ALGONQUINS DES ETATS-UNIS
Libres du côté du sud, où le golfe du Mexique les protégeait contre toute possibilité d'attaque, les Muskokis avaient au nord de puissants et pas toujours commodes voisins dans les Sioux, dont le territoire confinait au leur pendant plusieurs centaines de milles, à l’ouest, puis les Iroquois, ou, pour être plus précis, les Tchérokis de la même famille, dont l’habitat s’avançait tout autant dans l’est de leur domaine ancestral, et les Algonquins, dont les frontières méridionales servaient de limites septentrionales au pays muskoki.
Cette considération nous amène à la considération de la très nombreuse famille aborigène des Algonquins, dont M. Le Conte a cru devoir exagérer encore l’importance au point de vue territorial.
Et pourtant tout ethnographe authentique sait qu’elle n’a aucunement besoin de la moindre majoration pour s'imposer à son attention. En effet, ainsi que l’écrivait le major Powell à une époque où les confins de son territoire n’étaient pas nettement établis comme aujourd’hui, “l’étendue du pays autrefois occupé par la famille algonquine était supérieure à celle de n’importe quel stock linguistique de l’Amérique du Nord”(l).
Cette remarque parut en 1891. Deux ans plus tard, j’écrivais moi-même, probablement sans en avoir connaissance, que “aucun stock aborigène de l’Amérique du Nord, peut-être même sans en excepter celui des Algonquins, n’occupe une aussi grande contrée que le stock déné’’(2).
Mon opinion d’alors était, on le voit, qualifiée d’un doute. Aujourd’hui que de patientes études ont permis de reconstituer d’une manière presque certaine la carte ethnographique de l’Amérique au nord du Mexique, je me demande si je ne pourrais pas répéter ma phrase sans fausser les faits. Du temps de Powell, l'habitat déné était indubitablement minoré, indûment réduit dans le Canada central.
(1) — Indian Linguistic Familles, p. 47; Seventh Ann. Rep. Bureau of Ethno-
logy. . ,
(2) — Notes archæological, industrial and sociological on the Western Denes, p. 10; Trans. Can. Inst., 1893.
Peut-être en conséquence de mes critiques là-dessus(3), on l’a notablement étendu, et porté à ses justes limites, dans la nouvelle édition de sa carte aujourd’hui suffixée au premier volume du Handbook of American Indians.
Dans tous les cas, la différence entre le territoire d’Algonquins et de Dénés ne saurait être bien grande. L’un et l’autre sont simplement immenses. Pour ne parler que du premier, même abstraction faite de la générosité tout à fait gratuite qui porte M. Le Conte à concéder à la famille algonquine les Mohawks, connus de tout le monde pour être une division iroquoise, et, le croirait-on? les Iroquois et les Hurons eux-mêmes, qui forment à eux seuls une race ethnique distincte, les Algonquins occupaient une contrée certes assez vaste pour être respectable sans aucune amplification. Qu’on en juge par la carte politique des Etats-Unis et du Canada moderne, comparés avec l’habitat incontesté de ces Indiens.
A commencer par l’Extrême-Sud, ils peuplaient, à la manière des aborigènes américains, dans tous les cas bien plus complètement qu’aujourd’hui, les côtes de la Caroline et de la Virginie, ainsi que le Maryland, le Delaware, le New-Jersey, le Connecticut, le Rhode- Island, le Massachussets, le New-Hampshire, le Vermont et le Maine, c’est-à-dire à peu près toute la Nouvelle-Angleterre. On comprend si, dans ces conditions, leur histoire doit être importante, sinon intéressante, depuis la Découverte par les blancs.
Plus à l’ouest, en commençant encore par le sud, on les trouvait aussi dans ce qui est devenu le Kentucky, l’Indiana, l’Iowa, le Wisconsin, le Michigan, tout entiers; dans une partie de l’Ohio et le nord du Minnésota. Ils poussaient en outre une bonne pointe jusque dans le lointain Montana, possédant aussi une importante enclave, comme une île ethnographique perdue au milieu d’une mer de peuples hétérogènes, qui comprenait une partie du Wyoming et du Colorado, avec un morceau du Nébraska(4).
Au nord de ces immensités, dans ce qui est maintenant notre Canada, ils n’étaient surpassés que par les Dénés en ce qui est de l’étendue du territoire occupé. Ils peuplaient, en effet, et peuvent toujours réclamer comme leur héritage ancestral, le sud de l’Alberta, la Saskatchewan centrale, presque tout le Manitoba, l’immense province d’Ontario, à l’exception d’une lisière le long des lacs Erié et Ontario, tout le Québec, y compris l’Ungava, à part les régions con-
(3) — V. mes Canadian Dénés, Archæo'ogical Rep. 1905, p. 188 note.
(4) — Sans compter les territoires affectés par les découvertes du Dr Sapir. V. mon Essai I.
tiguës aux villes d’Ottawa-EIull, des Trois-Rivières et de Québec; en un mot, les deux rives du Saint-Laurent, que réclamaient les Iroquois; à peu près toutes les provinces maritimes, et même, par droit de conquête assez récente, la majeure partie de l’île de Terre-Neuve, qu’ils avaient fini par arracher aux Béothuks, de la même manière que, par l’intermédiaire de leurs parents assiniboines, les Sioux avaient envahi le sud de ce qui est devenu la Saskatchewan, refoulant dans le nord les Dénés dont les aspirations ont toujours été pour le sud.
Encore une fois, voilà certes un patrimoine bien respectable pour une seule race américaine; de fait, un véritable empire qui pouvait rivaliser en étendue avec ceux dont nous parle l’histoire.
Aussi cette grande famille a-t-elle, depuis l’intrusion des blancs dans son domaine, attiré l’attention des lettrés et occasionné toute une “littérature”, comme diraient les Anglais. Et c’est ici qu’apparaît, clair comme le jour, la différence que j’ai déjà signalée entre son importance et celle des Muskokis, auxquels nous venons pourtant de consacrer tant de pages.
Mon ancien ami et fidèle correspondant, feu James-Constantin Pilling, de l’Institution Smithsonienne, publia autrefois une série de bibliographies contenant les titres et descriptions des diverses éditions de tout ce qui s’était écrit sur les langues indiennes dont l’habitat est au nord du Mexique. Or bien que les Muskokis soient venus en contact avec les blancs avant les Algonquins des Etats-Unis, le volume qu’il consacra aux premiers ne forme que 103 pages contre les 575 que comprend sa bibliographie algonquine.
Ce dernier volume, soit dit en passant, témoigne d’un fait notable, probablement unique dans les annales des tribus indiennes d’Amérique, puisqu’il enregistre la publication, en 1663, de la première version aborigène de la Bible tout entière(5). L auteur de cette traduction, qui parut à Cambridge, Mass., était un M. John Eliot, missionnaire doublement protestant puisque, après avoir protesté contre “les erreurs de Rome”, en tant que membre de l’Eglise anglicane qui l’avait admis à tels ordres qu’elle pouvait conférer, avait fini par protester contre cette même secte et en sortir.
Il avait reçu une bonne éducation en Angleterre, et fit certainement, de vive voix et par écrit, tout le bien qu’il put aux Algonquins de la Nouvelle-Angleterre, surtout ceux de son voisinage immédiat au Massachussets. Il fit imprimer pour eux non seulement la Bible dont
(5) — Du moins aussi entière que peut l’être une traduction protestante qui négligé on le sait, un certain nombre de livres, ou de parties de livres, des tentures tout aussi authentiques que ceux et celles qu’elle fournit au lecteur.
je viens de parler, mais de petits livres de lecture ou catéchismes en indien, sans compter certaine production d’un nommé Mathieu.
Quel Mathieu? Mathieu qui? demandera peut-être quelque Français peu familier avec la phraséologie protestante, surtout celle des prédicants puritains. Qu’il ne s’en inquiète pas plus qu’il ne faut; ce n’est point Mathieu Paris, Mathieu de la Drôme ou quelque autre Mathieu français. 11 s’agit ici d’un Mathieu bien plus ancien, qui composa ce qu’on est convenu d’appeler un évangile, en un mot saint Mathieu (6).
Alors pourquoi ne pas le dire? demandera-t-on. Pourquoi ne pas donner son titre à cet auteur, dans un pays où l’on en prodigue à des gens qui n’ont droit à aucun? Que voulez-vous? on n’est pas puritain pour rien. Eliot croyait fermement au diable et à ses manifestations parmi les Indiens qu’il n’avait pu convertir; mais il était trop bon non-conformiste, trop anti-romain pour admettre la sainteté d’un évangéliste. Respectons ses scrupules et passons.
La race algonquine a laissé son empreinte non seulement dans le monde des livres, mais même sur la géographie nord-américaine. En effet, pas moins de sept Etats lui doivent leur nom, à savoir l’Illinois, le Massachussets, le Connecticut (7), le Wisconsin(8), le Michigan, le Mississipi et le Missouri(9).
On peut en dire autant des provinces canadiennes de la Saskatchewan, du Manitoba et du Québec, ainsi que du territoire inorganisé du Keewatin, sans compter les villes ou rivières du même nom, ajoutées à des localités comme Winnipeg et Saskatoon, au nord-ouest, Chicago et Milwaukee, plus au sud, Ottawa et Rimouski, Chicoutimi et tant d’autres, dans l’est.
Ont une origine identique les noms de moindres divisions politiques, tels qu’Arthabaska, Témiscouata, Kamouraska, Missisquoi, Mégantic, Madawaska, etc., et ceux de lacs comme Mistassini, Nipigon, Nipissing, Témiskaming et le lointain Athabaska, avec ceux d’un grand nombre de points géographiques de l’Est canadien; Tadousac, Yamachiche, Batiscan, Abitibi, Chawinigan, Yamaska, Matapédia, Mascouche, Ristigouche, Matawan, etc.
Mais il y a plus. Si importante est la famille algonquine, si accentuée est sa personnalité et si influents ont été ses divers dialectes, qu’ils ont laissé leur marque, ou déteint, si je puis m'exprimer ainsi, sur les
(6) — The Gospel of Matthew; printed by Samuel Green, 1665.
(7) — Dont le nom vient du mahican quinnittukq-ut, “à la longue rivière affectée par la marée”.
(8) — Du sauteux wickons, locatif wickonsing, “à, ou de, la loge du castor”.
(9) — Michigan, cris pour Grand bac; Mississipi, cris pour Grande Rivière.
langues anglaise et française d’Europe et, naturellement, bien plus encore sur ces idiomes tels que parlés en Amérique.
Lorsque, par exemple, on vous parle en France de mocassins, de caribous et de carcajous, lorsqu’on y évoque les idées de manitou et de pemmican, lorsque les savants du monde entier discutent à propos de totems et que les voyageurs racontent ce qu’ils ont vu jusque dans les bayous de la Louisiane, combien y en a-t-il qui se rendent compte qu’en parlant mocassins, caribous, carcajous, manitou, pemmican, totem et bayou, on prononce, quelquefois sans la moindre altération, des mots algonquins de la plus grande authenticité?
Les Canadiens, en raison de leur voisinage et de leur association historique avec des tribus algonquines, vont encore plus loin. Ils ont adopté dans leur langage courant d’autres termes d’origine identique comme babiche (du micmac ababic) , fine lanière de cuir; pichoux (du cris pisiw), pour désigner le lynx du Canada; tobogane, ou traîneau indien sans patins et à partie antérieure recourbée; maskinongé, poisson du pays qui ressemble à un gros (algonquin mas ) brochet (alg. kinongé), pendant que du sauteux emicktüân ils faisaient “micoine”, substantif qu’ils appliquent aujourd’hui à la grande cuiller qu’on appelle louche en France.
Une expression caractéristique de la vie indienne, que les Canadiens ont particulièrement eu raison d'adopter est le mot “mitasse”, du cris mitas, qui a la même signification. Contrairement à “micoine”, qui a déjà son équivalent en français( 1 0), mitasse (ou le plus souvent mitasses) est un nouveau terme qui rend une nouvelle idée. L’Académie, qui n’a pas gagné de prestige en donnant droit de cité dans la langue française à des mots exotiques, sinon ridicules, comme gentleman et “interviewer”, adopterait avec profit non seulement mitasses, mais les expressions franco-algonquines ci-dessus qui n’ont point d’équivalents exacts dans notre langue.
Qu’est-ce que gentleman sinon, morphologiquement et sémantiquement, notre bon vieux “gentilhomme”, et que peut gagner le français à l’acquisition du mot anglais, qui se prononce d’ailleurs d'après des lois phonétiques tout opposées à celles qui distinguent extérieurement notre parler des autres langues?
Et “interviewer”, peut-on imaginer quelque chose de plus baroque, de plus anti-français? C’est tout simplement une abomination linguistique: trois racines ou éléments constitutifs de type différent dans un mot de trois syllabes, à savoir le latin, inter, l’anglo-saxon,
(10) — Bien que cet équivalent, louche, prête à confusion avec l’adjectif de facture identique.
view, et la terminaison française -er! Les académiciens qui ont prétendu naturaliser un tel monstre peuvent être de bons écrivains; ils ne sont même pas des embryons de philologues.
Tout Canadien qui a un tant soit peu voyagé sait qu’au contraire mitasses n’a point d’équivalent dans notre langue, à moins que ce ne soit jambier, qui ne rend pas absolument la même idée (11).
C’est par ailleurs un terme simple, à mine toute française malgré son origine, et qui n’a rien d’hybride dans sa facture. Il exprime le concept de jambes de pantalon sans le derrière, la brayette ou la ceinture; deux “tuyaux” en peau ou en étoffe suspendus à la ceinture par des ficelles ou cordons, dans lesquels passent les jambes des Indiens qui apprécient la liberté que leur laisse l’absence de tout vêtement audessus de cette partie de leur costume.
Du reste, le pagne par devant satisfaisait toutes les réclamations possibles de la pudeur, comme le faisait le bas de la blouse ou autre habit par derrière.
En ce qui est de l’anglais, ou si l’on veut de l’américain, il doit encore davantage à l’algonquin. Qu’il me suffise d'ajouter à la plupart de ceux que j’ai cités des mots comme wigwam (de l’abénaki wigwam) , wampum, sachem, sagamore, moose, raccoon, chipmunk, squaw, squash, papus, tomahawk, hickory, caucus, pow-wow et bien d’autres qui sont usités surtout aux Etats-Unis, chez les Indiens desquels(12) ils ont pris naissance.
Que dis- je? l’algonquin est même responsable du nom de certaines tribus avec lesquelles il n’a jamais rien eu à faire. Chacun sait, en effet, que les Sioux sont ainsi appelés de la désinence, épelée à la française, du mot Nadowe-isiw ( isioux ), qui veut dire serpents, ou vipères, en algonquin. Les Esquimaux ont reçu leur nom de la même source, et les Algonquins, parlant de ceux qui étaient à leur portée sur la côte de la baie d’Hudson et du Labrador, les désignèrent aux blancs comme les Eskimautik, ou mangeurs de chair crue.
Quant aux Iroquois eux-mêmes, en dépit de l’étymologie fantastique Hiro, quoi, et la corruption du français kwe, il est presque certain que le vocable sous lequel ils sont connus vient du substantif algonquin Itinakhoiw, qui signifie vipères authentiques, c’est-à-dire vilaines gens — toujours le même mépris indigène pour l’étranger !
(11) — De fait, on pourrait dire qu’il n’a presque rien de commun avec les mitasses des Canadiens, sans compter que celles-ci, allant normalement par paires, le mot qui en rend l’idée est presque constamment pluriel.
(12) — Ceux dont nous nous occupons en ce moment.
Enfin, s il fallait admettre le sobriquet d’ Athabascains donné par les savants des Etats-Unis à mes Dénés, nous devrions encore en reporter 1 origine à un dialecte algonquin. Inexact en ce qui est de la famille entière, ce vocable n’en convient pas moins à une tribu dénée, celle qui hante les bords du lac Athabaska, sans compter que le nom des Montagnais du nord, du moins celui que lui donnent les gens de langue anglaise, Chippewayans ou Chipewyans, a aussi une dérivation algonquine incontestée: peaux pointues en cris(13).
Et celui de la famille qui nous occupe en ce moment, d’où vientil? D’abord, à l’instar du nom sous lequel sont connus les stocks tchinouk et muskoki, celui des Algonquins appartient en propre à une tribu canadienne qui vivait autrefois sur la rivière Gatineau, à l’est de la ville d’Ottawa. Plus tard, il fut étendu à un certain nombre de petites tribus ou sous-tribus apparentées.
Le P. Georges Lemoine, O.M.I., missionnaire chez ces sauvages, dit, dans l’Introduction de son dictionnaire français-algonquin ( 14), que ce dialecte est parlé “au lac des Deux-Montagnes, à Maniwaki et autres endroits de la Gatineau, ainsi qu’aux lacs Barrière, Victoria, Témiskaming et Abittibi, au Grassy Lake et à Mattawa” ( 1 5 ). Tel est le groupe ethnique qui a inconsciemment fait l’office de parrain, en lui donnant son nom, à toute la famille aborigène à laquelle il s’applique aujourd’hui.
C’est le seul, apparemment, que connaissent la plupart des lexicographes français. D’après Bescherelle, si excellent au point de vue de la grammaire, le mot “algonquin’’ est, en effet, le “nom d’une tribu de la nation indigène des Lenni-Lennapes, dans l’Amérique du Nord: elle habite surtout les bords du lac Saint- Jean et de la rivière Saghenay(sfc)’’.
Les Lennapes (ou plutôt Lenâpes) sur le lac Saint-Jean et le Saguenay! Voilà qui est nouveau pour les Américanistes, une trouvaille qui ne peut guère se comparer qu’avec celles de M. Le Conte. En réalité, cette tribu occupait la vallée de la Delaware, qui a donné son nom à un Etat de l’Union américaine, bien au sud du lac Saint- Jean, ou même du Saint-Laurent.
Ce terme s’applique aussi à l'occasion aux tribus algonquines de la Pennsylvanie et du Nouveau-Jersey, dans la Nouvelle-Angleterre.
(13) Du capuchon pointu en peau de bête que portaient autrefois ces Indiens.
(14) — Québec, 1911.
(15) — Ibid., p. 3.
Et puis qu’on remarque aussi l’intervention des rapports ethniques accusée par cette phrase de l’ethnologue ( ! ) français. D’après lui, ce ne serait plus le terme “algonquin” qui désignerait le stock ou la famille indigène dont les Lenâpes formaient une petite division, ou tribu; c’est cette dernière qui comprend les premiers! C’est comme qui dirait que les Aryens font partie de la nation française!
En ce qui est de l'origine du mot algonquin, scinduntur doctores. Même dans la meme maison, on ne s’accorde point à ce sujet. C'est ainsi que, d’après Powell, l’illustre fondateur du Bureau d’Ethnologie Américaine à Washington, ce serait “une abréviation d ’Algomequin, terme algonquin qui veut dire: “ ceux de l’autre côté du fleuve”, c’est-à-dire du Saint-Laurent ( 1 6), tandis que, s’il faut en croire le Handbook of the American Indians, publié sous les auspices de la même institution, “il est probablement dérivé du micmac Algoomeaking ou Algoomaking, “à la place où l’on harponne le poisson et l’anguille” ( 17).
Quant aux diverses tribus algonquines elles-mêmes, elles ne se reconnaissaient aucune appellation commune, et celles dont j’ai pu consulter le dictionnaire appellent différemment la division qui a donné son nom au stock tout entier.
Un ethnologue des temps qui ont précédé les recherches méthodiques et strictement scientifiques inaugurées par Washington, Henry- R. Schoolcraft, prit sur lui de forger un nom spécial pour tout ce stock, par contradistinction avec celui de la tribu canadienne susmentionnée. Il en prit le commencement et lui suffixa une finale anglaise, appelant Algie (en français “Algique”) la race entière à laquelle appartient cette tribu.
Mais, n’étant basée que sur l’arbitraire, cette expression n’a guère survécu à son auteur, bien qu’on trouve encore à l’occasion quelques arriérés, en France et au Canada, qui vous parleront de peuplades algiques. Je suis persuadé que le même sort attend l’équivalent tout aussi factice, d’ Algonquians, dû au génie inventif de feu le docteur Powell, dont se servent les savants américains pour désigner la race à laquelle appartient la division septentrionale qu’ils appellent seule les Algonquins.
J’ai déjà mentionné les bévues des lexicographes français lorsqu’ils traitent d’ethnologie américaine. Je n’ai point ici les six volumes du grand dictionnaire Guérin; mais je ne peux y penser sans me rappeler les mouvements d’hilarité que provoquait chez moi une foule
(16) — Indian Linguisfic Families, p. 47, ubi suprà.
(17) — Op. cit., vol. I, p. 38.
d'assertions, toutes plus fausses les unes que les autres, qu’il contient au sujet de nos Indiens.
Aujourd’hui l’ouvrage de référence qui fait surtout loi en France est, je crois, le grand Larousse. Or voici ce qu’il nous apprend relativement à la nation algonquine: “Elle a à peu près disparu aux Etats-Unis, mais subsiste avec plus de vitalité au Canada’’.
Que cette famille se soit proportionnellement mieux conservée dans ce dernier pays, voilà qui ne se peut nier; c’est presque l’équivalent de dire que ce pays est plus neuf au point de vue de la colonisation blanche. Mais qu’elle ait “à peu près disparu” dans le premier, c’est une vérité à la Le Conte, c’est-à-dire une contre-vérité.
Littré lui-même n’est guère plus exact, et l’on ne saurait s’en étonner puisqu’il a précédé Bescherelle et Larousse. Sous le mot “Algonquin”, je trouve dans son dictionnaire: “Individu appartenant à une tribu de sauvages qui habitait dans le Canada”, ce qui montre que ce lexicographe 1° ignorait l’existence de la famille algonquine, 2° ne savait pas qu’elle s’étendait surtout aux Etats-Unis, et 3° s’imaginait que, famille ou simple tribu, les Algonquins, même du Canada, n’existaient plus comme division ethnique de son temps.
Il est extrêmement difficile de donner un aperçu détaillé authentique de la population aborigène des Etats-Unis. Même les publications ex professo ethnographiques ou officiellement démographiques ayant trait aux Proto- Américains y sont notoirement incomplètes à ce sujet, ou bien elles négligent sciemment le côté ethnique des diverses peuplades contenues dans le périmètre de leur territoire, pour s’attacher à leur habitat purement géographique.
Parmi les premières, la plus exacte, celle qui fait surtout autorité, est incontestablement l’essai Indian Linguistic Families(l8) par lequel le major Powell exposait sa classification des races aborigènes de l’Amérique au nord du Mexique. Ce travail ayant été publié en 1891, n’est pas précisément à jour en ce qui regarde la population indigène de cet immense pays, ce qui ne veut pas dire qu’il ne continue pas à être d’une très grande valeur au point de vue strictement ethnologique. L'on verra bientôt que son auteur était loin de majorer le chiffre des Algonquins américains. Ils ont “à peu près disparu”, lit-on dans le
(18)— Seventh Ann. Rep. Bar. Ethn. de Washington.
grand Larousse. Or voici les détails de leur population que je déduis
de l’essai du grand ethnographe américain:
Abénakis du Maine . 625
Arapahos de l’Oklahoma et du Wisconsin . 2,212
Chânis de l’Oklahoma . 1,559
Cheyennes, Dakota du Sud, Oklahoma, Kansas et
Montana . 3,626
Delawares, Oklahoma, Etat de New-York et Kansas 1,428
Kikapous, Oklahoma, Kansas et Mexique . 762
Ménominis, Wisconsin . 1,312
Miamis, Oklahoma . 374(19)
Mohicans, Wisconsin . 1,211
Ottawas, Oklahoma, Michigan . 3,866
Péorias, Oklahoma . 165
Pieds-Noirs, Montana . 1,811
Pottawatomis, Oklahoma, Kansas, Michigan, Wisconsin . 1,412
Sacs et Renards, Oklahoma, Iowa, Kansas . 181
Sauteux, Minnésota, Wisconsin, Michigan, Dakota
du Nord, Kansas . 15,639
C’est-à-dire un total de 36,983 âmes pour cette famille “à peu près disparue”. Et l’on n’oublie pas que nous avons affaire ici à des peuplades proto-américaines, dont la population, en ce qui est de la densité, ne peut se comparer, même de loin, à celle des pays d’Europe, d’Asie et d’Afrique.
Ce chiffre de 36,983 âmes donné à titre plus ou moins tentatif ( 20 ) est, dans plusieurs cas, bien en dessous de la réalité, ainsi que le prouve le recensement officiel de 1926. Prenons, par exemple, le nombre des Sauteux américains, c’est-à-dire de ceux qui ont leur habitat au sud du Canada, où beaucoup de leurs congénères résident aussi. Au lieu des 15,639 que nous donne Powell, le recensement officiel, détaillé mais non complet(21), n'en montre pas moins de 25,889 rien qu’au Minnésota, sans compter 1,731 qu’il attribue au Wisconsin, 1,193 au Michigan et d’autres qui font partie, en nombre indéterminé, d’un chiffre global de 6,417 mentionné ailleurs, sans
(19) — D’après Sam. G. Drake, Aboriginal Races of North America, p. 13.
(20) — Puisque Powell fait souvent suivre ceux qui représentent certaines de ses parties qui s’appliquent à différentes tribus algonquines d’un point d’interrogation qui trahit ses doutes à ce sujet.
(21) — Il se contente parfois de mentionner vaguement le nombre des Indiens de tel ou tel Etat, telle ou telle agence, sans en préciser le caractère ethnique.
compter d’autres encore qui sont connus pour se trouver en d’autres Etats.
Voici donc déjà un total général de plus de 27,814 individus rien que pour la tribu algonquine des Sauteux américains, au lieu des 15,639 que comptait le grand anthropologiste de Washington. Comparer aussi avec ses 1,412 Pottawatomis les 5,307 que détaille le recensement officiel de 1926, avec ses 1,159 Chânis les 3,947 accusés par ce dernier document, avec ses 981 Sacs et Renards les 1,167 de la même autorité, avec ses 1,213 Ménominis les 1,91 1 de la même, avec ses 1,811 Pieds-Noirs les 3,278 qu’elle donne, etc.
En fin de compte, même en négligeant les Abénakis du Maine, les Delawares de l’est, les Miamis et les Péorias de l’Oklahoma, les Mohicans (ou Mahicans) du Wisconsin et d’autres tribus dont la population est évidemment comprise, dans le dernier recensement, sous le nom de l’Etat où elle vit sans être différenciée an point de vue ethnique, nous obtenons encore, pour les Algonquins des Etats-Unis “à peu près disparus” selon Larousse, un grand total de 55,638 âmes(22) !
On dirait vraiment que les amateurs ethnologues qui collaborent aux ouvrages de référence français sont éblouis par les chiffres phénoménaux de ce que j’appellerai les Néo-Américains — les blancs — par contradistinction avec ceux qui les ont précédés sur ce continent, au point de ne pouvoir apercevoir ce qui reste de ceux-ci.
Les Arapahos, peuplade brave bien que de dispositions bienveillantes et très entichée de cérémonialisme, ont depuis longtemps été unis par des liens d’une inaltérable amitié avec les Cheyennes, tribu apparentée qui doit son nom aux Sioux. Ceux-ci appliquent aux premiers un terme qui signifie ‘‘Gens d’azur”, ou “Hommes des Nuées”, sans qu’on sache trop pourquoi.
Les Arapahos paraissent être originaires de la vallée de la haute rivière Rouge(23). On regarde leur division septentrionale comme la mère de la tribu entière. Elle a la garde de ses objets sacrés: une pipe tubulaire, un épi de maïs et une statuette, en pierre comme les autres articles, qui représente une tortue.
Depuis leur exode du pays missourien, ces aborigènes ont constamment tendu vers le sud-ouest. Contrairement à ce qui se pratique usuellement parmi les Indiens des Plaines, ils enterrent leurs morts, tandis que leurs amis les Cheyennes les déposent sur des échafaudages.
(22) — V. la fin du présent essai pour une nouvelle augmentation. (23) — Cf. Handbook of American Indians, vol. I, p. 72.
Le premier habitat de ces derniers paraît avoir été, du moins avant le XVIIe siècle, cette partie du Minnesota qui s’étend entre les rivières Mississipi, Minnesota et Rouge. Leur connaissance des blancs date de 1680, alors qu’ils vinrent en contact avec les Français, pionniers de la race caucasienne dans cette partie du pays. Pressés par les Sioux, eux-mêmes refoulés par les Sauteux, qui avaient déjà des mousquets à leur disposition, les Cheyennes durent retraiter vers l’ouest jusqu’au Missouri.
Là ils occupèrent des villages, pratiquèrent l’agriculture et se livrèrent à des travaux de poterie. Ils vivaient alors dans des cabanes de troncs d’arbres recouvertes en terre.
A l’instar de ce qui se voit chez la plupart des primitifs, les femmes cheyennes avaient des observances propres à leur sexe lorsqu’il était question de menstruation ou de parturition. A la première apparition de ses règles, la jeune fille défaisait ses trousses d’enfant et prenait un bain, puis se purifiait encore en s’enfumant des exhalaisons d’un feu parfumé d’herbe odoriférante ( sweet grass), de feuilles de cèdre et de sauge blanche. Après quoi elle quittait la loge paternelle, et se réquestrait, à quelque distance, dans un cahute, où elle restait quatre jours(24). Puis sa grand’mère lui faisait subir une fumigation supplémentaire.
A cette époque critique de sa vie, la jeune Cheyenne devait, pendant quatre jours, s’abstenir de toute viande bouillie et se nourrir de viande grillée sur la braise. Elle avait surtout à éviter avec le plus grand soin de toucher à rien de ce qui était au service de l’homme, en particulier du guerrier ou du chaman, vu que tout contact avec ses membres impurs devait fatalement avoir pour les uns et les autres des conséquences désastreuses.
Une fois mariée, la Cheyenne pouvait passer de dix à quinze jours sans consommer le mariage (25), et lorsque le temps de l’enfantement approchait, il était de mode de lui apporter un ou plusieurs berceaux, que le père payait grassement. L’enfant était alors allaité quatre jours par une autre femme avant que sa mère pût lui donner le sein(26).
(24) — J’emploie le passé parce que ces pratiques n’ont probablement plus cours chez les survivants de cette peuplade. Elles sont encore connues chez beaucoup d’autres.
(25) — Tout comme les Babines, tribu dénée du Canada occidental, qui pourtant ne pratiquaient cette continence que pendant une nuit ou deux.
(26) — Cf. Georges-B. Grinnell, Cheyenne Woman Customs, Am. Anthropologist, vol. IV, p. 13. V. aussi Some Cheyenne Plant Mcdicines, par le même; ibid., vol. VII, p. 37.
A ce propos, le lecteur n’a probablement pu s’empêcher de remarquer la croyance implicite à l’efficacité du nombre quatre, telle que trahie par ces observances. C’en est assez pour me suggérer une petite observation dont n’a pourtant pas besoin le sociologue averti.
C’est à l’effet que la plupart des peuples primitifs prêtent un caractère mystique, une valeur toute particulière, à certains nombres. Chacun sait que chez les Juifs sept était le chiffre sacré: témoins les sept jours de la semaine, le chandelier aux sept branches, les sept mauvais esprits, les années sabbatiques tous les sept ans, etc. Le Prophète demande à Nahaman de se baigner sept fois dans les eaux du Jourdain: le Psalmiste chante le Seigneur sept fois par jour, et, d’après l'Ecriture, le juste tombe autant de fois dans le même espace de temps.
Sept est resté un chiffre sacré pour les chrétiens, leurs successeurs au point de vue religieux. Ainsi nous avons les sept sacrements, les sept dons du Saint-Esprit, les sept signets du livre de l’Apocalypse, les sept péchés capitaux, les sept paroles du Christ en croix, les sept premiers diacres, etc. ; mais le nombre trois est, chez eux, devenu encore plus auguste par suite de la trinité de personnes en Dieu, des trois vertus théologales, des trois années de la vie publique du Rédempteur, etc. Egalement Pierre renie son Maître par trois fois avant le chant du coq, tandis que Paul endure trois flagellations, subit trois naufrages et demande par trois fois d’être délivré de la tentation.
Sans prétendre strictement assimiler la sainteté de ces nombres à celle des chiffres qui sont vénérés par les Indiens, dans leurs légendes et au cours de leurs observances superstitieuses, on peut dire que ces primitifs, fidèles observateurs de la nature, ont presque universellement(27) adopté comme tel le chiffre quatre pour chiffre sacré, en considération, probablement, des points cardinaux. Mais il est temps de revenir à nos Algonquins.
Avant de traverser le Missouri au cours de leurs migrations, les Cheyennes étaient en guerre avec une tribu apparentée, celle des Sutaios, dont l’habitat était à l’ouest du leur. Ayant fait la paix et conclu une alliance, les deux tribus passèrent ensemble le fleuve susmentionné (28). Mais les Sutaios ne tardèrent pas à tomber en décadence, au point que vers 1850, ils furent ethniquement absorbés par les
(27) — “Presque universellement”, dis-je; car les Porteurs, tribu dénée de l’Ouest Canadien ont deux pour chiffre mystique. V. mes Three Carrier Myths, pp. 14, 15; Trans. Can. Inst., Toronto, 1895.
(2 8) —Handbook of Am. Indians, vol. II, p. 660. V. aussi à propos des premiers G.-B. Grinnell, The Cheyenne Medicine Lodge, Am. Anthropologist, vol. XVI, p. 245, plus du même: Early Cheyenne Villages, ib., id., vol. XX, p. 359; Stanley Campbell, The Cheyenne Tipi, ibid., vol. XVII, p. 685.
Cheyennes. Ils n’existent plus aujourd'hui que comme une division de ces derniers.
Quant aux Delawares, ils formaient plutôt une confédération qu’une tribu unique. Les branches de cette confédération s’étendaient dans la vallée de la rivière à laquelle ils avaient donné leur nom, en Pennsylvanie, dans l’Etat de New-York et ceux du Nouveau-Jersey et du Delaware. Ils s’appelaient eux-mêmes Lenâpes, ou Leni-Lenâpes, “les Gens réels’’, mais étaient connus des Français sous le nom peu honorable de Loups (29).
En vertu de leur droit de supériorité, reconnu par le fait qu’on leur laissait la garde du territoire d’où étaient sorties nombre de tribus congénères, celles-ci leur accordaient au contraire le titre honorifique de “Grands Pères”.
Ils étaient unis par les liens du sang avec les Nanticokes(30), les Conoys, les Chânis et les Mahicans, tribus distinctes qui s’attribuaient une origine commune. Lorsque les Delawares signèrent leur premier traité avec Penn(31), leur centre social était tout proche de ce qui est devenu la cité de l’Amitié fraternelle, Philadelphie. C’était, je crois, du temps de leur grand chef Tamenend, dont la mémoire s’est perpétuée sous le nom légèrement défiguré de la société politique Tammany.
Une quarantaine d’années plus tard, les Iroquois devinrent comme les suzerains des Delawares, et contrôlèrent leur politique jusqu’à l’ouverture des guerres franco-indiennes. Peu après, ils durent céder à la poussée des blancs et traverser les montagnes aux sources de l’Alleghany. Puis, à l’invitation des Hurons, ils s’établirent dans l’est de l’Ohio, avec les Monsis et les Mahicans, qui les avaient accompagnés dans leurs migrations de l’est à l’ouest.
Etablis dès lors dans le voisinage des Français, les Delawares affirmèrent leur indépendance des Iroquois, et, jusqu’en 1795, se montrèrent les adversaires les plus déterminés des empiètements territoriaux des blancs. En 1789, le gouvernement espagnol avait permis à une partie de leur confédération de se retirer jusqu’au Missouri, puis dans l’Arkansas avec une bande de Chânis. Mais, en 1820, ces deux groupes s’étaient déjà faufilés dans le sud-est jusqu’au Texas, où les
(29) — Pour leurs caractéristiques physiques, consulter Aies Hrdlicka, Physical Anthropology of the Lenâpe or Delawares, Washington, 1916.
(30) — A propos de ces Indiens, lire l’article de William-H. Babcock, The N anticoke Indians of Indians River, Delaware, Amer. Anthropologist, vol. I, p. 277. ‘
(31) — Brownell donne dans son livre The Indian Races of America (pp. 349 et seq.) des circonstances qui accompagnèrent la signature de ce traité un rapport tout à l’honneur du chef quaker.
seuls Delawares formaient alors une population de 7,000 âmes, sinon plus(32).
En ce qui est des Chânis, ils étaient estimes à 2,000 en 1817. Leur nom est l’équivalent de “Méridionaux”, et ils formaient autrefois une importante tribu de la Caroline du Sud, du Tennessee, de la Pennsylvanie et de l’Ohio. Ils sont proches parents des Sacs (ou Sauks) et des Renards, qui donnèrent tant de fil à retordre aux Français du XVIIe siècle. On les trouve d’abord dans le bassin du Cumberland, Tennessee(33), avec un rejeton qui avait poussé dans la Caroline du Sud. Ils formaient ainsi l’avant-garde méridionale de la nation algonquine, et vivaient alors en deux groupes fort éloignés l’un de l’autre, anomalie qui s’explique par le fait que le territoire des Tchérokis, amis des Chânis, intervenait entre les deux.
Les Chânis passaient pour une peuplade belliqueuse, qui avait les Catawbas, tribu siouse, pour ses principaux ennemis.
J’ai déjà mentionné les Sacs et les Renards. C'était une double tribu algonquine fameuse dans les annales des pionniers blancs de l’Amérique du Nord(34). L’habitat primitif des Sacs comprenait la péninsule orientale du Michigan, où ils voisinaient avec les Potawatomis, les Maskoutens et les Renards. Le nom actuel de la baie Saginaw signifie le “pays des Sacs”. Ensemble ces Indiens formaient ce que les Français du temps appelaient les “Gens du Feu”, signification littérale du nom ethnique des Potowatomis.
Les Sacs avaient, chez les traiteurs de fourrures, une réputation de grande honnêteté. L’un de ces commerçants, Peter Pond, écrivait même dans son journal (1773-75) qu'ils étaient préférables aux Indiens civilisés. “Quelques-unes de leurs huttes”, ajoutait-il dans un anglais fort peu classique, “ont soixante pieds de long et contiennent plusieurs familles (fammalayes!) . A l’automne, ils les quittent pour aller à la recherche du gibier dans les bois, y retournant au printemps avant le temps des plantations.
(32) — Pour leurs mœurs et coutumes, V. M.-R. Harrington, A Preliminary Sketch of Lenâpe Culture, Am. Anthropologist, vol. XV, p. 208; pour leur organisation politique, W.-C. MacLeod, The Family Hunting Territory and Lenâpe Political Organisation; ibid., vol. XIV, p. 448.
(33) — Handbook, vol. II, p. 531.
(34) — En ce qui est des Renards, on pourra lire avec profit Contributions to Fox Ethnology, par Truman Michelson ; Washington, 1927, et The Oui sacred Pack of the Fox Indians, par le même, ibid., 1921.
“Les femmes récoltent de grandes quantités de maïs, haricots, citrouilles, pommes de terre, melons... La terre est excellente”(35).
En 1804, une bande de Sacs cantonnée non loin de Saint-Louis, sur le Mississipi, ayant été induite à négocier avec le gouvernement des blancs comme si elle eût représenté toute leur tribu, ainsi que celle des Renards, et signé un document par lequel les uns et les autres étaient supposés abandonner aux étrangers tout territoire qu’ils avaient pu posséder dans le Wisconsin, l’Illinois et le Missouri, cette circonstance brouilla les premiers avec les derniers.
Elle devait même devenir le prétexte de démêlés sérieux avec les autorités américaines, puis avec les Sioux et leurs propres congénères, les Ménominis. Contre les blancs les Sacs furent excités par d’autres parents ethniques, les Potawatomis, qui les encouragèrent à la résistance, leur dépêchant des “prophètes”, qui leur prêchèrent la guerre sainte en vue de la restauration des anciens pays de chasse dont on les avait dépossédés.
L’importante tribu des Potawatomis fit, pour la première fois, connaissance avec les auteurs de ce dernier méfait alors qu’une partie de ses membres était campée sur les îles de la baie Verte, Wisconsin. Potawatomis, Sauteux et Ottawas ne formaient originairement qu’une seule et même peuplade, dont les éléments constituants finirent par se désagréger pour constituer une espèce de confédération.
Graduellement, ils tendirent vers le sud, quittant la région des grands lacs pour le pays des Illinois et s’établissant dans la contrée évacuée par les Miamis.
Les Potawatomis furent toujours les amis et alliés des Français. Les premières relations les décrivent comme ‘‘les plus dociles et les plus attachés aux Français de tous les sauvages de l’ouest” (36). Lorsque le Canada eut changé de maîtres, ils transférèrent leur allégeance à leurs successeurs. De fait, nous les voyons se soulever contre les Américains en 1775, et ils leur continuèrent leur hostilité jusqu'au traité de Greenville conclu vingt ans plus tard.
En 1812, ils coururent de nouveau aux armes sous l’étendard britannique et signèrent des traités de paix trois ans après. Puis, refoulés par la vague d’invasion blanche, ils vendirent leurs terres mor-
(35) — Ap. Wisconsin Hist. Collections, vol XVIII, pp. 335 et seq. L’orthographe du traiteur est si fantaisiste qu’il est parfois très difficile à comprendre. Il termine, par exemple, sa liste des produits des champs de ces Indiens par la mention de millans and artikcls. Tl faut presque être sorcier pour deviner que le premier terme veut dire “melons” (mot qui s’écrit de même en anglais et en français). Quant à son artikcls, il veut peut-être dire “et autres articles, et caetera”.
<(36)— Cf. Handbook, vol. II, p. 290.
ceau par morceau et se réfugièrent de l’autre côté du Mississipi (1836- 41), tandis qu’une partie de leur tribu se tournait vers le Canada, où elle est encore établie — sur l’île Walpole, dans le lac Saint-Clair, Ontario.
J’ai aussi mentionné les Miamis qui, selon Powell, seraient aujourd’hui réduits à une poignée d’Indiens(374). On les estimait à 1,500 âmes en 1764. Le dernier Recensement officiel ne les mentionne nulle part spécifiquement; mais, en 1905, on leur accordait encore 367 âmes.
Les Français du XVIIe siècle leur reconnaissaient des manières affables, un tempérament doux et des dispositions bienveillantes. Ce qui les distinguait surtout des autres Indiens était leur déférence pour leurs chefs et leur esprit d’obéissance à leurs ordres. Ils étaient, paraîtil, posés dans leur conduite et lents dans leur élocution. On dit aussi que leurs voyages se faisaient par terre plutôt qu’en canot.
Leurs femmes filaient la laine du bison et en faisaient des sacs et autres objets. Leurs cabanes étaient couvertes en nattes de jonc, et les villages qui résultaient de leurs agglomérations étaient entourés d’un fossé par manière de défense contre l’ennemi.
Quant aux Kikapous, ils formaient une tribu plus populeuse, consistant, en 1750, en près de 3,000 individus, dont quelques-uns habitaient jusque dans le lointain Mexique. Leur nom paraît pour la première fois dans les annales américaines en 1667-70. Ils vivaient alors entre les rivières aux Renards et Wisconsin. C'est dire qu’ils étaient voisins des Renards, dans le complot desquels ils trempèrent lorsqu’en 1772 ces Indiens voulurent détruire le fort Détroit.
A l’instar de la plupart des autres indigènes des Etats-Unis, ils émigrèrent au cours des temps de région en région, jusqu’à ce qu’en 1837 une centaine de leurs guerriers eussent été engagés par le gouvernement de ce pays dans son interminable conflit avec nos anciens amis les Séminoles.
C’est en 1852 qu'une partie de leur tribu se détacha de ses congénères pour émigrer au Texas d’abord et de là au Mexique. Mais leur présence dans le voisinage de la frontière étant une source de heurts et de complications politiques entre les deux pays, on finit par en faire rentrer un certain nombre en territoire américain (1873), tandis que d’autres, presque la moitié de la tribu, recevaient une réserve régulière du gouvernement mexicain.
Nous avons de ce fait, dans la famille des Algonquins, une peuplade assez répandue pour avoir des représentants du lac Athabaska, Canada septentrional, au Mexique inclusivement! Les Kikapous vivaient dans des villages fixes composés de maisons d’écorce. Ils
s’adonnaient à la culture propre aux races proto-américaines, sans pour cela se refuser le plaisir de la chasse (37). Possesseurs du faciès propre à la nation à laquelle ils appartenaient: nez long, bouche proéminente, yeux petits et front fuyant, ils avaient cela de remarquable dans leur apparence personnelle qu’ils se laissaient retomber sur le front une touffe de cheveux, qui descendait jusqu’aux sourcils (3 8).
Au Rhode Island, on trouvait les Narrangasets, originairement l'une des plus importantes tribus des Etats orientaux de l’Union américaine. Elle comptait plusieurs milliers de membres lors de son premier contact avec les blancs, et, bien qu’en 1633 la petite vérole lui en eût déjà fait perdre sept cents, sa population était encore estimée à 5,000 en 1674. J’aurai probablement à revenir sur ces Indiens, dont le nom est assez mêlé à l’histoire de la Nouvelle-Angleterre.
Dans ce qui est devenu le Connecticut, la nation algonquine était aussi représentée par les Péquots, dont le nom, qui signifie “destructeurs”, trahit la terreur qu’ils inspiraient avant que les Anglais eussent réussi à les subjuguer (1637). A l’apogée de leur gloire, les Péquots ne comptaient pourtant pas plus de 3,000 âmes.
Pour avoir tué un traiteur qui les avait maltraités, ils s’attirèrent de bonne heure l’inimitié des colons anglais, qui, vers 1637, leur brûlèrent à un de leurs forts où ils les avaient surpris pas moins de six cents hommes, femmes et enfants — ce qui n'empêcha pas qu’on les crût toujours des “sauvages”, tandis que leurs bourreaux passaient pour des civilisés. Les survivants furent distribués comme esclaves entre les blancs, ou envoyés aux Indes Occidentales, pendant que d’autres étaient massacrés partout où on pouvait les trouver.
En 1638, le gros de la nation qui venait de se rendre fut éparpillé parmi trois tribus aborigènes, qui les adoptèrent avec défense formelle pour eux de se regarder encore comme Péquots. Mais ces captifs eurent à essuyer tant d’avanies aux mains de leurs nouveaux maîtres, qu’en 1655 on fut obligé de rassembler en deux villages les membres épars de leur tribu. Leur population se montait encore à 1 ,500 âmes en 1762.
(37) — Pour quelques-unes des coutumes qui leur sont propres, voir Wm. Jones, Kickapoo Bthnological Notes, Am. Anthropol., vol. XV, p. 332. Lorsque, dans ce cas et d’autres analogues, je parle au passé, je ne veux pas donner à entendre que ces tribus n’existent plus, mais que leur sociologie s’est plus ou moins modifiée par suite de leur association avec les blancs.
(38) — V. à ce propos, l’illustration du Handbook, vol. I, p. 684.
A partir de ce temps, ils diminuèrent constamment en nombre, et aujourd hui il n’en reste pas plus d’une centaine d’individus, pas mal métissés(39).
Une peuplade algonquine originairement encore plus importante dont la déchéance est également due à l’hostilité des blancs, est celle des Powhatans, ainsi nommée en l’honneur de son plus illustre chef. C’était plutôt une confédération de presque deux cents villages aborigènes quand elle vint pour la première fois en contact avec notre civilisation, soit une population totale d’environ 8,500 âmes.
Ces Indiens furent presque de tout temps les ennemis des blancs, dont 347 furent tues par eux en quelques heures (1622). C'était le commencement d’une guerre qui ne dura pas moins de quatorze ans.
De nouveaux empiètements anglais causèrent en 1641 la reprise des hostilités, alors que cinq cents blancs furent massacrés dans un seul jour. Naturellement ces boucheries inhumaines avaient leur contrepartie dans de sanglants conflits qui ne pouvaient qu’affaiblir considérablement les Indiens. C’est au point qu’en 1669 un recensement officiel ne trouvait plus que 2,100 Powhatans. Il en reste aujourd’hui près de 700, assez métissés pour la plupart(40).
A l’encontre des Powhatans, les Ménominis cultivèrent plutôt l’amitié des envahisseurs blancs. Leur nom ( Mino , bonne; min, graine) suffirait presque à indiquer qu’ils vivaient au moins partiellement de riz sauvage, la “folle avoine’’ des premiers traiteurs de fourrures, la Zizania aquatica des botanistes. Néanmoins leur estime pour ce produit de leurs marais n’allait pas jusqu'à le leur faire cultiver. Ils auraient, paraît-il, eu peur de blesser leur mère la terre en en déchirant le sein pour lui confier la semence de cette plante(41).
N’oublions pas non plus la grande confédération des Illinois (“les Hommes’’, comme toujours), qui occupait le sud du Wisconsin, le nord de l’Etat auquel ils ont donné leur nom et des portions de l’Iowa et du Missouri. Les Péorias de Powell en faisaient partie, ainsi que les Cahokias, les Kaskakias et d’autres tribus que mentionne parfois l’histoire. Les Jésuites exagèrent tellement le chiffre de leur popu-
(39) — Cf. Frank-G. Speck, The Modem Pequots and their Language, Am. Anthropol., vol. V, p. 193, et d’autres articles dans le volume suivant de la même publication.
(40) — V. James Mooney, The Powhatan Confederacy past and présent, Am. Anthropol., vol. IX, p. 129.
(41) — Cf. Jenks, ap. XIXth Rep. Bur. Amer. Anthropology, p. 1021; Washington, 1901. Le lecteur pourra acquérir une idée de leur sociologie en consultant Songs of the Menomini, Iowa and Wahpeton, Dakota, dans lndian Notes and Monographs of the Muséum of the American lndian, vol. IV, pp. 1-189; New-York, 1920.
lation originelle, qu’il est aujourd’hui impossible de dire à quel nombre elle se montait, même approximativement. Neuf ou dix mille serait certainement plus près de la réalité que les 70,000 des premières Relations(42).
D’incessantes hostilités avec les Sioux et les Renards, auxquels il faut ajouter un ennemi encore plus perfide, les boissons fortes que leur dispensaient leurs amis français, ne tardèrent pas à décimer cette peuplade, composée, paraît-il, de beaux types d’humanité, des gens normalement aussi robustes que grands.
On les disait d’excellents archers, et, en plus de l’arc commun à toutes les tribus aborigènes, ils se servaient à la guerre d’une espèce de lance et d’un casse-tête en bois.
La polygamie florissait parmi les Illinois, et ils punissaient l’infidélité de leurs femmes en leur coupant le nez. Comme ils étaient fort portés à la jalousie, cette mutilation ne devait pas être de rare occurrence.
Je me suis abstenu jusqu’ici de m’étendre sur les tribus des Sauteux et des Abénakis, parce qu’elles appartiennent au Canada aussi bien qu’aux Etats-Unis, et que, bien qu’en dise Larousse, les Algonquins de ce dernier pays sont encore si nombreux qu’il me faut remettre à plus tard le traitement de celles du premier, bien moins nombreuses mais aujourd’hui plus populeuses.
Je ne puis pourtant passer entièrement sous silence la tribu des Penobscots, qui appartient au groupe abénaki, et dont l’habitat est en territoire américain. Elle formait autrefois probablement la branche la plus importante de toute cette confédération. On les estime encore à 400 individus qui vivent, ou vivaient, dans des loges affectant une forme mitoyenne entre la tipi authentique, qui sera décrite en temps et lieu, et la cabane en troncs d’arbres(43).
Remarquer en terminant que la seule population actuelle de cette tribu et de la précédente élève le chiffre total des Algonquins aujourd’hui aux Etats-Unis à 56,908, sans compter celui de plusieurs tribus congénères décrites dans les pages qui précèdent.
Avec les Abénakis américains, nous arrivons à ceux du Canada, et, par ces derniers, aux Algonquins de ce pays.
(42) — Drake leur accorde pour 1670 une population de 12,000 âmes, repartie en 60 villages en 1700 ( Op . cit., p. 12).
(43) — V. W.-C. Orchard, Notes on the Pcnobscot Houses, American Anthropologist, vol. XI, p. 601.