MOUND-BUILDERS, MALVERSATIONS ET ORGANISATION POLITIQUE
Au lieu de vouloir corriger certaines vérités relativement aux aborigènes d’Amérique, qu’il appelle des erreurs populaires, Henshaw, que j’ai déjà eu l’occasion de citer ( 1 ) , aurait bien dû, ce semble, tomber sur une erreur authentique qui a longtemps passé pour un fait établi dans le monde des savants, et qui a encore ses adeptes aujourd’hui. Cette notion erronée a trait à ces tertres artificiels connus sous le nom anglais de mounds, qu’on rencontre dans plusieurs régions des Etats-Unis, surtout dans les vallées du Mississipi et de l’Ohio, auxquels des archéologues friands de mystère ont attribué une antiquité fabuleuse et comme cause efficiente, ou auteurs, des races disparues selon les uns, des peuples de l’Amérique méridionale ou centrale, sinon du Mexique, s’il faut en croire les autres.
D'où l’expression de Mound-Builders, ou bâtisseurs de mounds, qui a encore cours dans un certain monde, et représente une race mythique qui n’a jamais existé que dans l’imagination de ceux qui l’emploient, ou du moins n’a jamais vu le pays où se trouvent ces travaux de terrassement.
Le passage suivant d’un ouvrage dont la seconde édition fut publiée en 1873 donne une idée assez exacte de l’état de la question il y a quelque soixante ans.
“Les preuves de l’existence passée d’une race préhistorique connue sous le nom de Mound-Builders qui, à une certaine époque, occupa les principaux tributaires du Mississipi, de la côte du Golfe à la région des Grands Lacs sont trop concluantes pour permettre le doute.
“Ces preuves consistent en des tertres symétriquement élevés et formant souvent des figures mathématiques telles que le carré, l’octo-
gone et le cercle, avec de longues lignes de circonvallation; des cavités dans le roc solide et des tas de décombres résultant de leurs opérations minières, ainsi qu’une espèce d’ustensiles en pierre ou en cuivre, sinon d’argile, qui trahissent une connaissance des arts et un labeur méthodique inconnus des Peaux-Rouges.
“Tandis que le caractère de ces structures, qu’on retrouve sur de grands espaces, varie en des détails sans importance, on y remarque néanmoins une uniformité générale qui en caractérise les auteurs comme un peuple sujet à un gouvernement unique qui le dirigeait ( one controlling govevnment) .
“Les Mound-Builders étaient, par la nature spéciale de leurs structures, un peuple aussi distinct que les Pélasges, dont on rencontre encore les ouvrages préhistoriques au travers de la Grèce et de l’Italie”(2).
Cet auteur est si ancré dans son opinion, que tout le monde ou à peu près partageait d’ailleurs alors, qu’au cours d’une importante description de ces ouvrages, il va jusqu’à parler de “l’empire des Mound-Builders” (3), “race antique”, dit-il ( 4 ) , dont l'habitat s’étendait de l’Isle Royale, lac Supérieur, au golfe du Mexique. Foster cite alors les opinions en cours de son temps, qui allaient chercher l’origine de ce peuple mystérieux jusque dans les tropiques. Enfin il ne craint pas d’écrire;
“Il faudrait combler un large abîme avait de pouvoir relier les Mound-Builders aux Indiens de l’Amérique du Nord. Ils différaient essentiellement par la ferme de leur gouvernement, leurs habitudes et leurs occupations journalières. Les derniers, depuis qu’ils sont connus des blancs, ont méprisé les entraves de la vie sédentaire qui s’attache à l’agriculture et dont les exigences leur paraissent ignobles”(5).
Le lecteur qui a eu la patience de parcourir mes précédents essais pourra dire ce qu’il y a de vrai et de faux dans cette assertion.
Le livre du Dr Foster date du 1873, et c’est là sa principale excuse pour les affirmations erronées et les conclusions hasardées dont il fourmille.
Mais, quatre ans plus tard, le Compte Rendu du Congrès International des Américanistes tenu à Luxembourg — publication qui, on le voit, avait qualité pour se prononcer sur un pareil sujet — ne contenait pas moins de trois études y afférentes, dont pas une ne donnait
(2) — J. W. Foster, Pre-Historic Races of the United States of America, p. 97; Chicago, 1873.
(3) —. Ibid., pp. 109, 145.
(4) — Ibid., p. 111.
la note juste. Une ou deux phrases de chacune d’elles suffiront pour le prouver.
Un M. S. Robertson, de Fort-Wayne, Indiana, écrivant sur Les Mound-Budders d’ Amérique, parle de ces “mounds, ou terrassements, témoins silencieux d’une race aujourd’hui disparue” (6). Et plus loin encore il n’hésite pas à écrire: “Cette race a vécu, mais elle a entièrement disparu” (7).
Voilà qui est clair, et n'admet pas même la possibilité du moindre doute.
Dans le même volume, un Rév. Stephen Peet, l’un des plus grands antiquaires de son temps à la revue duquel(8) j'eus l’honneur de collaborer, commence un autre essai intitulé The Mound-Builders par cette déclaration, qui suffit à donner l’orientation de ses pages: “On sait que l’intérieur de l’Amérique du Nord a été autrefois habité par une race d’hommes qui ont reçu le nom de Mound-builders. Mais on ignore quel était ce peuple, d’où il est venu et ce qu’il est devenu. Un mystère impénétrable enveloppe toute son histoire” (9).
Enfin une troisième étude ayant pour titre A quelle Race ont appartenu les Mound-Builders ? par un M. Force, de Cincinnati, trahit également des préjugés routiniers dès les premières lignes. “Les constructions en terre connues aux Etats-Unis sous le nom générique d’ouvrages des Mound-Builders”, commence-t-elle par dire, “ont été évidemment élevées par un peuple qui, à quelques égards, différait matériellement des tribus indiennes que l’on rencontre actuellement sur notre sol”( 10).
Or s’il y a pour moi une chose sûre et certaine, un point scientifique à peu près indiscutable, c’est le fait que ceux auxquels on doit les mounds américains ne sont autres que les ancêtres des Indiens dans le territoire desquels on les trouve, ou, en cas de migrations dûment consignées dans l’histoire, les Indiens qui s’y trouvaient lors de leur premier contact avec les blancs.
Dès 1892, j’émettais publiquement cette opinion, que j’appuyais de preuves qui me paraissaient péremptoires ( 1 1 ). Je ne puis les reproduire ici; mais, pour en citer d’autres, je n’ai que l’embarras du choix.
(6) — Op. cit., vol. I, p. 40.
(7) — Ibid., ibid., p. 45.
(8) — The American Antiquarian.
(9) — Ibid., ibid., p. 104.
(10) -Ibid., ibid., p. 121.
(11) -Cf. Notes on the Western Dénés, pp. 39, 40.
Je montrai alors que, dans certains mounds du Wisconsin, du Tennessee, de la Caroline du Nord et de la Pennsylvanie, on avait trouvé des objets de fabrique européenne, alors qu’il était notoire que la population indienne chez laquelle s’élevaient ces monuments n’avait pas ethniquement changé depuis la découverte de son pays par les blancs. J’ajoutai que, dans l’Etat du Mississipi, à une place autrefois occupée par les Chicasas, une de ces éminences artificielles récélait un plat d’argent aux armes de l’Espagne, ainsi que des restes de la monture d’une selle. Que dis-je? Sans remonter aussi loin dans le passé, on a découvert dans un mound une pierre portant des lettres de l’alphabet, ou plutôt du syllabaire tchéroki, dont l’invention ne date que de 1821 !
Et pourtant l’on parle encore des Mound-Builders comme s’ils avaient formé une race antique et à part en Amérique, et l’on se demande d’où elle pouvait bien venir et ce qu’elle est devenue !
Ensuite et surtout, il y a les remarquables publications de l’Institution Smithsonienne, Washington, travaux généralement marqués au coin d’un esprit critique qui n’admet que ce qui est scientifiquement prouvé, et font très petite la part des théories basées sur des préférences personnelles. Or ces travaux et publications abondent presque toujours dans mon sens, ou plutôt, dans nombre de cas, c’est moi qui m’en suis fait l’écho.
Je veux maintenant faire un pas de plus et préciser ma contention de 1892 en la restreignant à un stock indigène, celui des Muskokis, qui a fait l’objet de mon dernier essai et dont je vais continuer l’étude dans le présent et le suivant.
Il faut vraiment tout ignorer des exploits de Fernand de Soto pour ne pas voir que les tumuli artificiels, ou mounds, qu'on rencontre à l’est du Mississipi méridional sont dus à cette race. Nous savons déjà (12) que les Natchez et les Taënsas, qui n’étaient eux-mêmes que des divisions un peu éloignées de cette famille, bâtissaient leurs temples et souvent la demeure de leurs Soleils sur des élévations artificielles. Nous pourrons y revenir. En attendant, voyons ce qu’il en était des Tchactas, Chicasas et Creeks, autres tribus du même stock — sans oublier les deux citations à ce sujet que nous avons faites vers la fin de notre dernier essai.
Nous lisons au premier volume de la Conquête de la Floride ( 13) que la demeure du cacique du premier village auquel les troupes espa-
(12) — Par ce que nous avons vu d’eux dans un précédent essai.
(13) -Nom par lequel on désignait originairement tout le pays à l’est du Mississipi méridional.
gnôles abordèrent “était bâtie sur une éminence artificielle, près du rivage, et construite de manière à servir de forteresse” ( 1 4).
L’une des principales autorités de l’auteur anglais de cet ouvrage est non moins explicite à propos de la meme place. Cette maison se dressait, dit-il, “près du rivage, sur une très haute éminence faite à la main en vue [d’une possible exhibition] de force” (15).
D’une autre localité, le chroniqueur de l’expédition de Soto écrit: “Le village d’Osachile ressemblait à la plupart des villages indiens de la Floride. Les naturels s'efforcaient toujours de bâtir sur un terrain élevé, ou tout au moins de construire les maisons de leurs chefs sur des éminences. Comme le pays était très plat, ils élevaient en terre des tertres artificiels, dont le sommet pouvait contenir de dix à vingt maisons. Là résidaient le cacique, sa famille et ses serviteurs.
“Au pied de cette colline se trouvait une place publique, de grandeur proportionnée à celle du village, autour de laquelle s’élevaient les habitations des habitants les plus distingués. Le reste du peuple érigeait ses wigwams aussi près que possible de la résidence de son chef. Une avenue de quinze à vingt pieds de largeur menait en ligne droite au sommet du mamelon, laquelle était flanquée de chaque côté de troncs d’arbres joints ensemble et plantés profondément en terre. D’autres troncs d'arbres formaient les marches d’une seconde avenue. Chaque côté du mound était abrupt et inaccessible” ( 1 6).
Nous avons là une précieuse note d’intérêt technologique que je n’ai encore jamais vue reproduite ( 1 7).
Plus loin, on nous apprend à propos du cacique de Casquin que “son habitation se voyait sur une haute élévation artificielle, à une extrémité du village, et consistait en douze ou treize grandes maisons pour sa nombreuse famille de femmes et de serviteurs” ( 1 8).
Enfin, comme pour obvier à la nécessité d’avoir à se répéter, le meme auteur écrit, toujours d’après des sources contemporaines, qu’un autre chef avait, “comme d’habitude [c’est moi qui souligne], sa résidence sur un haut tertre artificiel” ( 1 9).
Les Français succédèrent aux Espagnols dans ces pays plats, et partant assez sujets aux inondations. Un peu à l’ouest des Tchactas,
(14) — Théodore Irving, The Conquest of Florida, vol. I, p. 56.
(15) — Ap. Brinton, Ëssays of an Americanist, p. 75; Philadelphie, 1890.
(16) — Op. cit., vol. I, pp. 153-54.
(17) — Excepté dans les Essays du Dr Brinton (p. 73), qui la donne dans la traduction de l’original de Ba Vega, lequel servit à l’auteur de la History of the Conquest of Florida.
(18) — Op. cit., vol. II, p. 115.
(19) — Op. cit'., vol. II, p. 156
et sur le Mississipi lui-même, s’étendait le territoire des Natchez, toujours des Muskokis — chez lesquels des contemporains nous ont déjà montré des mounds en plein état de service. D autres auteurs assurent en avoir vu chez eux. Ainsi Dumont nous parle d un certain chef natchez dont la “cabane” se dressait sur un tertre artificiel ( 20 ) . L’un de leurs missionnaires, le P. Petit, a évidemment une semblable éminence en vue, bien qu’il lui donne un autre nom, lorsqu il écrit d’un Soleil que sa résidence était établie sur une “butte de terre apportée pour la circonstance”.
Il ajoute un autre détail qui nous éclaire encore davantage sur les us et coutumes de ces M ound-Builders incontestés. Lorsqu’un chef meurt, dit-il, on détruit sa maison, et le même tumulus ne sert point à l’habitation de son successeur. On l'abandonne pour en construire un nouveau(21), ce qui explique le grand nombre de mounds qu’on trouve aujourd’hui sur certains points de ce territoire — sans compter qu’il me semble avoir lu dans un vieil ouvrage qu'un certain village était assis dans son intégralité sur des mounds, c’est-à-dire que chacune des maisons dont il était composé avait une semblable élévation pour base.
Mais veut-on quelque chose d’encore plus récent et tout aussi authentique? On assure qu’aussi tard que le siècle dernier les Séminoles de la Floride, autre tribu muskokie, sur laquelle nous devrons bientôt concentrer toute notre attention, avaient l’habitude de ramasser les corps de ceux qui avaient succombé au cours d’une bataille et de les recouvrir d’un mound(22).
On peut citer, d’apres les anciens auteurs, d’autres tribus américaines connues pour avoir été dans l’habitude d’ériger pareils travaux de terrassement. Je me borne ici aux seuls Muskokis.
Voilà donc qui est clair. Les toits et les murailles de ces demeures, ainsi que les clôtures et les fortifications de bois dont elles étaient parfois entourées, ont disparu avec le temps, mais les tumuli en terre sont restés (23). Alors n’est-ce pas faire preuve d’une ignorance peu ordinaire, plutôt que de sagacité scientifique, que d’attribuer aujourd’hui ces derniers à une race éteinte et inconnue, qui n’eut jamais la
(20) — Mémoires historiques de la Louisiane, vol. II, p. 109.
(21) — Cf. Lettres édifiantes et curieuses, vol. I, p. 261.
(22) — Cf. Brinton, Essays of an Americanist, p. 77.
(23) — Aussi ne puis-je voir l’à propos de la remarque du Dr Foster à l’effet que “l’Indien ne fut jamais connu pour avoir élevé des structures capables de survivre à une génération. Ses loges’’, ajoute-t-il, “consistent en quelques rares perches dont un bout est planté en terre et l’autre assujetti en haut avec des brins d’osier, et sur lesquelles sont étendues des nattes, des pièces d’écorce de bouleau
moindre notion de cse travaux et n’en soupçonna même jamais l’existence ?
C’est bien ce que devait penser le grand américaniste qu’était feu le Dr Brinton, et c’est ce que semblent croire de nos jours tous les archéologues de Washington qui ont étudié cette question. Le premier en écrivait en effet:
“Les tribus qui habitaient ce que nous appelons les Etats du Golfe... appartenaient, à de rares et petites exceptions près, à la grande famille chahta-muskokie. C’est chez elle qu’il nous faut chercher les descendants des mystérieux mound-builders. Aucune autre tribu ne peut les approcher dans leurs droits à cette distinction” (24).
Deux ans pl/us tard. Sir Daniel Wilson, sans être aussi positif — probablement parce qu’il n’avait pas étudié la question à fond comme Brinton — écrivait de son côté: “On croit que l’ancien nom des mound-builders survit sous une forme modifiée dans celui des monts et de la rivière Alleghany, et les tribus chatta-muskogies, qui comprennent les Choctaws, les Chickasaws, les Creeks et autres Indiens méridionaux de la même famille, sont supposés représenter l’ancienne race”(25).
Pourquoi “supposés”? Rien de plus sûr aujourd’hui. On voit dans l’hésitation du savant canadien comme un vestige des idées d’un autre âge, la peur de briser trop vite avec l’ancienne école.
Mieux informé et parfaitement documenté, le Dr Brinton peut être plus tranchant, d’autant plus qu’il cite en outre un passage d’un vieil auteur, Biedma, à l’effet que “les caciques de cette région avaient l'habitude d’ériger, près de la maison où ils demeuraient, des tertres très élevés, et il y en avait qui plaçaient leur résidence au sommet de ces tertres” (26).
ou des peaux de bison... Jeunes et vieux y trouvent un abri temporaire, qu’on abandonnera chaque fois que l’inclémence de la saison ou la disette de gibier survient” ( Op . cit., p. 347).
En premier lieu, les Indiens érigeaient des structures de caractère durable, nous venons de la voir. Deuxièmement, leurs habitations n’étaient pas toujours la tipi des nomades de la prairie que notre Américain vient de décrire, nous l’avons également vu. Enfin, prétendrait-il que ses Mound-Builders nous aient jamais laissé des logis de matière impérissable? Si oui, où sont-ils? Si non, où est la moindre force dans son argumentation en faveur d’une diversité de races? N’est-il pas évident que la matière des habitations des Mound-Builders, le bois, a péri, est disparu avec le temps tout comme celle des loges qui abritèrent leurs successeurs ?
(24) — Abrégé des Essays of an Americanist, pp. 71, 72.
(25) — The Lost Atldntis and other Ethnographie Studios, p. 103; Edim¬
bourg, 1892.
(26) — Relation de ce qui arriva pendant
le Voyage du Capitaine Soto, p. 88;
ed. Terneaux Compas.
Cette circonstance, et ce que nous avons nous-même constaté en compagnie du conquistador espagnol, explique une des raisons d’être de ces mounds. Mais pourquoi vivre sur une élévation artificielle ? Quel était le but réel de pareils ouvrages? L’une ou l’autre des six raisons suivantes pouvait en être cause.
En premier lieu, en cas d’attaque pareille position pouvait, nous l’avons déjà vu(27), servir de forteresse. Donc tout d’abord raison stratégique.
Deuxièmement, “les sauvages expliquent qu’ils ont tous les quinze ou vingt ans une inondation, qui s’étend cinq milles ou plus en largeur dans beaucoup de places de l’Alabama... On s’est quelquefois demandé pourquoi ces mounds furent élevés...; sans aucun doute ils eurent pour objet de fournir des lieux de refuge aux gens menaces d’inondation. Telle est la tradition courante parmi les anciens’’.
Cette remarque, qui confirme d’ailleurs ce que nous avons vu au pays nachez, où le fleuve géant “noyé” périodiquement, est de Benjamin Hawkins, qui écrivait en 1798 et 1799(28).
Le même ancien auteur poursuit ses recherches. “Mais”, se demande-t-il, “pourquoi ériger ces mounds là où le sol est élevé et incontestablement hors de l’atteinte des inondations”? Il répond de suite: “Par suite d’une vénération superstitieuse pour d’antiques coutumes”. Ce en quoi il se trompe évidemment. La véritable raison, en pareil cas, était ou bien la première donnée plus haut, ou bien la suivante, que nous fournit Martin Duralde:
Troisièmement, “selon eux [les Atakapas, famille aborigène dont l’habitat se trouvait juste à l’est du Mississipi, sur le golfe du Mexique], les mounds avaient pour but d’élever et de différencier les maisons des chefs. Ils étaient construits sous leur direction par les femmes”(29).
Quatrièmement, ils servaient aussi de lieux de sépulture aux chefs et autres personnes influentes des tribus, et cela de l’une ou l’autre des deux manières suivantes. Ou bien on les enterrait dans le tertre artificiel déjà élevé pour fins d’habitation, et alors on le faisait souvent après en avoir décharné les ossements, ainsi que le donne à entendre l’état anormal dans lequel on les a depuis trouvés; ou bien l’élévation était elle-même faite expressément pour abriter ces restes et perpétuer le souvenir de ceux auxquels ils appartenaient.
(27) — Cf. le texte auquel se rapporte la note 10 de cet essai.
(28) — Ap. John-R. Swanton, Barly History of the Creek Indians and their Neighbors, p. 210; Washington, 1922.
(29) — -Swanton. Indian 'Bribes of the Lowcr Mississipi Valley , p. 363.
Dans ce dernier cas, le corps était publiquement déposé sur la prairie nue et recouvert de terre, avec la coupe du défunt surmontant momentanément le petit tertre qui résultait des premiers efforts des parents en deuil. Cyrus Thomas reproduit un touchant dessin contemporain par Le Moyne de Morgues, qui représente une semblable élévation rudimentaire entourée de flèches plantées en terre, tandis qu’à côté un cercle de pleureurs et de pleureuses rend au mort les derniers devoirs (30).
Plus tard, la parenté féminine du défunt venait journellement apporter des paniers, corbeilles et sacs de terre, qu’elle vidait sur l’embryon de mound, comme nous déposons des couronnes et des fleurs sur un tombeau. C’était le tribut de sa douleur, vraie ou simulée (car l’étiquette entrait pour beaucoup dans les deuils indiens), une corvée périodique qui permettait au tertre funéraire de prendre finalement des proportions respectables.
D’après Brinton(31), un mound qui se trouve dans la vallée de l’Etowah, en Géorgie, a une capacité de pas moins d’un million de pieds cubes. Le mound Messier, près de la rivière Chatabouchi, en contient 700,000. De semblables éminences artificielles ayant de cinquante à soixante-dix pieds de hauteur, avec une base de deux cents à quatre cents pieds carrés ne sont pas rares dans les nombreuses vallées des Etats du Golfe.
Certains tertres funéraires étaient aussi élevés sur un caveau en pierre et de forme quadrangulaire, qui pouvait contenir d’un à douze corps ou plus.
Mais les immenses mounds dont je viens de parler n’étaient évidemment pas des sépultures individuelles. C’étaient ou bien ce qu’on pourrait appeler des cimetières communaux, ou bien des ouvrages stratégiques, en un mot de véritables fortifications. Car un cinquième but de ces élévations était exclusivement la défense de toute une agglomération humaine, d’un village entier.
Ces ouvrages pouvaient avoir différentes formes. C’étaient parfois des remparts de terre durcie jetés là où ils pouvaient protéger le plus et le plus facilement, ou bien des enceintes circulaires, oblongues ou rectangulaires, des enclos de plus de six cents pieds de diamètre,
(30) — Brinton nous sert, après de Bry qui le reproduit le premier, dans ses Peregrinationes in Américain ( Pars II, Tab. XL, 1591 — ce n’est pas d’hier!), le texte latin de Le Moyne, qui confirme l’exactitude de son dessin. Cf. Brinton, Essays of an Americanist, p. 75, pour le texte, et Cyrus Thomas, Fifth Ann. Rep. Bureau Amer. Ethnology, p. 40, pour l’illustration.
(31) — Op. cit., p. 80.
que dis-je? entourant parfois un espace de plus de cent acres, et généralement munis d’un fossé à l’intérieur. Ces murs d enceinte en terre s’ouvraient à un seul point, qui était protégé par un tumulus circulaire ou quadrilatéral s’élevant à l’extérieur, mais tout près de cette entrée.
Certains des mounds allongés empruntaient des formes symboliques et figuratives, comme, par exemple, quelques-uns qui représentaient évidemment un serpent, d’autres qui donnaient dans leur conformation les grandes lignes d’un oiseau, d’un reptile ou même quelquefois d’un homme, circonstance qu’on ne peut expliquer aujourd’hui que par des hypothèses plus ou moins plausibles (32).
La plupart des mounds qui n'étaient ni allongés ni à forme de clos avaient la base plus ou moins circulaire; mais d’autres ressemblent à des pyramides, tandis qu’une troisième espèce, comme celui de Cahokia, qui n’a pas moins de 99 pieds anglais de haut et 998 dans son plus grand diamètre, semble affecter la forme d’une étoile.
Enfin une sixième destination pour ces ouvrages de terrassement était le désir d’avoir près de soi quelque chose comme une tour d’observation, ou bien d’y élever un autel pour les sacrifices et autres cérémonies rituelles de la tribu. Va sans dire que, dans l’un et dans l’autre cas, le mound était aussi haut qu’on pouvait le faire.
Terminons par la remarque que ces travaux caractéristiques de l’archéologie américaine étaient fort nombreux. Certains des moins importants ont disparu sous les coups redoublés de la charrue; d’autres ont été éventrés à l’instigation de l’antiquaire curieux d’apprendre quels secrets ils recélaient. Mais il y a des Etats de l’Union qui les comptent encore par milliers dans les limites de leur territoire. Et n’oublions pas que la nation muskokie à elle seule nous en a laissé des centaines et des centaines, sinon peut-être des milliers. Là-dessus aucun doute n’est possible.
Car il ne faudrait pas s’imaginer que cette famille aborigène était composée des seuls Tchactas, que nous avons jusqu'ici étudiés. Il y avait leurs frères et ennemis héréditaires les Chicasas(33), qui occupaient autrefois un territoire juste au nord de celui de ces derniers.
(32) — “Dans le comté de Bade (Wisconsin), on voit un alignement d’en tassements de terre représentant un troupeau de quadrupèdes, probablement des buffles, ayant chacun trente-cinq mètres de longueur. Dans un autre endroit, on distingue encore une figure humaine de quarante-huit mètres de longueur, ayant les jambes écartées” (Domenech, Voyage pittoresque, p. 251).
(33) — Ces inimitiés séculaires entre Indiens de même sang n’étaient pas rares en Amérique du Nord. Témoins les incessantes querelles entre Iroquois et Hurons, Cris et Pieds-Noirs, Assiniboines et Sioux, Porteurs et Chicoltins, etc.
C'étaient alors les alliés des Anglais, peut-être pour la simple raison que les Tchactas l’étaient des Français — à moins que ce n’ait été que question de voisinage.
En 1720, les Chicasas avaient, d’après Adair(34), quatre colonies contiguës, dont chacune était divisée en villages, généralement très longs et très étroits, dont l’un n’avait pas moins d’un mille et demi de long.
De tout temps, ces sauvages ont eu la réputation de gens braves, belliqueux et d’humeur indépendante, presque toujours en guerre avec leurs voisins les Tchactas et les Creeks, sinon avec les Tchérokis, les Illinois et autres races hétérogènes.
Par ailleurs, ils ne différaient guère des Tchactas en ce qui est de la vie qu’ils menaient, de la routine quotidienne. Ils étaient seulement moins bons agriculteurs, de dispositions plus turbulentes et moins sédentaires dans leurs habitudes.
Sans être précisément nombreux, puisque, dans leur ancien habitat, ils ne comptaient guère plus de 5,000 âmes, restes (au commencement du XVIIIe siècle) d’une population qui avait été plus importante, ils n’en devaient pas moins jouir d’une certaine influence sur les tribus du Mïssissipi inférieur, puisque leur langue servait de moyen de communication social et commercial entre différentes peuplades.
Juste à l’est des Tchactas, et atteignant au nord le territoire des Chicasas, s’étendait la région habitée par la confédération politique des Creeks, qui étaient eux-mêmes divisés en Hauts et Bas Creeks, c’est-à-dire en Creeks septentrionaux et en Creeks méridionaux, ces derniers descendant jusqu’au golfe du Mexique. Le grand nombre de rivières et de ruisseaux ( creeks ) qui arrosent ce territoire était responsable de leur nom collectif, qui, on le voit, n’avait rien de commun avec leur condition ethnique.
C’était simplement un agrégat de tribus dont la plupart étaient apparentées, et partant de même stock, bien que souvent de langue assez différente — on n'en comptait pas moins de six parlées parmi eux, celle des Muskokis proprement dits, celles des Hichitis, des Koasatis, des Yuchis et des Natchez, auxquelles il faut ajouter celle des Chânis (les (Shawnees des Américains et des Anglais), Indiens de race algonquine représentés par une partie de leur stock dans la confédération crique (35).
(34) — History of the American Indians, pp. 352-73.
(35) — Les auteurs de l’article Creeks dans le Handbook of American Indians font des Natchez “une incorporation entièrement exogène”, alors qu’il paraît aujourd’hui reconnu qu’ils appartenaient ethniquement au stock muskoki.
Cette confédération occupait une cinquantaine de villages, dont plusieurs reçurent la visite des troupes de Fernand de Soto, qui paraissent les avoir laissés pas mal désorganisés et souvent décimés par les conflits qu’ils soutinrent avec elles. Aussi n’hésitèrent-ils pas à se ranger dans la suite du côté des Anglais dans leurs démêlés avec les Espagnols, que championnait au contraire l’héroïque tribu des Apalachis, Muskokis eux aussi(36) et alors stationnés sur le Golfe, c’est à-dire juste en bas des Creeks méridionaux.
Les Creeks étaient grands, dépassant souvent les six pieds, droits et gracieux dans leurs mouvements. Ils passaient pour fiers, sinon arrogants, et se montraient braves à la guerre. Ils avaient aussi un faible pour l’ornementation personnelle, aimaient la musique et étaient passionnés pour l’exercice du jeu de balle.
Leurs femmes étaient plutôt petites, mais bien proportionnées. Ils pratiquaient l’exogamie et suivaient les lois du matriarcat, ou le principe d’hérédité du côté des femmes.
Il serait bien difficile de donner une idée exacte de la population des Creeks, alors qu’ils habitaient encore le pays de leurs ancêtres, époque à laquelle se rapporte à peu près tout ce que je viens d’écrire dans le présent essai. On les estimait à environ 24,000 âmes en 1789, tandis qu’en 1775 un auteur ne leur en avait accordé de 11,000 reparties en 55 villages. Lorsqu’ils durent émigrer à l’ouest du Mississipi, ils devaient en compter près de 20,000.
Ajoutés aux diverses tribus susmentionnées, se trouvaient aussi dans le stock muskoki les fameux Séminoles, dont les caractéristiques et les hauts faits vont leur valoir une place à part dans notre série d’études.
Je viens d’insinuer le fait d’une émigration forcée. Cette allusion, qui peut s’appliquer à toutes les autres divisions de la race muskokie, remet en mémoire la question du traitement infligé par les blancs aux premiers habitants des Etats-Unis. Nécessité politique, économique ou sociale, est une expression qui peut couvrir bien des iniquités, un euphémisme qui cache parfois bien des injustices. C’est une excuse à laquelle on a généralement recours pour pallier la faute des gouvernements américains, et faire passer ce qu’il y a de répugnant dans l’expatriation et la déportation en masse de l’intéressante famille qui nous occupe en ce moment. Nous ne sommes pourtant plus au temps de Nabuchodonozor !...
(36)— Les Apalachis n’avaient, en 1655, -pas moins de six gros villages, avec chacun une mission franciscaine, formant un total de 6,000 à 8,000 âmes.
Les Muskokis étaient heureux et prospères dans leur domaine ancestral au nord du Golfe. Les Creeks, en particulier, y avaient, au dire de Catlin (qui n’avait aucune thèse à établir ou défendre, puisqu’il ne pouvait prévoir le “grand dérangement’’ qu’on leur destinait), “de belles fermes et s’y bâtissaient de bonnes maisons, qui, en beaucoup de cas, étaient entourées d’immenses champs de maïs et de blé” (37).
Le même auteur ajoute: “Il peut à peine se concevoir de plus beau pays sur la terre que celui qui est aujourd’hui peuplé par les Creeks, et il est certain qu’aucune tribu indienne de l’Amérique du Nord n’est plus avancée qu’eux dans les arts et l’agriculture. Il n’est point extraordinaire de voir un Creek avec vingt ou trente esclaves travaillant à sa plantation”.
Advint l’étranger avec ses prétentions de supériorité, son égoïsme, ses engins de guerre et ses vices comme ses maladies. Il vit et méprisa l’indigène, qui ne pouvait lutter avec lui sur un pied d’égalité; il aima sa terre et, comme “la raison du plus fort est toujours la meilleure”, il lui signifia d’avoir à lui céder la place(38). Et si le pauvre sauvage faisait mine de regimber, s’il protestait de son attachement au pays où dormaient ses ancêtres, les pouvoirs publics venaient en aide aux particuliers, et le contraignaient à laisser le nouveau venu récolter ce qu’il n’avait point semé.
Telle fut l’origine de presque toutes les guerres, tous les massacres et autres troubles qui n’ont que trop souvent ensanglanté le berceau de notre civilisation aux Etats-Unis.
Et encore si, une fois parqué malgré lui dans des réserves qu’il ne pouvait quitter sans permission, l’Indien avait pu jouir en paix du maigre fruit de marchés qu’il avait été forcé de consentir! Mais non; même la misérable pitance qui lui revenait comme prix de la cession de ses terres lui fut parfois, et lui est encore à l’occasion, soutirée, amoindrie, sinon totalement volée par les agents déshonnêtes d’un pouvoir qui, après tout, n’avait apparemment que de bonnes intentions au principe.
Il est de mode de contraster le traitement du Peau-Rouge aux Etats-Unis avec celui qu’il reçoit au Canada: d’un côté, mépris de droits séculaires et de la parole donnée, le tout suivi d’inévitables conflits sanguinaires: de l’autre, considération pour l’antériorité d'occupation et respect des traités conclus, avec, comme conséquence, une
(37) — Letters and Notes, p. 581.
(38) — Pour la manière dont on s’y prenait et dont on se jouait du pauvre Indien, V., entre autres passages, la note 15 de l’essai qui suit, p. 232.
paix durable et un contentement général qui rend le progrès possible aux indigènes comme aux blancs.
Les comparaisons sont odieuses; autrement je n’aurais pour confirmer celle à laquelle je fais allusion qu’à reproduire certaines assertions que vient de publier ici (39) un personnage de retour des Etats-Unis, où il a eu l’occasion d’inspecter quelques réserves indiennes.
Il peut y avoir exagération dans ce qu’il écrit du peu d’honnêteté de certains agents, qui s’enrichissent aux dépens des pauvres sauvages, et des souffrances physiques qui en résultent pour ceux-ci. Et pourtant, à la lecture de ses accusations, vous êtes comme malgré vous obsédé du vil aphorisme en cours chez une certaine classe d’Américains: the best Indian is the dead Indian, le meilleur Indien est celui qui n’est plus.
Ensuite il n’est que naturel de penser que les nombreuses guerres et les massacres à l’actif des Indiens des Etats-Unis doivent avoir eu une cause, qu’il faut chercher ailleurs que chez eux, puisque les mêmes races ont toujours vécu en paix au nord de la frontière de ce pays(40). Si les blancs de la grande république n’empiétaient pas constamment sur les droits des premiers occupants du sol, et si les employés du gouvernement chargés de leur distribuer leur dû étaient tous probes et conscientieux, pourquoi y aurait-il, proportions gardées, plus de difficultés avec les aborigènes des Etats-Unis qu’il y en a jamais eu avec ceux du Canada?
Qu’on prenne, par exemple, ce qu’on est convenu d’appeler le massacre des Sioux, ou du Minnésota. Quelles en furent les causes? Au fond les mêmes que celles assignées par William-W. Folwell, l’auteur de la dernière grande histoire du Minnésota, à tous les soulèvements similaires, à savoir “la violation des traités sans cause ni vergogne’’ [par les blancs] (41).
Dans le cas présent, s’ajoutaient comme causes immédiates l’incurie du gouvernement, la cupidité, le manque d’honnêteté de traiteurs-marchands qui vivaient de l’Indien et l’atroce sans-cœur de l’un d’eux(42).
Par deux traités conclus en 1851, les Sioux avaient été moralement obligés de renoncer à la jouissance d'un “magnifique empire” —
(39) — Dans un quotidien, la Tribune, de Winnipeg.
(40) — Celle de 1885, avait une cause extrinsèque, la sympathie pour les demifrères des derniers, les métis.
(41) — Folwell, A History of Minnesota, vol. II, p. 213; Saint-Paul, 1824.
(42) — West, ap. Folwell, op. cit., vol. II, p. 210 note.
ce n’est pas moi, c’est Folwell qui le dit. En outre, un truc vraiment américain leur avait fait perdre quelque $400,000 sur la somme totale qui leur revenait en vertu de ces traités. On leur fit de belles promesses; le Sénat refusa de les confirmer.
Un état de malaise s’ensuivit qui eut pour effet l’envoi à Washington, au cours de 1858, d’une délégation pour obtenir le redressement des griefs de la nation siouse. On enjôla si bien ses membres, qu’au lieu d’accéder à leurs justes demandes, on leur fit signer l’abandon de près d’un million d’acres des terres qui leur restaient, moyennant une compensation dont le Sénat se réservait de fixer la nature.
Celui-ci accorda bien aux Sioux 30 sous par acre; mais lorsqu’on eut payé avec la somme qui en résultait les dettes qu’ils avaient contractées chez les blancs, il se trouva que pas un sou ne restait pour l’une de leurs deux principales divisions, tandis que l’autre ne recevait guère que la moitié de ce qu’on lui avait promis. Et il avait fallu s’endetter et patienter trois ans pour aboutir à ce pitoyable résultat! On comprend si pareille série de déceptions était faite pour aigrir et exaspérer. C’était, dans tous les cas, une bonne préparation à ce qui devait arriver.
Le 14 juillet 1862, quatre mille Sioux et mille Yanktonais s’étaient, comme d’habitude, rassemblés près de leur agence pour en recevoir leur annuité ordinaire, due depuis déjà quelque temps: de la farine, du lard, de la graisse, du thé, avec une certaine somme d’argent par famille. Les provisions étaient bien là, mais on n’avait point encore reçu la permission de les distribuer. Quant à l’argent, il manquait complètement.
Pour l’amour de la paix, en face des Besoins très réels des Indiens, l’agent prit sur lui de leur distribuer quelques provisions, mais en quantités insignifiantes, simplement pour les empêcher de mourir de faim (43). Cependant, la famine augmentait, et aucune nouvelle du gouvernement n’arrivait. Avait-on résolu de jouer un autre mauvais tour aux premiers habitants du pays après les avoir dépossédés de la plupart de leurs terres de chasse? La faim, mauvaise conseillère, leur persuada que oui.
Aussi dès le matin du 4 août 1862, quatre cents Indiens à cheval et cent cinquante à pied cernèrent-ils le peloton de soldats campés là depuis un mois, c’est-à-dire depuis le jour où les rations auraient
(43) — Cet agent, qui s’appelait Galbraith, parait avoir été plus honorable que beaucoup d’autres. Il survécut, je crois, au massacre.
dû se donner. D’autres Sioux enfoncèrent la porte de la grande bâtisse où l’on gardait leurs denrées, qu’on fut bien obligé alors de leur distribuer.
Mais ce n’est pas tout. Il était d’habitude chez les employés du gouvernement de déduire de la somme totale versée annuellement aux Indiens l’équivalent des dégâts, dommages, vols commis dans l’année par les membres de leur tribu. En 1861, une certaine compagnie commerciale avait réclamé et reçu, sur l’argent qui revenait aux Sioux, la somme de $5,500 pour des objets qu’elle disait lui avoir été dérobés par eux, mais qui, en réalité, lui avaient été en majeure partie volés par des blancs. De fait, le montant légitimement dû par les premiers n'était selon eux que de $300.
Le chef de la tribu, Petit-Corbeau, avait fait promettre à l’agent restitution de la somme injustement retenue, sous forme de distribution supplémentaire de vivres. Pressé de s’exécuter, celui-ci ne voulait point maintenant tenir sa promesse.
Voyant que ni cette somme, ni celle qui leur appartenait sans conteste ne leur était remise, les Sioux, à bout de patience comme de ressources, demandèrent aux marchands, qui formaient un petit village à côté de l’agence, des crédits qu’ils s’engageaient à leur rembourser à même l’un ou l’autre de ces montants. Les marchands, dont les exactions et les fraudes étaient d’ailleurs de notoriété publique, refusèrent de leur rien avancer.
Devant la détresse de gens qui ne vivaient plus que de racines, dont la provision allait en s’épuisant, Petit-Corbeau déclara bientôt que si l’on ne voulait point de l’argent qui était leur propriété, à lui et à ses sujets, ils allaient, plutôt que de mourir de faim, prendre euxmêmes les moyens de parer à cette éventualité, menace qui força l’agent à essayer de faire comprendre aux marchands la gravité de la situation créée par leur avarice.
— Nous ferons ce que fera Mayrick, dirent alors ces derniers. Mais cet individu, qui était un Américain typique, et aimait autant le dollar qu’il méprisait l’Indien, répondit:
— Si les sauvages ont réellement faim, qu’ils mangent de l’herbe(44) !
L’interprète fut si horrifié de pareil sans-cœur et en craignit tellement les conséquences, qu’il refusa d’en traduire l’expression. Comme la foule insistait pour connaître la décision de celui dont
(44)— Folwell, op. cit., vol. II, p. 233.
dépendant en quelque sorte sa vie, un ministre protestant qui se trouvait là traduisit alors distinctement sa remarque.
Pendant quelques secondes, ce fut une stupéfaction générale, qui rendait toute parole impossible, comme le calme avant l’orage. Puis des cris de guerre éclatèrent de tous côtés; on se débanda brusquement, et, quelques minutes plus tard, il ne restait plus un seul Indien en face des marchands ahuris.
Peu après, le 1 8 août, le massacre commençait, un massacre qui, en un clin d’œil, s’étendait à toutes les parties du pays. Les marchands en furent les premières victimes, et, lorsque, plus tard, les soldats américains furent venus rétablir l’ordre et punir les coupables (45), ils trouvèrent le cadavre de Mayrick la bouche remplie d’herbe(46).
Mais quittons les bords ensanglantés de la Minnésota pour revenir aux causes ordinaires de ces perturbations. Le fait que, malgré la bonne volonté évidente de ceux qui sont à la tête des Affaires Indiennes à Washington, beaucoup d’Américains ne voient qu’avec un chagrin mal dissimulé les lambeaux de droits, les restes de territoire laissés aux Indiens appert même d’une brochure destinée à exculper le gouvernement du pays de toute accusation d’injustice vis-à-vis de l’aborigène.
“On fait’’, y est-il dit, “une forte propagande contre le Bureau Indien (47), dans le but de soustraire tous les sauvages au contrôle
(45) — Ils perdirent eux-mêmes 93 hommes au cours des batailles qui résultèrent du massacre. Il est difficile d’évaluer correctement le nombre des civils qui périrent. Dans les premiers moments de stupeur, on le porta à 1,000 et plus. Ce chiffre est encore cité. Mais le gouverneur Ramsay dit “pas moins de 800” dans son message, tandis que Lincoln le porta officiellement à 500. Depuis, des calculs sérieux l’ont fixé à 644.
(46) — Comme résultat final, 38 sauvages ou métis sioux, dont quelques-uns sont aujourd’hui reconnus pour avoir été innocents, furent exécutés le même jour (26 déc. 1862), plus deux autres qui furent capturés subrepticement à la Rivière-Rouge, et contre lesquels on ne put rien prouver juridiquement, assure le Saint-Paul Pioneer (Cf. Folwell, II, p. 450).
Des 38 premiers, 24 se firent immédiatement catholiques, comme préparation à la mort, sous la direction de l’abbé (plus tard Mgr) A. Ravoux. Il paraîtrait que Folwell, qui renvoie aux Mémoires de ce digne prêtre français (publiés à Saint-Paul en 1892) ne les avait pas consultés plus loin que la page 92, puisqu’il porte à 24 le nombre des condamnés baptisés par lui. L’auteur américain ajoute que les ministres protestants durent rendre le même service aux autres, alors qu’à la page 96 Ravoux dit formellement: “Des 38 Sioux mis à mort, trentetrois avaient choisi la robe-noire pour leur père spirituel”. Deux des autres refusèrent le baptême, et “trois furent baptisés par le ministre presbytérien”, écrit le prêtre catholique ( ibid .). Le Rév. Riggs paraît avoir été la cause de l’erreur de Folwell.
(47) Créé le 11 mars 1824, avec la mission de protéger les droits des Peaux-
Rouges.
du gouvernement. Cette propagande est favorisée par des intérêts égoïstes. Le billion et demi de dollars que valent les terres des sauvages paraît un morceau bien tentant aux accapareurs, qui semblent bien organisés, et ont trompé quelques braves gens par leurs manœuvres. Ils emploient les services d'agitateurs blancs et de quelques métis rusés, qui consentent à sacrifier les moins fortunés de leur race en vue d’un gain personnel, et pour avoir la chance de leur dérober leur patrimoine” (48).
Le seul commentaire que je me permettrai ici consistera dans la déclaration que pareille agitation serait une impossibilité au Canada.
Pour en revenir à nos Muskokis, constatons que, peut-être à cause de leur nombre, à moins que ce ne soit par suite de leur caractère plus rassis et de leurs habitudes de travail plus prononcées, ils ont été plus chanceux et ont supporté avec plus de stoïcisme les divers déplacement auxquels eux aussi ont été condamnés pour satisfaire les criailleries des blancs du sud-est, qui réclamaient leur domaine ancestral. On peut même dire qu’ils sont sortis de l’épreuve plus forts que jamais, bien qu’ils aient souffert de leur déportation autant que n’importe quel autre groupement indigène.
M. Le Conte a donc eu la main peu heureuse en les décrivant comme à peu près disparus(49 ).
La population blanche se déversant de différents points de l’Europe dans les ports de l’Atlantique, et de là gagnant graduellement l’intérieur américain, commence naturellement par remplir les territoires les plus proches du littoral, et finit par former les Etats situés les plus à l’est de l’Union. D’où tiraillements continuels, difficultés sans cesse renaissantes avec les aborigènes, auxquels on fut obligé d’assigner des étendues de terres à limites bien déterminées, que la rapacité blanche ne put respecter longtemps.
De bonne heure, on constata dans les cercles gouvernementaux l’impossibilité de laisser subsister un état de choses qui donnait lieu à des conflits aussi ennuyeux pour les autorités, auxquelles en appelaient les Indiens, que désastreux pour leur bien-être et parfois pour celui des blancs, qui avaient à. souffrir de réprésailles qu’on ne pouvait toujours qualifier d’inexcusables.
On résolut donc de transplanter dans les solitudes à l’ouest du Mississipi autant qu’on pourrait des naturels de la Floride, de la
(48) — Edgar-B. Meritt, The American Indians and the Government Indian Administration, p. 15; Washington, 1926.
(49) — A moins qu’on ne puisse considérer comme disparus, par exemple, les aborigènes de l’Angleterre, parce qu’ils ont été refoulés dans le pays de Galles.
Géorgie et autres Etats du sud-est, à savoir les Tchérokis, tribu iroquoise, l’une des plus populeuses de toutes celles qui ont leur habitat au nord du Mexique, avec toutes les peuplades muskokies, que nous avons jusqu’ici étudiées, y compris celle des Séminoles, avec lesquels nous allons incontinent faire plus ample connaissance.
Je ne puis entrer dans les détails des incroyables difficultés qu’entraîna l’exécution de ce plan. Qu’il me suffise de dire que de grandes étendues de terres furent assignées aux Tchactas le 23 mars 1842 dans ce qu’on appela dès lors le Territoire Indien. Les Chicasas leur furent bientôt adjoints, et parqués dans le même périmètre, à côté duquel furent établis les Creeks (11 août 1852), qui devaient former pas moins de 47 villages dans leur nouveau domaine.
Tchérokis, Tchactas, Chicasas, Creeks et Séminoles, voilà ce qu’on se mit peu à peu à appeler officiellement les Cinq Nations Civilisées. Ce titre leur fut donné pour la première fois par un agent du gouvernement au cours de 1876.
En même temps, sous le contrôle des autorités supérieures américaines, on laissait ces “nations” s’organiser à la blanche, se créer des constitutions, se nommer des gouvernants et promulguer des lois dont plusieurs volumes furent imprimés.
Ainsi chacune d’elles avait sa législature, avec un exécutif généralement électif. Les Creeks, par exemple, indépendamment de leur grand chef, avaient un parlement consistant en une chambre de Rois (leur sénat) et une chambre de Guerriers (ou de députés). Ils possédaient des tribunaux avec juges à juridiction reconnue des blancs, bien que pas pour les leurs, et tout l’engrenage d’un gouvernement régulier(50).
Ces différentes peuplades ayant possédé des esclaves noirs, à l’instar des blancs du sud, ce fut tout un problème à résoudre lors de l’abolition de l’esclavage par Lincoln. Par des traités conclus en 1866, ces étrangers, dès lors affranchis, furent incorporés, avec de faibles restrictions, dans les groupes au service desquels ils avaient précédemment été, et reçurent de ce fait une certaine proportion des terres publiques.
Ces terres avaient originairement été données aux collectivités respectives des Cinq Nations Civilisées. Mais avec le mélange de blancs qui s’infiltraient dans leurs rangs par suite de mariages ou pour des fins commerciales, blancs qui, comme tels, avaient droit de recours
(50) — Cf. Vive Civilized Tribes, dans le premier volume du Handbook of American Indians.
à des tribunaux spéciaux sous la juridiction immédiate des Etats- Unis, ce système finit par n’être plus guère pratique, et l’on ne tarda pas à reconnaître la nécessité d’un changement.
Une commission fut donc nommée par le président Cleveland, à l’effet de convertir les droits communaux aux terres des Cinq Nations Civilisées en droits individuels, avec lots y correspondants, et procurer, au point de vue politique, leur absorption finale par les Etats-Unis. Cette commission, qui siégea fort longtemps, commença en 1899 à allouer, à même les terres de chaque “nation”, des terres séparées et personnelles à chaque famille. Les Creeks eurent les premiers les honneurs de ces allocations. Au cours de 1903, elle rendit le même service aux Tchactas et aux Chicasas.
Puis, avec l’adjonction d’un important territoire immédiatement à l'ouest, on forma un nouvel Etat qui, sous le nom d’Oklahoma, prit rang parmi les grandes divisions de l’Union américaine. Cet Etat remplaça le Territoire Indien, qui disparaissait par le fait même, et dont les habitants devenaient, en mars 1907, citoyens américains, avec tous les droits (de vote, élection aux charges publiques, etc.) qui en découlent.
Aujourd’hui, un Chicasa, l’hon. Charles-D. Carter, est membre du Congrès (ou député) pour l’Oklahoma, après avoir été président du comité des Affaires Indiennes de la chambre des Représentants^ 1 ).
Les Muskokis d’Oklahoma comptent en ce moment 57,755 âmes, y compris tant les métis que les affranchis, mais indépendamment de 1,200 Tchactas restés au Mississipi et 460 Séminoles encore en Floride, soit un grand total de 59,415 personnes pour la famille entière.
Et voilà comment ils “ont à peu près disparu”!
(51)— Meritt, The American ludions and Govt. Ind. Administration.
Essai XI
AUTRES MUSKOKIS: LES SEMINOLES
Bravoure en face de l’ennemi, fidélité à ses amis, amour de la vérité en toute occasion, et, personnellement, persévérance dans le travail, voilà donc les qualités qui, à côté de quelques défauts comme l’amour du jeu, un excessif assujettissement de la femme, et, plus tard, un faible pour les boissons fortes, caractérisaient la famille des Muskokis.
Je n’ai encore rien dit de ce dernier penchant, qui est le propre de toutes les races inférieures et faisait tache sur l’écusson des Indiens peut-être les plus méritants, les plus avancés en civilisation de toute l’Union américaine. Si je le mentionne ici, ce n’est pas pour représenter les Muskokis comme un peuple d’ivrognes, bien s’en faut. Je voudrais simplement profiter de l’occasion pour mettre en relief, même à ce propos, le bon sens et l’esprit de discernement de leurs dirigeants.
Domenech, qui les connaissait par lui-même et par les livres de Drake(l) et de Catlin(2), nous donne à ce sujet le résumé d’une harangue d’un des principaux Creeks qu’il appelle Grangulakopak. Il vaut la peine d’être reproduit ici, ne fût-ce qu’à titre de spécimen d’éloquence aborigène. Le voici:
“Pères, frères et compatriotes, nous nous sommes réunis pour délibérer. Sur quel sujet? Sur un sujet non moins important que de savoir si nous serons ou non une nation. Je ne me lèverai pas pour proposer un plan de bataille, ou pour diriger la sage expérience de cette assemblée dans l’arrangement de nos alliances: votre sagesse rend ceci inutile pour moi. Le traître, ou plutôt le tyran, que je vous dévoile, ô Creeks, n’est pas né sur notre sol; c’est un mécréant qui se cache, un émissaire du mauvais esprit des ténèbres. C’est ce liquide
(1 )—The Aboriginal Races of North America.
(2 )—L,etters and Notes on the Manners, Customs and Condition of the North American Indians; The George Catlin Indian Gallery; Lasi Ramblcs amongst the Indians of the Rocky Mountains and the Andes; Londres, 1868, etc. Le premier de ces ouvrages put pourtant seul lui servir, les autres n’ayant été publiés qu’après le sien.
pernicieux que nos prétendus amis les blancs ont si artificieusement introduit et si abondamment versé parmi nous !
“O vous, Creeks, quand je tonne à vos oreilles cette dénonciation, c’est pour vous dire que si cette coupe de perdition continue de dominer chez nous avec une puissance si grande, vous cesserez d’être une nation; vous n’aurez ni tête pour vous diriger, ni mains pour vous protéger. Tandis que ce jus diabolique mine tous les pouvoirs de votre corps et de votre esprit, le zèle de vos guerriers sera inoffensif, leurs bras affaiblis ne pourront ni lancer des flèches ni se servir de leurs armes aux jours de batailles. Dans les jours de conseil, quand la sûreté nationale dépendra des lèvres du vénérable sachem, il secouera sa tête avec un esprit distrait, et ne prononcera que le balbutiement d’une seconde enfance” (3).
Un autre aborigène, Weatherford, le leader en 1812-13 de la nation en armes contre la rapacité des blancs, aurait personnellement pu profiter de ces sages conseils. Sa vie privée, et même la manière dont il mena la guerre, n’étaient pas à l’épreuve de tout reproche. De même qu’un sauvage qui a goûté à l’eau de feu devient un véritable maniaque, un démon incarné, ainsi l’effusion du sang lui fait trop souvent perdre tout sentiment d’humanité. Un natif américain simplement un peu échauffé ne peut s’arrêter: on peut en dire autant de l’Indien qui a tué, s’il se trouve en présence du moindre aliment à sa soif de sang et de carnage.
Donc le Creek-Séminole Weatherford avait défait les Américains en plusieurs batailles rangées. Il fit plus, il fit trop, au fort Mimms. A la tête de près de 1,500 braves, il assaillit, le 30 août 1813, ce poste défendu par 160 soldats américains, sans compter 115 réfugiés blancs, hommes, femmes et enfants. La bataille, ou, pour parler comme Drake, la “boucherie”, ne dura pas longtemps. Au bout d’une demi-heure, les tomahawks, les coutelas et les mousquets avaient fait leur ouvrage, et 1 7 personnes, la plupart grièvement blessées, purent seules s’échapper, tandis que les Creeks perdaient euxmêmes quelque 400 hommes en tués et en blessés (4).
Cette désastreuse affaire ayant ouvert les yeux à l’Oncle Sam, il dépêcha au siège des hostilités pas moins de deux armées sous un général Jackson, qui prit une terrible revanche du honteux revers
(3) — Voyage Pittoresque dans les Grands Déserts du Nouveau Condc, p. 311. Bien que Domenech ne le dise point, l’original de cette allocution se trouve dans le livre de Drake, p. 408.
(4) — Ce qui. semblerait donner à entendre qu’après tout ce n’était pas une boucherie ordinaire, puisqu’il y avait autant de tués d’un côté que de l’autre.
essuyé au fort Mimms. Ce fut alors une "boucherie” authentique, mais cette fois à l’actif des Américains, qui tuèrent ou firent prisonniers la plupart des Creeks.
Pour éprouver la fidélité des chefs indiens qui avaient fait leur soumission, Jackson leur commanda de lui amener Weatherford pieds et poings liés, pour lui faire subir le châtiment qu’il méritait. Lorsqu’il apprit cet ordre, celui-ci, qui était encore libre et tenait toujours, malgré l’impossibilité évidente de lutter avec quelque espoir de succès, voulut leur épargner le stigmate de pareille trahison et à lui-même la honte d’une telle humiliation. Il alla donc de son plein gré trouver le commandant américain, et lui tint ce langage:
"Je suis Weatherford, qui commandait la prise du fort Mimms et qui désire la paix pour son peuple; je viens la demander”.
Sur quoi Jackson, interdit de cette froide assurance, lui dit:
"Je suis étonné que vous ayez osé paraître devant moi après votre conduite, qui mérite la mort: et si vous aviez été amené comme je l’avais ordonné, je sais comment je vous aurais traité”.
Alors Weatherford répondit:
"Je suis en votre pouvoir, faites de moi ce que vous voudrez. Je suis soldat; j’ai fait aux blancs tout le mal que j’ai pu. Je me suis battu contre eux, et je me suis battu bravement. Si j’avais une armée, je me battrais encore, je me battrais jusqu’à la fin; mais je n’en ai plus. Je ne puis que pleurer sur les malheurs de ma nation”.
Impressionné d’un si noble langage, le général dit à l’Indien qu’il lui laissait le choix entre une soumission sans conditions ou la liberté avec une guerre sans quartier comme sans pitié. Alors le chef lui dit, sur un ton digne mais ému:
"Vous pouvez en toute sécurité m’offrir de pareilles conditions. Il fut un temps où j’aurais pu vous répondre; il fut un temps où j’aurais eu un choix; maintenant je n’en 2i plus: je n’ai même pas d’espérance. Autrefois je pouvais encourager mes guerriers au combat, mais je ne puis ranimer les morts. Mes guerriers ne peuvent plus entendre ma voix; leurs ossements reposent à Talladega, à Tallushatches, à Emuckfaw et à Tohopeka.
"Je ne me suis pas livré sans réflexion. Lorsque j’avais la moindre chance de succès, je n’ai jamais quitté mon poste, ni demandé la paix; mais mon peuple est parti, et si je demande la paix, c’est pour ceux qui vivent encore et non pour moi. Je regarde derrière moi avec une profonde douleur, et je désire éviter de plus grandes calamités. Si je n’avais eu à combattre que l’armée de la Géorgie, j’aurais cultivé le maïs sur un côté de la rivière et me serais battu de l’autre; mais votre peuple a détruit ma nation. Vous êtes un brave; je me
repose sur votre générosité. Vous ne demanderez d un peuple vaincu que ce qu’il peut vous donner.
“N’importe quelles seront vos conditions, ce serait folie de s’y opposer. Si elles sont convenables, je serai un des plus fervents à les observer et à les faire agréer. Vous avez dit à mon peuple qu’il pouvait s’en aller en toute sécurité n’importe où il irait: ceci est bien dit; il doit vous écouter, il vous écoutera”(5).
Pareil langage se passe de tout commentaire. Il est simplement un exemple de la grandeur d’âme qui peut se cacher dans les replis de cette mystérieuse personalité qu’on appelle le sauvage. Qu il me suffise d’ajouter à l’honneur de l’Américain auquel il était adressé qu il sut le comprendre. Le chef creek non seulement eut la vie sauve, mais, au bout d’un certain temps, il fut remis en liberté à condition qu’il usât de son influence pour faire accepter l’inévitable à ce qui restait de révoltés.
Mais, dira-t-on, pourquoi tous ces soulèvements et ces sanglantes rencontres entre gens qui auraient bien mieux fait de s’entr’aider? Question bien oiseuse après ce que j’ai déjà écrit du traitement des aborigènes par les Américains, remarques que je ne puis m’empêcher de confirmer par un passage de Domenech sur lequel je viens de mettre la main.
Il dit — ce que personne, d’ailleurs, n’ignore — que les Peaux- Rouges “aiment passionnément le sol qui les a vus naître et la terre où repose les cendres de leurs ancêtres. Sauf quelques légères exceptions, les tribus actuelles habitent les contrées qu’elles ont toujours habitées depuis une époque immémoriale(6)”.
L’auteur en vient alors à la cause principale des difficultés entre Indiens et Américains, les émigrations forcées, pendant lesquelles, ditil, “les femmes, les enfants et les malades sont entassés pêle-mêle sur des vagons, avec les bagages. Les hommes vont à pied ou à cheval, escortés par des dragons ou des volontaires, qui, considérant les émigrants comme des malfaiteurs, les traitent souvent avec une brutalité révoltante. Beaucoup de ces pauvres gens meurent en route par suite du chagrin, des fatigues, des souffrances, de la chaleur ou de la soif. Des centaines d’indiens sont enlevés par les maladies durant leur émigration; les vieillards et les infirmes succombent sous le poids des
(5V — Domenech, op. cit., pp. 398-99. J’ai reproduit presque mot pour mot le texte de cet auteur, qui n’est guère lui-même que la traduction de Drake ( ubi suprà, p. 390), bien que le voyageur français, fidèle à la pratique de trop d’écrivains, ne le dise point.
(6) — Ceci était écrit vers 1860. Ce n’est plus vrai aujourd’hui.
misères et des fatigues du voyage; des multitudes sont englouties sous les eaux du Mississipi.
“On cite, entre autres faits, celui du Monmouth, bateau à vapeur nolise à très bon marché comme ayant été condamné à cause de sa vieillesse, et sur lequel on embarqua six cents Indiens, que l’on transportait sur la rive droite du Mississipi. Le bateau à vapeur fut abordé par un autre et coulé à fond. Trois cents Indiens périrent par suite de cet accident.
“En chemin, on voit des femmes qui se désespèrent sur le cadavre de leurs époux ou sur la tombe de leurs enfants, et sont entraînées par force loin des restes chéris des objets de leur tendresse. La femme du célèbre chef Ross(7) mourut de chagrin avant d’arriver sur la terre où le gouvernement l’envoyait. Bien d’autres eurent le même sort. Les survivants arrivent mornes et abattus sur le territoire qui leur est assigné par le contrat de vente” (8).
Peut-on blâmer l’Indien encore au pays de ses pères d'avoir de sérieuses objections à se voir condamné à pareil sort, pour l’unique raison que l’étranger a besoin de son pays pour remplacer celui qu’il a quitté? Nous savons déjà que les Creeks ne le pensaient pas. Il nous reste à voir que les Séminoles, rejeton ethnique de leur confédération, étaient au moins de la même opinion, et... surent le montrer d’une manière qui n’admettait pas de conteste.
Les Séminoles — orthographe anglaise d’un mot qui se prononce Simainoli en indien — étaient à l’origine un ramassis de familles et d’individus qui abandonnèrent vers 1750 la section méridionale des Creeks, pour se réfugier dans les marécages de la Floride, après la destruction de la vaillante tribu des Apalachis(9). D’où leur nom, qui signifie “fugitifs, déserteurs”. La majorité des membres de la nouvelle tribu appartenaient aux Muskokis proprement dits, aux Hitchitis, aux Yamasis et aux Yuchis.
(7) — Chef de l’importante “nation” tchérokie, remarquable figure parmi les notabilités indiennes qui sont passés à la postérité.
(8) — Domenech, op. cit., p. 313.
(9) — Autre division des Muskokis dont la langue avait de grandes affinités avec celle des Tchactas, et que nous avons déjà plusieurs fois rencontrée sur notre chemin, sans que nous ayons pourtant fait suffisamment connaissance avec elle. Après avoir vaillamment combattu de Soto, qui hiverna chez eux en considération des grandes ressources naturelles de leur pays, ils continuèrent à s’opposer aux Espagnols jusqu’en 1600, après quoi les missionnaires finirent par les subjuguer et les christianiser.
Ils étaient alors très prospères, et ils continuèrent à l’être jusque vers 1700, époque où ils commencèrent à souffrir d’incursions de sauvages du nord poussés par le fanatisme anglais. En 1703, une puissante expédition sous la conduite d’un général Moore, composée d’une compagnie de réguliers aidés d’un millier de purs
En tant que groupement ethnique distinct, les Séminoles avaient cela de particulier que leur population qui, en 1799, formait déjà sept villages dont le nombre devait, avec le temps, se tripler, comprenait un important élément d’hommes de couleur, esclaves fugitifs qui finirent par se fondre avec le reste de la tribu.
Le résultat de ce mélange fut une peuplade de 3,200 à 3,800 âmes, qui, en dépit de sa faiblesse numérique, se montra si virile (10), si brave et si persévérante dans sa haine de l’envahisseur, qu’elle tint pendant presque huit ans les meilleures troupes ds Etats-Unis en échec, et leur tua près de 1,500 hommes dans une guerre qui ne coûta pas moins de $20,000,000, somme énorme pour l’époque(ll).
C’est à tel point que l’Américain Georges Catlin en avait honte pour sa propre nation. “Les meilleures troupes de notre pays et la vie de nos officiers les plus estimés’’, écrivait-il, “sont encore en danger dans les mortels marécages de la Floride, et il n’y a pas beaucoup plus de certitude d’un prompt achèvement de la guerre qu'il y a cinq ans”.
“On me pardonnera”, ajoutait-il, “de ne pas dire davantage de cette honteuse ( inglorious ) guerre. On verra que je suis trop près de la fin de mon ouvrage pour trouver la place nécessaire [à d’autres détails], et, comme citoyen américain, je prie, de concert avec d’autres, que tous les livres à venir puissent avoir une aussi bonne excuse pour n’en pas parler”(12).
Ces lignes de l’artiste américain, peut-être les seules qui soient datées dans une collection de lettres formant un volume de pas moins de 792 pages, étaient écrites au mois d’août 1841. Mais commençons par le commencement, et essayons de tirer un récit un tant soit peu clair et coordonné des allusions, mentions passagères et obitec dicta épars dans les ouvrages de huit ou dix auteurs, qui semblent s’ima-
sauvages, envahit leur pays en haine de leurs amis, les Espagnols, tua le commandant de ceux-ci et plus de 200 guerriers apalachis, puis emmena 1,400 de lc-urs paisibles habitants, qu’elle réduisit en esclavage, après avoir détruit leurs villes, dévasté leurs champs et ruiné leurs plantations d’orangers. Une seconde randonnée acheva l'année suivante l'œuvre de la première (Cf. Handbook of the American Indians, vol. I, p. 68).
(10) — J’ai toujours remarqué que ces mélanges ethniques ont pour résultat l’amélioration physique des races, et les plus beaux, les plus grands et les plus forts types indiens que je connaisse proviennent d’unions entre Tsimsianes et Dénés.
(11) — S’il faut en croire Catlin, qui écrivait alors que cette guerre n’en était encore qu’à la moitié de sa durée, “on voit par le Rapport du ministre de la Guerre d’il y a un an et demi qu’on a déjà dépensé $36,000,000 dans la guerre des Séminoles, et perdu la vie de douze ou quatorze centaines d’officiers et de soldats”.
(12) — Lcttcrs and Notes, p. 725.
giner que les péripéties de ces hostilités sont trop connues pour qu’il soit nécessaire de les rapporter au long(13).
L’histoire a enregistré deux guerres séminoles avec les Américains, à savoir une en 1817-18 et l’autre qui commença en 1835. La première paraît avoir été causée surtout par des affaires d’esclaves fugitifs, qui trouvaient un asile dans les marécages et dunes sablonneuses de la Floride, où les Séminoles eux-mêmes en possédaient un grand nombre (14). D’où récriminations et querelles d’une part, et de l’autre violentes altercations qui allaient parfois jusqu’à l’effusion du sang.
Les choses en vinrent au point qu’en mars 1818 le général Jackson, à la tête de près de 3,000 hommes, dont plus de la moitié étaient des Creeks, envahit la Floride occidentale, où les Etats-Unis n’avaient pourtant aucune juridiction, puisque ce pays appartenait encore à l’Espagne. Il le ravagea, détruisit les villages établis sur les rivières Oscilla et Saint-Marc, ainsi que ceux du lac Miccosukie, et en défit les habitants dans une bataille rangée.
L’un des premiers résultats de cette campagne fut la cession de la Floride aux Etats-Unis (1819); le second fut le traité du fort Moultrie, par lequel les Séminoles consentaient à une notable diminution de leur territoire, la tribu se retirant alors dans ce qui lui restait.
Mais les blancs, qui étaient au fond de ces conflits et dont la rapacité occasionnait ces cessions forcées de terres, n’étaient pas encore satisfaits. Ils continuèrent à se plaindre du voisinage des Indiens, pourtant parqués maintenant dans les limites d’une réserve, et firent si bien que leurs réclamations occasionnèrent un nouveau traité, négocié en mai 1832 à une place appelée Payne’s Landing.
Par ce nouvel arrangement, certains chefs se résignèrent à abandonner même le territoire que celui de 1823 leur avait laissé, et à émigrer, eux et les gens qu’ils étaient supposés représenter, à l'ouest du Mississipi, c’est-à-dire à au moins 1,400 milles de là, pourvu que les terres qu’on leur offrait, dans ce pays qui était pour eux le bout du monde, fussent trouvées de qualité satisfaisante par une députation que les Indiens y enverraient.
En considération des difficultés de ce “grand dérangement’’, des frais de déplacement, pertes personnelles, maladies, morts prématurées
(13) — A moins que ce ne soit, comme pour Catlin, une espèce de honte basée sur le sentiment national.
(14) — L’un d’eux n’en avait pas moins d’une centaine à son service, Cf. The Geo. Catlin Ind. Gallery, p. 215
et autres inconvénients qu’il devait entraîner, le gouvernement des Etats-Unis devait payer à la tribu, à son arrivée à son nouveau pays, la somme de $15,400, soit environ $5.00 par tête, et l’émigration devait se produire dans les trois ans qui allaient suivre.
Ce traité était-il valable? Pouvait-il en droit avoir force de loi? Pour répondre à bon escient, il est nécessaire de savoir comment paseils arrangements étaient conclus. Trop souvent — et les auteurs américains sont les premiers à l’admettre — de simples individus dont les dispositions étaient connues d’avance étaient, pour la circonstance, transformés en chefs par les représentants du gouvernement qui, ou bien leur versaient sous main une somme rondelette, ou, si cette manœuvre ne réussissait point, savaient au besoin instiller chez des chefs authentiques une dose de la bonne volonté requise au moyen de libations d’un certain liquide renommé pour son efficacité en pareil cas( 1 5 ).
(15) — Que si aucun de ces moyens ne réussissait, on connaissait bien la manière de forcer les Indiens à signer ce qu’on voulait d’eux. “A Payne’s Landing, les blancs nous imposèrent le traité de force. J’étais là”, dit expressément aux autorités américaines l'un des principaux Séminoles, Charles Emathla (Cf. Drake, op. cit., p. 466).
Puisque nous en sommes au chapitre de l’honnêteté, qu’il nous soit permis de dire après Drake qu’il “serait ennuyeux de relater, et fatigant de lire, la moitié de ce qu’on pourrait rassembler à propos des vols et énormités commises par d’infâmes rascals blancs sur les frontières indiennes. Il n’est pas moins insupportable de voir la manière dont la justice est foulée aux pieds par des corps [sociaux] qui portent le nom de cours. La loi est toujours du côté du blanc; par conséquent la justice ne réside point dans ces corps. Les Indiens ne peuvent témoigner dans les cas qui les regardent, et ils sont obligés de se soumettre à n’importe quelle décision que prennent leurs savants gardiens" ( Ubi supra, p. 462).
L’auteur américain entre alors dans quelques détails qu’il me faut abréger. Par exemple, une Indienne ayant été trouver un blanc pour l’aider à recouvrer ses esclaves, celui-ci lui fit signer un papier qui était supposé lui donner tout pouvoir pour agir en son nom, mais qui était en réalité une renonciation en règle de tous les droits de la femme à ses esclaves en faveur du blanc, auquel la propriété en était transférée.
Le chef séminole Micanopy eut lui aussi recours aux bons offices d’un blanc qui, au lieu de ce que l’Indien voulait, lui fit signer un papier par lequel celui-ci lui cédait une précieuse terre. Un autre blanc devait une forte somme à un nègre du nom d’ Abraham. Prétendant écrire une reconnaissance de cette dette, le filou dressa et fit signer à son créancier une pièce qui n’était autre qu’une quittance complète.
“Telles sont”, continue Drake (avec d’autres cas trop compliqués pour que je puisse les mentionner), “quelques-unes des abominations pratiquées chaque jour par des individus. Nous allons maintenant passer à d’autres dans lesquelles le gouvernement lui-même était impliqué.”
Je regrette de ne pouvoir le suivre sur ce terrain. Je crois en avoir assez dit pour que le lecteur puisse se former une opinion éclairée. En même temps, ajoute cet auteur, “pétition sur pétition était signée par les habitants de la Floride et envoyée au président des Etats-Unis, détaillant les torts qu’ils avaient à souffrir chaque jour et de diverses manières des Indiens, et demandant avec instance qu’ils soient déportés plus tôt que ne spécifiait le précédent traité” (Op. cit., p. 463).
En ce qui est du traité de Payne’s Landing, Brownell ne cache pas qu’on “a souvent, et avec beaucoup de raison [les italiques sont de moi], révoqué en doute les qualifications des signataires de ce document pour lier les tribus séminoles”, d’autant plus qu’il “est certain que la proposition [du déplacement] répugnait souverainement à la majorité de la nation’’ ( 1 6).
Dans tous les cas, le Handbook of the American Indians affirme positivement que ce “traité fut répudié par une grande proportion de la tribu’’(17), tandis qu’un troisième Américain, le major-général O. -O. Howard, va encore plus loin, et déclare que les neuf-dixièmes des notables Séminoles étaient avec Oscéola, [dont il esquisse la courte histoire], et s’opposaient aux termes de cet arrangement” ( 1 8),
Quelques familles émigrèrent bien là où les blancs les voulaient; l’immense majorité ne bougea pas jusqu’à la fin de 1835, époque où l’opposition à l’exécution du traité, habilement activée au souffle du jeune, mais capable, patriote qu’était l'Indien dont je viens de mentionner le nom (19), devait se traduire par le meurtre d’un des chefs qui l’avait signé. Le général A. -R. Thompson, agent du gouvernement, qui avait momentanément emprisonné le leader qui commençait à s’affirmer pour sa campagne contre le dit pseudo-arrangement, et avait par ailleurs “usé de pression sur ceux qui s'y opposaient” (20), paya aussi de sa vie son zèle à défendre la politique du gouvernement.
C’était la grande guerre séminole qui s’annonçait. Elle ne devait se terminer qu’à la fin de 1842.
Celui qui devait pendant assez longtemps en être l’âme et l’esprit dirigeant était né en 1804, d’une Séminole qui était la fille d'un chef creek. Il paraît que son père était un traiteur indien né en Angleterre; mais, le futur leader ayant vu le jour sur les bords de la rivière Chattabutchie, cours d’eau fortement coloré du jus des racines qui se baignent dans son sein, il avait reçu de sa mère le nom d ’ Assa-he-ola, Eau-Noire, dont les Espagnols avaient fait Oscéola.
D’un tempérament quelque peu altier et de dispositions remuantes, celui-ci était encore tout jeune lorsque avaient fondu sur sa tribu les troubles et désastres qu’avait été la première guerre séminole.
(16) — The Indian Races of America, p. 128.
(17) — Vol. I, p. 500.
(18) — Famous Indian Chiefs I hâve known, p. 9; New-York, 1908.
(19) - — Oscéola n’était pas ce qu’on pourrait appeler un chef civil, mais ses grandes qualités naturelles devaient en faire un grand capitaine.
(20) — Cf. Handbook, vol. I, p. 500.
Il en avait été indigné, et en avait conçu une profonde aversion pour les oppresseurs de ses frères. Aussi, devenu grand, n’avait-il cessé de combattre leurs empiètements continuels.
On peut dire que ce fut surtout grâce à l’active agitation qu’il mena depuis 1832 que l’injuste transaction de cette année fut presque unanimement dénoncée par sa petite nation — dénonciation qui ne fut pas peu encouragée par le compte rendu adverse qu’apportèrent de l’ouest les membres de la députation envoyée pour examiner les terres lointaines qu’on offrait à celle-ci.
Donc deux raisons majeures pour rendre illégale et abusive, même aux termes du soi-disant traité de Payne’s Landing, la déportation en bloc qu'on avait en vue: les principaux intéressés, du consentement desquels on prétendait se prévaloir, n’en voulaient point, et ceux dont, d’après ce même arrangement, l’opinion devait assurer ou empêcher son exécution se prononçaient maintenant contre elle.
Mais la raison du plus fort étant toujours la meilleure, les Etats-Unis n'eurent cure de cette double circonstance. Ils insistèrent malgré tout, ce qui donna lieu à des hostilités qui commencèrent, comme d’habitude, par des troubles d’ordre local et plutôt privé. Une première escarmouche s’ensuivit, dans laquelle les sauvages eurent deux des leurs tués. Ils usèrent de représailles, en faisant subir le même sort au postillon qui faisait le service de la malle entre le fort Brooke et la baie Tampa.
Le représentant du gouvernement près des Séminoles(21 ) convoqua alors les principaux chefs, pour leur notifier l’ordre d'avoir à amener leurs bestiaux en vue de les vendre à l’encan, comme un préliminaire à l’émigration en masse de la tribu, dont l’époque fixée par îe soi-disant traité était arrivée. Pas un Indien ne fit le moindre cas de son ordre, ce qui le contraria d’autant plus que, ne se rendant pas un compte exact de la situation, ce fonctionnaire avait annoncé dans les journaux les 1er et 15 décembre comme jours de cette vente.
Là-dessus, des troupes furent dépêchées de divers côtés en Lloride. L’une de leurs divisions, composée de trois compagnies formant un total de cent hommes sous la conduite d’un major Dade, fut pratiquement annihilée le 28 du même mois par des Séminoles cachés dans les grandes herbes de leur pays. Ces soldats, écrivait plus tard le capitaine L.-S. Belton, "essuyèrent au moins quinze décharges de mousqueterie avant de voir un seul Indien” (22).
(21) — Ce même gén. Thompson qui devait peu après tomber sous les coups d’Oscéola.
(22) — Ap. DrakeJ op. cit., p. 418.
Quatre hommes seulement survécurent à cette fatale affaire, en feignant la mort au milieu de leurs compagnons d’armes baignant dans leur sang. L’un d’eux fut tué le lendemain en essayant de retourner au fort d’où il était venu(23).
Une autre bataille eut lieu le dernier jour de décembre 1835 entre les troupes d’un général Clinch et les Séminoles commandés par Oscécla. C’était au passage d’une rivière. Plus de 50 Américains tombèrent sous le feu des Indiens, dont, pour se consoler, on estima les pertes au double de ce chiffre.
Peu après, un plus fort détachement américain, commandé par le général Gaines, fut cerné pendant près d’une semaine par les Séminoles. D’où, naturellement, nouvelles pertes de vie de côté et d’autre.
Le 6 mars suivant, une conférence eut lieu entre les chefs des troupes blanches et ceux des Peaux-Rouges. Les Séminoles se prétendirent fatigués de la guerre, et offrirent la paix à condition qu’on leur permît de se retirer de l’autre côté de la Ouithlacouchi. Mais on leur répondit qu’on n’avait pas l’autorisation d’agréer pareil arrangement, et les hostilités reprirent leur cours.
Un général Scott ayant été promu au commandement suprême de toutes les troupes américaines en Floride, qui se montaient déjà à plusieurs milliers d’hommes (été de 1836), conçut, et voulut exécuter le plan de pénétrer entrois colonnes dans les déserts du pays où se tenait le gros de la nation séminole. Les résultats ne furent pas brillants, les Indiens ayant le bon sens de n’offrir la bataille qu’en des places désavantageuses pour les envahisseurs.
La même année, un terrible massacre endeuilla le poste appelé Port Charlotte et la région environnante, qui fut mise à sac par les Séminoles. Ce fut ensuite toute une série de rencontres assez meurtrières, sans être de grande importance au point de vue militaire, escarmouches trop nombreuses pour être rapportées en détail.
L’affaire peut-être la plus sérieuse et, proportionnément, la plus désastreuse pour les Américains fut probablement la bataille du lac Okichobi, où le col. Z. Taylor, à la tête d’environ 600 hommes, en eut 28 de tués et 111 de blessés, pendant que les Indiens, commandés par le chef Alligator, n’en perdaient que 20. Or c’était plutôt ces derniers qui avaient été surpris. On pourra juger de l’adresse de leurs tireurs par le fait que, à une seule exception près, tous les officiers de
(23) — Beaucoup des blessés de la veille avaient aussi été achevé par des nègres enragés.
quatre compagnies américaines et chacun de leurs sergents furent tués et le sergent-major mortellement blessé. Un colonel mordit la poussière par suite d’une balle indienne qui, après lui avoir traversé le corps, alla blesser son fils à côté.
Mais, avec le nombre toujours croissant des troupes américaines, qui comptaient tout près de 9,000 hommes au commencement de 1838(24), troupes qu’aidaient maintenant près d’un millier de Creeks, plus en état de faire sentir leur action dans une guerre de ce genre, les rangs séminoles ne purent que s’éclaircir sans que ces Indiens aient eu de quoi combler les vides. C’était une guerre d usure, qui, pour cette raison, ne pouvait manquer de leur être fatale.
Je ne puis entrer dans les détails, ou même décrire les principales péripéties, de cette longue campagne faite surtout d’embuscades et de surprises. Je me contenterai de noter le fait que le gouvernement de la Floride, qui au fond, était responsable de toute la difficulté par sa coupable carence en face des abus et illégalités de ses administrés, en vint jusqu’à offrir deux cents dollars pour chaque Indien qu’on lui amènerait mort ou vivant.
On conçut aussi la géniale(!) idée d’importer dans la péninsule des limiers de Cuba, dressés par les naturels de cette île à traquer un ennemi introuvable. On les utilisa contre les Séminoles, dont les mystérieux repaires déjouaient toutes les recherches des blancs. On jeta bien, dit Brownell, “les hauts cris, et peut-être à bon droit, contre ce plan de guerre inusité; mais peu de choses paraît en avoir résulté, à moins que ce ne soit l’importation d'une précieuse race canine pour les futurs besoins domestiques, ainsi que d’excellente matière aux caricaturistes, qui firent de la guerre un thème pour le ridicule’’ ( 25 ).
Du reste, après ce qui s’était passé vers la fin de 1837, fait à peu près inouï dans les annales militaires de la civilisation qu’il me reste à raconter, bien naïf serait quiconque prétendrait se scandaliser de l’introduction de ce nouveau genre de guerre.
La campagne continuait sans avantages bien sérieux de part et d’autre, bien que tout laps de temps ait pu être considéré comme un gain pour les Indiens, à cause des terribles dépenses qui s’ensuivaient pour l’ennmi. Général après général était mis à la tête des opérations, chacun croyant pouvoir mieux faire que son prédécesseur et réussir à terminer les hostilités, mais sans résultats appréciables. Le dernier
(24) — Cf. Brownell, op. cit., p. 144.
(25) — Ibid., p. 147.
officier élevé à ce poste, le général Jesup(26), poussé par le cri populaire qui réclamait des mesures énergiques, et mettait au compte de l’incapacité l'insucccs des armes américaines, résolut d’en finir per fas et nef as.
A l’instigation du président des Etats-Unis lui-même, John Ross, le grand chef des Tchérokis, alla avec quatre compatriotes trouver les Séminoles, en vue de persuader à leurs leaders d’entrer en composition et de mettre fin au conflit.
Oscéola ne fit pas la sourde oreille. Il envoya demander au commandant américain de venir le trouver à moitié chemin entre son camp et le fort Peyton, et discuter ensemble les conditions de la paix. Jesup ne répondit point, mais envoya en sa place le lieutenant Peyton.
Celui-ci lui ayant fait savoir que les réponses d’Oscéola et de ses lieutenants étaient évasives et ne donnaient point satisfaction(27), le commandant en chef donna ordre au major Ashby de capturer les parlementaires, encore sous la protection du drapeau blanc; ce qui fut fait, à la stupéfaction des Indiens, sans qu’un seul coup de fusil eût été tiré d’un côté ou de l’autre.
C’était le 21 octobre 1837, et soixante-quinze des principaux Séminoles(28) tombèrent ainsi victimes d’une trahison qui restera toujours une tache sur l’écusson de l’armée américaine. Pour ne citer que le Handbook of American Indians, c’était là “un acte qui fut condamné comme une inexcusable perfidie par ceux-là mêmes qui avaient excité” [le général qui s’en rendit coupable] (29).
Il ne porta pas bonheur, car la guerre séminole continua de plus belle. Elle devait se prolonger encore près de cinq ans.
Quant à celui qui s’y était jusque-là le plus distingué, Oscéola, il ne vécut pas pour en voir la fin. Emprisonné de suite au fort Moultrie, il ne put que ronger son frein et ne tarda pas à dépérir. Trois mois plus tard, il mourait de chagrin (30).
Il n’est personne qui ait jamais révoqué en doute son brûlant patriotisme et ses remarquables qualités militaires. A la Ouithlacouchi, son armée était inférieure en nombre à celle de son adversaire, qui
(26) — Que d’autres appellent Jessup.
(27) — Drake, op. cit., p. 482.
(28) — Brownell dit “plus de soixante”, p. 144 de son ouvrage.
(29) — Vol. II, p. 159.
(30) — C’était le 30 janvier 1838. Voici comment le Dr Weedon, chirurgien du fort Moultrie, décrit la mort d’Oscéola: “A peu près une demi-heure avant sa mort, il parut sentir qu’il s’en allait, et, bien qu’il ne pût plus parler, il donna à entendre par signes qu’il désirait que j’envoyasse chercher les chefs et les officiers du fort, ce que je fis. Il fit signe à ses femmes (il en avait deux, avec deux beaux petits enfants à ses côtés) d’aller chercher le costume qu’il portait
disposait de 1,000 hommes; mais, dit le gén. Howard, “Oscéola mena ses gens au combat comme un chef d’armée expérimente. Ses hommes suivirent son propre exemple de bravoure avec une férocité de tigre. On dit qu’Oscéola abattit de sa propre main quarante de nos officiers et soldats” (3 1 ).
Un autre Américain écrit: “Oscéola se fit remarquer parmi tous ses hommes à cette bataille. Il était bien connu du gén. Clinch et de beaucoup de ses troupiers. Il portait une ceinture rouge et trois longues plumes [dans sa chevelure]. S’étant posté derrière un arbre, il en saillissait sans crainte, mettait sa carabine en position et abattait son homme à chaque coup. Et on ne put le déloger de sa position qu’après que plusieurs volées d’un peloton entier lui eussent été tirées. L’arbre derrière lequel il se tenait fut littéralement mis en pièces” (32).
C’était là de la bravoure personnelle, qui n’a rien à faire avec le talent d’un général. L'une des qualités d’un chef d’armée consiste dans la précaution et l’adresse avec lesquelles il sait se tenir au courant de la véritable condition de l’ennemi. Avant l’arrivée du gén. Clinch avec 500 hommes et des provisions, les troupes du gén. Gaines souffraient de la faim. Oscéola le savait si bien qu’au cours d’une entrevue qu’il eut alors avec son adversaire, il lui demanda où l’on en était chez lui au point de vue des provisions.
— Nous avons ce qu’il nous faut, lui fut-il répondu.
en temps de guerre, lequel ayant été apporté, il se souleva sur son lit, qui était sur le plancher, et mit sa blouse, ses mitasses et ses mocassins. Puis il se ceignit de sa ceinture de guerre avec sa poche à balles et sa corne à poudre, et déposa son couteau près de lui sur le plancher.
“Il demanda alors son vermillon et son miroir, qu’il tint devant lui pendant qu’il se peignait délibérément la moitié de la figure, le cou et la gorge, comme c’est l’usage lorsqu’on fait un vœu irrévocable de guerre et de destruction. Il mit alors son coutelas dans son fourreau sous sa ceinture, et arrangea soigneusement son turban sur sa tête, avec les trois plumes d’autruche qu’il portait d’ordinaire.
“Ainsi revêtu de son habit de gai», il se coucha quelques minutes, pour recouvrer la force dont il avait besoin, alors qu’il se leva comme auparavant, et, avec le sourire le plus gracieux et le plus aimable, il me tendit la main, ainsi qu’à tous les officiers et à tous les chefs qui l’entouraient, et nous donna à tous une poignée de main dans un silence de mort, puis à ses femmes et à ses petits enfants. Il leur demanda par signe de le déposer sur son lit, ce qui fut fait. Il tira alors de sa ceinture de guerre son couteau à scalper, qu’il tint fermement dans sa main droite, le croisant avec l’autre sur sa potirine, et dans un instant il rendit en souriant le dernier soupir sans lutte ou plainte” ( The Geo. Catlin Ind. Gallery, p. 219).
(31) — Famous Inlian Chie fs, p 16.
(32) — Drake, op. cit., p. 426.
— Ce n’est pas vrai, fit Osccola. Vous n’avez rien à manger; mais si vous traversez la rivière, je vous donnerai deux bœufs et de l’eau-de-vie(33).
La disparition du chef séminole ne changea donc rien à la situa tion, et la lutte continua avec des alternatives de succès et de défaites. Enragés par la mauvaise foi américaine, les Indiens se laissèrent aller à des excès dignes de sauvages authentiques, et les troupes qui opé^ raient dans leur pays ne leur cédèrent guère en cruauté. C’est ainsi qu’un chef du nom de Chaikika fut tué d’un coup de fusil après qu’il eut déposé les armes, puis neuf de ses hommes faits prisonniers pal les blancs étaient pendus par eux(34).
A la fin, fatiguées de la longueur du conflit, les autorités améri' caines crurent de meilleure politique d’essayer d’un peu de modération, et résolurent de voir si l’esprit de conciliation ne réussirait point là où les mesures de rigueur avaient échoué.
Au cours de si longues hostilités, on avait naturellement fait beaucoup de prisonniers indiens, tandis que des bandes entières avaient parfois été forcées de se rendre. Chacun de ces groupes avait dûment été dirigé sur l’Arkansas, où les nouveaux venus s'étaient joints aux premiers Séminoles qui s’y étaient établis avant la guerre. On en fit revenir quatorze chefs et particuliers, dont quelques-uns avaient vigoureusement protesté contre toute idée d’émigration. Ces Indiens ayant assuré à ceux qui restaient qu’ils seraient bien mieux à l'ouest du Mississipi que dans les déserts de la Floride, l’opposition à un changement de pays devint de moins en moins prononcée.
En novembre 1842, les choses en étaient venues au point que, après avoir annoncé qu’on avait, dans l’année courante, envoyé quelque 450 Séminoles dans l’ouest et que 200 autres paraissaient prêts à les suivre, le ministre de la Guerre, John-C. Spencer, ajoutait qu’on avait fait des arrangements visant à l’émigration de tous les autres, sauf une poignée d’intransigeants auxquels on permettait de se cantonner dans le sud de la Floride(35).
Un conflit de telle durée ne pouvait qu’éclaircir les rangs d’une tribu qui n’avait jamais été bien populeuse. Les misères inhérentes à la déportation dans une contrée si lointaine accentuèrent encore cet affaiblissement ethnique. Si donc on tient cette double circonstance présente à l’esprit, on ne pourra qu’en conclure qu’au point de vue de
(33) — Ibid., p. 431.
(34) — Brownell, op. rit., p. 149.
(35) — Ibid., pp. 149-50
la population, l’exil des Séminolcs ne leur a point fait tort. En effet, si ceux qui sont restés en Floride sont encore au nombre de 460, ceux qui sont établis dans ce qui est devenu l’Oklahoma se chiffrent aujourd’hui à 3,127, d’après le dernier recensement.
C’est ce qu’on appelle officiellement la “nation séminole”, l’une des soi-disant Cinq Tribus Civilisées. Ceux de la Floride sont simplement “des Séminoles”.
Dans ce dernier nombre sont compris 986 affranchis, c’est-àdire des descendants d’esclaves nègres, mais, contrairement à ce qui se voit dans toutes les autres tribus, les métis — ceux dont l’un des parents était blanc, ou qui, à un degré quelconque, ont du sang blanc dans les veines — sont chez eux quantité négligeable. Même des premiers “sangs-mêlés”, les Séminoles de la Floride ne comptent aujourd’hui que neuf. Ceux-ci sont naturellement bien plus nombreux dans l’Oklahoma, mais ils sont le résultat de la fusion ethnique dont j’ai déjà parlé.
Car une des plus honorables caractéristiques de tous les Séminoles consiste dans la remarquable chasteté de leurs femmes. En effet, non seulement un auteur, Clay McCauley, affirme-t-il que “les femmes sont chez eux d’une modestie notoire” (36), mais une autre plus récente, Minnie Moore-Willson, va jusqu’à déclarer que ces aborigènes “mènent une vie de la plus grande pureté. Car la mort est le châtiment qui [chez eux] suivrait un manquement à cette vertu. Fes femmes sont peut-être aussi chastes et aussi modestes que celles de n’importe quelle race aujourd’hui. Pas une goutte du sang des blancs ne coule dans les veines d’une Séminole des Everglades’’(37).
Cette considération me rappelle que nous n’avons pas encore étudié ces Indiens dans eux-mêmes, ou dans leurs rapports avec leurs semblables. Il me faut donc maintenant leur consacrer exclusivement quelques pages spéciales, après en avoir tant fait servir à la description de leurs difficultés avec les étrangers.
Et comme c’est toujours les sauvages en tant que sauvages, non pas tels qu’une évolution plus ou moins radicale due au contact avec les blancs les a faits, que nous voulons connaître, nous négligerons le gros de la tribu, transplanté en Oklahoma, où l’influence du milieu les a passablement changés, et restreindrons nos remarques à ceux qui
(36) The Seminole Indians of Florida, p. 485; Fifth Ann. Rep. Bureau of Ethnology ; Washington, 1887.
(37) — “Un marais, ou plutôt un bras de mer peu profond, semé d’îlots” dans l’extrême sud de la Floride. Cf. Encycl. of Religion and Ethics, vol. XI, p. 377.
sont restés en Floride. Heureusement pour le sociologue, ceux-là se sont constamment montrés d’un conservatisme rare parmi les aborigènes américains.
Et d'abord que sont les Séminolcs au point de vue physique? De beaux hommes, de grands gaillards, qui ont pour compagnes les plus jolies femmes qu’on puisse trouver parmi les natifs de notre continent. “Petites ou grandes, elles possèdent des traits réguliers et agréables”, dit Clay MacCauley, qui ajoute: “De fait, les seules femmes indiennes à traits et à formes attrayants que j’ai jamais vues se rencontrent chez les Séminoles... Parmi les Indiens d’Amérique, je suis certain que les femmes séminoles sont au premier rang” (38).
Et les hommes que sont-ils au même point de vue? Tout ce qu’il y a de mieux. “Ils attirent généralement l’attention par leur taille, la plénitude et la symétrie de leur développement corporel et la régularité, comme la beauté, de leurs traits... Aujourd’hui les hommes [de deux clans en particulier] pourraient être pris pour des types d’excellence physique... Les Tigres(39) sont de teint cuivré, ont plus de six pieds de haut, avec des membres bien proportionnés... Leur tête est grosse et leur front plein et accentué (marked)... Je remarquai que, sous un large front, s’enfoncent profondément de petits yeux noirs pleins de feu, et lançant des regards inquisiteurs qui accusent une vigilance de tous les instants.
“Leur nez est légèrement aquilin, avec des narines trahissant facilement une sensation; leurs lèvres sont mobiles, sensuelles et pas très pleines; elles laissent voir, quand ils sourient, de belles dents régulières. La figure entière est celle de gens doués d’une extraordinaire capacité pour endurer et accomplir” (40).
Ces détails d’un expert sur le physique du Séminole sont confirmés par Minnie Moore-Wilîson quand elle écrit: “Le Séminole est de beaucoup au-dessus de la moyenne en apparence personnelle. Un grand nombre d’hommes ont plus de six pieds de haut; mais telle est la symétrie de leurs proportions qu’on ne se rend pas compte de leur taille. Ils sont beaux, et leurs mains et leurs pieds sont remarquablement petits, tandis que leur voix est douce et basse” (41).
Je suis même presque sûr d’avoir lu quelque part que les Séminoles ont en moyenne six pieds de haut, ce qui ne peut être qu’une exagération, vu que nous ne sommes plus à l’âge des géants.
(38) — The Seminole Indians, pp. 481-82.
(39) — Membres de l’un de ces deux clans.
(40) — MacCauley, ubi suprà, pp. 481-82.
(41) — Encyl. Rel. and Ethics, vol. XI, p. 377.
Mais ce qui distingue surtout ces Indiens des autres aborigènes américains, c’est ce que j’appellerai l’intransigeance de leur conservatisme, qui se trahit par un costume national que rien ne peut leur faire quitter, et, au point de vue psychologique, une invincible antipathie pour tout changement dans leurs idées religieuses. La haine des blancs qui, depuis les démêlés que j’ai partiellement relatés, les a rendus défiants de toute ingérence dans leurs affaires, est peut-être un peu cause de cet exclusivisme dans l’habit et la religion.
Quoi qu’il en soit, au lieu d’adopter comme la plupart des autres Indiens le prosaïque costume des blancs, les Séminoles continuent à se vêtir à peu près comme le faisaient leurs ancêtres, c’est-à-dire d’une manière assez sommaire, ainsi qu’on va le voir. Toutes les pièces de leur vêtement consistent, en effet, dans une chemise, ou blouse, un ou plusieurs foulards au cou, un pagne et un turban. Pas de chaussures, de pantalon, culottes ou même mitasses.
La chaude humidité de leur habitat est probablement responsable des jambes et pieds nus qui résultent de ce déshabillé. La blouse descend des épaules aux genoux, et est serrée à la taille par une ceinture de cuir, à laquelle pendent une ou plusieurs poches contenant la poudre et les balles du chasseur, ainsi qu’un ou deux coutelas de près de dix pouces de long.
Détail caractéristique de tout accoutrement réellement indigène: l’habit ne comporte en lui-même aucune poche proprement dite.
Un autre détail qui est, celui-là, propre aux Séminoles est le mouchoir, ou plutôt les mouchoirs ou foulards, qui sont portés enroulés autour du cou. Tous les voyageurs les ont remarqués, tous en parlent comme d’un détail typique du costume séminole. MacCauley, par exemple, assure en avoir vu “jusqu’à six, ou même huit, autour de la gorge [d’un individu], lesquels avaient leurs extrémités nouées ensemble et pendant sur la poitrine’’ (42).
De son côté, M. Moore-Willson écrit qu’une “autre caractéristique du costume séminole consiste dans les nombreux mouchoirs portés autour du cou; plus il y en a, plus est grande la satisfaction que le Séminole retire de son vêtement’’ (43).
Quant au turban, il ne ressemble pas précisément à celui des Orientaux. Il est fait d un ou de plusieurs châles pliés de manière à produire un bandeau, ou une couronne, de trois pouces de haut, puis enroulé autour de la tête, à laquelle il ne touche que par le bas et
(42) — Op. cit., p. 482.
(43) — Encycl., XI, p. 378.
dont il ne suit point la forme globuleuse. On dirait, écrit MacCauley(44), comme “une section de cylindre orné qu’on a forcé ( ctowded down ) sur la tête de l’individu’’.
Ce turban ne quitte guère le Séminole qu’à la chasse.
Le costume de la femme est encore moins compliqué. De fait, on pourrait dire qu’il ne consiste qu’en deux pièces: une courte chemise et une longue jupe. La première est passablement décolletée, et ne couvre pas beaucoup plus que les seins. Quant à la jupe, elle est plus modeste, descendant, comme elle fait, généralement jusqu’aux pieds. Elle est de calicot ou de guingan.
Les femmes ne portent aucune coiffure, excepté les jours froids, alors qu’elles se mettent sur la tête une espèce de petit châle, qui reombe sur les épaules à la manière du capulet des Béarnaises.
Il n’y a pas plus de trente ou trente-cinq ans, les hommes suivaient encore une mode des plus originales en ce qui est du port des cheveux. Ils se les rasaient, pour ainsi dire, partout, excepté autour du front, où ils s’en laissaient croître une lisière d’un pouce de large, et sur les temps où une assez forte mèche descendait jusqu’au bout de l’oreille. Une autre bande de même largeur allait du front à la nuque, et fournissait la matière à une double tresse qui retombait sur le haut du dos.
MacCauley donne une saisissante illustration de cette originale “chevelure’’, ou absence de chevelure. Mais, d’après Alanson Skinner, cette manière de porter les cheveux n’existait déjà presque plus en 1913, époque où il en écrivait. Elle avait fait place aux cheveux courts des blancs, circonstance extraordinaire pour ces conservateurs invétérés que sont les Séminoles de la Floride (45).
La chevelure des femmes demandait moins de soins et était moins compliquée. Elles se relevaient simplement les cheveux, à part ceux du devant de la tête, et les nouaient en une espèce de chignon qu’elles portaient, et je m’imagine continuent à porter, juste au-dessus du cou.
L’un et l'autre sexe ont aussi un certain nombre de breloques, sans compter un assortiment de verroterie, dont ils se servent en guise d’ornements personnels. C’est l’ambition des femmes d’avoir, autour du cou, le plus grand nombre possible de colliers en rassade, tandis que leurs oreilles sont “ornées” de petites chevilles piquées tout autour des bords de la conque et une pièce d'argent pendant au lobe.
(44) — Op. cit., p. 484.
(45) — Cf. Notes on the Florida Indians, Amer. Anthropologist, vol. XV, p. 67.
Quelles sont maintenant leurs dispositions psychologiques ? Inutile de dire que ces Indiens se font surtout remarquer par une virilité peu ordinaire. On pourrait même les taxer d’une teinture de suffisance. Leur passé les a rendus méfiants et soupçonneux de l’étranger, au point que tous ceux qui ont voulu les étudier chez eux témoignent de la difficulté qu’ils ont éprouvée pour se faire accepter d’eux (46), en dépit de leur esprit d’hospitalité, qui est aussi remarquable que celui des autres familles aborigènes d’Amérique.
La singularité de leur habitat actuel et l’originalité de leurs coutumes valent la peine que nous leur fassions une petite visite en passant.
Leurs villages, ou camps, composés de dix ou douze loges chacun, sont établis sur de petites îles à foin, des prairies maritimes très basses souvent entourées d’une lisière de cyprès. C’est dire qu’on ne les aborde qu’en bateau, et les pauvres pourchassés d’autrefois doivent aujourd’hui à cette circonstance de se sentir enfin chez eux et à l’abri de tout indésirable. Lorsqu’on s’est assuré que vous n’êtes ni agent ou employé du gouvernement, ni missionnaire, mais un blanc qui leur est sympathique, ils vous permettent de mettre pied à terre et vous mènent de suite à la maison des hôtes, ou l’hôtel communal.
Cette maison est la plus grande du village; on y reçoit tous les nouveaux venus, avec lesquels on scelle un lien d’amitié en leur offrant du sofki(47), le mets national des Séminoles. Une fois que vous avez goûté à leur nourriture, vous êtes considéré comme ami et l'hôte du village entier.
Après avoir satisfait notre appétit, jetons maintenant un coup d’œil sur leurs habitations.
Elles s’élèvent près du rivage, à l’ombre des arbres, excepté la cuisine communale — une seule par camp — qui se trouve à l’intérieur de l’îlot, partant en arrière de toutes les résidences. Même la manière dont on y fait le feu est propre à ces Indiens. De longues pièces de cyprès disposées sur le sol en forme d’étoile, ou plutôt des rais d’une roue, brûlent lentement, mais constamment, à leur point de jonction, sous l’appentis qui sert de cuisine, en sorte qu’il suffit de temps à autre de les pousser vers le centre pour attiser le feu et l’empêcher de
. (46)— “Les naturels ont la plus grande objection à l’intrusion des blancs”, écrivait Al. Skinner (op. cit., p. 63), qui, après son passage à leur petite colonie, ajoutait: “Il est à présumer qu’une seconde visite ne serait pas sans fruits, vu que les Séminoles doivent être maintenant convaincus que je ne suis ni un espion du gouvernement, ni un missionnaire, leurs deux épouvantails” ( ibid p. 65).
(47)— Espèce de gruau aigrelet préparé avec du maïs, de l’eau et de la lessive. C’est à peu près ce que nous avons déjà décrit sous le nom de sagamité.
s’éteindre. Ce système obvie à la nécessité de couper son bois en rondins et de brûler inutilement un combustible qui n’est pas trop commun sur les îlots herbeux où l’on vit. N’est-ce pas ingénieux?
A l’instar des habitations elles-mêmes, cette cuisine est simplement composée d’un toit en feuilles de palmier reposant sur des pieus plantés en terre. La clémence du climat rend tout mur inutile.
Ces Séminoles paraissent, sous certains rapports, avoir atteint un degré de communisme que même les utopistes de Russie n’ont probablement jamais rêvé. Une seule cuisine, un seul feu pour tout le village, avons-nous dit. Ajoutons maintenant une seule salle à manger. Les repas se prennent deux fois par jour, le matin et le soir en général, avec de nombreux goûters privés entre temps. La table est immobilisée, ses pieds étant solidement plantés en terre comme les supports du toit.
Ces Indiens ne seraient pas des Séminoles s’ils se tenaient “à table” comme nous. Ils s’accroupissent pour manger “sur la table autour du bol de sofki. Une immense louche en bois émerge du brouet fumant, et l’un après l’autre, à commencer par le chef ou le plus vieux de la bande, ils puisent chacun plein la louche. Une cueiller séminole ordinaire contient suffisamment pour satisfaire l’appétit d’un blanc... Après que les hommes et les garçons ont mangé, vient le tour des femmes et des filles” (48).
A part du sofki, le menu des Séminoles consiste en venaison, chevreuil et oiseaux aquatiques, dindes sauvages, etc., sans compter la citrouille, les courges, la canne à sucre et quelques bananes, qu’ils cultivent eux-mêmes. Il faut aujourd’hui y ajouter encore de la viande de bœuf et de porc, qu’ils élèvent aussi.
Autant ces aborigènes sont par nature hostiles aux blancs qu’ils ne connaissent point, autant ils sont bons, affables et même affectueux avec les leurs. MacCauley ajoute que “l’affection des parents pour leurs enfants est la caractéristique de leur vie au foyer, ainsi que le prouveraient plusieurs exemples dans ce sens que je pourrais citer” (49). Cet Américain dit encore: “Dans leurs rapports les uns avec les autres, ils ont d’habitude la langue déliée; ils sont vifs, et font preuve de cerveaux relativement actifs et d’assez grande fertilité mentale” (50).
Un mot en terminant sur leur condition en matière de religion. Nous avons déjà vu que leurs idées sous ce rapport sont bien ancrées,
(48) — - Skinner. Notes on the Florida Seminoles, p. 70.
(49) — MacCauley, op. cit., p. 491.
(50) — Ibid, p. 493.
et qu’ils ne veulent pas en démordre. Leur théologie diffère peu de celle des autres Muskokis, sauf en ce qui est d’un point qui est, à lui seul, un excellent exemple de l'effet de l’imagination chez un peuple enfantin, et met en relief l’évolution que peuvent subir avec le temps des notions mythologico-historiques déposées dans son sein.
D’après les Séminoles de la Floride, le fils du Maître de la Vie ( Hisakitamisi ) descendit autrefois à l’extrémité sud de ce pays, à un cap où il fut reçu par trois chamans, qui l’emportèrent sur leurs épaules pendant qu’il semait partout la graine du kunti, racine qui produit une précieuse farine, appréciée aujourd’hui même des blancs.
Cette légende est naturellement une caricature inconsciente des enseignements religieux des Pères Franciscains du XVIIe siècle, notions qui furent malgré tout absorbées par les ancêtres des Séminoles, alors qu’ils faisaient encore partie de la confédération crique. Ce n’est autre chose qu’une vague réminiscence de ce qu’on leur apprit à propos de Jésus-Christ, des rois Mages et de la bonne semence de la parole de Dieu que l’esprit indien, peu ouvert à l’abstrait, a depuis concrétisé en ce qu’il y a de plus précieux dans son pays.
Je pourrais m’étendre considérablement sur ce sujet et plusieurs autres qui s’y rapportent. Mais il faut savoir se borner. C’est Boileau qui l’a dit, et le bon sens avant lui.
Essai XII