DEUXIEME PARTIE
Essai IX
PREMIERS SURVIVANTS: LES TCHACTAS(l)
Nous voici arrivés à moitié chemin dans l’excursion ethnographique que nous nous sommes imposée, ainsi qu’il appert du titre même de ces essais. Les disparus que nous avons essayé de faire revivre un instant sont certainement représentatifs de leur classe, comme disent les Anglais. Une fois qu’on a évoqué le souvenir de Béothuks et de Tchinouks, de Natchez et de Mandanes, et qu’on s’est pénétré de leurs mœurs et coutumes, on doit avoir une idée convenable de tous ceux qu’on peut dès lors appeler les Proto-Américains, bien que leurs différentes races n’aient peut-être pas été plus anciennes que celles qui leur survivent, et l’on peut s’aventurer dans la description de celles-ci.
Mais leurs survivants sont, Dieu merci, encore si nombreux qu’on peut se demander par où commencer la série de tableaux qu’il nous reste à esquisser. Notre embarras ne saurait pourtant être de longue durée: celui qui m’a mis sans le vouloir la main à la plume par les nombreuses inexactitudes que je n’ai pu m’empêcher de relever à propos des anciens va encore me guider inconsciemment dans la galerie des modernes.
“Les Muskokis ont à peu près disparu, à l’exception de ceux qui se sont cantonnés dans rOklahoma’’, dit M. René Le Conte(2). Puisque, d’après cet écrivain, ces Indiens ont à peu près disparu — inutile de parler de cantonnement dans l’Oklahoma, puisque les races aborigènes qui s’y trouvent aujourd’hui y ont été transportées de force — ce doit être le contraire qui est vrai. Cette famille a dû se conserver mieux que les autres, ou bien l’extraordinaire se serait produit relativement à M. Le Conte, et il aurait enfin fait une assertion basée
(1) — Après avoir écrit à la française, c’est-à-dire avec un t initial, le nom des sauvages que les Anglais appellent Chinooks, il n’est que logique pour moi de suivre le même système phonique lorsqu’il est question de ceux que Chateaubriand nous présente comme les Chactas. La preuve qu’un t initial doit se prononcer dans leur nom se trouve dans le fait que la carte du baron de Crenay, qui commandait au poste de Mobile en mars 1733, nous montre le “pays des Tchactas” à l’est-nord-est de celui des “Chicachas”. C’est aussi de cette manière que Charlevoix écrivait le nom des premiers.
(2) — Le Peuplement de l’Amérique avant Colomb, Bulletin, vol. XIX, p. 167.
sur la réalité. Un moment d’attention nous convaincra que ce n’est pas le cas.
A l’instar d’à peu près tous les stocks américains, celui des Muskokis était dès l’origine formé d’un certain nombre de tribus apparentées, dont les principales étaient les Tchactas, les Chicasas, les Séminoles et les Creeks, à côté des Muskokis proprement dits qui, au point de vue politique, appartenaient à la confédération de ces derniers.
D’après le livre intitulé Handbook of American Indians north of Mexico(3), la population de ces diverses peuplades, à part celle des Natchez et des Taënsas qui s’y rattachaient aussi, aurait été d’environ 50,000 âmes lors de leur premier contact avec les blancs. Or, malgré l’extrême amoindrissement numérique, le remarquable étiolement et la quasi-disparition qui ont, avec le temps, frappé toutes les races aborigènes d’Amérique, le nombre des Muskokis était encore de 47,441 pour les seules tribus tchactas, chicasas et criques, en 1905, et nous ne terminerons pas le présent essai sans avoir vu qu’il était encore plus élevé l’année dernière.
C’est ainsi qu’ils ont ‘‘à peu près disparu”. Plût à Dieu que les autres indigènes de ce continent se soient aussi bien maintenus!
‘‘Les Athabasques( !) ont mieux résisté” affirme notre oracle. Comme d’habitude, il est en faute. La plupart de ces fantasques tribus’ athabasques ne sont pas aujourd’hui le dixième de ce qu’elles étaient à l’arrivée des blancs parmi elles. Et, à ce propos, avant d’entamer le fond de mon nouveau sujet, je crois opportun d’éclaircir une question sur laquelle un certain redresseur de l’opinion publique a luimême erré en voulant reprendre ceux qu’il croyait se tromper.
‘‘Les premiers chiffres de la population indienne étaient grandement exagérés”, écrivait jadis dans Y American Anthropologist (4) un M. Henry-W. Henshaw, auquel nous avons déjà présenté nos respects. Il ajoutait qu’un recensement assez exact des autorités américaines révéla un nombre relativement petit, que l’on crut — faussement, a-t-il l’air de dire — avoir été le résultat de ravages dus à des épidémies.
Qu’il y ait eu exagération dans les premières évaluations de la population aborigène, c’est ce qu’on ne pourrait guère nier. Est-ce à dire qu’il ne se soit point produit chez elle un très notable affaiblissement? Un exemple significatif, puisé aux sources qui me sont les
(3) — Vol. I, p. 162.
(4) — Vol. BIT, p. 110.
plus familières, sera ma réponse. Si elle n’est pas convaincante, je n’en puis voir qui le soit.
Au nord des Porteurs, tribu dénée dont l’habitat est la région lacustre de l'intérieur septentrional de la Colombie Britannique, s’étend une pièce d’eau d’environ 105 milles de long appelée lac Babine, du nom des Indiens qui la fréquentent, et qui furent ainsi dénommés par les serviteurs canadiens-français des deux premiers blancs qui vinrent en contact avec eux. C’était à la fin de janvier 1812, et ces deux blancs étaient MM. Harmon et McDougall, traiteurs au service de la compagnie du Nord-Ouest.
Ces Indiens, que n’avaient point encore entamés les vices de notre soi-disant civilisation et leurs effets dissolvants, habitaient alors cinq villages sur les bords de ce lac — du moins les étrangers en visitèrent cinq; peut-être y en avait-il d’autres — et le chroniqueur de leur voyage affirme que ces diverses localités pouvaient contenir 2,000 habitants “bien faits et robustes’’ (5). Par ailleurs, les naturels leur dirent “qu’ils n’avaient vu qu’une petite partie des Babines qui, assurent-ils, forment une tribu populeuse’’ (6).
Combien sont-ils aujourd'hui? Pas deux cents, j’en suis sûr. Lorsque j’étais leur missionnaire (1885-1904), cette même population était déjà tombée à 274 individus groupés en deux villages, et il n’est que naturel de penser que la grande grippe de 1918 ne fit pas moins de ravages parmi eux qu’elle n’en fit chez leurs voisins les Porteurs, auxquels le terrible fléau enleva près du tiers de leur nombre total.
En face de pareille déchéance, n’est-il pas permis de croire que les Muskokis n’ont, après tout, pas trop mal supporté l’épreuve du feu qu’est pour toute race indienne le contact avec la nôtre, quand même leur population originelle aurait été plus considérable que ne le dit le manuel susmentionné?
Puisque nous allons, dans ce nouvel essai, traiter de cette famille aborigène, commençons par éclaircir ce premier point, en cueillant dans les anciennes relations qui nous la dépeignent quelque idée de ce qu’elle était réellement à l’arrivée des blancs.
Le premier d’entre ces derniers qui soit venu en contact avec une partie des Muskokis fut Panfilo de Narvaez qui, dès 1528, rencontra sur son chemin la tribu des Apalachis, co-apparentée et aujour-
(5) — Harmon, A Journal of Voyages and Travels, p. 183; Toronto, 1904.
(6) — Ibid., ibid.
d’hui éteinte par suite de sa dévotion aux intérêts espagnols, que combattaient les Anglais et leurs alliés indiens.
Mais autrement important fut, pour le stock tout entier, le passage du fameux capitaine de Soto qui, à la tête d’une armée de chercheurs de gloire et... d’or, parcourut d’un bout à l’autre son territoire, de l’Océan au Mississipi. L’épopée que constituent ses marches et contre-marches, ses combats meurtriers et ses grandioses réceptions, ses victoires et ses revers, se déroula entre 1539 et 1543.
Une histoire détaillée en a été écrite, et publiée sous une forme anglaise, il y a près de cent ans(7), en deux intéressants volumes que ma bibliothèque est fière de posséder à côté de tant d’autres ouvrages rares. Ce récit est basé sur deux relations indépendantes l’une de l’autre, à l’une desquelles collaborèrent trois témoins oculaires, relations qui n’en sont pas moins substantiellement identiques. On peut donc considérer qu’une grande probabilité milite en faveur de l’authenticité des faits qu’il rapporte.
Or des pages de l’ouvrage qui s’appuie sur les témoignages de quatre individus rapportant les prouesses auxquelles ils furent personnellement mêlés se dégage clairement un double fait, à savoir le courage héroïque des Espagnols et de la plupart des Indiens et le très grand nombre de ces derniers(8).
Sans doute, il peut, il doit même assez souvent, y avoir exagération dans les chiffres qui sont fournis par ces vieux troupiers, dont deux étaient pourtant des gentilshommes. Mais l’on conviendra qu’en les réduisant même de moitié, ce qui est certainement aller trop loin, on ne s’en trouve pas moins en face d'une population aborigène numériquement fort respectable.
Ainsi nous lisons, page 132 du premier volume, qu’un cacique(9) du nom de Vitachuco, qui méditait de se saisir subrepticement du commandant espagnol, parada devant lui à la tête de “dix mille guerriers de choix” (10), ce qui laisse à supposer une population d’au moins 50,000 âmes rien que pour cette seule peuplade.
(7) — Théodore Irving, Londres, 1835: The Conquest of Florida under Hernando de Soto.
(8) — Quiconque voudrait un bon guide pour suivre, sur la carte moderne du pays qu’il parcourut, l’itinéraire du “gouverneur” de Soto, ne pourrait guère mieux trouver que les pages de l’essai De Soto’s Route frorn Cofitachequi , in Georgia, to Cosa, in Alabama, ap. Amer. Anthropologist, vol. XIX, p. 55.
(9) — Cest ainsi que les Espagnols appelaient tous les chefs indiens, d’un mot propre à ceux de Haïti.
(10) — Conq. of Florida, vol. I, p. 132.
Plus loin, on nous parle de quatre mille guerriers indiens choisis, dans une autre région, pour accompagner l’armée des aventuriers castillans, plus autant de civils aborigènes destinés à remplir près d’elle les fonctions de ce que nous appellerions aujourd’hui son commissariat ( 1 1 ).
Ailleurs encore, toujours dans une nouvelle partie du pays muskoki, nous voyons le corps principal de l’armée d’un autre chef disputant aux envahisseurs le passage d’une rivière: huit mille guerriers massés le long du rivage sur un espace de deux lieues (12).
Peu auparavant, l’ennemi s’était rassemblé en encore plus grand nombre. C’est un “cacique” du nom de Tuscalousa qu’on nous montre à la tête de “plus de dix mille braves, dont pas un n’était vieux ou de classe inférieure, mais tous de fameux combattants, jeunes, nobles et bien armés” ( 13).
Veut-on encore mieux? Bien loin de là, l’auteur de cette histoire épique nous fait assister à un spectacle bien espagnol, puisque bien chrétien, n’en déplaise au ministre Cushman, dont nous aurons à parler en temps et lieu. Le chef local ayant demandé à Fernand de Soto d’obtenir de son Dieu de la pluie pour les champs desséchés de son peuple, une procession de plus d’un millier de suppliants, tant blancs que peaux-rouges, se déroule à la suite de prêtres chantant des litanies, vers une croix monumentale qu’on vient d’improviser, tandis que, “sur le côté opposé de la rivière, sont rassemblés quinze ou vingt mille sauvages de l’un et l’autre sexe”(14).
En voilà assez, je crois, pour nous éclairer sur le nombre probable des Muskokis au temps des Espagnols et sur l’à propos de la remarque d’Henshaw( 1 5 ). Un autre point sur lequel j’aimerais aussi à édifier mes lecteurs, c’est l’incontestable bravoure et l’opiniâtreté indomptable dont firent preuve ceux des premiers qui s’opposèrent au passage des blancs.
En effet, ils furent loin de se montrer tous aussi primitifs, c’està-dire aussi naïfs, que le Vitachuco susmentionné, qui envoya messager sur messager au chef des Castillans pour le dissuader d’entrer dans sa “province”, pour me servir, après son chroniqueur, d’un
(11) — Ibid., vol. I, p. 252.
(12) — Op. cit., vol. II, p. 74.
(13) — Ibid., vol. II, p. 41.
(14) — Ibid., ibid., p. 119.
(15) — Je viens de tomber sur le passage suivant du livre de Cushman, à propos d’un seul village de Tchactas: “Dodge dit dans son livre intitulé Our Wild Indians que les aborigènes du continent nord-américain n’excédèrent jamais un demi-million d’âmes à n’importe quelle époque. Néanmoins, selon les chroni-
terme qui ne jure pas mal quand on l'applique aux Indiens de n importe quelle race. Vitachuco voyant que tout ne servait de rien, lui fit parvenir des menaces qu’il pensait évidemment devoir le glacer d effroi.
“Il menaça une fois que dès que les étrangers seraient entrés dans la dite province, la terre s’entr’ouvrirait pour les engloutir, que les collines entre lesquelles ils devaient passer se resserreraient pour les enterrer vivants, que les arbres de la forêt qu ils traverseraient allaient sauter sur eux et les écraser, que des tourbillons d’oiseaux [de proie] voltigeraient au-dessus d’eux, puis fondraient sur eux le bec chargé d’un poison mortel. Il finit par menacer de faire empoisonner l’eau, l’herbe, les arbres et même l’air, en sorte que ni cheval ni cavalier, ni homme, ni bête ne pourrait échapper avec la vie sauve’’ (16).
Naturellement pareilles extravagances n’étaient pas pour faire beaucoup d’impression sur des batailleurs comme les conquistadores castillans. Ceux-ci souffrirent autrement du courage indéniable des indigènes, ainsi que des ruses et des artifices que leur opposèrent des primitifs que les chevaux et les cuirasses métalliques des étrangers empêchaient de combattre sur un pied d’égalité.
Dès les débuts, les Apalachis, qui avaient défait les troupes de Narvaez dix ou onze ans auparavant, montrèrent par les expédients auxquels ils eurent recours que leur première aventure avec les blancs n’avait pas été sans leur servir. Ils craignaient plus leurs chevaux que même leurs armes à feu, dont les Espagnols se servaient d’ailleurs assez rarement. D’une intrépidité sans pareille, ils préféraient les combats singuliers, avec leur lance ou leur épée, aux luttes à distance au moyen de mousquets qu’ils ne pouvaient, du reste, mettre en action avec profit contre les nuées de flèches que les Indiens pouvaient leur
queurs de De Soto qui étaient avec lui dans sa mémorable randonnée, Mobila seule consistait en 80 belles maisons, dont ‘chacune pouvait contenir mille hommes’, et si chaque maison abritait les ‘familles d’hommes avec deux ou trois femmes et des enfants de tout âge et des deux sexes’ dont parle Dodge [alors que] une seule loge de 12 ou 15 pieds de diamètre [en contenait autant?], quel ne doit pas avoir été le nombre d’habitants de Mobila avec ‘80 belles maisons dont chacune pouvait contenir mille hommes’, avec deux, trois, ou plus de femmes et des enfants qui occupaient ‘pour toutes fins’ un espace de seulement ‘12 ou 15 pieds de diamètre’? Le lecteur peut faire ses calculs à loisir, bien qu’il semble qu’à elle seule Mobila ait contenu plus de la moitié du nombre d’âmes que Dodge accorde pour le continent tout entier”.
Dans ce passage, que je traduis fidèlement malgré l’irrégularité de la phrase, on peut voir que Cushman proteste, avec raison, contre la ridicule minoration de Dodge et de certains autres auteurs. On n’en doit pas moins admettre que la contention du premier aurait beaucoup plus de poids s’il ne péchait lui-même par un excès en sens inverse. Il aurait dû se rappeler que quelle que soit la grandeur d’une maison d’habitation, elle est rarement appelée à se remplir comme un œuf (Cf. op cit., pp. 69-70).
(16) — The Conq. of Florida, vol. I, pp. 124-25.
envoyer pendant qu’ils rechargeaient leurs armes: cinq des premières contre une seule balle — car les Apalachis étaient d’excellents archers.
Pour entraver la marche des fougueux coursiers des envahisseurs, ceux-ci avaient obstrué le chemin de troncs et de branches d’arbres, faisant l’office d’espèces de chevaux de frize primitifs.
Pendant qu’un petit détachement d’Espagnols était un jour en train de fourrager à la campagne, il rencontra un couple de ces Indiens, dont la femme fut si terrifiée à la vue des chevaux qu’elle en resta immobile, comme subitement fixée au sol. Son mari la prit vite dans ses bras et la transporta à quelque distance dans le bois, où les cavaliers ne pouvaient la suivre. Puis, retournant au chemin où il avait laissé son arc et ses flèches, l’Indien se mit en devoir de s’en servir contre les sept étrangers plantés sur leurs chevaux.
Frappés de tant de galanterie jointe à un telle audace, ceux-ci résolurent de ne point lui faire de mal, mais de le prendre vivant. Se précipitant sur lui avant qu’il eût eu le temps de décocher une flèche, ils le culbutèrent et le tinrent comme cloué au sol pour l’empêcher de se relever.
Cette mesure ne servit qu’à le rendre plus furieux. Il lutta de toutes ses forces, et se tordit comme il put entre les jambes des chevaux, dont il dardait les flancs de la pointe de son arc. Finalement, il parvint à se dégager de la poigne de ses adversaires, et, saisissant son arc des deux mains, il en asséna un coup si formidable au front d’un Espagnol, que le sang en jaillit à flots. Ce que voyant, celui-ci ne put s’empêcher de s’écrier:
— Peste de sauvage, si nous le traitons si gentiment, il est capable de nous tuer tous les sept!
Et, se dressant sur ses étriers, il transperça l’Indien de sa lance et le cloua par terre(17).
Et ces pauvres enfants des bois n’étaient point eux-mêmes dépourvus de tout sentiment chevaleresque. L’un des Espagnols était, avec six compagnons d’armes, tombé dans une embuscade d’où il était sorti plus mort que vif. Comme, pendant sa convalescence, les soldats lui demandaient malicieusement s’il avait compté les coups qu’il avait reçus et si ces coups faisaient bien mal:
— Je ne les comptai point, répondit sèchement leur interlocuteur: mais comme vous pouvez, un jour ou l’autre, en recevoir autant, vous verrez alors s’ils font mal ou non.
(17) — Ibid,., vol. I, pp. 235-36.
Puis comme on continuait à l’agacer avec des questions plutôt saugrenues:
— Il faut, ajouta-t-il, que vous sachiez qu’une bande de plus de cinquante sauvages surgit des broussailles pour nous tailler en pièces. Mais lorsqu’ils virent que nous n’étions que sept, et encore sans nos chevaux, sept d’entre eux se détachèrent du gros de leurs compatriotes pendant que ceux-ci se tenaient à distance et commencèrent l’attaque. Comme nous n’avions ni arquebuses ni arbalètes, nous étions entièrement à leur merci(18).
Nous avons déjà entrevu la figure originale du chef Vitachuco qui, probablement sur la foi des chamans de sa suite, croyait pouvoir ameuter les forces de la nature centre de Soto et ses braves. Voyant qu’on se riait de ses foudres, il dissimula quelque temps son dépit; puis il fut pris par le chef espagnol, averti de ses plans hostiles, au moment où il pensait lui-même s’en emparer.
Cette tournure inattendue des événements donna lieu à un conflit, sinon à un massacre, dont je voudrais pouvoir raconter les péripéties. Qu’il me suffise de dire que, repoussés par une furieuse charge de cavalerie, les troupes indigènes durent se débander et s’enfuir une partie dans le bois, d’autres dans un grand lac, où ils purent se mettre à l’abri des traits espagnols en gagnant le large, tandis que plus de neuf cents, qui n’eurent point le temps de se protéger ainsi, durent se réfugier dans une moindre pièce d’eau à côté.
Ils furent alors cernés par les Espagnols, qui, à l’aide de menaces puis de cajoleries, et enfin par la décharge occasionnelle de leurs arbalètes, voulurent les porter à se rendre. Les Indiens ne répondirent que par la voix stridente de leurs flèches, que leur envoyaient ceux d'entre eux que supportaient trois ou quatre compagnons à la nage!
Un jour durant, ce singulier manège tint blancs et Peaux-Rouges occupés. Nombre de ces derniers furent tués, et tous épuisèrent leur provision de flèches; néanmoins pas un ne manifesta la moindre velléité de demander grâce.
Pendant la nuit, plusieurs voulurent s’échapper en nageant vers le rivage, la tête dissimulée sous des feuilles de nénuphar. Mais les Espagnols, postés tout autour du lac dans le but de les forcer à capituler, les empêchèrent constamment d’aborder, tout en leur offrant la vie sauve s’ils revenaient à résipiscence.
Ce ne fut qu’à minuit, après être restés quatorze heures dans l’eau, que les supplications de cinq interprètes persuadèrent à quel-
(18) — Ibid., vol. I, pp. 244-45.
qucs-uns d’accepter les offres de paix des étrangers. Mais, au lever du soleil, pas plus de cinquante ne s’étaient encore rendus. Les autres, voyant enfin qu’on les traitait bien, imitèrent leur exemple, bien qu’avec une répugnance manifeste. A dix heures, deux cents quittèrent ensemble les eaux du lac, où ils étaient restés 24 heures! Ils étaient dans un état pitoyable.
Sept Indiens s’y tenaient encore. Ils continuèrent à défier les Espagnols et y seraient sans doute morts si de Soto, que touchait tout acte d’héroïsme, ne leur avait envoyé douze bons nageurs, l’épée entre les dents, qui les forcèrent à suivre leurs compatriotes au rivage. Il était trois heures de l’après-midi. A bout de forces et plus morts que vifs, ils ne purent opposer la moindre résistance, après avoir été trente heures sur l’eau! — “exploit”, ajoute l’historien du temps, “que je n’oserais rapporter si je ne le faisais sous l’autorisation de plusieurs gentilshommes et nobles qui, tant aux Indes(19) qu’en Espagne, me garantirent sa réalité, confirmant ainsi l’authenticité de cet extraordinaire haut fait que je tenais déjà d’une personne en tous points digne de foi”(20).
Les héroïques aborigènes dont nous avons parlé dans les déjà trop longues pages qui précèdent étaient des Muskokis; mais à quelle tribu appartenaient-ils? Voilà ce qu’on ne pourrait toujours dire au juste lorsqu’il n’est point question des Apalachis, qui, eux, se trouvent précisés dans les anciens documents. A en juger par leur histoire subséquente, la présomption serait en faveur des ancêtres des Séminoles, qui devaient comme remplacer sur les champs de bataille la défunte tribu des Apalachis.
Mais, outre que les premiers n'existaient point encore comme entité distincte, de nombreuses circonstances, des raisons très valables, ne nous permettent guère de douter que ces intrépides guerriers aient appartenu aux Tchactas, ou, dans de rares cas, à quelque peuplade apparentée.
Les Chactas de Chateaubriand, que les Anglais appellent Choctaws(21), paraîtraient dériver leur nom de l’espagnol chato, aplati, mot qui rappelle l’une de leurs coutumes nationales, l’aplatissement
(19) — C’est-à-dire en Amérique.
(20) — The Conquest, vol. I, p. 138.
(21) — Une relation française de la Louisiane, publiée pour la première fois, sous une forme anglaise, par M. John-R. Swanton, sous le titre An Early Account of the Choctaw Indians (ap. Memoirs of the Amer. Authropological Association, vol. V; Lancaster, 1918), les appelle Chaquetas, forme phonétiquement française qui confirme celle en usage dans les œuvres de Chateaubriand.
de la tête, avec laquelle nous sommes déjà familiers (22). Du moins, telle est l’opinion, peut-être pas très fondée, d’un certain nombre de savants, qui ignorent probablement les assertions d’un ouvrage assez peu connu, sans être ancien, qui a pour titre History of the ChoctavJ, Chickasaw and Natchez Indians(23) , par un nommé H. -B. Cushman, fils d’un ministre protestant qui s’était établi chez les premiers dès l’année 1820.
Cet auteur d’un volume publié sous une forme originale (24) prétend que les Tchactas et leurs frères les Chicasas(25) sont probablement originaires du Mexique, et qu’ils s’y trouvaient encore “lorsque Cortez renversa la dynastie aztèque(26), ce qui est manifestement impossible, puisque, pas plus de vingt ans plus tard, de Soto les trouva fermement établis en villages réguliers à l’est du Mississipi(27).
Ils avaient, paraît-il, été subjugués et oppressés par un peuple puissant, dans lequel notre fils de ministre (c’est-à-dire anti-catholique) ne peut s’empêcher de voir ces maudits Espagnols, qu’il qualifie quelque part(28) de “race complètement dénuée de tout principe de vertu connu de l’homme’’! S’il fallait ajouter foi à la tradition qu’il rapporte comme ayant été recueillie sur leurs lèvres dès 1820, on n’aurait qu’à remplacer les Espagnols par les Aztecs, qui sont connus pour avoir envahi le Mexique au cours du XVe siècle. On aurait alors une explication valable de leur exode et migration vers le nord-est.
Quoi qu’il en soit, voici en quelques mots la tradition en question.
Les ancêtres de ces Indiens gémissaient depuis longtemps sous le joug d’envahisseurs auquel ils durent se soustraire sous la conduite
(22) — Bien qu’il se soit différemment produit chez les Tchactas, qui avaient pour cela recours à un petit sac de sable déposé sur la tête de l’enfant.
(23) — Greenville, Texas, 1899.
(24) — Mon exemplaire, superbement imprimé, avec des caractères neufs et tout aussi bien relié, a pour papier tout ce qu’il y a de plus piètre au monde, de très mince papier gris bien inférieur au papier à journal dont on se sert aujourd’hui, et non seulement il n’a ni table ni index, ou table analytique, mais il lui manque même la moindre division, le plus petit essai de chapitre.
(25) — Chiquachas de la relation louisianaise.
(26) — History, etc., p. 67 ; V. aussi p. 213.
(27) — -Avant d’aller plus loin, disons que, d’après Domenech ( Voyage dans les Grands Déserts, p. 330) “le mot Chactas veut dire voix charmante”, il ne dit point dans quelle langue. Ce ne peut être dans celle de ces Indiens eux-mêmes, vu que, d’après le dictionnaire du Rév. Cyrus Byington (Washington, 1915), qui écrit leur nom Chahta sans en donner le sens, les équivalents tchactas de l’un et l’autre de ces mots sont tout différents.^
(28) — Op. cit., p. 72.
de deux frères, Chahta et Chicasa, qui, nouveaux Moïse et Aaron, les guidèrent à leur future patrie.
Ou plutôt non, ce n’est pas eux qui servirent de guides aux émigrés, mais un fabussa( 29), ou bâton magique, qu’on plantait droit en terre chaque soir, et qui, le lendemain matin, indiquait, par le point de l’horizon vers lequel il s’inclinait, la direction qu'on devait suivre pendant la journée(30).
Après bien des mois d’une marche fatigante, on se trouva soudain en face d’un cours d’eau comme on n’en avait encore jamais vu. C’était un fleuve immense, pour l’Indien d’âge apparemment incalculable, qu’on appela pour cette raison Micha Sipokni( 31).
Qu’allait-on faire? Ne devait-on pas s’établir sur les bords du fleuve géant? Non; à l’est, toujours à l’est, et traversez le Mississipi, dit alors en son langage mystérieux la verge magique. C’est ce qu’on fit. Malgré la longueur du chemin déjà parcouru, la foule obéit sans murmurer, et ne mit fin à ses pérégrinations que le matin où le fabussa fut trouvé dans une position parfaitement perpendiculaire, dans la région où les rencontrèrent les Espagnols d’abord, puis, à la fin du XVIIe siècle, les Français, dont la plus importante fraction, celle des Tchactas, devint l’alliée pas toujours désintéressée (3 2).
Mais, longtemps avant l’arrivée des blancs, du vivant même des deux frères qui avaient servi de capitaines aux émigrés, une rupture s'était produite parmi eux, laquelle, basée sur des intérêts contraires, avait scindé cette foule en deux tribus distinctes, et dès lors hostiles quoique toujours sœurs, qui avaient pris les noms respectifs de Celui des deux frères qu’elles suivaient. D’où aujourd’hui les Tchactas et les Chicasas, divisions ethniques dont les premiers explorateurs espagnols eux-mêmes font foi.
L’abbé Domenech avait également, presque quarante ans avant Cushman, fait allusion à cette légende, dont il donne les grands traits dans son Voyage pittoresque. Seulement il semble aller plus loin pour trouver le berceau de ces Indiens: au lieu du Mexique comme point de
(29) — Cf. fabassa, “long and slender”, dans le dictionnaire de Byington.
(30) — Ce concept d’une verge qui détermine la direction à suivre n’est pas absolument nouveau en mythologie américaine. Si le lecteur veut bien se reporter à la p. 194 de mes propres Notes on the Western Dénés (Trans. Can. Inst., vol. IV), il tombera sur un cas analogue.
(31) — “Nom évidemment plus approprié que l’usurpateur Mississipi’’, commente Cushman, pour lequel ce dernier “n’a aucune signification”, preuve que, tout linguiste tchacta qu’il pouvait être, il ne connaissait guère l’algonquin.
(32) — Requiérant d’eux une espèce de tribut annuel comme conpensation de l’aide qu’ils leur donnaient, et leur faisant sentir de plusieurs manières qu’ils les considéraient comme étant presque à leur merci.
départ de leurs migrations, il cite l’opinion de certains auteurs qui voient dans le Kamtchatka la région ultime d où ils seraient venus(33).
En ce qui est de leur organisation sociale telle qu’elle existait il y a deux siècles, on peut dire qu'ils se divisaient en quatre classes, comprenant respectivement les chefs, les notables (34), les guerriers et le commun peuple, c’est-à-dire ceux qui n’avaient aucun exploit à leur crédit.
A la première de ces castes appartenait la fonction de grand chef de la tribu entière, dont les pouvoirs étaient théoriquement fort étendus, mais qui étaient en pratique proportionnés à l’habileté qu’il savait montrer pour se faire obéir.
La relation de la Louisiane(35 ) confirme ce que j’ai dit de ces Indiens après l’historien du capitaine-général de Soto, et nous fait constater que non seulement ils étaient belliqueux par nature, mais que la nécessité dans laquelle les Français s’étaient trouvés de recourir à leurs services pour se défendre contre 1 ’ hostilité d’autres peuplades les avait rendus insolents et exigeants à leur endroit (3 6).
Leurs habitations, ainsi que leur ameublement, ressemblaient quelque peu à celles des Natchez, à cette exception près qu’elles avaient des toits formant pignon comme les nôtres. Leur contenu consistait en un pot de terre fabriqué par eux-mêmes pour la cuisson de leur nourriture, avec des plats et des bassins de même matière et de fabrication identique pour la consommer. Ils avaient aussi des lits de canne élevés trois ou quatre pieds au-dessus du sol pour les protéger des puces, ainsi que des sas pour passer la farine de maïs qu’ils obtenaient en pilant le grain dans des mortiers faits d’un tronc d’arbre creusé au moyen de charbons ardents. Leur pilon avait parfois jus-
(33) — Op. cit., p. 329. Longtemps auparavant, Catlin avait lui-même rapporté cette légende à la p. 567 de ses Letters and Notes on the North American \ Indians. Si Domenech avait seulement eu connaissance de deux petits volumes très rares qui ornent ma bibliothèque, Histoire de Kamtschfka (Lyon, 1767), il aurait trouvé dans le second de quoi se convaincre que les Kamtschadales, même des temps qui précédèrent la conquête des Russes, étaient bien différents de Tchactas et Chicasas — circonstance qui, à la vérité, ne milite pas absolument contre la thèse qu’il rapporte sans la faire précisément sienne.
(34) — Que la relation louisianaise appelle Atacoulitoupa, mot que Swanton dérive de hatak, hommes, holitopa, chers, bien-aimés, tandis que le texte français porte en regard “hommes de valleur”(jtc). Il me paraît préférable de remplacer le dernier terme tchacta par holiiompa, qui veut dire “noble”, et rend mieux l’idée de valeur exprimée par le contexte, sans compter que la classe, ou caste, ainsi dénommée se rencontre assez communément parmi les indigènes américains.
(35) — Ou plutôt ses chapitres VII et VIII, les seuls qui aient trait aux Tchactas.
(36) — Cf. Swanton, An Barly Account, p. 55.
qu’à dix pieds de long, sans être généralement beaucoup plus gros que le bras.
Ils faisaient bouillir la partie grossière de leur maïs, le son et les grumeaux que retenait le sas, dans une grande peau pouvant contenir trois ou quatre seaux d’eau, auxquels ils ajoutaient de la citrouille, des haricots broyés ou des feuilles de ce légume Cette décoction une fois presque cuite, ils y mêlaient de la farine de maïs pour en épaissir le bouillon, et, comme condiment, une espèce de lessive résultant des cendres de fleurs de maïs ou de gous: s de haricots.
C’est là ce qu’ils appelaient de la sagamité, espèce de bouillabaisse indienne encore en usage en Louisiane.
Les Tchactas d’il y a deux cents ans passaient pour être de beaux hommes, tandis que leurs femmes, qui étaient à peu près réduites au rôle d’esclaves dans le ménage, étaient d’apparence bien inférieure. De fait, la relation louisianaise n’hésite pas à les qualifier de “très laides” (37).
A propos de femmes indigènes, je ne puis taire ici une particularité que le lecteur doit appliquer à toutes les races d’Amérique sans exception. Je parle de l’horreur insurmontable que professent les hommes pour toutes celles qui ont leur flux menstruel. Elles sont alors rigoureusement séquestrées; elles n’osent se montrer nulle part, et tout ce qu'elles touchent est pollué par le fait même de leur contact.
Dans un sens, cette infirmité périodique est une bénédiction pour elles, vu qu'elles peuvent alors faire trêve à leurs innombrables occupations domestiques.
L’auteur de la relation déjà plusieurs fois mentionnée cite à ce propos une petite scène qui vaut la peine d’être rapportée. “Je me trouvai”, dit-il, “un jour à la hutte d’un sauvage qui était allé chasser pour moi le soir précédent. N’ayant point trouvé sa femme, j’allai la chercher dans un réduit à quelque distance de là, et lui demandai de me faire du gruau. Ce ne fut qu’après des instances réitérées qu'elle consentit à me rendre ce service.
“J’allais me mettre à table quand arriva son mari. Je lui offris alors de mon espèce de gruau, qu’il accepta volontiers. Tout à coup, il s’interrompit, se mit à réfléchir et me demanda qui l’avait préparé. Lorsqu’il apprit que c’était sa femme, il se sentit mal et sortit pour vomir. Puis, rentrant dans la loge, il me fit voir dans le plat de petits points rouges, qui n’étaient que des particules de son maïs bien mûr.
(37)— Ibid., p. 59.
— “As-tu donc le courage de manger de cette préparation? me dit-il. Ne vois-tu pas le sang qui s’y trouve?
“Et il se remit à vomir de plus belle’’ (38).
Lorsqu’un jeune Tchacta voulait se marier, il demandait sa main aux parents de la jeune fille qu’il avait choisie, et jetait des colliers de verroterie aux pieds de sa mère et un pagne à son père (39). L’acceptation de ces présents était l’équivalent d’un consentement formel, et le prétendant emmenait alors avec lui celle qui devenait par là son épouse.
Autre point sociologique commun à un grand nombre d’autres familles aborigènes, bien que pas à toutes comme est l’horreur pour la menstruation: la mère de la mariée ne pouvait dès lors même simplement regarder son beau-fils. Belle-mère et gendre s’évitaient comme la peste.
L’heure du travail d’enfantement venu, le mari ne pouvait manger que le soir, après le coucher du soleil, et si l’enfant était une fille, il observait ce jeûne pendant huit jours après sa naissance.
Les Tchactas de l’ancien temps passaient pour être très portés à la jalousie. Une femme surprise en flagrant délit d’infidélité avait les cheveux coupés, et on la répudiait de suite, parfois après lui avoir coupé les oreilles et le nez. D’autres fois elle avait à subir une bastonnade qui pouvait comporter jusqu’à cent coups de bâton. Puis elle devenait la chose publique, et était vouée à un sort qui fait frémir.
Comme il convient à un peuple guerrier, les Tchactas d’autrefois étaient renommés pour leur horreur du mensonge, et, à l’instar de la plupart des sauvages américains, ils brillaient par une vertu d’hospitalité vraiment patriarcale. Malheureusement ils partageaient aussi avec ces derniers une incontrôlable passion pour le jeu, risquant, lorsqu’ils étaient à bout de ressources, jusqu’à la possession de leurs femmes pour un temps déterminé(40).
A la chasse, le Tchatcta de l’ancien temps opérait généralement seul et à pied, et lorsqu’il abattait une pièce de gibier d’une certaine taille, il agissait exactement comme j’ai vu les Indiens du Grand Nord Canadien agir. Il laissait tranquillement l’animal dans le fourré, et s’en retournait en ligne droite au village, se contentant de
(38) — Abrégé du texte de la relation, p. 60.
(39) — Le mot “jetait” n’est point fortuit ici. Chez les Dénés du Grand-Nord Canadien, on “jetait” ainsi ce qu’on donnait gratuitement, en sorte que jeter et présenter, donner en cadeau, sont synonymes dans leur langue.
(40) — Relation, p. 68.
casser ou plier violemment en chemin le bout des branches, ou la tête des arbrisseaux.
De retour à sa cabane, il annonçait la bonne nouvelle à sa femme qui, guidée par les branches ainsi marquées, se rendait sans difficulté à 1 endroit où son mari avait laissé le gibier. Là, elle l assujettissait à la selle de son cheval, puis l’emmenait à la maison.
Les Tchactas passaient pour d’excellents tireurs: immobiles ou à la course, ils abattaient presque toujours l’objet de leur convoitise. Il y avait très longtemps qu’ils connaissaient l’usage non seulement du fusil mais même de la carabine.
De tout temps, leur industrie native leur avait suggéré des moyens artificiels pour la détection et la capture du gibier. Comme tous les aborigènes, ils étaient naturellement experts dans l’art de contrefaire les cris des fauves. Mais ils allaient plus loin: ils se construisaient des appeaux très ingénieux pour attirer le daim, et pouvaient ainsi tromper le plus rusé compère.
Cachés dans la brousse, ils imitaient à perfection le bêlement du faon ou l’appel du mâle. Le cerf, les oreilles en l’air, se dirigeait alors du côté du chasseur, dont il lui arrivait parfois de sentir à distance l’odeur particulière. Sous l’empire du doute et de la peur, l’animal s’arrêtait alors et humait l’air d’un air inquiet; mais l’Indien se mettait de suite une tête de chevreuil empaillée, qu’il manœuvrait sans être vu de manière à produire une illusion complète. Le gibier courait alors à sa perte sans la moindre hésitation.
C’était là de la stratégie de chasseur. Les guerriers tchactas avaient aussi la leur. Ils voyageaient pour la plupart en petites bandes et dans le plus profond silence, chacun d'eux mettant le pied sur la piste de celui qui le précédait pour ne pas trahir leur nombre. Le dernier allait même jusqu’à faire son possible pour effacer toute trace de leur passage.
Que dis- je? les Tchactas avaient aussi leurs duels, mais pas des simulacres de combats singuliers comme ceux des blancs. C’étaient des rencontres qui se terminaient généralement par la mort des deux antagonistes. Pour ce qui est des exhibitions d’escrime ou de tir à distance déterminée, alors que nos foudres de guerre déclarent “l’honneur vengé” par la première goutte de sang versé, ces Indiens ne se lassaient pas d'en manifester leur plus profond mépris.
On raconte à ce sujet une petite histoire qui projette une vive lumière sur la mentalité tchacta. Un blanc qui vivait depuis quelque temps dans l’un de leurs villages ayant pris ombrage de la conduite d’un certain jeune guerrier, le provoqua en duel. Et, pour faire
briller à ses yeux toute l’étendue de sa bravoure, il lui laissa le choix et du lieu et des armes, pourvu que celles-ci fussent réellement propres à donner la mort.
L’Indien reçut en silence ce défi solennel, et se mit à réfléchir, pendant que tous les yeux, surtout ceux de son provocateur, étaient braqués sur lui. Soudain il bondit vers le blanc, se plaça face à face avec lui, et lui dit:
— “Tu me donnes le choix des armes, du temps et du lieu?’’
— “Oui”, répondit son interlocuteur intrigué de voir où il voulait en venir.
— “Eh bien! fit le jeune homme, je me bats demain avec ma carabine”.
Puis, se tournant vers l’un des assistants, il désigna le blanc de la main et lui dit:
— “Prends-le, mène-le à un mille d’ici, et quand le soleil aura atteint cette hauteur (qu’il désigna d’un geste de la main), tu le placeras derrière un arbre et reviendras”.
Se tournant alors vers un autre:
— “Prends-moi demain à la même hauteur du soleil, ajouta-t-il, et cache-moi derrière un arbre à un mille d’ici, mais dans une autre direction, puis reviens.
Enfin, fixant sur le champion de l’honneur son œil brillant:
— “Visage pâle, dit-il d’une voix dans laquelle perçait un mépris souverain, tu me donneras la chasse demain. Si tu es le premier à me voir, tu me tireras le premier; si je te trouve le premier, je te tirerai le premier”.
Le blanc, étonné de pareille proposition, n’eut pas à délibérer longtemps. Au grand amusement des Tchactas présents, il se rangea de suite du côté de la prudence, et l'on n’eut point l’occasion d’assister à la chasse à l’homme qu’avait rêvée l’Indien(41).
On rit longtemps, paraît-il, de la déconfiture du bouillant duelliste européen, d’autant plus que ces Indiens avaient eux-mêmes des duels qui n’étaient point des jeux d’enfants. En effet, chez eux une provocation au duel équivalait pratiquement à une condamnation à mort de celui qui portait le défi aussi bien que de celui qui le recevait.
Lorsque l’un d’eux provoquait en duel, il allait avec son témoin rencontrer son adversaire, également accompagné d’un obligeant ami. Chacun d’eux, dépourvu de toute arme, prenait alors sa place en face de l’autre, à une vingtaine de pas de distance, et, à un signal donné,
(41) — H. B. Cushman, Hist. of the Choctaw and Natchez ludions, pp. 199-
chacun des témoins tirait sur l’ennemi de son partenaire. Les deux duellistes tombaient alors, et l’affaire était réglée. Il ne restait plus qu’à pourvoir à leur sépulture.
Mais n’anticipons pas.
Leurs croyances étaient à peu près celles de tous leurs congénères américains; mais leur culte, tout en ayant surtout le soleil pour objet, ne négligeait pas les suggestions de concepts animistiques. Ils croyaient en un Etre suprême, qu’ils appelaient Yuba Paik, notre Père d’enhaut, nom que leurs frères les Creeks changeaient en une expression correspondant à “Celui qui est dans le firmament”.
Leurs prêtres, si l’on peut ainsi appeler une classe d’hommes qui étaient plutôt des chamans-devins, portaient des robes blanches, et avaient pour coiffure une peau de hibou habilement préparée, symbole de la sagesse qui était supposée les distinguer. Ils parlaient peu, usaient entre eux d’une espèce d’argot composé de mots tchactas ingénieusement modifiés et mêlés de quelques archaïsmes.
La tribu avait aussi un grand-prêtre, dont l’office était héréditaire dans une famille(42).
Leurs rites, sans être aussi sanguinaires que ceux des Mandanes, n’en comportaient pas moins de très sérieuses épreuves, voire des tortures de description révoltante (43), infligées aux jeunes gens qui aspiraient au rang d’“hommes de valleur”. Cette probation se faisait d’ordinaire lors de leur grande fête, appelée vulgairement la Danse du Maïs Vert — au fond un hommage public aux quatre vents du ciel — dont la célébration passait pour avoir la vertu d’effacer jusqu’au souvenir de tous les crimes, excepté celui de meurtre (44).
En cas de maladie, ils avaient, indépendamment des incantations de leurs chamans, certaines tisanes, ou décoctions d’herbes et de racines. En guise de vomitif, ils s’enfonçaient des plumes dans la gorge. Ils connaissaient aussi le bain de vapeur, en honneur chez tous les aborigènes de l’Amérique.
Lorsque tout remède avait failli et que le chaman assurait que la mort était imminente, les femmes lavaient le corps du moribond, le peignaient des pieds à la tête, lui mettaient ses plus beaux habits, et, ses proches se couchant sur lui, l’étouffaient de leurs caresses. En
(42) — Cf. Lewis Spence, ap. Encyclopædia of Religion and Ethics, vol. III, p. 568.
(43) — Ibid., ibid.
(44) — Spence, ibid., ibid.
sorte que, pour parler comme la relation louisianaise, “ils obligeaient l’infortuné patient à mourir malgré lui’’ (45).
Aussitôt l’inévitable arrivé, les parents du défunt lui érigeaient une espèce de cabane aérienne en guise de cercueil, à six pieds du sol, tout près de sa porte, sans oublier naturellement de munir le cadavre de nourriture et de boisson, auxquelles on ajoutait une paire de souliers de rechange pour son grand voyage, ainsi que ses armes et des munitions.
D’après les Tchactas préhistoriques, les morts s’en vont, en effet, au pays des mânes, où les bons sont confiés au Maître de la Vie qui en a grand soin, tandis que ceux qui se sont mal conduits “se tirent eux-mêmes d’affaire comme ils peuvent’’ (46).
Mais, s’il faut en croire d'autres auteurs apparemment tout aussi bien informés, ils croyaient que les esprits des trépassés ont à traverser un terrible torrent, sur un tronc d’arbre dépouillé de son écorce et très glissant. Sitôt arrivé à ce simulacre de pont, deux esprits préposés à sa garde font leur possible pour empêcher le nouveau venu de traverser. Mais leurs efforts sont impuissants contre les bons, tandis qu’ils font de suite tomber les méchants dans l’eau bouillonnante du torrent, qui les entraîne vers un désert où ils ont à souffrir de la faim et de la soif (47).
Cinq ou six mois après la mort, alors qu’une infection insupportable se dégageait du corps, tous les parents du défunt se réunissaient en grande cérémonie auprès d’une femme de la classe des notables(48), qui le décharnait minutieusement, en nettoyait les os et les déposait dans une manne bien propre. Les déchets de chair corrompue étaient alors jetés dans un champ, puis l’assemblée faisait honneur à un repas funèbre.
Enfin, au milieu des chants des uns et des hurlements des autres, on portait solennellement les ossements dans l’ossuaire communal^).
Au point de vue psychologique, les choses ont bien changé chez ces Indiens depuis le temps des Français de la Louisiane. En ce qui est du matériel, la transformation a été moindre, vu que rien ne la rendait nécessaire. Les Tchactas ont, en effet, la réputation d’avoir
(46) — Encyclopædia, III, .p. 568.
(47) — Cf. Cushman, History of the Choctaw, pp. 226-27.
(48) Le Handbook of American Indians dit “certains vieux gentlemen, qui se laissaient croître les ongles très longs dans ce but’.
(49) — Cf. la Relation, ainsi que Cushman, op. cit., p. 225.
toujours été des agriculteurs modèles... pour des Indiens. “Les Choctaws étaient les cultivateurs par excellence des sauvages du midi”, assurent les auteurs du petit article que leur consacre le Handbook of American Indians(50).
Selon le Dr Brinton, de Soto trouva qu’ils cultivaient “de grands champs de maïs, des haricots, des courges et du tabac. Ils vivaient alors dans des villages permanents composés d’édifices en bois bien bâtis, plusieurs sur des tertres de construction artificielle, et se servant d'armes et d’ustensiles en pierre d’un fini remarquable”. Cet auteur ajoute que “les descriptions des voyageurs récents et les antiquités qui subsistent encore parmi eux prouvent que ces rapports n’étaient pas exagérés” (5 1 ).
L’abbé Domencch avait de son côté écrit que les Tchactas “cultivent avec succès les céréales, le maïs, la patate douce, la pomme de terre, le riz, le tabac, etc. ”(52). D’après Georges-B. Grinnell, cette peuplade est composé “d’industrieux cultivateurs du sol, qui recueillent d’abondantes récoltes de maïs, de haricots, de courges et de tabac” (53).
Ce dernier auteur ajoute que “leurs villes étaient autrefois importantes et fortifiées, et souvent bâties sur des éminences artificielles, tandis que leurs maisons étaient substantielles et contenaient plusieurs appartements. Bien que faits de pierre, leurs armes et ustensiles étaient finement travaillés”. C’était, au dire de Catlin, “une nation de fermiers beaucoup plus avancés en civilisation que n’importe lesquels de leurs voisins”(54).
Parlant des Tchactas tels qu’ils étaient il y a seulement 75 ans, Drake écrivait que non seulement “ils ont acquis une réputation d’honnêteté et de fidélité qui n’est surpassée par celle d’aucune autre de nos tribus indiennes”, mais qu’on “peut les considérer comme un peuple de cultivateurs et d’éleveurs, ayant sur la rivière Rouge des fermes qui peuvent soutenir la comparaison avec n’importe lesquelles des Etats. L’année dernière, ils cultivèrent en grand le coton; ils ont huit ou dix machines à égrainer le coton, et exportent de sept à huit cents ballots de cet important produit.
“Beaucoup de Tchactas vivent dans des maisons confortables. Ils possèdent un grand nombre de chevaux, de bestiaux, porcs et
(50) — Vol. I, p. 288.
(51) — The American Race, p. 87.
(52) — Voyage pittoresque, p. 114.
(53) — The Story of the Indian, p. 265; Londres, 1896.
(54) — The Geo. Catlin Indian Gallery, p. 214; Washington, 1887.
moutons, qui constituent la fortune de ceux qu’on peut regarder comme formant la classe pauvre. On s’occupe de la manufacture du sel en deux endroits de leur territoire. L’établissement du col. David Folsom, Tchacta respectable et énergique, est peut-être le plus important; on y récolte environ vingt boisseaux de cette denrée par jour”(55).
Ce qui montre que ces Indiens sont naturellement plutôt progressifs, et savent s’adapter aux circonstances. Car ils ne sont plus aujourd’hui au pays de leurs ancêtres, pas plus qu’à part celle du cultivateur ils ne mènent la même vie qu’autrefois. Les blancs les trouvèrent au sud et au centre de ce qui est devenu l’Etat du Mississipi, à partir d’un point à l’est de la Tombigbee probablement jusqu’au comté de Dallas, en Géorgie. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles ils n’avaient point de contrôle, ce territoire fut graduellement restreint, puis déplacé, cette tribu ayant fini par être forcée par le gouvernement des Etats-Unis de se transporter à l’ouest du Mississipi, dans ce qu’on commença par appeler le Territoire Indien — aujourd’hui l’Oklahoma.
Ces migrations, que rendait nécessaires la poussée de la civilisation caucasienne, représentée trop souvent par des hordes de gens sans aveu, furent maintes fois très pénibles aux aborigènes, et, avec un peu plus de ménagements, sinon d’humanité, elles auraient pu s’accomplir sans les guerres, massacres, troubles et mortalités qu’elles occasionnèrent la plupart du temps.
Ceux qui seraient curieux d’étudier leurs péripéties en ce qui concerne les Indiens qui nous occupent en ce moment, pourraient le faire à l’aide de la monographie de Charles-C. Boyce, Indian Land Cessions in the United States( 56).
On y verra d’abord des détails complets sur les limites du territoire tchacta tel que le gouvernement des Etats-Unis les concédait au commencement de 1786. On apprendra ensuite comment ces limites furent graduellement modifiées, c’est-à-dire presque toujours restreintes, d’abord le 17 décembre 1801, puis le 17 octobre de l’année suivante, alors que la “nation” confirma certaine cession précédemment faite à la Grande-Bretagne. On constatera de nouveaux abandons de territoire plus ou moins volontaires les 16 novembre 1805, 24 octobre 1816, 18 octobre 1820, 20 janvier 1825, 27 et 28 sep-
(55) Abrégé de la p. 698, The Aboric/iucil Races of Novlh Atnerica', New- York, 1880.
(56) — Ap. Eighteenth Annual Rep. of the Bureau of Amer. Ethnology part
II ; Washington, 1899. ’
temhre 1830, date à laquelle furent arrachés aux Tchactas les derniers lambeaux de ce qu’ils possédaient encore à l’est du Mississipi.
De semblables cessions furent faites le 22 juin 1855 et le 28 avril 1866. C’est alors que la tribu consentit, après un nouvel abandon de son ancien territoire, à laisser 10,000 Indiens du Kansas s’établir sur ce qui restait du nouveau.
Lorsque fut écrite la relation de la Louisiane, les Tchactas n’avaient pas moins de 45 villages donnant asile à 4,000 hommes en état de porter les armes(57), sans compter de moindres localités, comme, par exemple, le bayou Lacombe, en Louisiane, où l’on voit encore certains individus de cette peuplade(58).
D’aprcs les documents officiels, ils comptaient en 1926 un total de 26,628 âmes, y compris leurs affranchis — car ils étaient esclavagistes — à part de 1,200 individus de leur race restés au Mississipi, soit en tout, c’est-à-dire à l’est comme à l'ouest de ce fleuve, 27,828 Tchactas.
Pour instruire les enfants de cette population, nous trouvons dans son territoire cinq écoles, dont une catholique, qui lui sont exclusivement destinées, plus autant d’autres, dont une est presbytérienne et trois catholiques, qui desservent une génération tant chicasa que tchacta.
Tels sont aujourd’hui les descendants des Chactas de Chateaubriand. On le voit, ils n’ont pas résisté à la vague du progrès que n’ont pu suivre tant d’autres stocks américains.
Mais il y a plus. Fidèles à leur traditionnelle réputation de bravoure, un grand nombre de Tchactas ont voulu s’en montrer dignes en s’associant aux Américains pendant la dernière guerre européenne. La remise de la Croix de Guerre française à l’un d’eux nommé Joseph Oklahombi et la citation suivante à l’ordre de l’armée par le général Pétain (que je traduis d’une traduction anglaise) disent assez s’ils ont réussi dans leur louable projet(59). Parlant de notre Tchacta, Pétain disait:
“En face d’un violent barrage, il se lança à l’assaut d’une position ennemie, qui couvrait une surface de 210 mètres protégée par des fils barbelés. Il se précipita sur des nids de mitrailleuses, et fit 171 prisonniers. Il s’empara d’une forte position, qui contenait plus de
(57) — Ubi suprà, pp. 71, 72.
(5g) Cf. The Choctaw of Bayou Lacomb, St. Tammany Parish, Louisiane,
bulletin 48 of the Bur. of Am. Ethn. ; Washington, 1909.
(59) y. E. B. Meritt, The American Indian and Government Indian Ad¬
ministration , p. 16; Washington, 1926.
50 mitrailleuses et un certain nombre de mortiers à tranchées. Tourna contre l’ennemi les machines capturées, et garda la position quatre jours, malgré un barrage constant de gros projectiles et d’obus à gaz. Traversa bien des fois la zone neutre (no maris land), pour se procurer des renseignements sur l’ennemi et assister ses compagnons blessés”.
Par où l’on voit que les Tchactas modernes n’ont pas dégénéré, et sont les dignes petits-fils de ceux qui donnèrent tant de fil à retordre aux troupes de Fernand de Soto.
Essai X