue ; dans ce
temps-là même, devançant les siècles, le christianisme franchit le stade, qu'on me passe le mot, brûle l'étape, et dit : « Vivez selon le droit et
rende/, a César ce qui apparl ieii t à César ; vil
même selon la justice, et malheur à vous, pharisiens, qui payez la dîme et négligez la justice ;
mais ne compte/, pas trop sur cette idée : car « il
vaura toujours des pauvres parmi vous et
faihles, et des petits et de- grands ; mais vil surtout selon l'amour, selon la charité, C l St-à dire
selon la fraternité : aime/, votre prochaiu comme vous-même ; aimez-vous les unslesautn r là
est le dernier secrel
ce que j'appelle devancer les temps et de
telle sorte que, deux mille ans après le christianisme, le dernier mot du progrès est d'y revenir, puisque les systèmes les plus audacieux et les plus généreux rencontrent les formules mômes de l'Evangile et sont forcés ou de les accepter, ou, pour paraître originaux, de les remplacer par des synonymes.
C'est la vérité sociale même, parce que si le droit consolide la force d'une faron salutaire en somme et utile, il n'est cependant qu'un expédient ; parce que, si la justice prétend remplacer la force, elle n'y réussit point, se brise contre les inégalités naturelles qui existeront toujours tant que l'homme sera, quoi qu'il fasse, un être soumis aux lois de la nature, et, au lieu de remplacer la force, arrive par un détour à la ramener et en confirmer le règne parmi les hommes ; tandis que la charité, fondée sur un sentiment primitif de l'humanité, que droit et justice refroidissent et exténuent plus qu'ils ne l'entretiennent, a quelque chose d'illimité, d'inépuisable, de toujours actif, de toujours salutaire, de toujours fortifiant, de toujours fécond, source intarissable de vie.
Oui, la charité, la fraternité, si Ton veut, puisqu'on aime les mots nouveaux, la solidarité, si l'on veut, puisqu'on aime les mots actuels, le « aimez-vous les uns les autres », de quelqueterme
abstrait qu'on veuille le traduire, est le dernier
[ et, est le ferment social, est la vérité sociale elle-même, et l'on ne trouvera rien au delà de ceci, qui a été inventé il y a dix-neuf siècles.
tut-il donc fonder la société sur la charité, sur l'amour ?
Pas le moins du monde.
La charité, l'amour, la Philadelphie ne peut | être loi sociale, parce qu'elle est un sentiment. t que vous faites d'un sentiment une loi, a\ intie et sanction placées entre les mains de la société, tout simplement vous le détruisez, ou, du moins, vous faites tout ce qu'il est possible de faire pour le détruire. Si vous n'y c'est que les sentiments ont la vie très dure ; mais vous ne laisse/ pas de l'atténuer et de le refroidir.
[ui arrive continuellement ; car la ciétéaété forcée de faire de certains sentiments des ievoirs sociaux imp irlaloi et qui doivent
comptes à la loi. Elle a forcé le père à aimer enfants ou a taire comme s'il les aimait. Elle \ forcé les époux limer ou s'entr'aider el s
vivre ensemble comme s'il- B'airaaient. Mais comptez bien qu'elle énerve tous les sentiments
qu'elle est forcée de transfor r en devo
i :. Le père qui aime peu ses enfants les aune
106 discussions roLïTiorr.s
moins, en vient à les haïr, quand la loi lui commande de les aimer malgré lui. Les époux qui ne s'aiment plus sont rendus incapables de revenir à des sentiments affectueux l'un pour l'autre quand la loi est venue leur imposer une apparence d'union et de conjugalité. Quant aux époux qui s'aiment, quant aux parents qui aiment leurs enfants, soyez sûrs qu'ils ne songent nullement que c'est leur devoir social, et soyez sûrs que c'est parce qu'ils aiment qu'ils n'y songent pas, et que c'est aussi parce qu'ils n'y songent pas qu'ils aiment, et que, du moment qu'ils y songeraient ils s'aimeraient, moins. L'époux qui dit : « J'aime ma femme ; du reste, c'est mon devoir, » est encore un époux qui aime ; mais ce n'est plus un époux amoureux.
Faire de la fraternité un devoir social serait donc une très vaine démarche ; ce serait faire tout le possible pour éteindre le sentiment fraternel dans le cœur des hommes. Mettez dans la loi ceci : « Tu partageras tout ce que tu pourras avoir avec tes frères ; tu leur abandonneras tout ce qui ne t'est pas absolument nécessaire pour vivre ; tu te priveras même pour eux » ; immédiatement, d'une part tous ceux qui n'ont pas le sentiment fraternel mettront toute leur industrie et toute leur adresse à tromper la loi et à se dérober à son étreinte ;
le nnoTT 107
d'autre part tous ceux qui sont animés du sentiment fraternel le sentiront décroître et presque nulic dans leur cœur. Une société fond.'-" ilemenl sur la charité serait aussi haineuse qu'une société fondée légalement sur L'égalité stricte et l'imposant par la force à tous les citoyens.
Les sociétés ne sont fortes que par les sentiments forts qui les animent, et ces sentiments ne lont torts que s'ils sont libres. Les sociétés ne sont ; ne de leur âme, et l'essence de l'âme c'est la .Les sociétés périssent de la transformation 10 loi sociale de ce qui les fait vivre comme loi nor.ile.
Qu'est-ce à dire, donc ? Qu'il n'y avait rien de >lus fondé en raison que la dualité du pouvoir ipirituel et du pouvoir temporel ; qu'un pouvoir emporel organisant et dirigeant les forces matéielles d'un pays ; qu'un pouvoir spirituel entreenant, échauffant et dirigeant les forces mora itiles à l'Etat, salutaires à l'Etat, constitutives de Etat et que l Etat cependant n'imposait \
(imiiie i\<>> devoirs, ne réclamait pas c.miine des
mpi la était parfaitement tonde en raison
DCOre que, comme toute chose humaine, cela iivenl i\rs COnditS t't des difficultés cir-
onstanciell
Mais encore, maintenant que les anciens pouvoirs spirituels ont décru, et que les nouveaux pouvoirs spirituels qu'on a essayé d'établir se sont montrés de peu de force, que convient-il de faire? Il convient d'être viril et de voir les choses telles qu'elles sont. Il n'y a dans tout le monde que de la force et de l'amour, et bien entendu, il y a beaucoup moins d'amour que de force. La nature est une préceptrice de violence. L'humanité, engrenée dans la nature, est régie par la force ; mais elle connaît l'amour et en est capable. Son office, son devoir et son honneur, est de se dégager partiellement, autant qu'elle le pourra, delà loi de nature et de faire régner chez elle, autant qu'elle le pourra et toujours de plus en plus, la loi d'amour.
C'est en cela que consiste le progrès, et il n'y en a pas d'autrequi mérite ce nom, tout autre n'étant qu'un changement plus ou moins divertissant, mais sans valeur.
Ce progrès, est-ce la société qui peut le réaliser? Non. La société n'est qu'une régularisation de forces sociales telles qu'elles se trouvent, au profit de la stabilité et de l'ordre public, et cet ordre est un ordre tout matériel qui n'a rien à voir avec l'ordre moral, ou quelque chose, mais bien peu de chose, comme on va le voir.
îiété peut elle le réaliser, □
plus par le droit, mais par la justice? Non. parce que la justice, en dehors du droit. D'est qu'un mot bous lequel se cache la tendanceà l'égalité, et que alité, sans compter qu'elle est impossible, rien qu'à essayer de se faire est un ferment de haine, ou tout au moins d'individualisme jaloux, beaucoup plus qu'une semence d'amour ou même de mutualité.
Ce progrès, la société peut-elle le réaliser par l'amour même? Non, parce que L'amour ne se ivte pas ou a se décréter se détruit.
La société ne peut donc pas réaliser le progi moral, l'ascension vers l'amour, la charité, la fraternité; elle ne peut pas le réali n est pas son affaire et ce n'esl pas dans ses pouvoirs.
Peut-elle y coi M ri huer ? Oui, un peu, à la condition d'y mettre heaueoiip de prudence et de n'y
i er. Rien qvCk faire du droit, la société con-
tribue un peu à faciliter le progrès de la charité, celle-ci se développanl plus aisément dan- i société bien ordonnée. Môme à faire un peu de justice, la société reste dans son rôle et facilite meure l'esprit de charité Bans lui nuire non p;i> d'établir l'égalité, mais d'effacer les
trop choquantes qui sont luffranc
imméritées, D'est pas ruini r i esprit de chari
mais lui donner un bon exemple, en lui laissanl un immense champ d'action. Mais, en définitive, ce n'est pas la société qui peut faire régner la loi d'amour ; elle s'épuiserait à s'y efforcer, sans réussir à autre chose qu'à tuer ce qu'elle voudrait faire vivre.
Que reste-t-il ? À reconnaître combien l'homme a fait peu de chose en faisant l'invention sociale, admirable du reste ; combien cette invention et tous les perfectionnements qu'il y a apportés et tous ceux qu'il y apportera, sont petite partie de sa tâche et faible résultat de son courage ; combien, cela réalisé, il est vrai de dire que presque tout reste à faire.
Les sociétés sont des organisations de forces, plus ou moins adroites, plus ou moins intelligentes, plus ou moins parfaites ; mais elles ne sont vivantes vraiment que par les sentiments d'amour et de fraternité — qu'elles ne peuvent pas organiser. Ceci, c'est notre affaire à tous, en dehors de la loi, en dehors des décrets, en dehors de l'instrument législatif et de l'instrument exécutif, en dehors, en quelque sorte, de la société.
C'est notre affaire en tant qu'individus, et une société où chaque citoyen aimerait seulement quelqu'un, mais aimerait véritablement (« Ah ! si vous saviez ce que c'est qu'aimer, » disait
Lamennais , serait une société déjà admirable, déjà selon Dieu, c'est-à-dire selon le dessein q doit poursuivre éternellement l'humanil C'est notre affaire, par associations, par syndi-
, par confréries, par églises, dans le sens pi
et vrai du mot. Religions, morales, doctrii. philosophiques, autant de pouvoirs spirituel.-, dont l'unique but doit être d'apprendre à l'humanité à s'organiser selon l'amour et à régler ses actions d'après l'amour, et qui doivent êtrejug uniquement selon qu'elles visent plus ou moins à ce but et selon que plus ou moins elles y mènent. Au-dessus de la force, au-dessus du droit, au-
susde la justice, il y aune conception qui seule esl véritablement destructrice ou résolut ri ce de la
-, plus que le droit, qui ne fail que l'atténuer en la ilarisant, plus que la justice, qui croit en
jner et qui y ramène. Cette force, c'est le vieil altruisme humain, primitif, primordial ; car « quand Dieu forma 1»' cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté ». Loi temps opprimé par les : ités de l'état
nature ; refoulé plus tard par la civilisation m< qui était œuvre de salut national et non de frai ii il»'* ; même entre nationaux, toujours précaire, toujoui i é, toujours i h pendant ; il peut,
rafliné, aigui randi, devenir la loi lil
féconde seulement en tant qu'elle sera libre, de l'humanité. — Là est le but, là est l'idéal, cet idéal qu'on n'atteint jamais, mais auquel on doit toujours tendre, et dont la vertu est telle que c'est faire un progrès immense que de s'en approcher un peu, et que c'est une chance de salut que d'y penser toujours et de le toujours adorer, même quand on s'en éloigne.