‹ Disparus et survivantsChapitre 9 sur 21 · LINGUISTIQUES · texte numérisé non relu

LINGUISTIQUES

Nous avons, je crois, passé en revue un nombre suffisant de peuplades américaines disparues par suite de diverses causes, dont la principale fut toujours leurs rapports avec les blancs, pour avoir maintenant une bonne idée des mœurs et coutumes de ceux qu’on peut dès lors qualifier de Proto-Américains. Avant de nous mettre à l’étude de quelques-uns de leurs survivants mentionnés par M. Le Conte, il me paraît utile de consacrer quelques pages à divers points suggérés par sa petite contribution aux pages de notre Bulletin.

Le décousu de ce nouvel essai pourra créer l’impression d’un tout ressemblant assez à un pot-pourri; mais je n’ai pas l’embarras du choix. Pour en finir avec les inexactitudes de ce collaborateur peu ordinaire, il me faut le suivre dans celles que je n’ai pas encore relevées, et peut-être entrer à l'occasion dans l’exposé de questions connexes, dont le traitement ne devrait pas, d’ailleurs, fournir la matière de bien longues pages. Dans tous les cas, sur un pareil champ le glanage des moindres épis n’est point inutile.

Passant de l’Amérique proprement dite aux îles qui lui font cortège, M. René Le Conte dit que “les Taïnos paraissent avoir été les habitants primitifs de Cuba’’(l). Comme d’habitude, il se trompe. Les Ciboneys furent les aborigènes de cette île, auxquels succédèrent les Taïnos, tribu d’origine arawaque, par conséquent native de l’Amérique du Sud.

Quant aux Ciboneys, les Siboneyes de Christophe Colomb, on pourrait les ajouter à notre liste de disparus. Ils furent les premiers habitants de Cuba, bien qu’ils aient pendant longtemps co-existé sur cette île avec les Taïnos, qui les subjuguèrent et les asservirent. Voici mes preuves.

(1) — Bulletin de la Société de Géographie de Québec, vol. XIX, p. 165.

M. R. Harrington conclut une étude très fouillée, très documentée, sur Cuba avant Christophe Colomb par ces déclarations qui découlent des faits exposés dans ses pages précédentes: “Cela rend complète la chaîne des preuves qui reportent la culture primitive trouvée par l’archéologie aux ‘Ciboneyes’ des anciens auteurs, et nous donne le droit d’employer ce terme pour désigner les premiers aborigènes de Cuba.

“C'étaient les ‘très simples gens’ qui avaient occupé l’ île entière de Cuba depuis une date inconnue dans un passé lointain, qui habitaient souvent des cavernes, étaient contemporains du MegaIocuus( 2) et probablement descendants de Y Homo cubensis de Montané(3). Délogés du Cuba oriental par les Taïnos, à peu près un siècle avant la Découverte, ils furent refoulés vers l’ouest. Le torrent de ces derniers augmentant en volume, il inonda l’île jusqu’à ce qu’ils eussent surpassé en nombre les Ciboneyes, qu’ils réduisirent en servitude en beaucoup de cas, au point que, au commencement du XVIe siècle, tout ce qu’il y avait de la population aborigène était au service des Taïnos” (4).

Voilà qui est clair. Du reste, l’ouvrage si précis d’Harrington, bien que s’appuyant surtout sur l’archéologie, sans pourtant négliger l’histoire, a eu des prédécesseurs dans ses conclusions. Un ingénieur cubain du nom de Jose-Antonio Cosculluela, a lui-même consigné dans un livre intéressant, Quatre Anos en la Cienaga de ZapataQô) , le résultat de quatre années d’explorations scientifiques dans le marais de Zapata, Cuba. Nous y trouvons la déclaration suivante:

“Si nous nous guidons par cette série d’interprétations, il me semble que les serviteurs des Taïnos étaient les Siboneyes...Les chroniqueurs ne disent point si les Siboneyes résistèrent ou non à l’invasion^) taïniennej mais nous pouvons nous imaginer qu’ils essayèrent au moins de le faire, bien que, finalement subjugués, ils aient émigré vers l’ouest”.

Du reste, l’archéologie cubaine est si nette, si claire sur cette question que le lecteur ne peut avoir aucun doute au sujet de la

(2) — Comment pénétrer dans les arcanes d’un passé lointain sans y découvrir une espèce d’homme très spéciale et tout à fait distincte, décorée d’un nom latin? Ce ne serait pas scientifique!

(3) — Cuba before Columbus, Part I, vol. II, pp. 55, 411.

(4) — Ibid., Part I, vol. 1, pp. 410-11; New-York, 1921.

(5) — La Havane, 1918.

(6) — Qu’on remarque le mot “invasion”.

priorité des deux races sur la grande île. La double culture cibonéyenne et taïnienne a laissé des vestiges simultanés dans l’est de Cuba. Or, assure Harrington qui les a étudiés sur place, “l’examen de ces vestiges là où les couches [géologiques] sont assez épaisses pour être étudiées et n’ont point été dérangées, nous présentera constamment ceux des Taïnos au-dessus de ceux des Ciboneys, preuve que ceux-ci vinrent avant ceux-là (7).

Inutile, ce semble, d’appuyer là-dessus. Il est évident que les Taïnos étaient aux Ciboneys ce que les Japonais sont aux Aïnos: des envahisseurs, des nouveaux venus, des intrus.

D’aucuns, s’autorisant du fait que les Indiens de Cuba sont communément appelés Taïnos et que les Taïnos sont connus pour avoir été d’origine arawaque, ont cru pouvoir écrire que les Ciboneys qui les précédèrent sur le même territoire étaient, eux aussi, des émigrés arawaks. Mais étant donné que les premiers ne pouvaient comprendre les seconds, il n’est que logique de conclure qu’ils étaient de race différente.

Par où l’on voit que notre essayiste français se trompe encore lorsque, après avoir remarqué non sans raison que “l’Amérique du Sud a fourni aussi des habitants à l’Amérique du Nord’’, il ajoute que les Paléo-Américains “ont conquis la Jamaïque, Cuba et les Bahamas sur les Taïnos’’ (8). On sait maintenant que c’est le contraire qui arriva: ce furent les Taïnos qui déplacèrent des Paléo- Américains.

Le nom des tout premiers aborigènes de Cuba est dérivé de l’arawak siba, rock, et eye-ri, hommes, et signifie, par conséquent, “gens des rochers” (9). Les Taïnos ne pouvaient donner de nom plus approprié à des primitifs qu’ils trouvèrent terrés dans des cavernes, ainsi que nous le montre l’archéologie de l’île.

Quant à celui des Taïnos, il est dû, paraît-il, à Pierre Martyr, qui raconte dans son ouvrage De Orbe nouo( 10) que, lors du second voyage de Christophe Colomb, une bande d’indiens abordèrent les Espagnols débarqués à l’Hispaniola( 1 1 ), et les assurèrent qu’ils

(7) — Op. cit., vol. II, p. 406.

(8) — Bulletin, p. 167.

(9) — Tout comme les Tsé’kéhne (Sékanais) des Dénés dont il sera question plus d’une fois dans les pages à venir.

(10) — Décade I, p. 81.

(11) — La Petite Espagne, c’est-à-dire Haïti.

étaient des Tainos, c’est-à-dire de braves gens — les sauvages ont toujours bonne opinion d’eux-mêmes — et non pas des cannibales comme les Caribs. Cette appellation a été depuis étendue aux tribus des îles avoisinantes de langue et de culture analogues.

Passant de la zone du tropique aux régions subarctiques, M. René Le Conte nous présente ce qu’il doit considérer comme autant de stocks indigènes distincts, puisqu’il prend soin d’en transcrire les noms en italiques, de la même manière qu’il écrit ceux des Algonquins, des Dénés (ses Athabasques), des Muskokis et des Taïnos, reléguant entre des parenthèses ce qu’il considère comme des divisions de ces familles — je veux dire les Innoïts, les Aléoutes et les Aléoutiks ( 1 2).

Or ces diverses peuplades appartiennent toutes à la race esquimaude, et cette inutile différentiation ethnique paraît d’autant plus incompréhensible qu’on la trouve sous la plume d’un homme qui confond sous la même rubrique des familles beaucoup plus distinctes entre elles que ne le sont, par exemple, les Français et les Russes, d’un homme qui, au mépris de toutes les règles de l’ethnologie et de la linguistique, assimile les Iroquois aux Algonquins, les Dénés aux Puéblos, les Muskokis aux Illinois, tribu algonquine, etc.

Les Aléoutes, “gens des îles’’ en tchouktchi, sont, de l’avis de tous les ethnologues avertis, une extension de la famille des Innoïts, ou Esquimaux. Quant aux Aléoutiks, qu’il dit habiter le sud-ouest de l’Alaska, j’ai bien peur qu’ils ne soient une peuplade de sa création. L’Alaska ne contient que trois races indigènes, celle des Tlingets, dans le sud-ouest, celle des Esquimaux, sur le littoral nord et nordouest, et celle des Dénés, partout ailleurs. . .

Des Esquimaux il dit qu’ils habitent le Labrador “oriental’’, ce qui porterait à se demander où se trouve le Labrador occidental. Mais, comme on ne paraît pas fort sur la géographie américaine en France, il convient de se montrer indulgent.

Il est pourtant permis d’examiner ce qu’il entend par cette population de langue esquimaude “qui diffère au point de vue anthropologique des véritables Innoïts’’, et qu’il dit être “de taille élevée, à la peau blanche, les cheveux cuivrés et les yeux bleus” (13).

Cette description ne s’appliquerait-elle point à ce qu’on est convenu d’appeler les Esquimaux blonds? Mais alors où a-t-il pêché le

(12) — Bulletin, p. 165.

(13) — Ibid., Ibid.

nom de Kœrongeramuit (il veut dire Kœrongeramiut) qu’il leur donne? Les Esquimaux blonds sont divisés en Akulliakatangmiut, Noahoguirmiut et Puivlirmiut, et leur habitat, ou le territoire qu’ils parcourent habituellement dans leurs incessantes pérégrinations — car ils sont très nomades — est la région contiguë au golfe du Couronnement ( Coronation G.) et l’île Victoria, non pas la simple baie Walker, comme le voudrait M. Le Conte(14).

Les premiers pêchent surtout à l’ouest des seconds, et ont comme eux leurs campements sur le mainland, tandis que les troisièmes habitent à leur manière le sud de l’île Victoria(15).

Quant aux Esquimaux en général, on sait qu’ils forment un peuple des plus originaux, curieux tout aussi bien au point de vue géographique qu’au point de vue sociologique. Famille ethnique essentiellement maritime, leurs groupes, dont le costume donne l’apparence de bandes de fauves bipèdes, se meuvent le long des rives désolées de l’extrême Amérique du Nord (et même de l’Asie orientale), à peu près du mont St Elie, en Alaska, au fort Churchill, sur la baie d’Hudson, sans compter nombre d’îles de la mer polaire et une partie des côtes du Groenland, faisant retentir les plages incultes et les baies glacées de ces lointaines régions des rires bruyants dont ils sont coutumiers et des chants érotiques qui vont si bien à leur caractère peu austère.

Long de plus de 5,000 milles, leur territoire n’en a généralement pas 50 de large, disposition ethnographique si insolite qu’on ne la retrouve nulle part ailleurs sur la surface du globe. D’un autre côté, leurs campements d’été, d’un été sans nuits, sans ténèbres ou crépuscule, se voient jusqu’au 82c degré de latitude.

Ceux du Groenland “ont conservé un peu de sang Scandinave’’, dit M. Le Conte(16). Cela vient du métissage qui se produisit entre leurs ancêtres et les Norses, Islandais ou Danois, qui colonisèrent surtout le sud-ouest de cette espèce de continent glacé (17).

Ces Norses, ou Scandinaves, ajoute-t-il, “y ont fondé des établissements que les Esquimaux ont détruits après de longues luttes;

(14) — Ibid., ibid.

(15) — Cf. D. Jenness, The Life of the Copper Eskimos, pp. 33 et seq.; ap. Report of the Can. Arctic Expédition 1913-18; Ottawa, 1922.

(16) — Bulletin, p. 166.

(17) — Dire simplement “le sud”, comme le fait cet écrivain, est à peine correct, puisque l’immense nappe de glace qui paraît n’avoir pas changé d’aspect, en ce pays, depuis les temps reculés que les géologues désignent sous le nom de période glaciale, ou âge de la glace, ne laisse guère à nu que la côte ouest, même au cours de l’été, avec une toute petite lisière de celle de l’est.

le dernier a été anéanti en 1418”(18). Comme toujours, 1 ami Le Conte est des plus péremptoires, et sa prose ne connaît point d ambages. Mais les faits correspondent-ils absolument à ses assertions? Voyons.

Pas de point historique plus avéré que celui des colonies normandes, ou de gens de race septentrionale, au Groenland. Mais il est dangereux de s'arrêter à une date précise lorsqu’il est question d’établissements dans ce pays isolé du reste du monde. Par “établissements” Le Conte a évidemment en vue des colonies de blancs, des paroisses catholiques, fondées sur ces plages inhospitalières. Il y en eut seize en tout, douze sur la côte occidentale, le reste sur la côte orientale, avec un siège épiscopal à une place appelée Gardar, au bout du fiord d’Eric (Ericsfiord), sur lequel se succédèrent toute une série d’évêques.

D’après M. Le Conte, la dernière aurait été détruite en 1418. Je me demande sur quoi il s’appuie pour une déclaration si catégorique. Sur quoi se base-t-il aussi pour mettre toutes ces destructions au compte des Esquimaux ?

D’abord, en ce qui est de ce dernier point, un auteur qui a fait de ces questions une étude approfondie, B. -F. de Costa, affirme, lui, que la colonie norse “ne paraît pas avoir jamais été en grand danger du côté des Skrælings, ou Esquimaux, bien qu’une fois, en 1349 au plus tard, les natifs passent pour avoir attaqué celle de l’ouest et tué dix-huit Groënlandais de descendance islandaise, réduisant deux garçons en captivité” ( 1 9).

Ce spécialiste ajoute: “On nous parle de la colonie orientale jusque vers le milieu du quinzième siècle” (20), ce qui nous reporte plus de trente ans après la date si péremptoire de M. Le Conte. D’après le même auteur, un nommé Wormius “dit à Peyrere qu’il avait lu dans un manuscrit danois qu’aussi tard que 1484 il y avait une compagnie de plus de 40 marins à Bergen, Norvège, qui commerçait encore avec le Groenland” (21 ). Une si importante compagnie n’aurait pu vivre du commerce avec une poignée ou deux d’indigènes hostiles à la race de ses membres dans un pays si lointain, si isolé.

Un autre auteur, Crantz, dit que “vers 1530”, cent douze ans

(18) — Bulletin, p. 166.

(19 ) —The Pre-Columbian Discovery of America by ihe N orthmen, p. 32; Albany, 1890.

(20) — Ibid., ibid.

(21) — Cf. Egede, Greenland, p. XLVII.

après la date de M. Le Conte, “l’évêque Amund, de Skalholt, en Islande, passe pour avoir été poussé par la tempête, à son retour de Norvège, si près de la côte du Groenland qu’il pouvait voir les gens qui conduisaient leurs bestiaux’’ (22). Qui a jamais entendu parler d’Esquimaux qui élevaient des troupeaux de bêtes à cornes ?

Que dis-je? On assure qu’en 1625 — nous voilà loin de 1418! — un bateau du Groenland dont la construction accusait l’agence d’ouvriers blancs s’échoua sur la côte de l'Islande, et que, plus tard encore, on trouva sur le même rivage une rame sur laquelle on pouvait lire une phrase en caractères runiques dont le sens était: Maintes fois me suis- je fatigué à te tirer (23).

Mais, fait plus remarquable encore, un auteur allemand nous apprend que, se trouvant en Islande en 1546 ou 1564, lorsque le gouvernement de cette île confisqua les revenus du monastère de Helgafell, il conversa avec un Dominicain arrivé l'année précédente du couvent de St-Thomas, en Groënland(24). On admettra sans peine qu’un monastère de Dominicains n’aurait guère pu subsister chez de simples Esquimaux.

Il n’est pourtant que juste d’ajouter que les conditions économiques étaient devenues fort pénibles au Groenland dès le commencement du XVe siècle (25). C’était au point que les évêques de Gardar n’étaient plus tenus à la résidence; du moins c’est ce qui semble découler de la bulle papale qui élevait à ce siège un nommé James Treppe, le 27 mars 1411.

(22) — Ap. Egede, op. cil., p. XLVIII. Voir aussi David Crantz, The ITistory of Greenland, vol. I, p. 243.

(23) — Crantz, op. cit. ibid., p. 244.

(24) — Ibid., ibid., où Crantz donne 1546 comme la date de cette rencontre, tandis que De Roo, Hist. of America before Columbus, vol. II, p. 438, fournit l’une et l’autre date. L’ouvrage de ce dernier auteur, trop peu connu, peut-être parce qu’il offre des précisions auxquelles certains chercheurs, ou prétendus savants, préfèrent les hypothèses, ou nébulosités, qui favorisent l’usage de l’ingéniosité personnelle, et le mystérieux cher aux cœurs qui aiment à créer des problèmes pour avoir le plaisir de les résoudre, devrait se trouver dans la bibliothèque de tous les Américanistes. On peut ne pas souscrire à toutes ses opinions, ne pas accepter toutes ses conclusions, mais il abonde en documents irréfutables, et très rares, en même temps que très opportuns, et accuse des recherches de véritable Bénédictin.

Ses deux beaux volumes furent publiés en 1900 par la compagnie J. -B. Lippincott, de Philadelphie et de Londres, et le second porte en frontispice une double photogravure des ruines massives et assez bien conservées d’une église qui se dresse encore à Kakortok, Groënland.

(25) — Par suite du manque de sens politique chez les souverains Scandinaves, qui avaient ruiné la colonie en décourageant tout commerce, et partant tome émigration, avec le Groënland par les vues étroites qui les avaient portés à s’en réserver le monopole.

C'est évidemment sous l’épiscopat de ce prélat qu’arrivèrent les désastres qui ont probablement occasionné la déclaration beaucoup trop catégorique de M. Le Conte, ou les remarques de ceux sur lesquels il s’appuie. Les habitants de ces lointains parages avaient déjà été victimes de déprédations de pirates qu on croit avoir été de race anglaise(26), lorsqu’en 1418, d’après la bulle de Nicolas V, des barbares vinrent avec une flotte (27) des côtes païennes voisines, qui envahirent et assaillirent cruellement tous ceux qui y demeuraient. Ils dévastèrent par le feu et l’épée (28) le pays avec ses édifices sacrés, ne laissant sur l’île, qu’on dit être très étendue, que neuf églises paroissiales” (29).

Le lecteur dira après cela si l’écrivain qui a provoqué les lignes qui précèdent avait raison d’affirmer que le “dernier” des établissements groënlandais avait “été anéanti en 1418” par des Esquimaux qui maniaient l’épée et avaient une flotte navale à leur service! Ces corsaires, qui furent les vrais coupables, pouvaient fort bien venir de loin, bien qu’ayant touché à des côtes peu éloignées(30).

En venant aux résultats du contact des races aborigènes avec les nouveaux venus d’Europe, Le Conte remarque que “les Hurons ont été à peu près anéantis par les Iroquois et les Anglais”, mais qu’il “en subsiste encore des villages” (3 1 ). Je ne sais trop comment concilier les deux parties de cette assertion; car, après tout, ces Indiens

(26) — Cf. Beamish, The Discovery of America by the Northmen in the Tenth Century, p. 154; Londres, 1841.

(27) — Classe navali, dit la bulle.

(28) — Igné et gladio.

(29) — Sur seize, comme nous l’avons vu, c’est-à-dire plus de la moitié. Ap. De Roo, qui donne, op. cit., le texte entier en Appendice, vol. II, pp. 531-33.

(30) — Ex finitimis lictoribus ( sic pour littoribus) . Le texte latin de cette bulle est fort négligé, ou du moins contient beaucoup de fautes, probablement de copiste, comme redernptas pour redemptarum, convertio pour commercio, illam pour illas, insula pour insulœ, etc. Pour quiconque connaît les méthodes militaires des Esquimaux, même modernes, à plus forte raison de ceux du commencement du XVe siècle, il est impossible de s’imaginer comment ils auraient pu, je ne dis pas détruire, mais seulement subjuguer, sept paroisses de blancs et métis pourvus, comme devaient l’être ceux du Groënland, d’armes à feu qui auraient réduit à l’impuissance n’importe quelle “flotte navale” d’Esquimaux, même armés de “glaives” de pierre ou d’os !

Qu’on se rappelle l’effroi créé à la bataille de Crécy (1346) par les engins de guerre anglais qui, avec un terrible crépitement et des détonations jusqu’alors inouïes sur terre, vomissaient flamme et mitraille sur les archers français, ainsi que la déroute des Iroquois attaqués pour la première fois par Champlain et ses compagnons munis d’armes à feu.

(31) — Bulletin, p. 167.

n’eurent jamais un bien grand nombre de centres de population. Mais passe.

Il dit aussi que les Iroquois se sont maintenus devant la vague d’immigration blanche, mais “non sans métissages”. On peut en dire autant des Hurons. Si, sur les quelque 400 familles de Caughnawaga, par exemple, il n’y en a probablement pas dix aujourd’hui qui ne soient métisses, on n’en trouve peut-être pas davantage à la Jeune Lorette qui soient purement huronnes.

Quant aux Acadiens, ou “Cadiens” de notre essayiste, il en fait sans rire des métis franco-micmacs. “De ce mélange”, assure-t-il, “sont sortis les Acadiens, ou Cadiens, dont les femmes ont conservé le teint, les cheveux et les yeux noirs, humides et allongés de leurs aïeules indiennes” (32). Je gage que, s’ils viennent à l’apprendre, ces braves gens n’éléveront point une statue à M. Le Conte pour cette trouvaille saugrenue. Dans tous les cas, je leur laisse le soin de l’en remercier comme il le mérite.

Il me semble qu’il devrait savoir que le climat et le genre de vie sont pour beaucoup dans l’apparence physique des gens. Prenons, par exemple, les Canadiens qui, après tout, ne peuvent différer grandement des Acadiens. Leur faciès n’accuse certainement aucune dégénérescence du type ancestral, en dépit d’un mélange de sang avec les races aborigènes qui, bien que réel, peut être considéré comme une quantité négligeable, puisqu’il n’a pu se produire même dans la proportion d’un sur vingt mille.

Et pourtant un œil un peu exercé ne prendra pas beaucoup de temps à remarquer une certaine différence entre les deux types, tels qu’ils sont aujourd’hui. L’habitant canadien paraît tout aussi bien, sinon mieux, que le paysan français, et la Canadienne a les traits tout aussi réguliers que la Française, quand elle n’a point un air plus distingué. Mais, sous l'effet d’un climat plus sévère, le teint de l’un et de l’autre a changé.

Il est moins clair, plus mat et, chez la femme, plus blême au Canada qu’en France. Yeux et cheveux se sont assombris, sans que les premiers aient perdu de leur feu en Amérique. Le nez s’est allongé et régularisé sans s’agrandir, et sa racine s’est surélevée entre les yeux au point de se mettre souvent de niveau avec le front.

Va-t-on pour cela prétendre que la race canadienne tient un tant soit peu des sauvages, au milieu desquels elle est née et s’est développée? Ce serait aussi ridicule qu'injuste.

(32) — Ibid., ibid.

En ce qui est des unions, ou plutôt des mariages, entre blancs et Indiens, M. Le Conte a raison de dire que les Espagnols — il aurait dû ajouter: et les Français — eurent moins de scrupules de les contracter que les Anglais. Cela prouve simplement qu’ils étaient plus consciencieux et plus honorables que ceux-ci dans leurs relations avec les indigènes, et non pas, comme il semble le donner à entendre, que les Anglais s’abstinrent davantage de tout commerce charnel avec eux.

Loyaux, honnêtes et condescendants, Espagnols et Français ne se contentèrent pas de jouir de la société des femmes indiennes; ils ne se firent généralement pas prier pour assumer et remplir tous les devoirs inhérents à la paternité, en même temps qu’ils accordaient à leurs femmes les droits qui leur revenaient en tant que mères de leurs enfants, tandis que les Anglais, tout en les faisant servir à la gratification de leurs passions, ne se firent point faute de les abandonner, de les renier, souvent sans aucune compensation, et, avec elles, leurs enfants, dès que l’occasion s’en présenta: départ du pays ou rencontre de personnes de rang moins humble dans l’échelle sociale.

Je prie M. Le Conte de croire qu’il n’est aucunement nécessaire d’aller jusqu’en Géorgie (33) pour trouver des métis anglais. Proportion gardée, ils sont tout aussi nombreux que les métis français, ou du moins les unions qui occasionnèrent les premiers furent aussi fréquentes. Mais leurs pères n’ayant souvent pas été assez honnêtes pour les élever comme leurs enfants et leur concéder les droits qui découlent d’une filiation légitime, ils sont moins respectés et moins honorables, bien que généralement supérieurs au point de vue physique, que leurs frères de descendance semi-française.

Mais les métis ont toujours été des métis. Ils ne se sont guère mêlés aux blancs, préférant, à part d’honorables exceptions, la société des leurs ou même de leurs parents indiens à celle des blancs. Dans tous les cas, ce ne serait guère moins qu’une énormité que de simplement insinuer qu’Acadiens ou Canadiens ne sont au fond que de simples métis.

Une question plus importante que ces dernières au point de vue ethnologique est celle du nom des Indiens auxquels, par une double erreur, M. Le Conte décerne le fantastique sobriquet d’Athabasques. Double erreur, dis-je. En effet, il adopte inconsidérément, ou il pense adopter, un vocable tiré d’une localité, vocable qui ne peut convenir à une famille aborigène si étendue, et il traduit mal, ainsi que nous

(33)— “On cite aussi le cas de métissages entre Anglais et femmes savannas en Géorgie, mais ils furent rares’’ ( Ubi suprà ).

le verrons plus loin, le nom dû à une institution scientifique des Etats-Unis pour la même famille.

Cet important stock, l’un des deux qui, d’après ce monsieur, peupleraient presque toute l’Amérique du Nord, était autrefois connu des savants comme celui des Tirré ou Tinneh, Tenni (Bompas) ou Terme (Kennicott). Ces appellations sont absolument impropres, et cela pour plus d’une raison. Ce qu’avaient en vue ceux qui les adoptèrent pour désigner ces aborigènes était évidemment ’Tinné ou 'Terre, éléments verbaux qu’on retrouve dans les noms dénés basés sur des points géographiques, et qui font alors l’office des désinences -aht des divisions ouakachaines et ~miut (ou mieux - myut ) de celles des Esquimaux.

Malheureusement il y a, dans la langue des Dénés, une tout aussi grande différence entre la valeur du t et celle du ’t qu’il y en a entre n’importe quelles autres consonnes — bien plus, de fait, qu'on en trouve en indo-germanique entre, par exemple, le w et le g qui, ainsi qu’on le sait, sont convertibles entre eux, puisque le war des Anglais devient “guerre” en français; leur William se transforme en “Guillaume”; leur warrart en “garantie”, leur wasp en “guêpe”, leur warder en “gardien”, leur wages en “gages”, etc.

L’importance de l’explosion linguale ou glottale représentée par l’apostrophe au cours des présentes études ne saurait s’exagérer. J’aime d’autant plus à la signaler qu’elle m’a valu des désagréments de la part d’apprentis linguistes américains qui ne l’avaient pas remarquée dans les dialectes congénères du sud, lorsque je fis, pour la première fois, remarquer son omission dans leurs écrits(34). Les exemples suivants, tirés du dialecte porteur de la Colombie Britannique, suffisent à eux seuls pour la démontrer.

(34) — V. Note ,pp. 170-71, vol. X, American Anthropologist. Il n’y avait pas moins de quinze ans que je m’occupais d’études anthropologiques, ayant déjà écrit, presque toujours en anglais, 16 ou 17 monographies ou importants articles sur les Indiens d’Amérique — soit dit pour l’information de M. Le Conte qui, à la publication des deux premiers essais de la présente série, me prenait pour un nouveau venu sur le champ américaniste, ce qui en dit long sur le temps qu’il y a lui-même travaillé — lorsqu’en 1903 je fus choisi par le directeur de l’Année linguistique, de Paris, que tout anthropologue français connaît, pour présenter à ses lecteurs une revue de tout ce qui s’était précédemment publié sur les langues dénées — M. Le Conte n’avait pas encore inventé ses Athabasques; peut-être en était-il encore à son A B C...

Dans l’article de plus de 40 pages que je dus alors écrire, j’eus à renouveler à propos de la transcription de textes navajos des critiques portant précisément sur l’omission de l’explosion linguale et de signes diacritiques nécessaires à la reddition de certains sons, que j’avais déjà consignées dans de précédents écrits anglais. J’en profitai même pour étendre ces mêmes remarques aux productions

-ta, lèvres; -’ta, plume.

nœta, action de marcher; nœ’ta, jeu de mains(35).

œtaz, il est généralement pesant; œ’taz, chauve-souris.

œtœten, faon (de caribou); œtœ’ten, il travaille pour luimême.

uté, ses cornes; uté, il possédera.

hloescetî, elle allait, donnait (lumière); hlœsce’tî, id. (ligne, nerf, corde).

naustihl, je jetterai par terre (cpl. ) ; naus’tihl, je suis de nouveau en rut, poussé par la concupiscence.

nto, en-haut; n’to, ton nid.

utuk, il sera court; u’tuk, il sucera.

Une seconde raison pour laquelle -tinné ou -tenue ne peut convenir pour désigner une division ethnique consiste en ce que “étant un suffixe, ni l’un ni l’autre ne peut aller sans support. Ce prétendu nom est composé de la racine des verbes hwos’ten, kwos’tin, etc. (selon le dialecte) qui signifient “j’habite’’, et la particule du pluriel -ne, -ni qui, suffixée à un nom de rivière, forme un suffixe contracté en tenue, etc., comme on le voit dans Nazkhoh’tenne, Tsihlkhoh- ’tinni.

“Ainsi ce soi-disant mot correspond de toute manière (excepté qu’en déné il est un affixe verbal, non pas nominal) à la désinence -enses du latin Lugdun-enses, Massili-enses, Carthagin-enses, Colossenses, etc. Or qui a jamais songé à dénommer par cette finale les

d’un nouveau venu, qui fut assez peu scientifique pour s’en formaliser. Comme plus tard, 1907, l’amour de la vérité et mon souci de l’exactitude m’inspirèrent d’exposer franchement la question entière devant les lecteurs de la première revue anthropologique du Nouveau-Monde ( The Unity of Speech among the Northern and the Southern Dénés), ce dernier fut obligé de reconnaître, d’ailleurs sans la moindre bonne grâce, qu’il n’avait pas présenté dans son travail “tous les points phonétiques de la langue’’ en question, et qu’il n’avait même pas noté “tous ses sons réellement essentiels”. “Je ne m’aperçus point de prime abord des explosions glottales du houpa” {Am. Anthropologist, vol. X, p. 170), ajoute-t-il dans une confession qui l’aurait honoré si elle n'avait été accompagnée de remarques qui n’étaient autre qu’une exhibition of temper, comme me l’écri,vit alors un vrai savant.

Deux ans plus tard, le même parti, sans avoir, bien entendu, aucune idée d’appuyer mes critiques qu’un tiers, feu le Dr Chamberlain, avait trouvées “trop dogmatiques”, avouait formellement à propos d’un homme au navajo duquel je m’étais d’abord objecté: “Même les ardents admirateurs de l’œuvre du Dr Matthews doivent admettre qu’il ne posséda jamais pleinement la phonétique de l’athabascain... Il faut reconnaître qu’il se servit parfois des mêmes signes pour rendre des sons qui étaient tout à fait distincts, et qu’il négligea les explosions glottales qui sont d’importance vitale dans le traitement de la langue”. {Am. Anthropologist, XII, pp. 313-14). Bravo! cher M. Goddard, bravo! Mais alors pourquoi montrer, alors et depuis, tant de mauvaise humeur vis-à-vis de celui qui le premier critiqua ces manquements chez le Dr M. et chez vous?

(35) — De lahal des Tchinouks.

peuples ainsi appelés par les gens de langue latine? Qui, par exemple, voudrait appeler Ais la nation française, parce qu’elle est composée de Franç-afs, et qu’elle désigne comme BordeI-a;s les habitants de Bordeaux, comme Nant-ais ceux de Nantes, etc.? Et pourtant l’identité des deux cas est si manifeste qu’il me suffit de traduire ces noms en déné et dire, avec la prononciation indienne, Malséy-hwo’tenne, Boldô-hwo’ terme , Nant-hwo’ terme (habitants de Marseilles, de Bordeaux, de Nantes) pour la rendre évidente à l’esprit le plus borné.

“Il en est du -’tenne des dialectes dénés comme de l’enses et de l’ais des langues italiques: il ne s’applique qu’aux divisions ethniques en connexion avec des noms de lieux. Un autre point de similarité consiste en ce que cette désinence varie selon les dialectes, étant -’tenne en porteur, -’tinni en chilcotin, -’qenne en sékanais, etc.

“De plus, la prononciation correcte de ces terminaisons requiert une explosion linguale qui ne peut être obtenue que par ceux qui sont déjà initiés aux mystères assez impénétrables de la phonétique dénée. D’où l’absurdité de désigner une nation entière par un suffixe accidentel, de prononciation impossible à la grande majorité des lecteurs, qui n’est pas un mot en lui-même, et change selon le dialecte de quelque vingt tribus ou plus” (36).

Ce que j’écrivais il y a sept ou huit ans des noms géographiques du nord de la Colombie Britannique s’applique à la lettre aux dénominations ethniques basées sur ces noms. “Quand nous avons affaire à un pays qui est l’habitat d’une race aborigène possédant une langue terriblement difficile et extrêmement délicate comme est la famille dénée, de grâce, tenons-nous à l’écart de sa nomenclature, à moins que nous ne voulions nous rendre la risée des Indiens et des savants avertis, et causer chez le vulgaire des difficultés inimaginables et des diversités de prononciation sans fin” (3 7).

(36) — Morice, Notes archœological, industrial and sociological on t'he Western Dénés, p. 89; apud Trans. Can. Inst.; Toronto, 1894.

(37) — The Northern Intcrior of B.C. and its Maps, p. 30, of vol. XII, Trans. Royal Can. Inst. Cette remarque est si à propos que, ayant, depuis l’inception de ces essais, reçu d’un auteur de Hamilton des listes de noms géographiques soidisant indiens à traduire, je n’ai pu donner le sens de plus d’un dixième. Les sons si délicats, dont beaucoup sont composés, n’ayant point été saisis par ceux qui les notèrent les premiers, il est aujourd’hui impossible de deviner ce qu’ont pu vouloir dire les Anglais qui ont essayé de les transcrire avec leur orthographe, ou plutôt leur manque d’orthographe, baroque. Par exemple, juste à l’ouest de Prince-Georges, le chemin de fer a une station qu’on appelle sérieusement Bednesti. Sait-on ce qu’on a voulu rendre par là? Je ne l’aurais jamais deviné si je n’eusse si bien connu la contrée où se trouve cette localité. C’est tout simplement pît nîstai, “la truite des lacs s’est gorgée de nourriture”, c’est-à-dire lac des grasses truites, primitivement le nom d’une petite pièce d’eau au bout de laquelle j’ai campé bien des fois.

Donc Tinné, Tenne, Tinneh, etc. sont hors de la question. Inutile d’insister là-dessus, d’autant plus que ces appellations sont passées de mode.

Le P. Emile Petitot, ancien missionnaire, géographe et ethnologue du Grand-Nord canadien, les remplaça par le nom composé Déné-Dindjiè, “réunissant le mot déné qui convient aux Chippewayans, tribu la plus méridionale, à celui de dindjiè, que se donnent les Loucheux, tribu la plus septentrionale’’ (38).

Ce vocable est une réelle amélioration sur ceux dont il vient d’être question. Il a du moins le mérite de contenir deux mots indiens authentiques écrits correctement (39). Malheureusement il n’est pas assez compréhensif, et contracte indûment pour l’esprit le territoire occupé par la famille aborigène qu’il voudrait dénommer.

Les Chippewayans, ou Montagnais, ne sont pas sa branche la plus méridionale, il s’en faut, même dans l’Amérique Britannique. Les Chilcotins et les Porteurs ont leur habitat plusieurs degrés de latitude plus au sud, et, pour suivre son principe, Petitot aurait dû appeler ce stock Tœni-dindjiè.

“Mais nous ne devons pas négliger les nombreux rejetons qu’il a poussés dans les Etats de l’ouest et du sud de l’Union américaine, et dont le terme pour “hommes’’, partant pour eux-mêmes considérés comme aborigènes, est pratiquement identique à Déné( 40)”. Alors, puisqu'il est certain que ces gens sont venus du nord, pourquoi ne pas adopter pour les désigner le mot dont se servent elles-mêmes leurs plus importantes tribus septentrionales, Déné, qui, après tout, se retrouve sous une forme à peu près identique jusque dans l’Extrême-Sud? — Dinné n’est-il pas essentiellement le même que Déné ?

Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un moment à une impertinence à ce propos d’un Américain qui fut peut-être un bon écrivain, mais à coup sûr, et malgré la réputation qu’il a laissée parmi ses nationaux, un bien pauvre ethnographe et un pire philologue. Je veux parler de William-H. Dali, et je traduis le passage suivant de sa

(38) — Monographie des Déné-Dindjiè, ap. Dict. de la Langue des Déné- Dindjiè, p. XIX; Paris, 1876.

(39) — Bien qu’avec une orthographe différente de la mienne, son é revenant à mon e (prononcé comme dans l’italien), son è à mon ê ( e de tel, quel), etc.

(40) — Morice, Notes... on the Western Dénés, p. 10. Ne pas oublier que, dans la langue de ces indigènes, les voyelles sont généralement sans importance et la plupart du temps se transmutent entre elles. Ainsi le déné, hommes, des Montagnais du lac Athabaska, des Peaux de Lièvre et d’autres tribus du Grand-Nord canadien devient diné chez les Apaches, la tribu la plus méridionale (à part de débris sans importance) de la famille entière.

monographie Tribes of the Extrême Northwest. Parlant d’un important essai du P. Petitot, publié en 1875 dans le numéro de septembre du Bulletin de la Société de Géographie de Paris, il nous sert cette perle:

“Il se trompe en particulier à propos du terme tinneh. Il le dérive par erreur d’un verbe osfhs(41), je fais, et l'écrit otinné{ 42). Il est vraiment étrange qu’il n’ait pas reconnu dans tinneh un dérivé direct, ou mieux encore une reddition correcte (du moins pour les tribus occidentales), du terme qu’il adopte, à savoir Déné, qui signifie “gens du pays”, comme diraient les Allemands, l’o n'étant qu’une lettre introduite pour les besoins de l’euphonie. Il prend Déné, gens de la région, et Dindjiè ( tinjee pour être correct), le mot kutchin pour “homme”, et les réunit en un terme désignant les tribus tinneh, et déraille alors pour chercher une étymologie à Tinneh, qui est identique à son Déné lorsqu’on l’écrit correctement” (43').

Il y en a davantage sur ce ton. Mais l’indignation étouffe le vrai philologue, et l’empêche d’aller plus loin sans protester de toutes ses forces contre pareille outrecuidance doublée d’une ignorance si phénoménale. Ceux des lecteurs de notre Bulletin qui lisent le Canada Français — presque tous, je m’imagine — doivent se rappeler les critiques que je publiai dans les pages de cette revue sur un travail historico-géographique de cet auteur(44), et le fait que d’aucuns me crurent plutôt acerbe à son endroit n’a pu les préparer à trouver en moi un panégyriste, ou même un simple défenseur, de ce savant missionnaire. Mais la vérité a des droits imprescriptibles. Petitot n’était point dans son élément lorsqu’il parlait histoire; mais en linguistique dénée il était, relativement à Dali, beaucoup plus qu’un géant comparé à un pygmée. Il était tout contre rien.

Reprenons une à une les assertions de l’auteur américain.

Dali a le front d’accuser le P. Petitot de se tromper en faisant dériver le suffixe -o’tinne du verbe ostti, faire. Petitot a parfaitement raison si nous considérons l’origine ultime de cet élément. Le -hwo’tenne des Porteurs, l’équivalent de Y o’tinne des Montagnais et autres Dénés orientaux, est un dérivé d’un verbe qui, originairement œs’ten, je travaille, je fais, devient hwos’ten, j’habite — le hwo- déno-

(41) — Il veut dire ostti.

(42) — C’est faux. Petitot, qui avait l’oreille aussi fine que celle de Dali semble avoir été bouchée, l’écrit otfiné, son double t représentant la si essentielle explosion linguale dont l’écrivain américain ne paraît pas s’être jamais douté.

(43) — Op. cit., 'p. 124 Note; Washington, 1877.

(44) — L’Abbé Petitot et les Découvertes Géographiques au Canada.

tant connexion avec un espace, une place — dont la troisième personne singulier est hwo’ten, et la désinence -ne est simplement la particule propre au pluriel personnel: ceux, -ne, qui font dans, qui habitent, -’ten, une place, hwo-.

Il paraît étrange à Dali que le P. Petitot n’ait pas reconnu dans le tinneh des traiteurs de fourrures et autres “une reddition correcte de déné, gens du pays”. Franchement, pour quiconque a étudié les langues dénées, il ne se peut concevoir d’ignorance plus crasse, de présomption plus colossale. On dirait vraiment une chandelle de résine qui prétend éclairer le soleil !...

-Tinne, ou plutôt -’tinne, et déné sont deux termes absolument distincts, et le premier n’est même pas un mot, mais un suffixe verbal qui ne peut aller seul, tandis que déné veut dire non pas “ceux qui habitent” comme le premier, mais simplement “homme, hommes”.

Après une bévue si bien conditionnée, Dali aurait dû se taire et aller cacher son ignorance dans quelque coin. Mais non: il est si sûr de lui-même qu’il répète sous une autre forme l’expression de son aberration, et prétend même, lui qui n’aurait pu dire une phrase de loucheux (langue de ses prétendus Kutchins, autre erreur dont l’exposition m’entraînerait trop loin), apprendre à un homme qui parlait couramment cette langue comment écrire son équivalent de notre mot “homme”! Bien plus, il choisit pour cela précisément une orthographe comportant le double e anglais, que l’apprenti linguiste américain sait aujourd’hui devoir être toujours évité, parce que contraire au principe fondamental d’une seule lettre pour un seul son.

D’après cet obligeant professeur, qui prodigue ses leçons à ceux qui en savent mille fois plus que lui, l’o d ’o tinne était là simplement “pour les besoins de l’euphonie”. Je suis bien fâché d’avoir encore à le contredire, mais l’euphonie n’a absolument rien à faire là-dedans. Cette voyelle dénote ici, ainsi que je l’ai déjà donné à entendre, connexion avec tout ce qui est espace et surface, et, par extension, illimité, infini en général. C’est l’équivalent montagnais du porteur hwo-, ho-, du chilcotin kwo-, ko-, du loucheux ku- (dans Ku-t’qin, non pas Kutchin, qui ne signifie rien), autant d’éléments évoquant la même idée, qui se contractent parfois en o- et en u-(45).

Après quoi Dali, comme s’il avait pourtant conscience de l’énormité qu’il vient de perpétrer, s’appuie sur le témoignage de Hardisty, Ross, Kennicott et Gibbs, “sans compter ses propres et assez con-

(45) — Comme par exemple, dans Nato- tenue, Babines, pour Nato-hwo’tenne ; Nazkhoh-’tcnnc, gens de la rivière Nazkhoh, pour N askhoh-liwo’tenne , etc.

cluantcs investigations sur ce point”. Gibbs ne vit jamais, je crois, un Déné du nord, et, du reste, la solution de pareilles questions requiert des études approfondies, qu’il n’eut jamais l’occasion de faire. Kennicott était un naturaliste, un ornithologiste, si j’ai bonne mémoire, et l’on n’apprend pas les difficultés d’une langue en examinant les œufs des oiseaux.

Quant à Hardisty et à Ross, c’étaient deux traiteurs de fourrures qui, excellents juges de la qualité d’une peau de castor, eurent le tort de se mêler de problèmes bien au-dessus de leur compétence. J’ai quelque part une espèce d’étude philologique par le dernier qui est capable de faire rire un cheval, comme disent les Anglais.

On ne pourra s’en étonner quand on apprendra que les langues dénées sont si difficiles, leurs sons si délicats ( 46 ) , leur vocabulaire si riche(47) et leur morphologie si compliquée(48) que, après un séjour d’au moins trente ans parmi eux, un traiteur qui avait pourtant un peu de sang indien dans les vcines(49) fut assez honnête pour m’avouer qu’à part de très simples phrases ayant trait à son commerce, qu’il prononçait mal, il ne pouvait encore ni rien comprendre ni se faire comprendre dans celles de l’ouest. Même aujourd’hui, aucun autre blanc que l’auteur de ces lignes ne les connaît.

Est-ce à dire que personne autre ne puisse rien écrire de sensé à propos des Indiens qui les parlent? Dieu me garde de le penser. Et pourtant je ne puis m’empêcher de consigner ici mon profond étonnement de ce qu’il y en ait tant qui, sans connaître ni leurs idiomes ni même leur sociologie, se précipitent chez l’imprimeur avec des travaux qui sont le fruit de quelques jours de passage chez eux, dans lesquels ils prétendent non seulement exposer ce dont ils ne connaissent pas le premier mot, mais, à l’exemple de W.-H. Dali, osent même critiquer ceux qui ont approfondi ces questions pendant plus de quarante ans, et dont ils n’ont évidemment pas lu les ouvrages.

Ainsi, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai fait l’acquisition d’un petit livre, aussi cher que peu important bien qu’intéressant, qui vient de paraître sur la Colombie Britannique, où je lis que: 1° certains sauvages, “avec les Metlakatlas, les Kwakiutls et d’autres, font partie

(46) — Trois t, autant de k, d’j, d ’l et d’n; deux r, deux q, etc.

(47) — Ses mots se comptent par millions.

(48) — Ma monumentale Grammaire Lexicologique, aujourd’hui presque prête pour l’imprimeur, le montrera amplement.

(49) — Je parle ici d’un M. Alex.-C. Murray, fils de l’auteur de délicieux croquis illustrant la vie loucheuse dans le livre de Voyages de Richardson.

de la grande nation tsimsiane, d’après le P. Morice (50); 2 alors qu’on a beaucoup écrit sur les natifs du sud de la Colombie Britannique, de l'ile Vancouver et de la côte nord du Pacifique, l’intérieur central du même pays en est encore à se trouver un historien digne de foi (51); 3° on ne peut se fier aux limites territoriales indiquées par le P. Morice pour les tribus dénés de ce pays, vu que “les territoires qu’il leur assigne empiètent considérablement les uns sur les autres, overlap one another considerably” ( 52); 4° les Sékanais (que 1 auteur appelle Sicanees) forment au nord une tribu nomade à propos de laquelle on sait fort peu de choses’’ (53) ; 5° un des principaux centres babines est Moricetown, “ainsi appelé par le P. Morice’’ (54) ; 6° les Takalies sont les Chilcotins et les Porteurs (5 5 ).

Est-ce assez de points relevés dans quelques pages de petit format? Or ce sont là tout autant d’erreurs, dont quelques-unes sont grossières. Car

1° Il est ridicule, et scientifiquement calomnieux, de me faire inclure les Kwakiutls parmi les Tsimsianes comme ne formant qu’un seul et même stock. Ceux qui connaissent mes écrits ethnographiques et autres n'ont pas besoin d’être assurés que je n’ai jamais commis pareille bourde (5 6).

2° J’ai publié sur l’intérieur du nord de la Colombie Britannique, d’après des sources absolument inédites — tout ce qu’il y a de plus original — un livre qui a eu quatre éditions, dont une en Angleterre, ce qui est très rare pour un factum d’origine “coloniale”, et qui est aujourd’hui épuisé. C’était précisément un ouvrage historique, qu’il ne m'appartient naturellement pas de juger; mais il me semble que le public l’a suffisamment apprécié par son empressement à se le procurer, et les critiques ne se sont pas lassés d’en chanter les louanges.

(50) — H. Glynn-Ward, The Glamour od British Columbia , p. 137; Toronto,

(51) — Ibid., p. 134.

(52) — Ibid., p. 135.

(53) — Ibid., p. 136.

(54) — Ibid., ibid.

(55) — Ibid., p. 135

(56) — Mes critiques ayant dûment été communiquées à l’auteur en question, une dame Hilda-G. Howard de son vrai nom, elle répondit à mes coups par des fleurs, tout en esquissant une défense rien moins que convaincante. C’est ainsi que, après avoir assuré qu’elle “ne pouvait s’empêcher d’éprouver un peu de fierté de ce qu’un explorateur si connu ait trouvé son livre de voyages en Colombie Britannique digne de son attention”, elle écrit: “Comme les Kwakiutls ont, ou avaient, un village près de Bella Coola, on me pardonnera peut-être de les avoir inclus dans la nation tsimpséenne”. Un point c’est tout. Est-ce une raison pour m’attribuer cette bourde, à moi qui sais le contraire depuis plus de quarante ans ?

On le trouve cité dans les livres de classe anglais comme la grande autorité historique sur le pays et la période auxquels il se rapporte.

Où est le livre analogue couvrant les autres parties de la Colombie Britannique, auxquels l’auteur de l’ouvrage en question semble faire allusion(57) ?

3° Je suis prêt à gager $500.00 contre $5.00 que la dite auteur — car c’est une femme, et c’est là sa seule excuse pour ses inexactitudes — ne peut me montrer dans aucun des 20 ou 25 livres, monographies ou études que j’ai publiés sur le sujet, publications dont elle n’a même pas l’air de soupçonner l’existence (5 8 ) , un seul over lapping comme ceux dont elle se plaint.

4° Les Sékanais peuvent être inconnus de cette dame — du reste, connaît-elle même réellement les autres Indiens? — mais cela ne veut pas dire qu’ils ne soient pas aussi connus des ethnographes et des lecteurs qui possèdent mes écrits. Leur habitat n’est pas précisément au nord, mais à l’est, ou pour le moins au nord-est de celui de Por-

(57) — J’ai en vue ici mon volume History of the Northern Interior of British Columbia, dont la première édition parut à Toronto en 1904. A cette plainte Mme Howard répond simplement : “Permettez-moi d’attirer votre attention sur le par. 2 de la p. 134, où je dis que tout ce que j’ai eu pour me guider était vos propres écrits et ceux des différents agents indiens. Vous avez plus écrit sur les sauvages du nord de la Colombie Britannique que sur ceux du sud, mais vous êtes le seul, tandis qu’une vingtaine d’écrivains (parmi lesquels le prof. Hill-Tout, de Vancouver) ont des livres sur les Indiens du sud de la Colombie et sur ceux de la Côte”.

Cette bonne dame serait bien embarrassée de me nommer le quart d’une vingtaine d’auteurs qui ont “des livres” sur les Indiens méridionaux. Mon ami, M. Charles Hill-Tout a bien un volume, un seul, ou plutôt la moitié d’un sur ces aborigènes — l’autre moitié étant prise par le traitement de mes Dénés, dont la moindre ligne est basée sur ce que j’en ai moi-même écrit. Je ne parle pas de ses autres monographies, fort importantes sans doute, mais qui n’ont rien à faire avec l’histoire des Indiens, pas plus que celles de Teit et de Boas. Or la chère dame avait parlé d 'histoire indienne, et c’est tout l’opposé de ce qu’elle dit dans son livre qui est vrai: pas la moindre bribe d’histoire sur les Indiens du sud.

(58) — La réponse à ce point de ma critique ne m’embarrasse pas peu. Je ne puis me résoudre à mettre un faux au compte d’une dame, qui écrit certainement bien et paraît si gentille dans sa correspondance. Mais où a-t-elle pris la phrase: “The Sicanees inhabited the Western slope of the Rockies to the 53rd. par.”, qu’elle m’attribue et sur laquelle elle base son accusation? J’ai beau fouiller tous les coins et recoins du livre qu’elle indique sans mentionner de page, je ne découvre absolument rien de semblable. Le fait qu’elle me fait appeler ces Indiens Sicanees suffit à lui seul pour montrer que cette assertion n’est pas de moi. Le serait-elle, qu’elle ne l’autoriserait nullement à prétendre que mes délimitations de territoires indiens ne sont guère qu’un “pêle-mêle confus”, a confused jumble.

La bonne dame doit être bien savante, car elle a certainement des distractions bien conditionnées, malheureusement un peu trop préjudiciables aux autres. Je la défie de trouver dans les écrits de n’importe quel ethnographe des délimitations territoriales plus scrupuleusement exactes, plus précises (ou même aussi précises) que les miennes lorsque je traite ex professo des Dénés de l’Ouest. L’ouvrage qu’elle cite si mal est un livre d’histoire et non d’ethnologie.

teurs et Babines, et je l’ai dit je ne sais combien de fois(59).

5° Moricetown est bien nommé en mon honneur, mais je ne suis point son parrain.

6° Les Chilcotins n’ont rien à faire avec les soi-disant Takalies (60) des anciens auteurs, presque aussi ignorants en ethnologie que le bas bleu qui a commis les fautes du Glamour of British Columbia. Ils forment une tribu tout à fait distincte de celle des Porteurs.

Pour en revenir au nom de nos Indiens, après cette digression permise dans une étude comme la nôtre, on a reconnu que ni Tinné ni Déné-Dindjiè ne peut légitimement servir à les dénommer. On eut ensuite officiellement recours à un remède qui n’est guère meilleur que le mal. L’Institution Smithsonienne, de Washington, ayant décidé de désigner toutes les familles aborigènes par des noms-adjectifs se terminant en -ar?(61), crut bon d’appeler le stock entier des sauvages en question Athabaskan, qui fait en français Athabaskain, ou Athabascain, non pas Athabasque comme le voudrait M. Le Conte(62).

(59) — Notamment dans mes Western Dénés, pp. 111-13; Notes... on the Western Dénés, pp. 22-31 ; Canadian Dénés, pp. 189-90, ainsi que dans ma Great Déné Race, ap. Ànt'hropos, dont la pagination n’est point définitive.

(60) — De leur vrai nom Thakhehlne, ceux qui naviguent, qui voguent sur l’eau. Que le lecteur veuille bien maintenant se reporter au texte, et négliger ce qui suit, qui n’est pas pour lui mais pour M. René Le Conte exclusivement. Le souvenir de certaine petite carte qu’il m’envoya à la lecture de mes deux premiers essais lui donnera la raison de cette faveur(?) toute spéciale. Mme Howard termine donc ainsi sa lettre d’explications :

“Veuillez ne pas vous imaginer un moment que je suis assez ignorante ou impudente pour mettre ma pauvre superficielle connaissance du sujet en regard de votre propre science magistrale en la matière. Loin de le faire, j’ai eu soin de vous citer comme la seule autorité. Dans tous mes différents voyages au centre de la Colombie Britannique, j’ai constamment entendu parler, avec une affection réelle, de vous et des souvenirs que vous y avez laissés, et je professerai toujours le plus profond respect pour un grand homme comme vous” (Glendale, Cal., 20 juillet 1926).

Même tout en faisant la part de l’exagération féminine qui termine cette lettre, M. Le Conte ne pourra s’empêcher d’y voir une preuve que tout le monde ne prend pas une correction comme lui.

(61) — Procédé auquel, ainsi que le fit remarquer le Dr Brinton ( The American Race, p. XI), “on peut souvent s’objecter, vu qu’il a fréquemment pour résultat des termes d’apparence étrange”, même en anglais, comme, par exemple, Siouans, les Siouains ; Bskimoans; les Eskimauains, etc.

(62) — Ainsi qu’il appert des adjectifs anglais human, qui fait humain en français; urban, qui se traduit urbain; publican, publicain, metropolit'an, métropolitain, etc. Contrairement à la désinence -ian qui se transforme en -ien pour le français ( Parisian , Paris ien, etc.), le suffixe -an équivaut normalement à Vain de notre langue, même lorsqu’il est question de substantifs. Ex.: German, Germain; Roman, Romain; Lucan, Luc ain; Vulcan, Vulcain. Veut-on maintenant tout ce qui ressemble le plus à Y Athabaskan des savants de Washington ?

Mais n’est-ce pas le restreindre indûment, le localiser, si je puis m’exprimer ainsi, pour l’esprit de l’étudiant ou du lecteur? N’est-ce pas en réduire implicitement le territoire par la seule mention d’un point géographique, occupé par une de ses tribus, ou plutôt soustribus, des Montagnais athabascains, c’est-à-dire du lac Athabaska? Comment va-t-on maintenant désigner cette dernière ?

Autant appeler les Russes Ladogains, du nom du lac Ladoga, l’une de leurs principales pièces d’eau, les Suédois Wemerois, en l’honneur du lac Wemer situé dans leur territoire, les Hongrois Plattenais, d’après leur lac Platten, les Suisses Neufchâtelois, parce qu’une partie de leur nation vit sur les bords du lac Neufchâtel, etc.

Et puis il ne faudrait pas oublier que le terme qui a donné lieu à l’appellation dont se servent aujourd’hui ceux qui suivent le Maj. Powell pour désigner nos Dénés n’appartient même pas à la langue de ces derniers. C’est un mot cris, idiome algonquin, qui signifie “lieu parsemé de roseaux”, ou de joncs. Ne semble-t-il pas étrange d’appeler une race indienne qui s’étend des plages glacées des Esquimaux jusqu’aux brûlants déserts du Nouveau-Mexique, du nom que des hétérogènes donnent à une pièce d’eau dont la presque totalité n’a jamais entedu parler, plutôt que de celui que se donnent ses membres eux-mêmes et qui est de prononciation si facile ?

Il me semble que poser la question c’est la résoudre. Dans tous les cas, l’Athabasque de M. René Le Conte est désormais relégué au musée des curiosités linguistiques.

D’après le même écrivain, “les dialectes hokas s’apparentent aux langues mélanaisiennes”(63). Voilà qui est explicite et dénué de toute hésitation ou ambiguïté, n’est-ce pas? Or le Dr Sapir, tout spécialiste qu’il est, les déclare, après une étude approfondie, alliés à l’algonquin, qui n’a jamais rien eu à faire avec la Mélanaisie. Qui a raison? Pas le premier, répondront sans doute la majorité des lecteurs maintenant au courant de ses innombrables erreurs.

Quant aux Muskokis, qu’il assure (64) avoir à peu près disparu, nous allons voir ce qu’il en est dans notre prochain essai.

Voici: Mexican, Mexicain; American, Américain; African, Africain; Alaskan, Alask ain (et nos pas Alasque), etc. Je demande pardon à mes lecteurs d’entrer dans pareils détails à propos d’un point si évident aux yeux de quiconque connaît le français et l'anglais. Mais M. te Conte connaît-il cette dernière langue? Si non, comment ose-t-il se prononcer avec tant d’assurance sur des questions extrêmement difficiles, complexes et variées, étudiées surtout et traitées avec une maîtrise incomparable, par des savants dont les trois-quarts sont anglais ou américains ?

(63 ) —Le Peuplement de l’Amérique avant Colomb, p. 165.

(64) — Ibid., p. 167.

Page 1