DEVANT LA SCIENCE
M. Bougie, professeur de sciences social* l'Université de Toulouse, est un homme des plus sérieux, des plus instruits, des plus appliqués et des plus consciencieux. Il a de hautes qualil morales. Il est d'une parfaite loyauté. Il n'y
icun charlatanisme dans son affaire. Il cl che le vrai avec ardeur et ne Be Qatte jamais de l'avoir trouvé tout entier. Là où il faut douter e1 réserver quelque chose et même beaucoup a ceux qui nous suivront, il (l<>uit> »'t il réserve, el min pas avec ces affectations de nonchalance
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et d'indifférence qui ôtent au doute même sa dignité et son efficace, mais il doute avec précision et il réserve avec netteté. M. Bougie est un philosophe digne de ce nom.
Amené par son livre sur les Idées égalitaires, dont j'ai parlé avec toute la faveur qu'il mérite (Avantpropos de mes Problèmes politiques du temps présent), à considérer avec attention les objections qui se dressent comme d'elles-mêmes contre l'idée démocratique, surtout celles qui ressortissent à la science ou qui se flattent de s'appuyer sur elle, M. Bougie s'est demandé, — peut-être avec un secret désir préliminaire de se répondre : non — si ces objections avaient toute la valeur que les antidémocrates leur accordent, et il les a examinées de très près, les prenant à leurs sources, c'est-à-dire dans les livres des naturalistes, et les suivant dans toutes les applications qu'en font les politiques et sociologues et dans toutes les transformations et déformations qu'elles ont subies entre leurs mains.
Et ainsi il a planté l'une en face de l'autre la Démocratie et la Science comme en antagonisme ; mais se flattant bien que cet antagonisme se dissoudrait, pour ainsi parler, sous sa critique, et qu'on en pourrait bien venir à cette conclusion que la Science n'est nullement l'ennemie redou-
talilo do la Démocratie, ni même négatrice de la Démocratie, et que la Démocratie n'est nullement par la Science.
A la vérité, que la Démocratie fût réfutée par la •la serait bien égala la Démocratie; n ore cène seraitpas indifférent à M. Bougie ; et il ible avoir écrit <v livre pour rassurer le savant qu'il contient contre le démocrate qui est en lui. pour rasséréner le démocrate qui est en lui relativement au -avant qu'il contient et pour les faire vivre au moinsen bon ménage, n'y ayant point, qu'assure La Rochefoucauld, de ménages délicieux.
Dana ci- dessein il a pris corps a tricher, j'en avertis bien le lecteur, ru toute
luté et bravoure, selon .-a coutume, les t1 objections principales «pi*1 la Science (enten uniquement li s sciences naturelles) fait ;'« la Démolie, les trois piliers du nal u rai i - 1 1 m • , o mime il dit, c'est à savoir • l" l'hérédité ; 2° la différent tion et la division du travail physiologique ; concurrence vitale. Il n'est pas de trop, avant d'entrer dans la discussion, d'indiquer une fois de plu- ce que tout cela veut dire.
Quand le- antidémocrates opposent à la Démo- I ie ['hérédité, ils veulent dire : • Dans la nati chez le naux et môme che \ les pi in tes, les
• transmettent de génération e ra-
tion, et quand, pour une raison ou pour une autre, la race reste pure, il y a addition continue de qualités et perfectionnement indéfini des organes dans le sens de la fonction héréditaire. Donc, dans les sociétés humaines, l'hérédité est une chose excellente et les « noblesses » sont tout simplement des haras de surhommes. La Démocratie, en les supprimant, frustre très délibérément la nation de sa partie la plus vigoureuse, la plus riche en qualités héritées et accrues, la plus douée et la plus munie. La Démocratie est condamnée par l'histoire naturelle.»
Quand les antidémocrates opposent à la Démocratie la différenciation, ils veulent dire: «Une société est un organisme. Si vous regardez les organismes qui existent dans la nature, vous remarquerez que les organismes qui ont bien l'air d'être supérieurs, ceux du chien, du castor et de l'éléphant par exemple, tiennent toute leur supériorité de la différenciation substituée à la confusion ; c'est-à-dire qu'un organisme inférieur est celui où un seul organe respire, digère, pense, accomplit en un mot, avec quelle grossièreté vous le pensez, toutes les fonctions de la vie de l'animal ; tandis qu'un organisme supérieur est celui où il y a une division du travail physiologique, à savoir un estomac pour digérer, des poumons
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pour respirer, un cerveau pour penser et pour sentir, etc. Or un peuple qui, selon les idées de Montesquieu, a la division des pouvoirs et la hiérarchie des pouvoirs, est tout si mplement un organisme qui a la division du travail et la hiérarchie des travaux ; qui a un organe pour penser, un autre pour agir, un autre pour juger, etc., etc. Or la Démocratie réduisant tous les pouvoirs à un pouvoir, réduit tous les organes à un organe, et faisant penser, juger, agir, Légiférer, appliquer la loi, exécuter la loi aussi bien que consommer et digérer par un seul organe, à savoir par la masse populaire, non seulement elle rebrousse vers l'animalité, mais rétrograde de l'animalité supérieure à l'animalité inférieure, du castor à l'huître et de l'huître à l'amibe. De ce seul fait, la Démocratie bsI condamnée par L'histoire uaturell
Quand les antidémocrates opposent à la Démocratie la concurrence vitale, ils veulenl dire:«A quelles conditions, à quel prix, si vous voulez, les
ces animales se mai ni irunenl-el les sur la
terre, ne dégénèrent-elles poinl ? \ la condition ou au prix de la lutte pour la vie. La nature esl un champ (\r bataille, le champ immense d'une bataille ince isante. condil Ion ou du pr< i rès ou de la non-régression. Les faibles j sonl éliminés sans pitié, car il importe que Les forts seuls survivent
et que l'hérédité, toujours prête à consolider l'acquis en inné, ne perpétue que les caractères avantageux. Or la devise et la pratique de la Démocratie est au contraire : tout pour les faibles, sauvons les faibles et prenons tous les moyens pour qu'il n'y ait pas de forts. Si la nature ne songe qu'à faire des forts et la Démocratie qu'à faire des faibles, la Démocratie tend vers la mort comme la nature tend vers la vie. En tout cas, elles ne procèdent point l'une et l'autre de la même façon, et l'histoire naturelle combat et condamne la Démocratie. »
Voilà l'acte d'accusation, en trois points, des antidémocrates, s'appuyant sur l'histoire naturelle, contre la Démocratie. Ces trois points, M. Bougie les reprend un à un, très patiemment, et voici ce qu'il leur répond.
Pour ce qui est de l'hérédité, il n'est pas si certain quecela, môme chez les animaux, que les qualités s'héritent et s'accroissent par l'hérédité. Ce n'est vrai que jusqu'à un certain point. Au delà d'une certaine limite, la race animale pure, trop pure, s'étiole et disparaît. Remarquez ceci.
Y eût-il donc parité entre les races animales et la race humaine, déjà l'animalité ne conseillerait pas au genre humain de se fier à la loi de l'hérédité.
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D'autre part, à considérer L'humanité en ellemême, rien oe prouve que l'hérédité des qualités et l'augmentation de ces qualités par la transmission y soit une loi. Dans les familles d'artistes qui
ont été observées, il y a certainement hérédité de qualités artistiques; et cela pourrait s'expliquer h bonnement par L'exemple et l'éducation ; mais il n'y a pas augmentation de ces qualités artistiques, ce qui serait la seule preuve, et il y a au contraire diminution progressive de ces qualités. Voilà la théorie de l'hérédité ruinée.
Dira-t-on qu'à défaut d'une spécialité héréditaire, ce que l'on voit dans une famille supérieure, dan- une famille eugénique^ c'est une supériorité mdant les membres de cette famille propre- à exercer dr> fonctions diverses et à y exci 1it ; mais c'est cela que rien ne démontre : grandes familles, au contraire, s'< teignent au il de quelques itions dans L'imbécillité
au moins dans la médiocrité intellectuelle et même
s'annihilent complètement, perdant jusqu'àla puisse physique de reproduction. L'histoire de toutes les aristocraties fermées est celle qu< venons d'écrire en bref.
hune part donc, la I nature * n .
formellement L'héréditéau genre humain, et d'autre part L'humanité ne puise pas et oe saurait
1 liO DISCUSSIONS POLITIQUES
puiser cette loi dans la considération de sa nature propre. Donc l'hérédité comme loi du développement humain n'est pas une vérité scientifique.
La loi de différenciation, elle, est-elle une vérité scientifiquequand elle estappliquée à l'humanité? Ce n'est pas probable, peut-on répondre. Il faudrait d'abord, antidémocrates, prouver votre principe, à savoir que la société est un organisme. Qu'en savez-vous ? Un homme est un organisme, une société n'est un organisme que par métaphore.
La vérité, c'est qu'elle est une organisation. Or qu'une organisation humaine doive copier un organisme animal, fùt-ceun organisme supérieur, personne n'a prouvé cela ni ne pourra jamais le prouver. Il n'y a pas de raison pour cela; il n'y a pas induction du semblable au semblable ; il n'y a même pas de rapport du tout. Ici la nature tout simplement n'enseigne rien à l'humanité.
Ce qui pourrait, à la rigueur et si nous y mettions quelque complaisance, lui enseigner quelque chose, ce seraient les sociétés animales, puisqu'ici nous avons affaire, non à un organisme individuel, mais à une société proprement dite, à une organisation sociale. Mais précisément les sociétés animales n'enseignent pas à l'humanité la différenciation. Soit républiques, soit monarchies, les socié-