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OI IM"I I

354 DISCl SS10NS POLITIQUES

nation, d'avoir livré la France à l'ogre. L'ogre n'a mangé que gens qui se servaient eux-mêmes.

Sur les conclusions de M. Aulard, j'aurais certes, pour ce qui est de la netteté de l'analyse et pour la clarté de l'abstraction, restant, si je puis dire, pleine de réalité, les mêmes félicitations à lui faire que sur la position de ses prémisses. Avec quelques réserves cependant : « La Révolution française c'est comme un idéal politique et social, un idéal rationnel, que les Français ont tenté de réaliser partiellement et que, depuis, les historiens ont essayé de confondre, soit avec l'application, souvent incohérente, qui en fut faite, soit avec les événements provoqués par les ennemis mêmes de cet idéal en vue de l'abolir ou de le voiler. Ce livre aura, j'espère, contribué à dissiper cette équivoque... Je pense que maintenant les termes sont éclaircis : la Révolution consiste dans la Déclaration des Droits rédigéeen 1780 etcomplétéeen 1793 et dans les tentatives faites pour réaliser cette Déclaration. La Contre-Révolution , ce sont les tentatives faites pour détourner les Français de se cou-

UNE HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE

duire d'à] i - principes de la Déclaration Droits. »

Je veux bien; mais je fais remarquer,— et Ton a pu voir que c'est un peu pour cela que j'ai écrit

irticle, — (un', si i l'application de l'idéal politique * contenu dans les Déclarations fui parfois « incohérente », les Déclarations elles-mêmes relaient déjà, ne l'étaient pas moins.

qu'il aurait fallu, par conséquent, c'eût i d'abord démêler, débrouiller, des prin< ipes con-

lictoires ou peu compatibles contenus dans les

iarations. ceux qui étaient les vrais, sen-

tiels principes de l'idéal révolutionnaire ; et i

ment ce que M. Aulanl a fait ; car vous voyez bien qu'il a délibérément jeté par-dessus bord les trois quarts des Déclarations, pour oe retenir que

deux principes vraiment révolutionnaires, contenant tout l'esprit permanent, viable et destii durer, de la Révolution: l'égalité, la souveraineté nationale.

Ce qu'il eût fallu ensuite, c'esl montrer qui qui, dans les deux Déclarations, est en de

ces deux idées d'< galité el de souveraineté nain» 1 1 .- 1 1 • - oir liberté, i I ô, proj i ! ies

constitutionnelles, résistance à l'oppression, sont

ériiablei droits de l'h i i |mui\ oii coin litué reconnaît i l'indh idu

pour s'empêcher soi-même de les violer ou de les enfreindre; sont les limites qu'il impose lui-même à sa toute-puissance, pour respecter l'individu, ou tout simplement pour qu'il y ait autre chose dans le pays que le gouvernement, ce qui est peut-être bon.

11 fallait montrer enfin que ces deux principes: égalité et souveraineté populaire, inscrits dans les Droits de ï1iomme, et qui ne sont pas du tout des droits de l'homme, étaient destinés, en se développant et en s'appliquant, à serrer les véritables droits de l'homme comme dans un étau et à les écraser progressivement avec une sûreté mathématique, de sorte qu'ils semblent avoir été inscrits dans les Droits de l'homme comme auprès de leurs victimes désignées.

Et il fallait montrer par surcroit, et pour exemple, que toute l'histoire du xixe siècle a été précisément la lutte des principes révolutionnaires : égalité, souveraineté nationale, contre les droits de l'homme, qui sont de plus en plus battus en ruine par ces terribles envahisseurs. Car on ne fait pas à l'égalité sa part et on ne la fait pas non plus à la souveraineté nationale ; et l'égalité ne désarmera pas tant qu'il y aura une inégalité, même naturel le, devant elle: et l'on ne voit pas pourquoi elle désarmerait. Et la souveraineté nationale, par défini-

I NT. BISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAIS

tion, n'a pas de limites et, pai ictère naturel. n'en supporte et n'en admet point.

Si l'on veut, ce qui me semblerait assez correct, appeler droits de i homme la liberté, la sûreté, la propriété, les garanties constitutionnelles, la n tance à l'oppression, droits du peuph ité et la

souveraineté de la moitié plus un; on pourra dire que l'histoire politique du \iv siècle est la lutte des droits «lu peuple contrôles droits de l'homme; que les droits de r homme sont condamnés à mort d'avance par la Révolution, dont le \ ritable esprit, comme l'a très bien vu M. Àulard, n»-i pas autre chose qu'affirmation des droits du peuple ; que, du reste, l'égalité el la souveraineté pulaireonteo elles-mêmes des forces que les droits de l'homme n'ont pas ; el qu'enfin, si les droits du peuplée! les droits de l'homme sont enopposition, il n'en esl pas de même de l Égalité et de la Souveraineté nationale, qui ai mtrarient nullement et qui peuvent agir de concert.

Où nous allons, c'esl donc, très conformément à l espril r ivolutionnaire, vers i égaliti >lue, le

aivellement le plus parfait possible, le gouvernement direct du peuple p tr le peuple ; gime parlementaire esl une forme d aristocral

mveraineté p ipulaire dans le domaine l< Uf, dans le domaine intellectuel et dans le domaine

moral, la diminution progressive et la suppression pour finir de toute liberté, de toute sûreté individuelle, de toute propriété, de toute garantie constitutionnelle, de toute résistance à l'oppression.

— Il n'est guère probable qu'on en arrive jamais là ; car, quoi que vous en disiez, les droits de l'homme ont en eux des forces, peu grandes à la vérité relativement àl'énorme puissance de la souveraineté populaire et de la passion de l'égalité, suffisantes cependant pour faire quelque obstacle et mettre comme une sorte de frein.

— Évidemment; et ce que je viens d'indiquer comme le terme de la Révolution n'en est que le terme théorique, n'en est que « l'idéal rationnel », pour reprendre la formule de M. Aulard. Il faut même ajouter, ceque je n'ai jamais oublié de faire, que. s'il y a un mouvement de socialisation à travers tout le xixc siècle, il y a aussi un mouvement parallèle d'individualisme, qui n'est pas faible. Seulement il faut remarquer que le mouvement individualiste n'est pas, lui-même, sans favoriser le mouvement de socialisation. Qui a des tendances individualistes? L'homme cultivé, qui tient infinimentà sa liberté de conscience, à sa liberté de pensée à sa liberté d écrire, d'enseigner et de communiquer, sa pensée. Mais cet homme-là, soldat de la liberté, il est vrai, est en même temps, pour cause de son

UNE BISTOIRE DE LA Ki'.voiJ riON FRANÇAISE

individualisme, un isolé, un solitaire, un homme qui n'est pas engrené à un corps, à une collectivité, i une association et qui même, le plus souvent. n'est d'aucun parti. Cet homme-là, ceux qui lui semblenl fussent-ils deux millions, ne compte ^ruère, et les deux millions non plus. C'est un frein très faible. — Encore est-il «pie c'en est un et que la socialisation n'irait pas vite dans un paya où tout le monde serait comme cela. ( )r, quoique le tempéramenl général des Français soit tout antre. il y a encore un certain nombre de Français qui sont de ce tempérament-là. Le frein existe.

Il y en a un plus fort, c'esl la nature des chos Liberté, sûreté, propriété, résistance à l'oppression Bont des droits solidaires et dune telle solidarité que. tant qu'un seul restera debout, on n'en aura Uni avec [es droits de l'homme. Or il sera 1res difficile en I i quoique possible, d'abolir la

propriété, à cause du nombre trop grand de propriétaires. L'égalité trouvera donc là, très longtemps, nue borne i rès difficile à extirper, et la bou-

tineté nationale, un obstacle très difflcil franchir. El , tant qu un droil de l'homme exist

>e grouperont autour de lui et se soutiendront de son appui et les uns les autres. Longtemps l'individu revendiquera son droit, - prétendu, si vous voulez,- de travailler plus qu'un

autre, d'être plus intelligent qu'un autre, et de posséder plus qu'un autre et d'en faire profiter ceux qu'il aime. Et cette prétention, parfaitement aristocratique, je le reconnais, il sera forcé, pour la soutenir, de faire appel à tous les autres droits, au droit de liberté, au droit de sûreté, aux garanties constitutionnelles, au droit de résistance à Toppression. Cette fois nous sommes en présence d'une borne et d'un frein qui sont assez considérables. « L'idéal rationnel » ne sera donc pas atteint de longtemps; je. crois même qu'il ne le sera jamais. Mais on s'en rapprochera de plus en plus. C'est précisément pour celaqu'on n'en aura jamais fini avec la Révolution Ses revendications seront perpétuelles, parce que son objet est inépuisable. La marche de l'égalité ne s'arrêtera pas, parce qu'elle n'aura jamais atteint son but ; les conquêtes de la souveraineté nationale ne s'arrêteront pas, parce qu'elle n'aura jamais rempli ses frontières naturelles. La Révolution est éternelle, parce qu'elle ne sera jamais accomplie; mais aussi, à ce qu'elle s'approchera toujours de plus en plus de son idéal rationnel sans jamais l'atteindre, elle gagne ceci d'être éternelle.

IX CATÉCHISME DÉMOCMTIQ

i n petit manuel de démocratie Tient de paraître, auquel il t .n 1 1 prêter attention Ed 64 pages, il ramasse l'essence même de la doctrine démoc tique. II se donne comme un livre de vulgarisation et de doctrine. Il -'intitule . La /;<<<7, diiique

de la Démocratie. Il «-m écrit par un pi Officiel de sciences politiques, M llenn Michel, (|in a écrit une excellente histoire des niées politiques au \i\" siècle, l Idée de VËlat. [lest, du •, plein de mérite, soutenu «l'une immense lionne volonté d'être impartial, élevé et »ux,

souvent ingénieux, quelquefois même ind

sons nue forme simple. Il \ è\ uleinn;

répandu à îlot- pi tans les écoles primaire

mdaires comme un catéchisme politique, dont je ne serai pi - 1 fâché, du reste, et l'on verra plus loin pourquoi, il convient donc de i examiner

avec soin. C'est ce que je vais faire. Et comme il arrive pour les livres qui ressemblent à des tables de la Loi, le commentaire sera peut-être plus long que le texte. Il y a des livres qui demandent à être résumés ; ce ne sont pas les meilleurs. Il y en a qui demandent à être déployés ; ce n'est pas un

mauvais signe.

Le petit livre commence par un petit historique de la question qui n'est pas excellent. L'auteur énumère les grands théoriciens de l'idée démocratique au xixe siècle. Il y a Tocqueville, il y a Michelet, il y a Quinet, il y a Proudhon.

Ceci est d'abord maladroit. Le lecteur, s'il a un peu plus de douze ans, ne manquera pas de dire : « Il n'y a que cela ! » Et il est vrai. Des trente ou quarante penseurs dignes de ce nom qui ont honoré le xixc siècle français, il est impossible d'en trouver plus de trois ou quatre qui aient été démocrates. C'est un aveu à ne pas faire, même par prétention.

Et encore les quatre que nomme M. Henri Michel n'ont guère été démocrates ou n'ont guère été des théoriciens de la démocratie. Ce n'est pas moi qui

I \ i a I El HISME DÉN0CRATIQ1

apprendrai à M. Michel que Tocqueville a étudié, et

lonnément, la démocratie, mais qu'il n'a | lonc lu, et que les conclusions que l'on peut tirer

uduction de ses livres ne sont point passionné- Dent démocratiques. Tocqueville est un étudiant m démocratie que ses études onl amené à un parait pessimisme et à une complète d

Michelet est démocrate de sentiments, et Ton peut jouter, sans lui faire tort et -ans dépi -on

fénie, démocrate de sensiblerie, démocrate de tomance ; mais M. Michel sait tort bien qu'il n'a lucune théorie politique et qu'il était parfaitement ^capable il en construire un»'.

(juillet n'est vraiment pas démocrate, [lest al utiste comme un encyclopédiste pourvu qu'un pouvoir tort établisse en France le protestantisme, ;t li- protestantisme autoritaire, tyran nique et

ici-!.' de Calvin, il est content. Je oe -m- pas démocrate pour savoii -t là la démoci

ic : m, ii » tout le moi u-, j'ai assez In les livres de \l. Henry Michel pour savoir que ce □ lémocratie de M. Ilenrj Michel. Je crois, du reste, [ue ce n'esl . sinon en pensée de derrière la tête, la

oeratie de personne.

Proudhon, au milieu de cent mille cont radielions où il se plaisait, n'est démocrate, bj l'on sait lémôler, que par ion amour du peuple, mai- a le

ramener à ses tendances intimes et fondamentales c'est un libéral enragé et un individualiste effréné, c'est un libertaire. Ce n'est pas un démocrate, si démocratie veut dire gouvernement du peuple Proudhon, au fond, ne voulait être gouverné pai personne.

Voilà le quatuor démocratique rassemblé pai M. Michel. Il révèle et dénonce surtout la rareté e presque le manque de théoriciens de la démocrate au xixe siècle. La vérité, c'est que presque tous les penseurs du xixe siècle n'ont pas été démocrates Quand j'écrivais mes Politiques et moralistes d% XIXe siècle, c'était mon désespoir : ce Je n'en trouverai donc pas un qui soit démocrate ; j'en voudrais bien trouver un pour que je pusse poser d'après lui la doctrine démocratique. »

Chose curieuse, M. Henry Michel a oublié celuilà seul qui le fut vraiment : Léon Garnbetta. Gambetta fut un professeur de démocratie. M. Michel a peut-être trouvé que ses discours, réunis en gros volumes, contiennent plus de phrases que d'idées. C'est mon avis. Cependant, c'est encore en le résumant et en — comment dirai-je ? — en le solidifiant avec patience et avec art, qu'on aurait une doctrine démocratique assez claire et assez consistante. L'oubli est étrange.

J'aime mieux M. Michel quand, remontant au

i \ l \ 1 1 - BISME DÉMOl R \ l 101 E

pu* siècle, il nous montre — et que cetti* i connue il y a vingt ans, -oit courante aujourd'hui acceptée de tous, j'en suis ravi — il nous montre s philosophes du wnr siècle, Montesquieu feepté, comme depurs et simples réform ipar

despotisme, parfaitement absolutistes et n'attenint les réformes et la « rénovation sociale » que un pouvoir absolu ; et quand M ajoute, avec une nne raison et un sens très délicat de la transmispi des idées, que la tradition du w NT' siècl. btribué à faire durer dans l'école démocratique superstition du pouvoir fort, superstition qui lut méprises et de mécomptes plus ■ves encore vers le milieu du xixesiècle». — ien de plus juste, <'t d'abord i i d'un vrai

ferai qui n'aurait pas accepté le second Empire k prétexte que c'était encore là un - régime Inocratique » et un • gouvernement populaire i ;

ensuite c'est d'un homme que sa i ince

)iir le xviiic siècle, reconnaissance que je pari Iblouit pas et n'amène pas à fermer les yeux sur

faute grave, faute morale et intellectuelle, des lilosophes du wnr siècle.

Faute intellectuelle : ils n'ont p:i< vu. de quoi OD

•ut les excuser eu 'it qu'ils étaient pénéti es

(gratitude pour les Sully et les Colbert, mais enfin

I u ont point \ ii que le- réformes el pi i

accomplis par en haut, par mesure despotique, ne sontpas des progrès ri des réformes. Ils n'ont pasde base. Us ne sont pas soutenus par des milliers de pensées Hères de les avoir conçus et des milliers de volontés hères de les avoir poursuivis et imposés. Ils sont éphémères. Ils disparaissent avec l'homme qui les a créés. Certes, un gouvernement peut l'aire de très bonnes choses, et il serait insensé qu'il se persuadât qu'il n'a qu'à gouverner et à exécuter les lois. Le mot de « pouvoir exécutif» est mauvais, parce que l'idée qu'il exprime est trop restreinte ; mais il n'en est pas moins que ce n'est pas aux gouvernements qu'il faut s'adresser pour accomplir de graves réformes et faire de vrais progrès. Il faut s'adresser à un peuple libre et très éveillé sur ses intérêts, qui fera, lui, qui imposera, lui, des réformes qui seront durables, parce qu'elles seront voulues d'une façon permanente ; et, pour s'adresseràun peuplelibre etéveillé, il faut d'abord, il faut avant tout vouloir qu'il soit libre et vouloir qu'il soit informé et instruit. A cet égard, les Constituants de 1789, en contradiction absolue avec les philosophes du xvme siècle, avaient raison contre eux et, comme conception politique, leur étaient infiniment supérieurs.

Faute morale : il y avait, dans cette attitude et dans ces démarches, de la paresse et de l'intérêt

in CA1 El HISME DÉM04 RATIQI I. 367

lersonnel. C'est la mute longue, sinon détouri; ne de s'efforcer de créer un peuple libre et un euple instruit, pour l'amènera faire lui-même .son onheurouson bien-être. Il y faut beaucoup d'ef- Drts sans succès immédiat. Il est plus court 'adresser au pouvoir. De plus, en s'adressanl au ouvoir. ce qu'on e le plus c'çsl d \ participer.

Encyclopédistes ont toi, d'un gouverne-

lent fort et réformateur où ils seraient ministn ,eur conception politique générale ne laisse pas e provenir un peu de cette conception politique articulière. Il est presque inutile luter qu'il

Vu reste pas moins que la plupai t u'ila demandaient, quel «pie fût celui a qui ils emandassent, étaient trèa juste Voilà la petite partie historique du livre de I. Michel et, brièvement, ce que j'en pena

La partie dogmatique >mme il est naturel

un livre de ce genre, i up plus considér-

able et I eaucoup plus importante ivant

)ui, et j ai été charmé de ce dessein et de l'effort oui- le remplir, itre i<i

v et in ./ iation

entre la doctrine libérale et la doctrine démocratique.

Ceci est tellement le point, ceci est tellement la difficulté et ceci est tellement et l'antinomie à résoudre et le but à atteindre, que, tout de suite, ce petit livre m'a paru le livre par excellence de ce temps-ci, le livre nécessaire, le livre à faire, comme aurait dit Sarcey. Qu'il soit fait, c'est autre chose ; mais c'est déjà fort bien d'avoir essayé d'écrire le livre à écrire et de ne s'être point trompé sur la question qui s'impose.

M. Henry Michel est un libéral ; il tient à la liberté, ce qui veut dire à la liberté politique, à la participation de tous au gouvernement, et il tient aux libertés, c'est-à-dire aux « Droits de l'homme », aux droits préservateurs de l'autonomie de l'individu. Son énumération des libertés nécessaires est inattaquable ; elle satisfait le plus exigeant des libéraux: tribunaux fixes, formes judiciaires stables, lois pénales modérées, tout ce qui contribue à « la sûreté du citoyen ou à l'opinion qu'il s'en fait » (Montesquieu), « liberté de la parole, liberté de la presse, liberté d'association en tant qu'elle est compatible avec la sûreté de l'État ». Il n'y a ici rien à dire.

M. Michel est si libéral quil considère non la liberté politique comme le but et les libertés comme

in CA1 SCHISME DÉMOCRATIQI B

le moyen, mais, à l'inverse, la liberté politique comme le moyen el les libertés comme le lait, et, quelque accusation de subtilité ou de byzantinis que puisse s'attirer cette conception, j'y tiens pour mon compl intiellement el la regarde comme le critérium, comme la pierre de touche à quoi on

n naît le vrai libéral. Le démocrate dit (quelquefois): «Oui, les libertés, les droits de l'homme, parce qu'un peuple qui pensera, qui écrira, qui parlera, qui s'associera librement, ne saurait manquer d'établir le gouvernement «lu pays par le 'est-à-dire la démocratie ; et c'est là le but. » — Le libéral dit : • <>m, le gouvernement du j par le pays, parce que, quoique je sache bien < pif le • mt peut gouverner très despotiquemenl et supprimer toutes les libertésje sais en< mieux que le gouvernement <1 un seul, ou de quelques-uns, gouverne en despote encore plus Bùrement el supprime encore pi u ^ sûrement tout libertés el tous les droits «le l'homme,

l.i , «loue, oui. !•• gouvernement «lu pa ,

pour quil \i ait quelque chance que s'établissent et

■ onservent les libertés : et c'est la le but. houe le vrai libéral est celui qui considère non les libertés comme moyen et la liberté politique comme luit, mai- la liberté politique comme moyen et

i bertéa comme but ; et M Michel est pi

ment celui-ci. On ne peut pas être plus d'accord sur quelque chose que je ne le suis avec M. Michel sur ce point.

Mais M. Michel n'est pas sans s'être aperçu qu'il y a quelque antinomie, cependant, entre la démocratie et le libéralisme. Il reconnaît que c'est une formule courante que celle-ci : « la démocratie, favorable à l'égalité, est ennemie de la liberté, et elle est d'autant plus ennemie de la liberté qu'elle tend à favoriser davantage l'égalité. » C'est une formule courante en effet et que je reconnais, puisque M. Michel me cite, que j'ai contribué à faire courir. Et, quoi qu'en dise M. Michel, ce n'est pas une formule inexacte. C'est, jusquà présent, non seulement une vérité théorique, mais une vérité historique. Lisez l'admirable livre de M. Aulard : Histoire politique de la Révolution française, pour voir un peu comme, de tous les principes de la Révolution française, les révolutionnaires et leurs continuateurs ont laissé tomber tous ceux qui ressortissaient à l'idée de liberté, pour ne garder que ces deux seuls : égalité, gouvernement du peuple par le peuple ; si bien qu'en fin de compte la démocratie n'a qu'un nom et ne peut en avoir d'autre, n'a qu'une définition et n'en peut supporter une autre: la démocratie est V organisation, de plus er\ plus forte, de Végalité de plus en plus complètet

i N A I ÉCHISME DÉM0CRA1 IQ1 371

ju qu'à ce <}"■' celle-ci soii absolue. D'où il suit <jue la démocratie, que la souveraineté du peuple est ]»[■«. remeut créatrice d'égalité et pi ive«

ment éliminatrice de liberté.

Mais M. Michel dit : non ! Il dit qu'il en est peut-être ainsi, que surtout il paraît en être ainsi pour le moment : mais qu'il ne faut j er de la

démocratie en soi, ni, d'autre part, de la démoi tie dans toute son évolution avenir, sur une démocratie naissante et qui n'en est encore qu'à balbutier que sera-ce quand elle criera? et qu'au fond des choses et dans la plénitude «les choses, la ocratie est précisément la conciliation de la liberté el de l'égalité.

Certes, je veux bien, et même je n'en demanderai pas tant. Comment, seulement, comment, modestement, à travers le triomphe «le la dén cratie et l'inondation de l'égalité pourra-t-< peu près, sauver les libertés nécessaires, pourrat on, à peu près, - lu ver les l iroits de l'hom voilà tout ce que, moi, je me demande, et voilà tout ce que je demande, à savoir qu'ils soient Bauvés. Puisque M. Michel me promet plus, Buis ;i\ ec un singulier intérêt.

Vous promette] beaucoup etdonnei davanta

Voyons donc comment M Michel présente la

i)7^ DISCUSSIONS POLITIQUES

démocratie, ou sa démocratie, comme une conciliation de l'Égalité et de la Liberté...

Mais, auparavant, réponse à une objection de fait qu'on m'adresse souvent. On médit : « Ce qu'il y a de curieux dans votre affaire, c'est que vous parlez des libertés comme menacées, dans le temps même où elles sont, sinon absolues, du moins plus complètes qu'elles n'ont jamais été. Ce n'est pas sous l'ancien régime, ce n'est pas pendant la Révolution, ce n'est pas sous la Restauration, ce n'est pas sous Louis-Philippe, ce n'est pas sous le premier et sous le second Empire que la liberté de la presse, la liberté de conscience, la liberté de parler, la liberté d'enseigner, la liberté d'association elle-même ont été plus grandes qu'elles ne sont aujourd'hui. Le temps présent constitue donc, au point de vue du libéral, un progrès considérable et même immense sur les temps précédents ; et si vousTeniarquez que la France n'a vécu au véritable état démocratique que depuis 1870, force vous sera de reconnaître que la démocratie, même en fait, a été le régime politique le plus favorable aux libertés, et que cette conciliation entre la liberté et la démocratie est si faisable qu'elle faite, ce qui tend à prouver qu'elle est possibl»

Je ne nie point du tout que le temps où nous vivons ne soit un temps de liberté relativement

. C \ rÉl HÎSME DÉMO ' B

aux temps précédents el je ne nie point du toul non plus le plaisir que j'ai à y vivre. Mais il m'a toujours semblé que la liberté dans un pays était en raison directe de la faiblesse du gouvernement, el j'attribue l'étal de liberté où nous vivons depuis 1870 à la faiblesse du gouvernement de la République et par- conséquent je tremble pour les libertés publiques du jour où luvernemenl sera fort. Le gouvernement de la République a été longtemps très faible chez nous, j qu'il avait ;i peine la majorité dans le pays. Trois partis, dont chacun était trop failli»' pour prendre le pouvoir, étaient eux trois pour balancer celui sur lequel le pouvoir s'appuyait. Dans ces condition.-, un gouvernement ne peut presque rien contre les libertés publiques. Elles s'établissent d'elles-mêmes, légalement un mm, «-lies se maintiennent <•! I»' gouvernement les resp simplement parce qu'il n'est i >rt pour les ren \ erser. C'esl l'histoire de parlements an* cien régime. I eu : tnt • < la faiblesse du ouvernement. Si le gouvernement ('•tait faible, il pouvoir de il i il gouvernement étail fort, ils n'étaient rien du tout. » >r, le ouvernement de la République, au moment acl uel, e t en t rain de devenir un p<m\ fort, ce que, du i e le, à un certain point de vue,

je désire. Je ne suis donc pas rassuré pour l'avenir par l'état actuel des libertés publiques, en considération de la raison de cet état. J'imagine qu'à devenir un pouvoir fort le gouvernement de la République va devenir un pouvoir à tendances despotiques, et l'on conviendra peut-être qu'il en donne déjà quelques signes. Je me demande donc comment dans le triomphe de la démocratie, c'est-à-dire de la souveraineté du peuple, c'est-à-dire d'un parti aussi intolérant que tous les partis, la liberté pourra être sauvée, et voilà pourquoi j'interroge avec anxiété M. Michel, puisque, pour lui, la démocratie est elle-même la conciliation de la démocratie et de la liberté. Comment M. Michel concilie-t-il ?

Eh bien ! son livre, par certaines parties, est remarquable autant qu'il est généreux ; mais pour ce qui est de la conciliation de la Démocratie et de l'Égalité, il est généreux aussi, mais il est piteux; et j'ai bien peur que ce ne soit la faute du sujet. D'une part, pour établir sa conciliation, M. Michel est forcé de réduire la part de l'égalité à si peu que cette portion congrue fera éclater de rire ou d'indignation tout démocrate et parla même il prouve que qui veut, comme lui, sauver la liberté, est obligé de jeter, à très peu près, l'égalité par-dessus bord ; -- d'autre part, et si l'on veut en revanche,

UH >vi ÉCH1SME DÉMCM RATIQI F. 375

il l'ait à la démocratie, à l'égalité, à la souveraineté populaire une largesse si grande que voilà maintenant la liberté qui périt ou qui est réduite à un quasi rien, ce qui prouve, par contre-épreuve, qu'il va bien antinomie entre la démocratie et la liberté.

II réduit l'égalité à un quasi rien. Je le crois bien ! Il la réduit à une abstraction ! Il nous dit : Qu'on ne vienne pas prétendre que la démocratie mène à I égalité intégrale, à légalité des conditions. à l'égalité des biens, au nivellement des foi intellectuelles. Sophismes de M. Faguet tout i C'est lui qui dit tous les matins : « ( In ne fait pas à l'égalité sa part. » Moi, je la lui fais — et toute petite : « l'égalité réelle, l'égalité de t'ait, celle en vertu de laquelle tous les citoyens devraient avoir. même sort, mêmes avantages, elle n'est dant le programme d'aucun rate. Jamais la démocratie n'a p/omis de passer le niveau sur les têtes ou a lemen! sur les fortum

\ rai ment, -ans aller plus loin, i •• metti i

I aise que d'éliminer de la démocratie tout le socialisme, à qui tout démocrate fait au moins mini ible et à qui M Michel, en un autre

end roi 1 de son In uni lui-même el c est se

mettre à l'aise que de ne tenir aucun compte du i b de l'égalité des conditions qui est celui de

Rousseau et qui a traversé toute la Révolution en y laissant des traces assez sensibles, comme on peut, voir parles travaux sur le socialisme pendant la Révolution de M. Espinas, de M. Sagnac, de M. Lichtenberger, et par ['Histoire politique de la Révolution de M. Aulard.

Si le passage de M. Michel que je viens de citer était de l'ordre didactique et s'il voulait dire seulement : « De l'égalité des conditions, je ne veux pas entendre parler, » je dirais : « Soit ! M. Michel n'est pas égalitaire, et j'en suis plutôt satisfait. » Mais le passage est de Tordre historique et il affirme que l'égalité intégrale n'est dans le programme d'aucun démocrate. C'est une affirmation absolument erronée, et voilà tout.

Mais il y a plus. M. Michel, en tenant à définir l'égalité telle qu'il la veut et telle qu'il prétend que la veulent les démocrates, s'exprime ainsi : « Quant à l'égalité, la seule que la démocratie postule, c'est l'égalité tout abstraite et mathématique des unités sociales, logiquement requise pour justifier l'universalité de droit de suffrage, égalité qui n'est que le symbole grossier de celle qui régnerait dans une démocratie idéale où tous les citoyens vaudraient autant, moralement et intellectuellement, les uns que les autres. » En termes plus clairs, c'est une égalité ne donnant absolument

UN CA1 El HISME DÉMO E

le droit de suffrage. Quel esl le démocrate qui se contentera, qui se contente dès cette égalité-là? Quel esl le démocrate qui nesente que cette égalité esl un leurre, qu'elle n'est, comme le dit M. Michel lui-même, qu'une abstraction et qu'un symbole, c'est-à-dire une illusion ?

El il esl si vrai <ju"il n\ a aucune réalité dans celte égalité-là, que M. Michel ajoute comme on Pa vu. tout à côté: t Quant à l'égalité réelh non- n'en voulons pas. i Jamais un démocrate n'entrera dans cette idée qu'on a fait la Révolution française et lutté pendant tout le m* our

conquérir une égalité qui non seulement n'esl pas intégrale, mais qui n '■ -t pas t ré< Je ne dis

I us les dé m oc rat i mt radicaui ; je

ne dis pas que tous veuillent l'égalité intégrale ; mais je disque tous savent que légalité intégrale

e fond même de la Révolution et la i ute et maîtresse de la démocratie el que tous veulenl au moins qu'on ipprochc le plus

; | que tous

mbolique, du droil égal au suflrage, comme un minimum déjà d< el où il sérail lamentable

le rebrousser ou de se tenir < le ne sont pas i

9 que j'exprime, ce sont celles de la démocratie, L| ,i me semble que je les connais mien appelle à elle, <im> M. Michel ue veut les con

A la vérité, il ne s'en tient pas absolument là, dont, même moi, je le félicite. 11 ajoute : « Tout ce que ia démocratie s'efforce de faire, c'est de combiner l'institution sociale de telle sorte qu'il y ait moins d'inégalité au point de départ des destinées individuelles. » — Excellent ceci, malgré les réserves que je ferai et que vous prévoyez, tant elles s'imposent. Cela veut dire qu'il faut armer les jeunes, donner l'arme moderne, qui est l'instruction, à tous et diminuer ainsi l'inégalité sociale et même l'inégalité naturelle. L'objection vient tout de suite : c'est ainsi qu'on fait des ratés, paysans qui veulent tous être citadins, citadins qui veulent être tous parisiens, parisiens et même provinciaux qui veulent tous être princes de Paris. Sans doute ; mais en dehors du principe de l'égalité, dont je ne m'occupepasdu tout, l'intérêt national estsigrand à ce que les forces latentes du pays ne soient pas perdues, qu'il faut donner à toutes l'occasion et les moyens de se démêler et de se produire, au risque d'en avoir beaucoup trop. Je sais bien qu'arrivés là, un autre danger se dresse. Comme ces matières sont délicates ! On veut faire un régime de libre expansion des forces intellectuelles que peut contenir lepays ; on appelle àl'instruction les humbles et les petits, les déshérités; c'est admirable, c'est libéral. Seulement on crée des impuissants qui

I C \ l El DISME DEM0CRA1 IQI I. û .'.»

>nt impuissants par le fait de ne pouvoir emloyer leurs puissances; et contre eux, foule ti angereuse, classede déclassés très dangereuse, il uit avoir un pou von- I n s fort, très armé el qui i idine pas, el c'est la liberté qui périclite el qui émit. Il esl très difficile de se tirer d< mgus-

Remarquez encore que nous retrouvons ici rtte antinomie entre la liberté e1 l'égalité, qu'on ptrouve partout, encore que M. Michel assure u'elle n'existe point e1 qu'elle esl une perfide ination de M. Faguet. ('.est au nom de l'éj i pour la faire autant que M. Michel lecroit ible qu'on appelle les humbles à l'instruction, ! nous venons de vmr qu'on crée ainsi un danger ocial contre lequel c'est aux dépens de la liberté ■l'on sera forcé de lutter.

El ceci dit, <|ii(' je tenais à dire pourdire tout, je que cette tentath e pour établir une égalité utellectuelle relative est acceptableet respectable, noms en tant qu'elle peut contribuer à la victoire te l'égalité, à quoi je ne tiens aucunement, qu'en ;nii qu'elle <isi un moyen de tirer «lu paya tout ce pi il contient de bonnes forces, dût il j avoir à cet déceptions el du déchet Mais voilà «loue tout ce que M. Michel doni lit*'* n ip' <• • H itt! ■ absl raite et B) m bol i qui II puis l'ense ^nemenl universel. < iel i parce qu'il

est libéral etqu'il sent bien, encore qu'il le nie, que ce qu'on donne à l'égalité on l'ôte toujours à la liberté, et que la liberté perd ce que l'égalité gagne, ou plutôt que la liberté perd à ce que l'égalité gagne quelque chose.

Mais, d'autre part, je dis que M. Michel en d'autres endroits de son livre, aux endroits où il songe moins et où il ne songe pas assez à sa méthode de conciliation entre la liberté et l'égalité, fait brusquement à l'égalité, à la souveraineté populaire, à ce qu'on appelle la démocratie dans le langage courant, des largesses si grandes que c'est à son tour la liberté qui est réduite à un quasi rien.

Par exemple, M. Michel pose en principe que dans une bonne démocratie tous doivent posséder : « Que tous possèdent, pour que la liberté de la propriété les intéresse tous. » Mais nous voilà au collectivisme, et avec le collectivisme que devient la liberté? Le collectivisme est un couvent. Point du tout! M. Michel n'est point collectiviste et il dit avec M. Renouvier : « La propriété individuelle apparaît comme une méthode historique du progrès social dont l'efficacité est prouvée par l'expérience. » Par son : « que tous possèdent ». M. Michel entend donc que tous doivent posséder une propriété individuelle. Certes, je le souhaiterais ; mais comment y arriver? Parle partage? Sans

UN I \ I l'.' Q1SME DÉMOI R \ ! IQI I !J I

loul<' : car -i M. Michel ne veut pas du collectivisme et veut que tous ; dent, il faut bien qu'il fouille le partage ; n' eux moyens pour

lue tous lent . .1 - . mettre tous les bie

•ii commun ou les partager entre tous. Or le partahsme, moyen er, du resl . et par-

àitement Impratique, puisqu'il i ilité

1 1 1 < * pour un jour, et parfaitement antisocial et an-

. puisque le socialisa non et non l'individualisation; le partagisme, qu'on ■h.- bien, est aussi antilibéral que 1»' collectivisme, i uis <lit souvent qu'il l'est peut-i plus. A] it. si le collectivisme était possible, !• réalisé, on serait minutii ut, itrictement et furieus< ment administré. ( >n le rai ta devenir fou. Maison ne sérail pas préc ment hj est surtout I arl>i- Lraire : la tyrannii t surtout 1»' caprice, ou, si vous voulez, le caprice est la forme la pli opérante delà tyrannie. L'esclave le plu- malheureux du monde, lave d une i >r, dan: : Ilectiviste, il n \ a pas de capri L'homme n j est plus qu'un •. qui n'a aucune Indépendance, aucune autonomie . mais qui toujours la qu'on lui commande luu jours la môme ch< >se, Il esl disait Miim'im m, plutôt que I u

est abêti ; mais il n'est pas torturé. Je m'accommoderais assez bien du collectivisme pour ma vieillesse. Ce serait, après tout, une manière d'entrer en religion. C'est ce qui fait qu'à supposer qu'il doive venirjelevois désormais arriver sans crainte, du moins pour mon compte. — Il n'en va pas de môme du partagisme. Avec le régime partagisle, «pour que tous possédassent » il faudrait refaire le partage tous les cinq ans, comme le recensement ; car au bout de cinq ans, il y aurait déjà une foule qui ne posséderait pas, ce qui est injuste. Or, cet état qui me laisserait libre d'acquérir pendant cinq ans et qui viendrait me rogner et dépecer mon bien à chaque lustre serait absolument insupportable. Encore je suppose, de ma grâce, une périodicité de dépossession. La dépossession pourrait être et devrait être beaucoup plus fréquente et beaucoup plus irrégulière et inattendue pour qu'elle fût juste et pour qu'elle fût garantie sérieuse d'égalité permanente. Le partagisme est h rannique et capricieusement tyrannique. C'est une tyrannie féminine. Il n'y a rien de plus antilibéral que le partagisme.

Et maintenant si quelqu'un m'assure que par son « que tous possèdent », M. Michel n'a pas plus entendu le partagisme que le collectivisme, je réponds qu'il auraitdù le dire et que, puisqu'il prend

UN CA1 ECUISME DEMOCKA I l'jl I.

la peine de repousser le collectivisme, il aurait dû Écarter aussi l'idée du partagisme,à laquelle on est d'autant plus ramené comme devant être la sienne ju'il prend soin de protester contre l'autre, alors [ue par son " que tous possèdent • il indique qu'il ne peut y avoir que celle-ci ou celle-là. Et si Quelqu'un prend sur lui de me dire que par sou Vœu. que tous possèdent M. Michel □ -<• qu'à

souhaiter (jue tous soient librement admis a parvenir à la propriété, je lui dirai que M. Michel l'aurait pas songé à réclamer ce qui existe et à souhaiter un progrès qui a été réalisé sous l'ancien régime.

Autre sacrifice que l'ait en passant M. Michel, non pas à l'égalité, mais a la démocratie, c' est-àlire à la sou veraineté populaire. M. Michel est libéral,je ne cesserai de me plaire a le répéter; mais il est « défense républicaine » et il ne laisse pas

d'aller assez loin dans ce qu'il accorde an gOU\

neinent comme droit de légitii ; i -le ci

bien, entre nous.qu il luiaccorde tout. Cette phi lui échappe, à nu un s qu'il ne iai Ile dire qu'elle est te fond de sapensée :• Chaque régime est juge à tout momenl de- convenances qui lui recommandent ou des nécessité - qui lui imposent mesures de défense, i Cela, c'est l'article XIA delà Charte de 1815. C'est l'article qui annule tous les

autres et qui annule toute charte et toute déclaration des droits de l'homme. Tous les termes de cet article sont pesés pour que la liberté n'ait contre l'arbitraire du gouvernement aucun refuge, et pour que cet arbitraire soit absolu, pour qu'il soit, en quelque sorte, convié à l'être. Ce n'est pas seulement le régime de la souveraineté populairequi est sollicité à être sans mesure, sans frein et sans réserve dans ses actes de défense, c'est quelque régime que ce soit ; et, dans une large conception du despotisme, M. Michel justifie aussi bien la révocation de l'édit de Nantes que le coup d'Etat de M. Maupeou, et aussi bien la Terreur que la suspension de l'inamovibilité de la magistrature. — Mais encore, non plus dans quelle mesure le gouvernement se défend ra-t-il, c'est-à-dire supprimera-t-il les libertés publiques, mais sur quels motifs sera-t-il admis à se défendre? En cas de « nécessité », d'abord, mais cela ne serait rien ; en cas, s'il vous plaît, de simples « convenances ». Il pourra supprimer toutes les libertés publiques si cela lui convient, si les « convenances » lui « recommandent » cette mesure de police. Je ne vois pas quelle différence il y a entre ce « régime » et celui du bon plaisir. — Mais encore, qui sera juge de ces nécessités et de ces convenances sous chaque régime? Mais, mon Dieu, ce régime lui-même.

I n CATÉCHISME DÉMOl RATIQ! E

Il n'y a pas besoin de loi, et il n'y a pas de loi qui oblige, qui lie, ou bien qui entrave un gouvernement qui se défend. Il est juge, el lui seul est juge de la manière dont il croit devoir opprimer. — Mais encore se liera-t-il lui-même, ce qui est un peu rassurante pour les autres, mais ce qui est un*1 manière encore d'être lié? Se liera-t-il lui-même, t-à-dire, telle mesure générale de défense une fois prise, sera-t-il entendu qu'il n'en prendra plus d'autre ? Dira-t-il, comme certains philosophes ; dire à la Divinité : i . semper paru\

Point du tout ! Usera «juge des convenances qui lui recommandenl certaines mesuresde défensi mais il en sera juge i à tout moment >• ; c'est-àdire, par exemple, que, s'il a supprimé l inamovibilité de la magistrature l'année dernière, les magistrats épargnés par l'épuration ne seront : admis à respirer cette année, mais devront mettre en l'esprit qu'ils pourront être épurés le mois prochain, tout régime étant ju ui mo-

ment de la convenait mesures de défei

On ne saurait formuler en moins de mots, mais on ne saurait formuler en mots mieux choisi- et mieux pesés la théorie sans restriction du tisme absolu. M. Michel biffe ainsi non pas seulement toutes les Constitutions françaises, non pas seulement toutes les déclarations des Droits de

DISl l SMONS I -» » I I I |Ol I s

l'Homme, mais la Constitution de l'ancien régime elle-même qui était plus libérale que cela. Il biffe la charte de 1499. Connaissez-vous la charte de 1499? Elle est très bien. C'est unédit royal qui contenait, entre autres, cette prescription : « Qu'on suivetoujours la loi, malgré les ordres contraires à la loi que l'importunité pourrait arracher du monarque. » Les doctrinaires de ladémocratie rebroussent au delà de 1499 et ils n'ont qu'une constitution à recommander au « régime » :

Ta justice C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.

Il y a des moments, dans le livre de M. Michel, où l'on s'éloigne un peu de la conciliation de la Démocratie et de la Liberté.

Avisez encore ce passage sur la question des fonctionnaires. Les fonctionnaires, direz-vous, sont peu intéressants. Il vous plaît à dire. Mais, songez qu'encore un peu de temps et vous serez tous fonctionnaires peu ou prou, plutôt prou. Je ne parle pas de l'avènement du régime collectiviste, régime où tout le monde exactement sera exactement fonctionnaire, et c'est la définition même du collectivisme. Je parle du mouvement naturel des sociétés modernes, où tout, sans se socialiser, se nationalise de plus en plus. La disparition des petites en-

r\ Ci i l I H1SMI DÉM0CRAT1Q1 l.

treprises privées, qui sont les seules où l'on soit libre, etl'énormité croissante des grandes entreprises privées le veulent ainsi. Vous êtes i mployé d'une compagnie de chemin de fer. Vous n'êtes pas fonctionnaire. Eh! si bien, vous Têtes : parce que, à cause de son énorme importance et de son immense développement, la Compagnie du chemin de fer a des rapports étroits avec l'État, est surveillée étroitement par lui, réglementée par lui. d'où il suit qu'un de ses employés est à demi fonctionnaire de l'État et à plusieurs égards dépend du gouvernement. Vous êtes médecin. Vous n'êtes pas f< tionnaire. Si bien, vous l'êtes; paie»' .pie. si la corporation dont vous laites partie ne se oationalise . la matière sur laquelle elle travaille se nationalise. Vous êtes ou vous pouvez être ou vous désirez être médecin d'un lycée, d'un collège, d'un hôpital, d'un chemin de fer qui appartient à l'État. Vous voila demi fonctionnaire. Dans cinquante ans, les médecins français seront tous fonctionoaires, comme les médecins de cam] n Rus-

lie, il n'\ a pas besoin de collectivisme pour cela. La question des fonctionnaires est doue une question qui a'esl pas loin d'être universelle. Ne dites point qu'elle ne vous intéresse pas Vous bâtis un château de cartes ou vous faites réciter sa leçon à un marmol qu'elle int< r •

Eh bien! pour les fonctionnaires, M. Michel le libéral, mais aussi M. Michel le démocrate, ne veut aucune liberté. 11 est extrêmement rigoureux à cet égard, à m'étonner et à me faire soupçonner que je ne le comprends pas comme il voudrait être compris. Jl réclame le rétablissement du serment politique pour les fonctionnaires et il réclame particulièrement contre eux des « mesures de défense o qui sont des mesures d'oppression. Il réclame le rétablissement du serment politique : « La doctrine d'État laissera le citoyen libre, absolument libre dépenser et de croire. Tout au plus serait-il tenu, dans un cas très particulier, celui où il aspirerait à servir l'État comme fonctionnaire public en un poste où la fidélité aux principes sur lesquels repose l'État démocratique apparaît comme une exigence légitime, à s'engager envers soi-même et envers ses concitoyens à ne jamais combattre ou trahir ses principes. » C'est bien le rétablissement du serment politique, chose aussi surannée qu'inutile et qui n'a jamais servi à personne.

Il réclame, de plus, des mesures de défense particulière contre les fonctionnaires : « Ces mesures doivent respecter les droits individuels sons un régime qui se réclame de la liberté. Mais parmi ces droits ne figure pas, que l'on sache, le

in CA1 É( UISME DÉMOCH \ I "' E

droit a un traitement pria sur le budget. » Mon Dieu I J'ai presque envie de répondre : bien ' » ( >n dirait que le budget de la France est le budget du gouvernement. Le budget de la France, ce c'est pas l'argent du gouvernement, c'est notre argent à nous tous. Nous le donnons à nos commerçants pour Içs objets qu'ils nous vendent, à. dos avocats el à dos médecins pour les services qu'ils nous rendent, a notre gouvernemenl pour qu'il paye nos fonctionnaires, qui ne sont pales siens, niais les nôtres. L'argent que reçoit le fonctionnaire l'engage donc envers non.-, non envers le gouvernement. Il l'oblige à ne pas dous quitter, nous, mais non point a professer la i doctrine • et les principes » du gouvernement. Et, par exemple, le fonctionnaire est coupable, a]

avoir reçu notre ar.-enl pendant des années, d<

faire anglais ou Allemand ou Turc. Bonneval esl un très malhonnête homme. Mais le fonctionnaire n'est nullement tenu de professer les principes du gouvernement i,ui ne le paie point, (aunine d'aucuns croient, mais qui simplement lui passe l'argenl dont nous le payons, i i ce << t raitemenl pris sur le budget i i I bien un « droit du citoyen-fonctionnain I un droit

comme celui sur ma caisse du médecin qui m'a

[lié, connue celui sur ma bourse du i ii.ua' I ian« 1

qui m'habille. Assimiler un fonctionnaire de l'État à un domestique du gouvernement est une confusion fâcheuse et sans aucun fondement. Sans aucun fondement et d'autant plus fâcheuse que M. Michel exige plus du fonctionnaire que du domestique. Que dirait-on d'un « maître » qui prétendrait exiger de son domestique qu'il lui prêtât serment non seulement de fidélité, mais de conformité à ses idées, et qu'il votât constamment pour lui à bulletin ouvert ? Or, c'est précisément tout cela que M. Michel exige du fonctionnaire de l'État envers le gouvernement. — Il exige plus ! Il veut que non seulement le fonctionnaire prête serment de conformité aux idées du gouvernement, mais que le candidat fonctionnaire, que l'aspirant fonctionnaire prête ce serment : « ...dans le cas où il aspirerait à servir l'État... » Il veut que le fait de servir l'État donne au gouvernement le droit de prendre contre le fonctionnaire toutes les mesures de défense dont il lui conviendra de se servir. En vérité, c'est la domesticité pure et simple. .

Et quand on songe que de plus en plus, comme je l'ai montré, tout service privé tend à devenir service public, que cela est dans le cours naturel des choses en nos temps de concentration et de rapprochement progressif des parties et de simpli-

UN CA rÉCHISME DÉ K0< Ri l IQl E 391

fication des rouages ; que cela dépend un peu du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif combinant leurs efforts, que plus le fonctionnariat s<

rvi, plus le i régime i aura intérêl à nationaliser les fonctions pour avoir plus de serviteurs sera tenté de le faire; on voit que la théorie de M. Michel constitue un danger beaucoup moins particulier qu'on ne pourrait croire, mais bien un danger public et que c'est bien de la liberté générale qu'il s'agit.

\ la vérité, comme non seulement il faut être juste, mais encore s'efforcer de comprendre ce qu'un auteur a pu vouloir dire en môme temps que ce qu'il a dit, je soupçonne ou je suppose que M. Michel q 'applique sa théorie qu'à une certaine catégorie de fonctionnaires. II dit: i ... Le cas où

il aspirerait à servir l'Étal comme fonctionnaire public en un poste où la fidélité aux pri sur

lesquels repose V Etat dén mtne

une exigence légitime, • Cela ne voudrait-il pas dire qu'il j ades fonctionnaires qui ne sont que des fonctionnais est-à-dire des gens p

par la communauté, au heu de l'être par les particuliers, pour exercer un métier reconnu utile ; el qu'il j a des fonctionnaires tout différents, qui -"lit des agents du gouvernement, préfets par exemple el hommes de police 7 Et ne

;>l.>"2 DISCUSSIONS POLITIQUES

serait-ce pas à ceux-ci seulement que M. Miche) applique sa théorie et de ceux-ci seulement qu'il exige le serment de conformité et la conformité elle-même et la pleine acceptation scrupuleuse et superstitieuse de toutes les idées du gouvernement et pour tout dire l'obéissance matérielle, intellectuelle et morale ?

Cette distinction serait très juste et je l'accepterais pleinement, et ce dont je me plains continuellement, c'est précisément qu'on s'obstine à ne pas la faire. Seulement il fallait le dire et non le laisser à deviner, et surtout ne pas le détruire par ce qu'on dit à la page suivante ; car c'est à la page suivante que se trouvent ces lignes inquiétantes sur les mesures de défense absolument arbitraires que le « régime » et « chaque régime » peut prendre, ce semble, contre tout le monde, la phrase étant d'une généralité terrible, et particulièrement contre les fonctionnaires et contre tous les fonctionnaires, puisqu'il s'agit ici de tous ceux qui émargent au budget.

Et de plus, si l'on ne fait pas, formellement et explicitement, la distinction indiquée plus haut entre agents et fonctionnaires, qui ne voit que le gouvernement, quel qu'il soit, sera toujours extrêmement tenté de ne la faire point et prétendra qu'un prêtre, qu'un professeur ou un magistrat,

I n i a rÉl BISME M MOCRA I EQ1 E

parce qu'ils sont « payés- par lui », ce qui est absolument faux, du reste, sont tenus, comme un commissaire de police, à la conformité et à l'obéissance intellectuelle, étant fonctionnaires au même titre qu'un commissaire. A telle époque que je sais bien, des agent ers ont été destitués parce qu'ils oe voulaienl pas faire campagne électorale pour le gouvernement, et Dieu sait si un agenl voyer est un agent politique du gouvernement! Et qui ne voit que tout gouvernement voudra même obtenir plus d'obéissance intellectuelle du prêtre, du magistrat et du professeur que de tout autre fonctionnaire ? Car il raisonnera ainsi, très

lureusement en partant d'un principe faux a Ils sont fonctionnaires, ilssont payés par moi, ils sont me its. Mais puisqu'ils ont des fonctions

intellectuelles et morales, c'est précisément d'eui plus que dé quiconque que je dois exiger la conformité intellectuelle et morale, l'obéissance morale et intellectuelle, i Et c'esl le principe qu'il faul battre en ruine obstinément pour que le raisonnement tombe. Je suis tranquille, du reste, en cette conviction qu'on le relèvera toujoui

< m voit donc «pie cette conciliation entre la

démocrat le et la liberté, M M Ichel oe l'a point

faite; »'t que, tantôt, pour la faire, il sacrifie

ilité, tantôt, l'oubliant un peu, il retombe dans

394 DISCi SSIONS POLITIQUES

les excès, et 'vraiment les pires, de l'égaUtarisme et surtout de la souveraineté populaire.

Et pourtant l'auteur de la Doctrine démocratique est libéral et il voudrait sauver la liberté: et c'est pour cela que, malgré la vivacité de mes critiques, je me sens en communion avec lui. Cette conciliation entre la liberté et la démocratie, s'il ne la fait pas, il veut la faire, ardemment, et voilà pourquoi, démocrate aussi, acceptant pleinement la démocratie et sous la forme républicaine, j'applaudis, sinon à ses conclusions, du moins à ses intentions et à son effort.

A tel point que je voudrais m'associera celui ci. Cherchons donc s'il y a en effet une conciliation possible entre la démocratie et la liberté.

Je vois trois conciliations possibles entre la liberté et la démocratie.

La première est dans le despotisme. Parfaitement, et je suis aussi éloigné que possible de vouloir faire du paradoxe. Il est remarquable et c'est peut-être une loi de l'humanité que les choses ne seraient bien faites que par ceux qui ne veulent pas les faire. — Par qui les atïaires poli-

in CATÉ( ttlSME DÉM0CRATIQ1 E

tiques seraient-elles évidemment très bien i nées? Par des hommes n'appartenant à aucuu parti. Mais ce sont ceux-ci qui ne veulent pas mêler de politique. — <ju i jugerait bien, du moins sur la question de fait? Évidemment le jury, qui n'a aucun préjugé ni aucun parti pris professionnel. Mais les jurés ne veulent pas juger et ils tirent par une indifférence qui se traduit en une indulgence perpétuelle, laquelle est un des plus grande dangers de notre temps. — Qui administrerait bien une maison? Évidemment les femmes.

lement les femmes veulent toujours i dehors; et le féminisme n'est pas autre cl qu'une application et une vérification de cette loi qui veut qu'on ne refuse défaire que la seule chose où Ton soit apte. - Vous voulez faire de la décentralisation intellectuelle et rien de mieux. Seulement, si vous laissez les universités provincial recruter elles-mêmes, elles ne choisiront que des personnages qui leur seront recommandés par leurs passions de petite ville et leurs intéi de clocher, et par conséquent des médiocres ; et

er » de la décentralisai ion, mais non intellectuelle, et il résulte de là que le seul homme qui put faire de bonne décentralisation intellectuelle, centralisateur par excellence, c'est le minisl i condition qu'il tut dirigé p ir une

3(J(i DISCUSSIONS POLITIQUES

pensée décentralisatrice ; mais c'est cette pensée qu'il n'aura jamais. — Ainsi de suite.

Pareillement l'homme qui pourrait concilier en un État la démocratie et la liberté, c'est « le bon tyran ». 11 pourrait établir une parfaite égalité, et c'est ce qu'il fait où il existe. Ce n'est pas contraire à sa nature et c'est même tout à fait dans son tempérament. Il pourrait même établir une sorte de souveraineté populaire, en gouvernant toujours d'après l'opinion, et remarquez que c'est ce qu'il a fait très souvent. Il n'y a rien eu de plus populaire que la révocation de l'Édit de Nantes ; ce fut une mesure de souveraineté nationale, ce fut une mesure d'oppression de la minorité par la majorité, ce fut une mesure éminemment démocratique. Il n'y a rien eu de plus populaire que le coup d'État de Maupeou en 1771 : le Parlement était aimé des parlementaires, mais n'était point du tout aimé du peuple. — Le bon tyran pourrait donc établir une sorte de souveraineté populaire en gouvernant d'après l'opinion et contre « les grands » et contre les élites et contre les minorités ; et le peuple se contenterait très bien de ce genre de démocratie.

Et aussi le bon tyran pourrait très bien proj tégerles libertés publiques. Il a beaucoup moins d'intérêt à les réprimer qu'un gouvernement

i \ CATÉ( U1SME DÉM0CRATIQ1 E '■>'■>'

parlementaire. Un gouvernement, en régime parlementaire, est l'état-major d'un parti. Ce parti a intérêt à désarmer les autres partis el à les mettre hors d'étal de nuire, c'est-à-dire de lui nuire. Il adonc des démangeaisons terribles de rogner les ongles et les griffes à tous les parti- qui ne sont pas le sien, et il lui faut de l'héroïsme pour ne pas le faire. Quand il I»' fait, il appelle cela • défense de l'État », car l'État c'est lui, selon son opinion, et il De peut pas en avoir- une autre. C'est donc un miracle <|ue les Droits de l'Homme soient i pectésen régime parlementaire, et de fait ils sont toujours supprimés, limités ou menacé

Qn roi absolu n'est pas, lui. un parti, m l'étatmajor d'un parti, ni un chef de parti. Il in* dépend de 1 élection de l'année prochaine, Il peut donc ser toutes le- opinions s'exprimer, toutes les manifestations delà pensée se produire tous les renseignements se donner-, toutes lei dations

se faire. Il y aurait même intéi ir, d'une part,

ayant intérêt à gouverner selon l'opinion publique, il faut qu'il la connaisse et il ne la connaîtra que dan- un pa\ s libre. Les moralistes ou sermonnai res qui répétaient aux rois d'autrefois ■ Laiss< venté arriver jusqu'à vous ", étaient des libéraux Bans B*en douter et des partisans des Droits de l'Homme sans le savoir D'autre part, ce serait

:ws

sans danger pour lui, puisque les opinions ne peuvent pas, sous son régime, se solidifier en votes qui renversent le souverain. — Et enfin cela ne pourrait que le rendre plus libre lui-même, puisque gouverner selon l'opinion étant pour lui une sorte de limitation et de frein, à laisser toutes les opinions se produire, il les multiplierait à tel point qu'elles se balanceraient et se neutraliseraient les unes les autres.

Voilà les immenses avantages qu'il y a à être un gouvernement qui n'est pas un chef de parti, et voilà comment un bon tyran pourrait accepter et même encourager toutes les libertés publiques.

Je sais bien qu'il y a des partis même sous un despote. Il y en a toujours. Mais ils sont très différents de ce qu'ils sont en régime parlementaire. En régime parlementaire, ils sont les ennemis ou les défenseurs du pouvoir; en régimedespotique, ils sont ses conseillers. En régime parlementaire, ils veulent maintenir le gouvernant ou le remplacer ; en régime despotique, ils ne peuvent aspirer qu'à l'éclairer, ou, tout au plus, à lui imposer par leur nombre. Les catholiques disent à Louis XIV: « Nous sommes la vérité, et nous sommes la majorité. » Si Louis XlVétaitintelligent, il répondrait: «Quevous soyez la vérité, c'est ce qui n'est jamais prouvé ; et que vous soyez la majorité, il ne m'importe. Tout

I > CATÉCHISME DÉMOCRATIQ

au plus, pourgouvermr avec l'opinion, ce qui n'est pas du tout la même chose que d'obéir à la majorité, je vous conserve certaines marques de prés que les protestants ne vous contesteront point ; mais quant à les persécuter pour vous faire plaisir, serviteur. [1 faudrait pour cela que j'y eusse intérêt parce que je dépendrais de vous, mais je n'en ai aucun, ne dépendant pas plus de vous que d'eux. Disputez ensemble ; éclairez-moi par vos discussions, affaiblis ans les autres par vos dispu

et il est à remarquer que je gagne à L'un et à l'autre. »

Voilà comment un despote peut être égali taire, démocrate et libéral. Voilàcomment la démocratie et les libertés publiques peuvent se concilier en despotisme. Seulement l'homme qui pourrait plus que qui que ce soit el plus que quoi que ce soit concilier la démocratie et la liberté ne le fait jamais. Il a horreur de le faire. < î'est un tait d'observation, connais qu'il n'j a pas à aller là contre

La conciliation, Binon tout à fait de la démocratie et de la libi rté, du moins de la liberté el «l'un régime pulaire, peut se faire par ce que

pelle rai la const itution hiérarchique tème de Montesquieu Muni.'-, pneu n'est pas un toc rate, c'est un hiérarchique, ce qui est sensiblement différent, il est bien entendu qu'il ne faut

pas prendre « hiérarchique » dans son sens étymologique, mais dans son sens usuel, et, du reste, je vais l'expliquer. Montesquieu, qui n'est pas plus monarchique que républicain etdont la conception politique peut s'appliquer à la république et à la monarchie, veut un gouvernement quelconque, mais où les pouvoirs soient divisés ; pouvoir législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire, et ilcroit voir là une première garantie de liberté, et je suis de son avis. Mais il veut surtout des « pouvoirs intermédiaires » entre le gouvernement et le peuple. Il veut une magistrature, une noblesse, un clergé qui soient des forces sociales organisées et par conséquent des limites à l'arbitraire du pouvoir central et qui fassent que la volonté du pouvoir central, quel qu'il soit, ne descende jusqu'à tout le monde que contenue, dirigée et régularisée par ces intermédiaires. Il appelle ces intermédiaires « des canaux moyens par où coule la puissance ; car s'il n'y a dans l'État que la volonté momentanée et capricieuse d'un seul (et j'ajouterai : ou même de tous, ramassée dans le pouvoir central et renvoyée par lui en bloc jusqu'à tous), rien ne peut être fixe et par conséquent il n'y a aucune loi fondamentale » (c'est-à-dire aucune constitution). Voilà les pouvoirs intermédiaires, les « canaux moyens ». Je les appellerais volontiers des canaux à écluses.

i \ CATÉ( BISME DÉM0CRATIQ1 t. KM

\ st-i] pas évident que Montesquieu dési, connut' pouvoirs intermédiaires noblesse, clei magistrature, parce <|u'il parle au temps où il vit et qu'en un autre temps il désignerait d'autres groupes sociaux comme pouvoirs intermédiaire Est et doit être pour Montesquieu pouvoir intermédiaire dans une nation tout ce qui esl groupe orga- Qisé, organisme social, faisceau permanent et durable <le volontés, d'intelligences, de moralités et de traditions. Et c'est ici qu'il convient de mettre mi lumière que ceci n'est pas un système aristn.

tique à proprement parler; mais un système hiérarchique. Ceci consiste à mettre la pyramide sur sa hase,;i étal il ii- de la foule au pouvoir central une série d'échelons et de degrés par où descend la volonté, par où descend « la puissance », au lieu de toiulier d'une chute directe, soudaine et lourde.

iété considérée non comme une aristo

cratie gouvernant une foule, mais comme une hiérarchie allant de la foule au BOUVeraln.

Cria est Si \ rai qu'en UD [ 6 insulli>amment

remarqué jusqu'ici, je crois, Montesquieu dit formellement ; i La meilleure ari elle où la partie du peuple qui n a p. uni de pan a la puis sanceest bj petite que la partie dominante n'a aucuo intérêt al opprimer Vim i, quand /Vntipater établit a Uhènea que ceux qui n auraient pas deux mille

l>|s( i aiiiw POl-ITlgi

\i)l DISC! SSIONS POLITTyUES

drachmes seraient exclus du droit de suffrage, il forma/ a meilleure aristocratie qui fût possible, parce que ce sens était si petit qu'il n'excluait que peu de gens, et personne qui eût quelque considération dans la cité. » — Voilà comment Montesquieu est aristocrate, et c'est-à-dire qu'il ne l'est pas ; car cette constitution d'Antipater, qu'il appelle la meilleure aristocratie qui fût possible, personne ne l'appellera une aristocratie. Il n'est pas aristocrate, mais il est hiérarchique : il veut un gouvernement, et le peuple, et entre le gouvernement et le peuple des pouvoirs modérateurs formant une hiérarchie continue dont le peuple lui-même fasse partie Et il considère ce régime comme essentiellement conservateur des libertés publiques.

Ce système est-il bon ? A mon avis, il est excellent. Il n'est pas égalitaire, bien entendu ; mais il est démocratique en ce sens qu'il associe le peuple au gouvernement dans une mesure très large. Il fait plus : en un sens, il n'y a rien de moins démocratique que le gouvernement démocratique, parce que le gouvernement démocratique n'est pas loin d'être une fiction. Le gouvernement démocratique c'est, comme je disais, la volonté de la majorité, ramassée dans et par le pouvoir central et renvoyée par lui à tout le monde. Seulement cette volonté, qui n'est du reste que celle de la majorité, ce qui est

UN i \l E( U1SME DEMOCRATIQl I.

déjà fâcheux, cette volonté, il ne se contente pas de la ramasser, il l'interprète avant de la renvoy. tous, et lepeupleest gouverné ainsi, Iestrois quarts du temps, par une volonté qui n'est même pas celle de sa majorité, et qui n'est pas du tout la sienne. — Supposez au contraire, ce que je suis sûr que Montesquieu accepterait, une volonté populain massée dans le pouvoir central d'abord, mais ensuite discutée et vérifiée clans des assemblées de corps intermédiaires, vous voyez assez que celle volonté serait réellement celle de la nation et non un coup d'État permanent du pouvoir central parlant au nom du peuple.

— Ce serait long. — Assez ; mais non pas plus que des lois qu'on refait sans i - les avoir

faites et défaites, parce qu'on ne lésa pas établies une première lois selon la volonté vraie. dire la volonté constante, et selon les intérêts \ rai-, c'est-à-dire permanents, de la nation. C'est ce que Montesquieu exprime en disanl qu'en dehors de son Bystème hiérarchique, il u'y a pasdelois fondamentales, mais seulement des lois capricieui éphémères et toujours â élaborer de nouveau.

Ce ut «loue \ rai ment démocratique,

et j'ajoute qu'il sérail libéral ; car il n'y a rieo qui soit conservateur des libertés publiques comme des corps constitués el permanents qui

'«Oï DISCUSSIONS POLITIQUES

tiennent à leurs libertés particulières. Il semble que cette formule même réfute l'idée qu'elle exprime ï il semble que les corps constitués seront d'autant plus indifférents aux libertés publiques qu'ils seront attachés à leurs libertés particulières. Mais en dernière analyse il n'en est rien. Les parlements, on le sait assez, n'étaient nullement partisans de la liberté delà presse ; seulement par les libertésqu'ils prenaient, ils donnaient un exemple d'indépendance et de liberté, ils apprenaient au pays qu'il y avait autre chose et qu'il pouvait y avoir autre chose en France que le Roi ordonnant et le peuple obéissant, ce que, vraiment, sans eux, le peuple aurait oublié ; ils n'étaient pas partisans de la liberté de la presse ; seulement, en faisant leurs remontrances, ils enseignaient au peuple à faire les siennes et lui donnaient comme l'habitude et l'émulation d'en faire ; ils n'étaient pas partisans de la liberté de conscience ; seulement ils étaient jansénistes et ils enseignaient au peuple, par cet exemple, qu'on pouvait avoir une autre religion ou une autre façon d'entendre la religion que celle du confesseur du Roi. A ce titre, les parlements ont été les ouvriers les plus actifs de la Révolution qui les a détruits ; et ils sont morts de leur victoire et ont été ensevelis dans leur triomphe.

Les corps constitués sont des professeurs, plus

( \ CATÉCHISME DÉMOCRATIQI I

ou moins volontaires, d'indépendance; ce sont des collèges de liberté. Ce reste de l'ancien régime et ce débris des vieux parlements qui s appelle l'ordre des avocats, a été, à travers tout le XIXe siècle, un collège de liberté et d'indépendance: il a enseigné d'une façon continue à résister à l'arbitraire plus ou moins dissimulé sous des appellations libérales ou démocratiques. C'était, c'est un corps intermédiaire, sinon un « pouvoir intermédiaire », et tout corps intermédiaire bien viable et bien vivant devient par la force d< 9 choses une puissance, c'est-à-dire un pouvoir.

Autre exemple en sens inverse : Si les corps constitués sont conservateurs et professeurs de liberté, les libertés qui naissent, pour se créer un me, aspirent à constituer un corps intermédiaire organisé. Pour que la liberté d'en gnement ae soit pas une simple abstraction ou une quasi-abstraction, que faites-vous? Vous vous associe/; vous créez un corps constitué, permanent, durable, un organisme. Qu'est-ce à dire? De quoi vous êtes-vous aperçu ? De ceci qu'il y a nue connexion né re entre la liberté d'ensei-

gnement et la liberic d'association, et les u<>u> Déments s'en aperçoivent si bien eux-mêmes «pie, quels qu'il- soient, ils ne v iul< al . tu fond, m de

l'une m île I ;uil re.

Pour que la liberté de conscience ne soit pas une simple abstraction ou une quasi-abstraction, que faites-vous ? Vous constituez ou vous conservez une Église, vous êtes d'une Eglise, c'est-à-dire d'une association, c'est-à-dire vous organisez ou maintenez organisé un corps intermédiaire qui devient ou reste une puissance, c'est-à-dire un pouvoir.

Pour que la liberté même de ne pas croire et de balancer l'influence de ceux qui croient ne soit pas une simple abstraction ou plutôt une simple faiblesse, que faites-vous ? Vous êtes franc-maçon. Encore un corps constitué conservateur d'indépendance.

La presse est un pouvoir, ou du moins on l'a cru et je n'en crois rien, car c'est un pouvoir trop divisé pour qu'il ne se neutralise pas lui-même. Si elle veut devenir un pouvoir, ce qui lui sera très difficile, parce que précisément elle est l'organe divergent de différents pouvoirs ennemis les uns des autres, si elle veut le devenir cependant, et c'est possible, il faudra qu'elle constitue un « ordre des journalistes » qui, tout en admettant toutes les opinions, soit impitoyable pour le mensonge, la calomnie, la collusion avec l'étranger et le chantage. Jusque-là, la liberté de la presse existe, oui, mais c'est une liberté qui n'est pas un

in CATÉI BISME DÉM0CRATIQ1 B 'i<>7

pouvoir, parce qu'elle se détruit elle-même comme pouvoir eu même temps qu'elle s'exerce. Le jour où elle aurait fait ce que je dis, elle serait un pouvoir et môme si formidable que je ne sais pas si je tiens beaucoup à ce qu'elle le tasse.

Voilà le rôle des corps intermédiaires, et voilà comme, constituant un régime vraiment démocratique et un régime véritablement libéral, ils réaliseraient la conciliation de la liberté et de la démocratie.

Ce me, que j'ai qualifié d'excellent, est-il

ible dans nos sociétés modernes ? A quelque degré, oui ; à un tel degré qu'il sérail efficace ? Non. Il y aura toujours dans une nation des éléments d'aristocratie. Mais c'est beaucoup moins, comme je l'ai dit, d'aristocratie que nous venons de parler, d'après Montesquieu, que de hiérarchie. Or, précisément, la grande différence entre les temps anciens et les temps modernes, c'est qu'aux temps modernes les éléments d'aristocratie sont nombreux, plus nombreux qu'autre} mais mm | / forts pour constituer une hié-

rarchie, et n'ont pas les caractères particuliers qui les rendraient propres à en constituer une, et la définition même de la démocratie, ce i qu'elle Boit destructrice d'aristocratie, mais i qu'elle l'esl de hiérarchie, et ce n'est pas

qu'avec elle il n'y ait pas d'aristocratie, mais c'est qu'avec elle il n'y a pas de hiérarchie possible.

Nous avons un élément aristocratique : la noblesse ; elle n'est plus ni un pouvoir ni même une volonté d'être un pouvoir.

Nous avons un élément aristocratique : le clergé, et c'est un pouvoir, ou c'est une puissance qui pourrait devenir un pouvoir. Seulement il s'est affaibli et on l'a affaibli. On l'a affaibli en le dépouillant ; ce ne serait rien ; mais en le dépouillant on lui a ôté son autonomie, et en lui ôtant la faculté de s'appuyer sur lui-même on l'a rejeté du côté de Rome pour s'appuyer sur quelque chose. Le clergé est devenu ultramontain dujouroùil est devenu « fonctionnaire ». Les hommes qui ont changé les conditions d'existence du clergé français ne poursuivaient pas ce résultat et ne s'y attendaient guère ; mais il n'y a rien de plus juste que ces paroles de M. Michel que je suis heureux d'avoir l'occasion de citer : « . . .Dogmatisme à la fois redoutable et ingénu en vertu duquel certains théoriciens précisent la forme des changements désirés, comme si l'histoire des idées n'attestait pas la vanité de cette tentative. On peut dire que tout arrive dans le monde ; mais il n'est presque jamais arrivé qu'un changement social se soit produit exactement selon la formule caressée par ses

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promoteurs. » Donc le clergé est devenu peu ou prou ultramontrain et il s'est affaibli d'autant corinne pouvoir français. C'était L'Église gallicane qui était un pouvoir français. Plus d'Église gallicane, plus de clergé « corps intermédiaire ». La force morale de l'Église en France est restée intacte, sa force sociale a décliné. Ma conviction est qu'elle ne la retrouvera que le jour où, séparée de L'État, et aussi, je ne dis pas séparée de Rome, mais attachée à Rome seulement par le dogme, elle se sera rendue pareille ou très analogue à l'Église catholique américaine.

Nous avons un élément aristocratique : la magistrature; mais ce n'est plus qu'un fantôme de corps aristocratique. La Révolution en a fait un si m pie agrégat de fonctionnaire-, et plus elle va, plus elle semble tenir non seulement à remplir bette définition, mais à la dépasser. Il n'\ a pas lieu pe parler d'elle ni comme pouvoir, ni comme défendeur des libertés publiques, ai connue professeur (1 indépendance. Paroles d'un président au chef de l'Etat : « Nous venons remettre nos chargesentre mains etsouffrir tout ce qu'il vous plaira plutôt bue d'offenser nos consciences < l >. >»

1 Jean Vacquerie, premier président du Parlement de Poiiers, à Louis \ 1 1 17'.' .

Noblesse, clergé, magistrature, ce sont là les éléments aristocratiques du passé et desquels lavie semble s'être retirée. Il y a des éléments aristocratiques nouveaux. La richesse est une aristocratie ; mais Tocqueville a admirablement montré que la ploutocratie n'a de l'aristocratie que quelques caractères superficiels et presque que l'apparence; qu'elle est très peu héréditaire, les fortunes se faisant et se défaisant avec une extrême facilité d'une génération à l'autre ; qu'elle est peu enracinée dans le peuple, n'étant guère territoriale, et par conséquent n'a pas de grandes prises sur le peuple ; qu'elle est peu cohérente, peu engrenée, peu organisée ; qu'en somme, ne formant pas une classe, elle ne saurait former un corps et que, ne formant pas un corps, elle ne saurait former un pouvoir.

Il y a un autre élément aristocratique, c'est l'administration : « En France, dit encore Tocqueville. l'administration forme un corps particulier qui a ses habitudes spéciales, ses règles propres (ajoutez : ses traditions et un peu d'hérédité et un esprit général permanent et un esprit de corps), de telle façon qu'elle peut, pendant un certain temps, présenter le phénomène d'un corps qui marche après que la tète s'en est séparée. » C'est donc là non seulement un élément aristocratique, mais une aristocratie toute faite. C'est la véritable aristo-

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cratie moderne. Seulement, encore qu'assez indépendante pour opposer au pouvoir central une résistance d inertie ou d'atermoiement qui impatiente quelquefois celui-ci, il est évident qu'elle n'est pas autonome, qu'elle est très éloignée, non seulement de ne dépendre que d'elle-même, mais lé dépendre partiel le m enl d'elle-même, '.'est une aristocratie latente, dissimulée et sourde, et muette, qui est un pouvoir, certes, mais comme un pouvoirocculte; qui, par conséquent, s'il limite et contient assez fortement le pouvoir central, ne le contient ni ne le limite apparemment et, par suite, n'est ni conservateur de la liberté ni enseignement de liberté. Il n'est qu'un frein caché, très utile, et que la démocratie brisera sans aucun Boute, le remplaçant par l'administration élective; mais il n'est pas un pouvoir intermédiaire en pleine clarté et sur qui l'on puisse et s'appuyer en toute assurance et prendre exemple.

Et il v a d'autres éléments aristocratiques. ! syndicats ouvrier-, renaissance des corporations ouvrières de l'ancien régime, sont nn élément aristocratique au premier chef, lis sont des corps constitués et autonomes, intermédiaires entre le pouvoir central et la foule ; ils sont autoritaires d'un côté ei libéraux de l'autre : ils sont auti taires du côté de leurs adhérents et libéraux du

côté soit du pouvoir centrai, soit de la ploutocratie ; ils font de la liberté avec de l'autorité, ce qui est précisément le caractère constant des corps aristocratiques : non seulement ils sont aristocratiques en eux-mêmes, mais ils créent de l'aristocratie en dehors d'eux ; car, pour s'opposer à leur puissance, le patronat est forcé de s'organiser luimême, et c'est grâce à eux que la ploutocratie deviendra peut-être une aristocratie, et redoutable. On le voit donc, ce ne sont pas les éléments aristocratiques qui manquent. Seulement ceux d'autrefois sont morts ou se meurent, et ceux d'aujourd'hui ne sont qu'à l'état naissant, et par conséquent ni les uns ni les autres ne sont de force, ni d'humeur, ni peut-être de nature à se combiner les uns avec les autres et à former une hiérarchie, et c'est ce que j'entendais en disant que la différence entre les sociétés anciennes et les modernes n'était pas que les modernes ne fussent pas aristocratiques, mais était que les modernes ont des aristocraties non hiérarchisées et en quelque sorte cahotiques. Il est possible, il est même probable que les nations européennes d'aujourd'hui sont entre deux régimes aristocratiques, ou plutôt entre deux régimes hiérarchiques, celui du passé et celui de l'avenir, et que la hiérarchie d'autrefois est morte et que la hiérarchie de demain n'est pas

i N CATÉl H1SME DÉMOCRA TÏQ\ L 113

née. Entre les deux, nous sommes en démocra avec 'les élément- aristocratiques qui ne sont ; assez développés encore on qui sont trop languissants désormais pour que nous puissions par eux constituer un régime où la liberté et la démocratie se concilient.

< ni don.- chercher la conciliation les

meilleurs esprits . par ou donc chercher à sauver la liberté à trav< rs la démocrati iment, pour

rvir des paroles îsionnées de i

i\ur\ iiie, .. indiquer aux hommes ce qu'il tant faire pour échapper à la tyrannie et a l'abâtardissement, [•n demeurant démocratiques... occupation sainte. pour laquelle il ne faut épargner m son argent, ni son temps, m sa vie

.le ne vois qn nue solution provisoire, en attendant les hiérarchies de l'avenir, solution du n si be Ile qu'elle pourrait être définitive et dispen Je toute.- tes autn

Il faudrait que les Droits de l'homme fussent une véritable religion, il faudrait le.- respecter l'une façon vraiment mystiqu< lire obsti-

nément et sans trop savon- pourquoi. Car si la lémocratie 9e demande le pourqu Droits

l'homme, tout de Buite elle les effa

Elle dit « rous les droits de l'homme sont co .ran ■ galité. I..i Ubi l ite

'<iï DISCUSSIONS POLITIQUES

non pas « abstraite », mais « réelle », puisqu'elle donne le même droit à des êtres de dilTérentes forces et par conséquent permet à l'un de se mettre de cent coudées au-dessus de l'autre. — La sûreté est contraire à l'égalité, puisqu'elle ne garantit que le fort, le faible n'ayant qu'une sûreté abstraite, et, devant la moindre exaction du fort, luttantcontre le fort, soit devant la justice, soit devant l'administration, comme un homme nu contre un hoplite. — La résistance à l'oppression est contraire à l'égalité pour les mêmes raisons, étant un droit égal donné à des êtres inégaux et servant d'arme aux mains du puissant qui n'en a déjà que trop, et ne servant de rien du tout aux mains du petit. — Et quant à la propriété, il n'est même pas besoin de prouver qu'elle est le scandale permanent de l'égalité. Et, en un mot, en dehors de l'égalité réelle, tout droit de l'homme est une force ajoutée au fort. »

Klle dit encore : « Tous les droits de l'homme sont contraires à la souveraineté du peuple. La liberté est le droit défaire ce qui ne nuit pas à autrui, et par conséquent le droit de faire ce qui déplaît absolument à la majorité. Que devient la souveraineté du peuple ? — La sûreté est le droit, « d'être protégé par la société pour la conservation « de sa personne, de ses droits et de ses pro-

i \ CATECHISME DÉMOI R \ I IQ1 E H3

« priétés ". En telle sorte que c'est moi, société, qui protège L'individu contre moi-même et qui non seulement m'interdis de le faire servir à mes dessein-, mais im prête ma force pour qu'il puisse éviter ma prise. Que devient la souveraineté du peuple ? La '•' e à l'oppi i c'est la résistance à mes volontés et comme un encouragement à y résister; car, qu'est-ce que l'individu appellera oppression, ai ce n'est ma volonté même ? Que devient la souveraineté du peuple? La propriété est lanégation mêmede la souveraineté du peuple; car une souveraineté qui s'arrête devant ce qu'un individu possède une souveraineté bien limitée: et, après tout, un propriétaire, avec l'influence que lui donne -.1 1 priété et la clientèle qu'elle lui constitue est un Kt.d dans l'Etat. — Tous les droit- de l'homme sont donc contraires à la souveraineté du peuple, et H esl à crever les yeux qu'ils n'ont été inventés que précisément pour que le peuple ne fût pas

souverain Donc, les droits de riioinine ont été

combinés pour faire échec et à l'égalité et 1 la ouveraineté populaire el pour rendre l'une el l'autre non Beulemenl abstraites, mais illusoire Donc je les biffe

\ insi parle la Démocratie et elle ne peut ; parler autrement, à moins qu'elle n'ait pour

droits de l'homme un respect superstitieux. C'est précisément ce respect superstitieux qu'il faudrait lui donner. Les droitsde l'homme devraient être une religion. Notez qu'ils en sont une. Gela a été mis admirablement en lumière par Hippolyte Taine dans ses Origines de la France contemporaine. Honneur et conscience, nous dit-il, ce sont les deux idées nouvelles, inconnues, ou à peu près, de l'antiquité, qui ont formé l'âme moderne, du moins qui lui ont donné son caractère distinctif ; c'est ce que l'homme moderne honore et vénère en lui et ne permet à personne, pas même à l'État, de violenter ; c'est en pensant à cela qu'il dit : Noli me tangere. L'empire de la Loi, l'empire de l'État finit où celui de la conscience commence ; c'est un mot de Napoléon, qu'on ne s'attendait pas à trouver si libertaire; mais ce n'en est pas moins juste. Or, c'est sur cette religion de la conscience et de l'honneur que sont fondés les droits de l'homme. — « Rien, dit M. Brunetière, commentant magnifiquement cette théorie de Taine, rien ne peut nous priver des droits que la conscience nous confère, comme rien ne peut nous décharger des devoirs que l'honneur nous impose, et dans ces droits d'abord, dans ces devoirs ensuite, la toute-puissance théorique de l'Etat rencontre des barrières qu'elle ne peut franchir sans manquer à sa mission

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