‹ Disparus et survivantsChapitre 13 sur 21 · ALGONQUINS DU CANADA · texte numérisé non relu

ALGONQUINS DU CANADA

Je ne prétends pas avoir fait pleine justice au sujet de mon dernier essai. Il était beaucoup trop vaste et mes sources d’information concernant certains de ses points étaient trop vagues et incomplètes, sinon contradictoires, pour lui accorder le traitement qu’il mérite. Le lecteur devrait pourtant avoir maintenant une assez juste idée, du moins au point de vue ethnographique, de la partie de la grande nation algonquine établie dans les limites des Etats-Unis. Des renseignements d’ordre sociologique sur la famille entière pourront venir après mon exposé de sa branche canadienne.

Je voudrais faire mieux pour celle-ci, être plus précis en même temps que plus complet. Malheureusement au seuil de la nouvelle étude que j’entreprends, je me heurte aux mêmes difficultés, je dois faire face à des imprécisions analogues. Au Canada comme aux Etats- Unis, ce qui devrait faire loi relativement à la répartition des différentes tribus indiennes et à leur population respective, les documents officiels publiés à Ottawa et à Washington, font fi des exigences ethnologiques, et leurs tables démographiques sont dressées avec un vague et un manque de méthode qui sont simplement provoquants.

La plupart du temps, les si importantes divisions ethniques y sont complètement ignorées. On se borne à fournir des noms géographiques; par exemple, Indiens (quels qu’ils soient, on ne s’en préoccupe aucunement) de tel ou tel comté, de telle ou telle agence, réserve ou place, quand on ne les mentionne point sous la simple rubrique de la religion qu’ils ont embrassée ( 1 ). Ce serait pourtant si facile de qualifier les Indiens qu’on récense d’après la race ou la tribu à laquelle ils appartiennent !

Bien que je croie n’avoir fait aucune omission grave dans mon dernier essai, je n’ai point essayé d’y être absolument complet. Ayant maintenant à parler des natifs de “chez-nous”, je m’efforcerai d’éviter

(1) — V., par exemple, p. 19 du Recensement indien: Moravian Agency- Moravian. Ôn découvre donc chaque jour de nouvelles espèces de parenté ethnique !

toute lacune importante. En ce qui est des aborigènes de l’Est, que je ne connais point personnellement, je me crois autorisé à rejeter d’avance sur mes autorités toutes les imprécisions, sinon les incorrections, dans lesquelles je pourrai tomber.

D’une manière générale, on peut diviser les Algonquins canadiens en Algonquins de l'Est, ou des Bois, et Algonquins de l’Ouest, ou de la Plaine.

Sans être pour cela les plus nombreux, les premiers ont leur population ethniquement le plus morcelée. Ils se divisent, en effet, en pas moins de cinq tribus dont chacune a en outre ses propres subdivisions. Ce sont les Micmacs, les Abénakis, les Montagnais, les Algonquins proprement dits et les Sauteux.

La division occidentale ne comprend que deux tribus, celle des Cris et celle des Pieds-Noirs. Mais elles sont sous certains rapports les plus importantes.

Les Micmacs, ou “Alliés”, forment la tribu la plus orientale de tous les Algonquins, d’autant plus que les vagues de leur population ont débordé jusqu’en Terre-Neuve, dont ils occupent, à leur manière, la majeure partie du territoire. Au Canada proprement dit, nous les trouvons dans la Nouvelle-Ecosse et au Cap-Breton, dans l’île du Prince-Edouard et la partie septentrionale du Nouveau-Brunswick, sans compter un coin du Québec.

Ils sont généralement de taille élancée, les hommes ayant chez eux une moyenne de 1,716 millimètres (5 pieds 7 pouces) de haut. De concert avec la plupart des Algonquins de l’Est, ils se sont assez métissés avec la population française qui les entoure. Au point de vue moral, ils passent pour honnêtes et sont assez industrieux, mais malheureusement faibles devant les attraits de la dive bouteille (2).

Ces Indiens sont ceux que les premiers Français d’Amérique connaissaient sous le nom de Souriquois. Ils étaient originairement divisés en des espèces de sous-tribus appelées Sigunikts et Kespouwits. Un troisième groupe qui diffère quelque peu au point de vue de la langue habite la péninsule de Gaspé.

Je ne m’étendrai point sur cette intéressante peuplade, l’alliée fidèle des Français, que les savants travaux du P. Pacifique ont déjà fait connaître aux lecteurs de notre Bulletin. Lui seul pourrait nous renseigner sans crainte de se tromper sur le chiffre exact de sa population actuelle. D’après Powell, elle aurait été de 4,108 âmes en 1890.

(2) — Cf. A.-F. Chamberlain, Ann. Archæol. Rep. [for Ontario], 1905, p. 126.

En 1904, elle serait descendue à 3,861, dont 579 auraient été dans le Québec, 992 au Nouveau-Brunswick, 1998 dans la Nouvelle- Ecosse et 292 sur Elle du Prince-Edouard. S’il faut en croire le recensement officiel de 1924, les Micmacs auraient été alors 578 au Cap-Breton, 1,103 dans la Nouvelle-Ecosse et 676 dans le Québec, ce qui nous donne un total de 2,362.

Mais ce chiffre est incontestablement trop bas, pour les raisons ci-dessus mentionnées, sans compter qu’aucun Micmac n'est donné dans ce document comme vivant au Nouveau-Brunswick, dont les 1,606 Indiens sont portés simplement comme aborigènes. Il est vrai que le Rapport Annuel du département des Indiens pour l’année dernière (1926) nous apprend(3) que “la majorité de ceux de cette province appartiennent à la race micmaque”. Ce territoire n’en renferme pas moins quelques bandes de Malécites. Donnons 206 individus à cette sous-tribu; il nous restera 1,400 Micmacs qui, ajoutés aux 2,362 déjà recensés, feront un total de 3,762 âmes.

Mais le même rapport nous apprend en outre(4) que tous les Indiens de l’Ile du Prince-Edouard, au nombre de 292, appartiennent à la même tribu micmaque. Cela nous donne donc un total de 4,054 âmes, qui ne devrait pas être bien loin de la réalité. Quant aux Micmacs de Terre-Neuve, on en ignore le nombre.

Ces aborigènes sont ceux qui sont traités le plus spécifiquement par le dernier recensement canadien. On déduira de ce fait et de ce qui précède une idée du peu d’importance que peut avoir cette autorité pour l’ethnologue.

Six membres de cette tribu y sont seuls portés comme non catholiques.

Le second groupe ethnique d’Algonquins de l’Est est celui des Abénakis, dont l’habitat était originairement au sud du Canada, où les refoula l’hostilité des colons anglais. D’aucuns les considèrent plutôt comme une confédération de sous-tribus apparentées que comme une tribu proprement dite. Nous avons vu que, tribu ou confédération, ils ont aujourd’hui un pied aux Etats-Unis et l’autre, de beaucoup le plus vigoureux, au Canada.

Leur nom rappelle le soleil levant, suggère le pays du matin, tout comme Nahanais ( Nahane ), vocable sous lequel est connue la tribu dénée la plus occidentale, veut dire “Gens du [soleil] couchant’’.

A l’instar des Micmacs, les Abénakis ont toujours aimé et estimé les Français, qui les traitèrent avec autant de cordialité que les Anglais

les craignaient et les détestaient. L’un de leurs chefs, ou sachems comme ils disent, avait coutume de déclarer à propos des premiers: “Ils vinrent parmi nous, apprirent notre langue et nous donnèrent une religion. Ils étaient tout comme nous: voilà pourquoi nous avions une si haute opinion d’eux” (5).

Les principales divisions des Abénakis canadiens sont celles des Passamquoddys, juste sur la frontière internationale, et des Malécites, dans le Nouveau-Brunswick et la province de Québec. A ces deux groupes, généralement connus sous le nom collectif d’Etchemins(6), on pourrait ajouter les Pemakouks, aujourd’hui canadiens, qui, bien qu’ethniquement distincts, ont souvent été regardés comme des Abénakis, ne fût-ce qu’à cause de leurs alliances militaires avec ces Indiens.

L’habitat des premiers s’étend au sud comme au nord de la frontière. En territoire canadien, il correspond à une partie du Nouveau-Brunswick. Je n’ai aucun moyen de déterminer leur nombre actuel. Il est probable que leur population est comprise, avec celle de leurs cousins germains les Malécites, dans les chiffres de ce que le Recensement appelle l’agence du Sud-Ouest, qui contient 526 Indiens.

En ce qui est des indigènes au nom quasi-biblique de Malécites (que d’aucuns transforment même en Amalécites), peuplade qui n’en adopta pas moins la foi chrétienne que Champlain lui fit pressentir dès 1604, on en trouvait en 1904 seulement 103 dans la province de Québec, mais 702 au Nouveau-Brunswick. L’édition de 1926 ne les différencie point des autres indigènes en ce qui est de cette dernière province, tandis qu’elle en mentionne 135 à Viger, plus 19 Abénakis sans distinction de subdivision à Bécancour et 261 à Saint-François. Or il y a, ou il y avait, des Malécites à Médoctec, à Opaak, à Sainte- Anne et à Tobique(7).

Lorsque Champlain les visita, juste au commencement du XVIIe siècle, ils le reçurent, lui et son parti, à la sauvage, c’est-à-dire avec la plus grande hospitalité. “Lorsque nous fûmes assis”, écrit-il, “ils se mirent à fumer selon leur habitude avant de faire aucun discours. Ils nous firent des présents de gibier et de venaison. Tout ce jour-là et la nuit suivante, ils continuèrent à chanter, à danser et à festoyer jusqu’à la réapparition du jour. Ils étaient vêtus de peaux de castor” (8).

Une intéressante collection de mythes, légendes et contes en vogue parmi les Malécites fut publiée en 1911 par un W.-H.

(5) — Ap. Chamberlain, Arch. Rep., p. 125.

(6) — Par lequel certains ethnologues désignent aussi une bande à part.

(7) — On attribue 224 Indiens à cette dernière place.

(8) — Traduit d’une traduction anglaise dans le Handbook, vol. I, pp. 793-94.

Mechling. Sa première pièce, celle qui rapporte les hauts faits et drôleries du héros national de la sous-tribu, qui est aussi celui des Micmacs, ne remplit pas moins de 49 pages format de bonnes dimensions^).

Ce héros est Gluscap, qui, sous un nom ou sous un autre, a son équivalent chez la plupart des Proto-Américains. C’est le Manabozho de leurs congénères sauteux, le Napi des Pieds-Noirs, le Wiske’djak des Témiskamings( 1 0), le Wisaketchak des Cris. Il correspond aussi au Wisa'ka des Sacs et Renards du sud, au Nihancan des Arapahos, au Vihuk des Cheyennes, les uns et les autres parents éloignés perdus aux pays méridionaux.

C’est en outre le Vieux des Klamaths de l’Orégon et autres natifs hétérogènes des montages Rocheuses, la Corneille légendaire des riverains du Pacifique septentrional, le mythique Loup des prairies {Coyote) d’autres Indiens du Nord-Ouest, l’Oestas des Porteurs de la Colombie Britannique, le Numuknuckenah de nos anciens amis mandanes, l’Itamapisa des Hidatsas, tribu siouse du Dakota-Nord, le Wasi des Tchérokis, la première des Cinq Tribus Civilisées de l’Oklahoma, etc.

Ce héros, de caractère plutôt burlesque, a ses doubles même bien au-delà des Etats-Unis. Ce n’est autre, en effet, que le Quetzalcoatl des anciens Mexicains, l’Itzamna des Mayas du Yucatan, le Votan de l’Amérique centrale, le Viracocha des Quichuas du Pérou, l’Arama des Moxos du même pays, le Tamoi des Guaranis brésiliens, etc.

Cette remarquable analogie qui affecte tout un continent me suggère une observation qui peut avoir son utilité. Chez la plupart des aborigènes américains, l’idée d’une divinité créatrice fait complètement défaut. Le concept d’un Etre Supérieur ne manque nulle part; mais cet Etre n’a généralement aucune relation avec l’origine de notre univers.

L’idée de création, c’est-à-dire de l’évolution subite sous l’action d’un tiers du néant en une entité quelconque, paraît quelque chose de trop profond pour le cerveau américain, qui présuppose toujours l’existence de la matière et se contente d’en imaginer la transformation, l’arrangement définitif par un personnage fabuleux qui presque partout tient du bouffon autant que de l’expert.

(9) — Malecite Taies; Ottawa, 1914.

(10) — Ce héros n’étant littéralement que le geai du Canada ( Perisoreus Canadensis), a fini par donner son nom à cet oiseau, nom qui a dégénéré en Whiskey Jack, qu’il porte communément parmi les Canadiens anglais.

C’est à peu près constamment un aventurier menteur, tricheur, escamoteur, un être malfaisant autant qu’un bienfaiteur du genre humain, un habile magicien, auquel on doit la modification des éléments de la nature, qui ont existé au principe sous une forme différente de celle que nous leur connaissons aujourd’hui 1 1).

Tel est le Gluscap des Micmacs et des Malécites. Nous pouvons dès lors nous remettre à l’étude des diverses tribus algonquines du Canada orinental.

Les Montagnais, ainsi appelés du caractère plus ou moins montueux de leur pays, forment un agrégat de nombreuses subdivisions ethniques, dont l’habitat s’étend des environs du Saint-Maurice presque jusqu’à l’Atlantique, et du Saint-Laurent jusqu’à la ligne de partage des eaux qui sépare son bassin de la vallée de la baie d’Hudson.

Ce sont des gens doux sans être lâches, socialement plutôt nomades et auxquels répugne la vie sédentaire du village, ainsi que la culture des champs. Ils sont par nature très religieux, c’est-à-dire fort superstitieux avant d’être éclairés des lumières de l’Evangile, possesseurs d’un grand fonds d’honnêteté et de remarquables dispositions à la bienveillance et à l’hospitalité.

En dépit du nombre de leurs bandes, le chiffre de leur population, qui décline assez rapidement, n’est pas très élevé. En 1906, on le portait à 2,183, plus 2,741 Algonquins à l’intérieur des terres, dont on ne savait comment déterminer les connections ethniques. L’année précédente, A. -F. Chamberlain ne leur avait accordé que 3,800 âmes (12). Quant au recensement de 1924, il est, sur ce point comme sous d’autres rapports, si complet qu’il n’en accuse officiellement que 1,898, faute de faire cas des différentiations qui s’imposent pourtant !

Quel dommage, encore une fois, que les employés du ministère des Affaires Indiennes ne soient pas capables de nous fournir un recensement trahissant même un simple minimum d’intelligence des choses ethnologiques !

Les principales divisions de la tribu montagnaise sont celles des Nascapis, de beaucoup la plus populeuse ( 1 3) , des Escoumains, des Betsiamits, etc. Les membres de la première errent dans les bois du bas Saint-Laurent et du Labrador; les Escoumains hantent la rivière

(11) — On étudiera avec profit la question de ces doubles et de leurs agissements dans les ouvrages de Brinton, The Myths of the New World, New-York, 1868, et Essays of an Americanist, pp. 130-34; Philadelphie, 1890.

(12) — Arch. Rep., 1905; p. 123.

(13) — En 1884, on ne lui reconnaissait pas moins de 5,106 individus, dont le nombre était en 1906 réduit à 4,924.

du même nom au nord du Saint-Laurent; les Betsiamits, ou Bersimis, fréquentent la vallée de la rivière Bersimis; les Tadousacs sont cantonnés non loin de l’embouchure du Saguenay; les Oukesestigoueks se trouvent aux sources de la Manicouagan; les Papinachois des anciens sont aujourd’hui éteints, à moins qu’on ne doive voir en eux les Betsiamits déjà mentionnés; les Têtes de boule chassent dans le haut Saint-Maurice, ainsi qu’aux sources de la Gatineau et de l’Ottawa, du côté du Québec, etc.

A l’ouest des Montagnais, nous avons le territoire des Algonquins proprement dits, dont une partie se trouve dans la province de Québec et l’autre dans l’Ontario. Ni sociologiquement parlant, ni au point de vue linguistique y a-t-il une grande différence entre eux et les Montagnais, sauf que ceux-ci sont pourtant bien moins sédentaires.

La tribu algonquine a pour subdivisions les Témiskamings du Québec, les Abittibis de la même province, les Nipissings de l’Ontario et d’autres bandes que j’appellerai les Algonquins tout court, lesquels ont des centres dans plusieurs régions du Québec septentrional.

Les premiers ont pour habitat les environs du lac Témiskaming. Ils étaient 245 en 1910; mais le dernier recensement (1924) donne 225 Indiens sous la rubrique: Agence de Témiskaming, plus 202 (total 457) comme appartenant au comté du même nom.

Quant à leurs proches parents les Abittibis, la même autorité(!?) en compte 125 dans le Québec et 168 dans l’Ontario, à côté d’indiens non déterminés au point de vue ethnique de six autres localités. Ne faudrait-il pas aussi leur adjoindre les 478 aborigènes cités par le même document comme peuplant le “district de l’Abittibi” ( 1 4) ? Et que penser des 159 qu’il cantonne au lac Mistassini, des 177 soidisant Waswanipis de la même région, etc.?

Les Nipissings vivent exclusivement dans l’Ontario, c’est-à-dire à l'ouest des précédents, dans une réserve sur le lac auquel ils ont donné leur nom et où on les considère parfois comme une branche des Sauteux. C’étaient à l’origine des sauvages fort adonnés à la magie, au point qu’on les appelait vulgairement les Sorciers. Grands amis des Français, ils n’eurent aucune peine à embrasser leur religion.

Parmi les Indiens que j’appellerai Algonquins tout court, je comprends les 469 de la rivière au Désert, les 36 de l’agence d’Oka, les 91 du lac Barrière, les 99 du lac Victoria, les 65 de la pointe Hunter, les 44 du lac Grassy, ou au Foin, sans oublier les 49 du comté de Renfrew, Ontario, et les 164 du lac d’Or ( Golden L.), les-

quels, ajoutés aux congénères précédemment énumérés, forment un total de 2,656 Algonquins.

C’est là un chiffre que je crois d’autant moins exagéré que le meme recensement officiel nous fournit pour le même pays une foule d’autres bandes aborigènes sans autre désignation que celle du lieu qu’elles fréquentent surtout, bandes qui sont évidemment ou algonquines, au sens restreint du mot, ou montagnaises( 1 5 ).

Si le lecteur veut bien maintenant récapituler les divers totaux auxquels nous sommes arrivés jusqu’ici, en décrivant les moindres tribus algonquines de l’Est, il obtiendra le chiffre de 12,384 pour l’ensemble de cette intéressante population, qui a survécu aux empiètements territoriaux des blancs et à leur funeste eau de feu. Mais ce chiffre est loin de représenter la réalité, puisque le dernier recensement indien lui reconnaît un agrégat, sûrement algonquin mais pas toujours ethniquement différencié, de 20,883 âmes. C’est celui auquel il faut nous arrêter.

Avant de passer à ses frères de l’Ouest central, dont les particularités sociologiques seront dûment étudiées avec celles qui sont communes à tous les Algonquins du Canada et des Etats-Unis, il convient de s’attarder quelque peu à l'examen d’un point qui était propre à ceux de l’Est exclusivement. Je veux parler de l’institution du wampum. Car c'était une véritable institution, tout aussi importante et matériellement plus en vue que même celle du totem, ou leur organisation politique et sociale.

Le wampum était, dans ses éléments, une espèce de rassade, ou perle, en coquillage marin, Pyrula, Dentalium, abalone ou haliotis, dont la valeur était en proportion même de la difficulté, inhérente à sa fabrication. C’était, en effet, une matière très dure, qu’il fallait d’abord réduire à la grosseur voulue, puis polir et perforer. Cette dernière opération était toujours, mais surtout à l’origine, la plus ardue pour l’Indien, qui n’avait alors pour perçoir qu’un clou plus ou moins pointu.

Les grains de wampum ordinaires étaient de couleur blanche ou violette, cette dernière variant entre la claire limpidité de l'améthyste et le foncé du violet royal. Il y en avait aussi de noires, dont l’envoi à des amis lointains annonçait implicitement la mort de quelque chef,

(15) — -Deux travaux publiés par les soins du gouvernement canadien, Family Hunting Territories and Social Life of Varions Algonkian Bands of the Ottawa Valley, ainsi que Myths and Folk-lore of the Temiskaming Algonquin, tous les deux par T. -G. Speck, Ottawa, 1915, aideront à se former une idée adéquate de ces Indiens.

ou personnage important. Même la réception d’un chapelet de grains blancs pouvait être interprétée comme l’équivalent d’une provocation à la guerre, un défi national ou une invitation à coopérer à quelque acte d hostilité. Dans ce cas, on colorait le wampum en rouge(16).

Car ces ‘ perles” étaient ou bien enfilées ensemble et se vendaient tant la brasse, ou bien montées de manière à former des especes de ceintures de deux à cinq pouces de largeur. Dans ce dernier cas, leur agencement, la juxtaposition de leurs différentes couleurs formaient des dessins qui avaient un but d’utilité autant que d’esthétisme. Le wampum avait, en effet, — et c’est en cela qu’il avait acquis la dignité d’une institution publique — différentes raisons d’être, qu’il importe d’énumérer sous peine de ne jamais se rendre compte de ce qu’il était réellement aux yeux de l’Indien de l’Est américain aussi bien que canadien.

C’était d’abord en soi un ornement personnel, dont chefs et magnats quelconques se paraient dans les grandes circonstances, ou au moyen duquel les personnes du sexe faible cherchaient à rehausser leurs charmes, réels ou imaginaires.

Il servait, en second lieu, de devise nationale, d’instrument d’échange commercial ou de troc; en un mot, c’était dans l’Est une monnaie dont la valeur, bien déterminée, fut longtemps reconnue des blancs eux-mêmes, qui en exigèrent soit comme tribut, soit comme paiement ou compensation pour des torts dont ils croyaient avoir à se plaindre.

En troisième lieu, le wampum avait, par l’arrangement qu’on lui faisait subir et l’agencement de ses couleurs, un but mnémonique(17), et c’est surtout dans ce sens qu’il était comme une institution nationale. C’étaient généralement dans ce cas des ceintures composées, du temps de Lafitau (1724), de onze fils de 180 grains chacun, soit un total de 1980 grains(18).

Ces ceintures étaient comme les annales nationales, que les chefs et les anciens de la nation étudiaient ensemble de temps en temps, c'est-à-dire qu’ils répétaient publiquement le sens de chaque groupe de grains ou de dessins que comportait la ceinture. La circonstance suivan-

(16) — Handbook of the American Indians, vol. II, p. 907.

(17) — Tout comme les petits morceaux de bois, ou les allumettes, dont je me rappelle avoir vu des pénitents dénés s’aider pour assurer le complet de leur confession. “Ceci est pour les colères que j’ai faites, cela représente les mauvaises paroles que j’ai prononcées”, disait alors l’Indien désireux de ne rien oublier.

(18) — On parle pourtant de ceintures composées de pas moins de 6 ou 7,000 grains de wampum.

te, où des Indiens non algonquins, mais toujours de l’Est, entrent en scène, fera, je crois, mieux comprendre que mes explications le but et l’usage de ces fameux wampums.

Le 1 2 juillet 1644, des Algonquins et des Iroquois de différentes tribus se réunirent au fort des Trois-Rivières, pour conclure un traité de paix ensemble et avec les blancs représentés par le gouverneur général qui s'y était rendu pour la circonstance. On avait étalé dixsept ceintures de wampum, dont chacune avait sa signification spéciale, et qui pendaient à une corde tendue en l’air entre deux perches plantées en terre.

S’emparant fort cérémonieusement d’une de ces ceintures et la montrant au peuple en même temps qu’au gouverneur, l’orateur indien la présenta solennellement à ce dernier, en gage de reconnaissance pour sa libération d’un Iroquois des mains des Hurons.

La seconde ceinture était passée au bras d’un jeune homme du nom de Couture, prisonnier des Iroquois, en signe de manumission. Une troisième fut donnée comme garantie de paix et d'amitié entre Iroquois et Algonquins, une quatrième, décorée de dessins appropriés, “chassait au loin les canots de l’ennemi’’, ainsi que s’exprima l’orateur, dont les périodes ronflantes étaient accompagnées des gestes les plus significatifs.

Une cinquième “apaisait la fureur des flots des rapides sur le chemin qui menait aux Iroquois’’, invitation implicite à les visiter en amis; une sixième, plus grande et plus belle que toutes les autres, proclamait la paix entre les Français, les Algonquins et les Mohawks( 1 9).

Une autre encore garantissait une honorable hospitalité aux visiteurs; une huitième assurait la paix entre les Iroquois et les Hurons; une neuvième tenait lieu d’ajustement pour la manière dont on avait traité les PP. Jogues et Bresciani; une dixième était un présent au gouverneur, une espèce de rançon qu’on payait pour la mise en liberté d’un Indien, etc. (20).

Je terminerai; cette exposition du fameux wampum par une citation d’un vieil auteur qui exemplifie certains autres usages auxquels on le faisait servir. Traitant des Indiens de la Nouvelle- Angleterre, un nommé John Josselyn écrivait:

(19) — Tribu iroquoise.

(20) — Cf. Fourth Ann. Rep. Bureau of Ethnology, p. 87 ; American Antiquarian, vol. VIII, p. 375; vol. IX, pp. 110-13; John Maclean, Canadian Savage Folk, pp. 565-66; Toronto, 1896; Sam.-G. Drake, The Aboriginal Races of North America, pp. 134 et seq., et ailleurs.

“Leurs perles sont leur monnaie. Il y en a de deux sortes, de bleues et de blanches; les premières sont leur or, les dernières leur argent. Ils les fabriquent de certains coquillages avec tant d’habileté que ni Juif ni diable ne peut les contrefaire(21 ). Ils les percent et les enfilent, et en font beaucoup d’objets curieux pour l’ornementation personnelle de leurs sagamores et individus importants, ainsi que des jeunes filles qui les portent en guise de ceintures, tablettes [pectorales], bordures pour les cheveux des femmes, bracelets, colliers et pendants d’oreilles’’ (22).

Un autre point sociologique caractéristique des Indiens de l’Est, américain aussi bien que canadien, est ce qui est passé dans la langue anglaise sous le nom de wigwam. C’était une hutte de forme un peu irrégulière, bien que toujours essentiellement hémisphérique, à la façon d’un four à voûte exhaussée. Cette habitation, propre à tous les Algonquins de l’Est, avait pour charpente un certain nombre de perches, dont le gros bout était planté en terre, où chacun contribuait à décrire un cercle, tandis que l’autre, qui se projetait en l’air, était ramené à un centre commun à tous et assujetti de manière à former une voûte arrondie, percée d’une ouverture pour laisser échapper la fumée.

Le tout était alors recouvert d’écorce de bouleau ou de sapin, de peaux d’animaux et parfois meme de branchages.

Ce qui différenciait le wigwam algonquin de la tipi, autre genre d’habitation propre aux tribus de l'Ouest, c'était la forme hémisphérique résultant du recourbement concentrique des perches, qui n’existait point dans la seconde. Et cela était facile à comprendre: les Algonquins de l’Est étant des habitants de la forêt, avaient constamment sous la main des perches vertes faites d’arbrisseaux fraîchement coupés, et par conséquent pliables, flexibles, tandis que l’enfant de la prairie nue et sans le moindre arbre était obligé de traîner avec lui, dans les pérégrinations que lui imposait le déplacement du gibier, des perches plus légères qui, séchées depuis longtemps, ne pouvaient plus se courber.

Extérieurement, le wigwam ressemblait à un four de dimensions exagérées, la tipi à un pain de sucre gigantesque.

Les wigwams des Sauteux étaient, avec le fait que ceux-ci étaient des “enfants des bois’’, le point sociologique qui les rattachait le plus

(21) — Ce qui n’est pas absolument juste. Un temps vint même, sous la domination des blancs, où l’on mit sur le marché tant de contrefaçons du wampum que les législateurs des derniers se crurent obligés d’intervenir.

(22) — Account of Two Voyages to New Bngland, pp. 142-43, ap. Drake, op. cif., p. 229. La meilleure description du wampum, au point de vue technique, se trouve dans le Handbook, vol. II, pp. 904-09.

aux Algonquins de l’Est. Autrement, leur nombre, l’étendue de leur territoire et leurs relations, généralement hostiles, avec les Cris leur mériteraient au moins une place à part sur la carte ethnographique du Canada. A ces divers titres, on n’en pourrait pas moins les considérer comme les Algonquins du Centre.

Leurs wigwams étaient recouverts d’écorce de bouleau ou bien de nattes faites d’une espèce de jonc ou autre matière herbacée. S’il faut en croire un William Jones (23), ces habitations auraient été de deux sortes chez eux: le wigwam semi-sphérique, dont la partie supérieure était couverte d’écorce tandis que sa charpente était supportée par cinq poteaux plantés en terre, et la loge ovale, avec charpente composée d’une double rangée de perches. La première servait surtout en été, la seconde en hiver.

Le nom français des Sauteux, ou Saulteux(24) leur vient du Sault Sainte-Marie, dans la rivière du même nom juste en aval du lac Supérieur, qui est regardé comme le berceau de leur race. Les Jésuites commencèrent par les appeler Saulteurs. Ils sont connus des Américains sous le nom de Chippewas (l’a prononcé ê) ou Chippeways, du mot Ojibways, ou Otchipwes (Baraga) qui veut dire, paraît-il, “rôtir jusqu’à ce qu'il gode”, par allusion au repli formé par la couture supérieure de leurs mocassins.

Comme d’habitude, ces sauvages ne se reconnaissent eux-mêmes d’autre nom que celui d’Hommes, qu’ils rendent par Anichinabeyok.

Ce sont, pour la plupart, de forts gaillards, d’aussi beaux types au point de vue physique qu’ils paraissent peu recommandables sous d'autres rapports, excepté celui de la bravoure, qualité dont on ne peut leur refuser la possession (25). ‘‘Les Saulteux sont une race fière, or-

(23) — Ann. Arch. Rep. 1905, p. 138.

(24) ■ — Certains auteurs anglais, voulant apparemment faire parade de leur familiarité avec le français, écrivent Saulteaux, ou même Salteaux. Ce vocable a d’ailleurs subi toutes les métamorphoses possibles aux mains d’ignorants Anglais, depuis le Sautors de Carver ( Travels , p. 97,1778), Sautoux (Iving, Journ. to Arct., I, p. 32; 1836), Souties (Am. Pioneer, II, 192; 1843), Sotoes (Cox, Columbia R., II, 270; 1831) jusqu’au Soto de l’ineffable Paul Kane.

Un autre écrivain de langue anglaise, nommé Neill, crut mieux faire en traduisant ce nom à sa manière — n’est-ce pas encore trop français pour un Irlandais que de dire Soto? Donc, sous la plume de ce gallophobe, les Sauteux devinrent tout bonnement les Jumpers! Le brave homme ignorait sans doute que le mot “saut” qui entre dans la composition du nom de ces Indiens n’a pas trait à ce brusque mouvement d’un corps solide qui retombe sur terre après avoir bondi dans l’air, mais à une chute d’eau qui interrompt le cours d’une rivière.

(25) — “Ils ont, en général, de très beaux traits, surtout leurs femmes, dont quelques-unes seraient de réelles beautés si leur teint était clair, bien qu’il le soit généralement plus que chez celles qui habitent un climat plus chaud” (Duncan Cameron, The Nipigon Country, ap. Les Bourgeois de la compagnie du Nord- Ouest, vol. Il, PP- 247-48).

gueilleuse, superstitieuse à l’excès, et, par suite de ces dispositions, difficile à dompter. De tous nos sauvages, ce sont ceux qui ont eu le plus de facilite de s’instruire des vérités de la religion, et ce sont précisément ceux qui en ont le moins profité et qui comptent le plus petit nombre de chrétiens”.

Ce n'est ni plus ni moins que Mgr Taché, premier archevêque de Saint-Boniface, qui leur décerne ce certificat peu flatteur(26). Il avait naturellement en vue ceux de l’Ouest, avec lesquels on peut dire qu’il vivait et sur les caractéristiques desquels il ne pouvait se tromper.

Du reste, le Handbook auquel j'ai déjà maintes fois renvoyé le lecteur n’est pas d’une autre opinion. “Bien que”, dit-il, ‘‘ces sauvages aient eu des relations amicales avec les blancs depuis longtemps, le christianisme n’a eu que peu d’effet sur eux, à cause surtout du conservatisme de leurs chamans” (27).

Ce qui était vrai il y a 60 ans, c'est-à-dire lorsque Mgr Taché écrivait, et en 1907, lorsque parut le manuel indiqué, l’est encore en 1928, alors qu’un grand nombre de Sauteux sont restés infidèles. Par exemple, remarque Mgr Taché, ‘‘ceux qui embrassent la religion dans l’âge mûr s’attachent à leur foi avec une grande constance et fermeté” (28), ce qui indique qu’après tout ils constituent une race assez fortement trempée.

Ce conservatisme à outrance, cette adhérence inaltérable aux mœurs et coutumes, surtout aux croyances et pratiques superstitieuses, des ancêtres, sont d’autant plus regrettables au point de vue de la civilisation que les Sauteux forment la tribu de beaucoup la plus nombreuse non seulement du Canada, mais même de toutes les peuplades indiennes au nord du Mexique.

Nous avons vu que ceux des Etats-Unis constituent à eux seuls une population d’au moins 27,813 âmes. Tout en omettant, comme dans le premier cas, ceux de certaines agences où se coudoient des sauvages hétérogènes, ou dont le caractère ethnique n’est pas déterminé dans les documents officiels, on n’en trouvera pas moins de 16,018 au Canada(29), soit un total général de 43,831 pour cette seule

(26) — Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique, deuxième édition, p. 94.

(27) — Op. cit., vol. I, p. 278.

(28) — Ibid., ibid. . . ,

(29) Ce qui montre combien peu dignes de foi sont les déclarations des

anciens traiteurs au sujet des sauvages de leur temps. En effet, dès 1804, alors que la population sauteuse était probablement le double de ce que 1 ont faite les épidémies, l’ivrognerie et l’immoralité, un traiteur de la compagnie du Nord- Ouest écrivait d’eux, au cours d’un essai qui par ailleurs n’était pas sans valeur : “On peut estimer leur population à environ 6,000 personnes répandues sur cette immense étendue de terres” (Ap. Les Bourgeois du Nord-Ouest, vol. Il, P- 308).

tribu — et je crois que 45,000, sinon plus, est tout aussi proche du chiffre réel de leur population.

Naturellement, une si importante tribu, dont les membres sont eparpillés sur un si vaste territoire que nous les voyons de l’Ontario, où ils dominent, au Manitoba et même à la lointaine Saskatchewan, plus de 2,000 kilomètres de l’est à l’ouest, n’est pas sans s’être scindée à la longue en un certain nombre de sous-tribus, aux traits ethniques et sociologiques distincts.

Les Sauteux de l’Est, au nord du lac Supérieur et juste à l’ouest de cette mer intérieure, forment nombre de groupes dont je m’abstiendrai de détailler les noms, qui, étant du reste aborigènes, offrent des difficultés de transcription et n’intéressent guère le lecteur qui ne les lirait pas plus facilement. Ils sont, en outre, négligés du Recensement indien, qui englobe cette importante branche de la tribu sous le nom générique de Sauteux. Cette branche ne peut, d'après mes calculs, compter moins de 13,957 âmes. Quelques milliers en sont catholiques, sous la houlette de Pères Jésuites.

La plus forte, comme la plus distincte, subdivision sauteuse est celle des Missisaguas, ou, d’après le Handbook, Missisaugas, dont le siège central est à l’embouchure, sur le lac Huron, de la rivière du même nom. C’est aussi probablement le plus oriental de tous les groupes dont l’agrégat constitue cette importante peuplade. Je trouve dans le dernier Recensement 963 Indiens portés comme Missisaguas; mais, comme d’habitude, il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y en ait pas d’autres, même en grand nombre, appartenant à la même subdivision.

Autrefois, lorsque l’un d’eux mourait, on le déposait sur le sol, où il était revêtu de ses plus beaux atours et enveloppé de peaux ou de couvertures; après quoi on l’enterrait dans une fosse d’à peu près trois pieds de profondeur, avec ses armes et instrument de chasse. Puis on entassait au-dessus de sa tombe des pieus et madriers jusqu’à la hauteur d’environ deux pieds, et l'on recouvrait le tout d’écorce de bouleau par manière de protection contre la pluie.

Les parents se barbouillaient alors la figure de charbon et se couvraient de vieilles loques en guise de deuil. Ce deuil durait un an pour un père et une mère, un mari et une épouse.

A l’encontre de la grande majorité des Algonquins de l'Est qui sont catholiques, la sous-tribu des Missisaguas ne compte que 48 fidèles de cette religion.

Les Monsis, ou Munsees comme les appellent les écrivains de langue anglaise, forment au Canada un groupe indigène de 126 Sauteux seulement, lesquels sont originaires du sud. Ils faisaient au principe partie des Delawares, et émigrèrent chez nous vers la fin du

XVIIIe siècle, avec d’autres Algonquins appelés Moraves, du nom de la religion qu’ils embrassèrent (population actuelle 208).

Les Monsis, aujourd’hui anglicans et méthodistes, s’établirent sur la Tamise, dans le comté de Middlesex, Ontario, à côté de leurs amis moraves.

Les Michipicotens, autre groupe sauteux, se trouvent plus à l’ouest. Ils forment une petite peuplade subdivisée en deux bandes, dont l’une est composée de Sauteux proprement dits, l’autre de Maskégons appartenant à une sous-tribu dont il va incessamment être parlé. C’est du moins ainsi que les auteurs décrivent leur groupe. Leur population combinée ne dépasse pas le chiffre de 307, et cette peuplade a un pied dans l’Ontario, l’autre (représenté par sa partie maskégone) dans le Manitoba.

Cent vingt de ces Indiens sont maintenant anglicans, cent quatrevingt-sept catholiques.

Quant aux Maskégons comme tels, leur nom leur vient de la nature de leur pays: gens des Marais ( mackig ). Ces sauvages tiennent lieu de trait d’union entre les Sauteux et les Cris. De fait, d’aucuns préfèrent les rattacher à ces derniers, et les appellent Cris des Marais.

Leur habitat, avant qu’ils ne fussent parqués par le gouvernement canadien dans des réserves à limites déterminées, consistait dans les régions marécageuses au nord des lacs des Bois et Winnipeg, le long des rivières Nelson, Hayes et Severn. En tant que sous-tribu distincte, ils ne datent guère que de dix ou douze générations (30).

Etant donné qu’un bon nombre habitent avec des Cris ou des Sauteux, il est impossible de donner leur nombre exact. Sans compter ceux qui sont cantonnés dans les agences du Pas, du lac Canard, à la réserve de Saint-Pierre du Manitoba, à la rivière Berens, tributaire du lac Winnipeg, au Norway-Elouse, au lac la Croix, ou Traverse ( Cross L.), etc., où ils formaient un total de 1,254 individus en 1889, j’en trouve dans les documents officiels 665 vivant chez eux, c’est-à-dire sans être mêlés à d’autres Sauteux.

Par suite de la nature de leur milieu et de leurs accointances avec les blancs, ces Indiens ont le teint plus clair que leurs congénères, surtout que les Cris des Prairies, plus nomades et partant plus bronzés par l’air vif de la plaine. Ils sont aussi plus industrieux, font preuve d’une plus grande adresse en canot et d’habileté à la chasse, à laquelle ils s’adonnent souvent au service des blancs, qui ne connaissent que trop leurs femmes. C’est dire que les métis ne manquent pas chez eux.

(30)— Cf. Handbook, vol. I, p. 812.

Un peu plus d’un tiers sont anglicans, et le reste se partage à peu près également entre les presbytériens et les catholiques.

Par leurs nombreuses ramifications, les Sauteux sont, nous l’avons vu, autant et plus américains que canadiens. Nous arrivons maintenant à une importante tribu congénère, à langue presque identique, qui es,t exclusivement canadienne, et avec elle à la seconde grande division des Algonquins, ceux de l’Ouest, ou des Plaines. Je veux parler des Cris qui, en dépit des ravages de différentes épidémies, surtout celle de la petite vérole, le fléau le plus terrible pour une population aborigène(31 ), comptent encore au moins 11,128 individus, répartis sur les plaines du Manitoba et de la Saskatchewan, et même sur divers points septentrionaux de l’Alberta, sinon de l’Ontario et même du Québec.

Chacun sait l’origine de leur nom: une abréviation de Kristinaux, forme francisée de Kenistinoag, vocable sous lequel était originairement connue l’une de leurs divisions — comme dans le cas d’Algonquins, la partie pour le tout!

“Divers points”, ai-je dit en parlant de leur habitat. Je voudrais par là donner à entendre que leur présence en ces régions reculées est plutôt une exception, leur territoire principal étant la grande, l’interminable prairie de l’Ouest canadien. Les habitants de ces “divers points” forment, avec un assez bon nombre de congénères établis à la lisière de la grande forêt subarctique, ou près de la baie d’Hucfson, la sous-tribu des Cris des Bois, les autres, peut-être plus nombreux, certainement moins sédentaires et beaucoup plus entichés de leurs anciennes croyances, mœurs et coutumes, étant connus sous le nom de Cris des Plaines.

Ceux-ci sont par tempérament plutôt cruels(32), indépendants, de caractère belliqueux et de dispositions anti-chrétiennes, ceux-là beaucoup plus doux, plus rassis et plus ouverts aux influences de nos civilisation et religion. Chez les premiers fleurit la “Danse de la Soif”, qu’il est inutile de décrire quand on peut renvoyer à ce qu’on a écrit de la fête nationale des Mandanes. Ces mêmes Indiens sont si encroûtés dans leurs us et coutumes traditionnels, qu’il n’y a pas encore six mois que j'ai rencontré de leurs jeunes gens qui, en dépit de l’afflux des blancs, portaient encore leurs cheveux divisés en deux longues tresses comme celles des femmes!

(31) — Parce que ceux qui en sont affectés ne peuvent se résigner aux précautions d’isolement, ni s’astreindre au régime sévère sans lequel la maladie devient fatale.

(32) — On n’a pas oublié le terrible massacre du lac la Grenouille.

D’un autre côté, ce fut chez les Cris des Bois, ou des Marais, que prit naissance et se propagea rapidement une invention analogue à ce qui donne tant de supériorité aux blancs: le syllabaire qui a depuis popularisé chez Cris et Sauteux la lecture et l’écriture, qui devaient révolutionner la société de ces indigènes et merveilleusement accélérer leur avancement intellectuel et moral.

C’est au Rév. James Evans, ministre méthodiste, que revient l'honneur de cette invention, qui consiste en neuf signes principaux dont la valeur phonique dépend de la manière dont ils sont tournés dans la ligne(33). Ces signes représentent des syllabes, et de plus petits tiennent lieu de consonnes indépendantes.

Longtemps auparavant, un missionnaire catholique, le P. Chrétien Le Clercq, avait doté les Micmacs de signes graphiques sinon analogues, du moins à but identique, l’acquisition des formulaires de l’Eglise. Dans ce dernier cas, ce n’était rien moins que des hiéroglyphes, ou plutôt des signes mnémoniques, dont chaque élément, ou groupe d’éléments, représentait une idée au lieu d’une syllabe(34).

Terminons maintenant cette étude ethnographique par quelques mots sur les Algonquins les plus occidentaux, les fameux Pieds-Noirs.

Ces Indiens, dont le nom aborigène est Siksika, Pieds-Noirs, de la couleur que prennent leurs mocassins lorsqu’ils parcourent la prairie dévastée par les flammes, sont, comme les Abénakis, les Sauteux et d’autres, une tribu aussi américaine que canadienne, importante plutôt par l’excellence personnelle de ses membres et de son esprit général que par le chiffre de sa population.

Le point distinctif de cette intéressante peuplade, d’une bravoure à toute épreuve et d’une honorabilité peu commune chez des abori-

(33) — Le syllabaire Evans fut inventé en 1841, et ne tarda pas à se répandre parmi les tribus de l’Ouest central du Canada. On essaya même de l’adapter aux dialectes dénés, avec des additions nécessitées par l’extraordinaire richesse, phonétique et autre, de ces langues. Mais, en plus de la difficulté de distinguer la position de certains de ses signes, leur nombre même rendit assez difficile l’acquisition de ce genre d’écriture.

Pour obvier à ces inconvénients, l’auteur de ces lignes inventa lui-même, dans l’automne de 1885, et non pas en 1890 comme on l’a écrit, son Syllabaire Méthodique, Facile et Complet, à l’usage des idiomes dénés, dont on pourra constater les avantages si l’on veut bien se reporter à la Athabaskan Bibliographe de Pilling, (pp. 67-69). Le principe général de la mutation vocalique selon la position dû signe, ou la manière dont il est tourné, appartient à Evans; mais la facilité de distinguer les mutations susmentionnées, l’évolution d’une manière que l’œil saisit instantanément d’un signe simple en un signe composé, le groupement des signes correspondant à des sons apparentés au moyen de similarités matérielles évidentes à quiconque n’est pas aveugle, ainsi que les très nombreuses additions demandées par la richesse du déné n’appartiennent qu’à mon syllabaire.

(34) y. Pilling, Algonquian Bibliographe, pp. 304-05.

gènes (35), est la singularité de sa langue, toute différente, excepté en ce qui est des racines (qui sont elles-mêmes de parenté réciproque assez bien déguisée), de tous les idiomes algonquins, remarquables, généralement, par une uniformité étonnante, étant donné l’étendue du territoire où ils sont parlés. Pendant longtemps on considéra les Pieds- Noirs comme formant une famille indigène à part, et c’est ainsi que les classa Mgr Taché lui-même.

Ces Indiens ont été longtemps sans pouvoir se faire à la vie relativement sédentaire des réserves, et leur population en a terriblement souffert(36). En 1858, on les estimait encore à quelque 7,300 individus, chiffre qui comprenait probablement ceux du Montana. Le dernier recensement (1924) ne leur en accorde plus que 3,088 en ce qui est du Canada.

A ce chiffre il faut ajouter 160 Sarcis, rejeton de la grande famille du nord qui s’appelle Dénés devenu, sous tous les rapports excepté celui de la langue, une véritable division pied-noire. La confédération qui en résulte comprend en outre les Pieds-Noirs proprement dits, 1,547 âmes; les Piéganes, 383, et les Gens du Sang, 1,158.

Très attachés aux idées et observances de leurs pères, les Pieds- Noirs, beaux hommes de bonne taille sans être des géants, ont longtemps lutté contre la lumière évangélique. Aujourd’hui 1,585 sont pourtant catholiques, mais après quel travail surhumain de la part des missionnaires! Les anglicans en ont gagné 931 et les méthodistes 399. Les autres sont encore païens, et il est à craindre que parmi les chrétiens il y en ait qui ne le sont que de nom.

Parmi les infidèles, la “Danse du “Soleil” est la grande fête annuelle, l’équivalent de celle de la Soif des Cris. Cette “danse”, ou plutôt ce culte, du soleil comporte — chose rare chez des Proto- Américains — l’institution de vestales et, indirectement, une appréciation publique de la continence sexuelle.

Les Pieds-Noirs étaient originairement des nomades invétérés, qui promenaient sur la grande prairie leur vie aventureuse avec leurs demeures, ou leurs éléments, les fameuses tipis dont nous avons déjà dit un mot. Nous savons déjà qu’elles avaient pour charpente un

(35) — Mgr Taché écrivait dans son Esquisse : “Ce peuple semble doué d’un noble caractère. Dans leurs guerres presque continuelles avec les Cris, on ne les accuse pas, généralement d’être les premiers à violer les traités de paix conclus de temps à autre” (p. 99).

(36) — Il est consolant de pouvoir dire que ces fiers ex-chasseurs de bison se sont enfin, au moins partiellement, pliés aux exigences de la vie nouvelle que les circonstances leur ont imposée. Pour ne parler que du blé, le Rapport annuel sur les Indiens note à leur crédit pas moins de 162,620 boisseaux récoltés par eux.

certain nombre de perches, une vingtaine, d’environ 25 pieds de long, dont les gros bouts étaient disposés en rond sur le sol, tandis que leur partie supérieure se réunissait en faisceau, formant, une fois recouvertes d’une quinzaine de peaux tannées de bison ornées parfois de dessins à l’extérieur, comme un gigantesque pain de sucre.

Ces habitations étaient fort chaudes, et une brassée de menu bois ou de “bois de vache’’ (bouse de bison desséchée) suffisait ordinairement pour en bannir le froid. Une ouverture au sommet et une autre près du sol servaient respectivement de cheminée et de porte.

Les perches qui en formaient la carcasse me rappellent un autre point de la sociologie pied-noire, dont il est bon de dire un mot en terminant cet essai. Je veux parler du “travail’’, ou travois, dont probablement peu de mes lecteurs soupçonneront la nature au seul énoncé de ce mot. Le travail du Pied-Noir, comme de la plupart des tribus des Plaines, était tout simplement sa voiture!

Car, en dépit de ce qu’en a écrit Georges-B. Grinnell(37), les Pieds-Noirs possédaient des chevaux, venus évidemment du sud, lorsqu’ils reçurent la première visite d’un blanc, Antoine Hendry(38), le 1er octobre 1754, c’est-à-dire au moins cinquante ans avant l’époque assignée par cet auteur à la toute première apparition de ces animaux chez ces Indiens. En m'arrêtant quelque peu sur ce point et empruntant certains détails au journal de ce blanc(39), non seulement je mettrai le premier hors de tout conteste, mais je soulèverai quelques pans du voile qui cache aux yeux les us et coutumes de ces aborigènes, tels qu’ils étaient avant l’arrivée des blancs.

Hendry les appelle, je ne sais pourquoi, Archithinnés. A la date du 13 août 1754, il annonce, d’après ses guides, qu’il “va bientôt voir un grand nombre de bisons et les sauvages archithinnés leur donnant la chasse à cheval’’. Dix jours plus tard, il enregistre le fait que “les natifs archithinnés ont été ici récemment; nous le savons par le crottin de leurs chevaux, ainsi que par leurs pistes”.

Le 18 septembre, des “Assinepoets” ( Assiniboines) lui apprennent que les Archithinnés ont “tué et scalpé six Indiens, et qu’il y en avait un très grand nombre non loin de nous”. Double conclusion: les Pieds-Noirs étaient belliqueux avant tout contact avec les blancs, et ils étaient nombreux. Non seulement ils étaient eux-mêmes nom-

(37 — “Ils obtinrent des chevaux dans les toutes premières années du siècle présent” ( Blackfoot Lodge Taies, p. 177; 186; Londres, 1893).

(38) — Venant du fort York, sur la baie d’Hudson.

(39) — Publié dans les Mémoires et Comptes Rendus de la Soc. Royale du Canada (Ottawa, 1907), et pour cette raison fort peu connu même des gens bien renseignés.

breux, mais ils avaient déjà tant de chevaux qu’ils pouvaient se payer le luxe d’en laisser vivre à l’état sauvage. Car Hendry “vit alors plusieurs chevaux sauvages’’.

Enfin le lcr octobre il écrit entre autres choses: “Vinrent à nous sept tentes de sauvages archithinnés, les hommes tous à cheval avec des arcs et des flèches, ainsi que de lances et des dards en os’’. Leur leader dit qu’il “allait informer leur chef de mon arrivée’’, ajoute-t-il. Il écrit douze jours plus tard: “Le soir nous rencontrâmes sept Archithinnés à cheval. C’étaient des éclaireurs chargés de parer à la possibilité d’une surprise”. Double corollaire encore: ces Indiens vivaient dans un état d’hostilité avec leurs voisins, et ils étaient organisés pour assurer la sécurité de leurs groupements.

Ce qu’Hendry note les deux jours suivants ne fait que confirmer ces deux déductions. Il écrit le 14: “Il nous arriva quatre hommes à cheval. Ils nous dirent qu’ils étaient envoyés par le principal groupe, pour voir si nous étions amis ou ennemis”. Et il remarque le lendemain, une fois arrivé au camp du grand chef: “Ils semblent être sous une stricte discipline et obéissants vis-à-vis de leur chef, qui fait reconnaître [les environs] matin et soir par un parti de cavaliers”.

Que trouva Hendry à ce premier camp pied-noir? Laissons-le nous l’apprendre. “Nous arrivâmes à deux cents loges de natifs archithinnés dressées en deux rangées, avec une place libre au milieu. Là on nous conduisit à la tente du chef, [dressée] à un bout, laquelle pouvait contenir cinquante personnes. Il nous reçut assis sur une peau de bison blanc et entouré de vingt vieillards. Il me fit signe de m’asseoir à sa droite, ce que je fis. Notre chef arrangea plusieurs grandes pipes(40), et nous fumâmes l’un après l’autre ( ail around ) selon leur coutume. Pas un mot n’avait encore été proféré de part et d’autre. Après avoir fumé, on nous servit de la viande de bison dans des paniers d’une espèce d’agrostide, et l’on me fit cadeau de dix langues de buffle”.

A l’invitation de l’étranger d’aller traiter à son poste lointain — de l’autre côté du continent; il en avait du toupet cet Anglais — le chef répondit que ses gens “ne pouvaient ramer”, leur moyen de locomotion étant le cheval, et qu’ils “ne pouvaient vivre sans viande de bison”, et prétexta d’autres obstacles qu’ils “pourraient tourner s’ils connaissaient le canot et pouvaient manger du poisson, ce qu’ils ne faisaient jamais”.

(40) — Des calumets.

L’explorateur ajoute, à titre de renseignement supplémentaire: “Ils envoyent leurs chevaux paître les jambes entravées, et, lorsqu’ils le voulaient, ils les attachaient au bout de lanières de peau de bison assujetties à des piquets plantés en terre. Ils ont des licous en crin, des sellettes en peau de buffle et des étriers de même matière’’ (41 ).

Pas trop mal, ce semble, pour des Indiens qui sont représentés comme ayant fait leur première connaissance avec le cheval cinquante ans plus tard! On voit même qu’ils devaient, en 1754, s’en servir depuis longtemps.

Un autre point de leur sociologie maintenant. “Ils font comme les autres indigènes’’, déclare Hendry, “et se massacrent sournoisement les uns les autres. Je vis beaucoup de belles filles prisonnières et un très grand nombre de scalpes desséchés, avec de beaux cheveux longs et noirs, étalés à des perches et devant la tente du chef’’. Notre explorateur ajoute: “Leur combustible est la tourbe et du crottin de cheval sec. Leurs habits sont élégamment décorés avec de la peinture rouge qui ressemble à l’ocre anglais. Mais ils ne se tatouent ni ne se peignent le corps”.

Enfin, et ce sera le mot de la fin, il dit formellement: “Je vis... quatre ânes”(42).

Nous voilà loin, dira-t-on, du “travail” des Pieds-Noirs, dont il me reste à expliquer la composition. Pas tant que cela: cheval, tipi et travail sont inséparablement connectés. En effet, lorsque la bande levait le camp, on faisait deux paquets de la tipi; on les assujettissait de chaque côté d’un cheval par manière de limonière, les moindres extrémités lui étant retenues près du dos, tandis que les gros bouts, traînant sur le sol, étaient reliés ensemble par une pièce transversale sur laquelle reposait un clayonnage. Sur cette traverse en arrière du cheval on déposait les peaux de la tipi arrangées de manière à servir de récipient pour le bébé, un malade ou les menus objets du ménage.

Telle était la voiture indienne. Avant l’introduction du cheval, les Pieds-Noirs avaient aussi des “travails” à chien(42).

(41) — Ubi suprà, p. 338.

(42) — V. Grinnell, op. cit., p. 1S7.

Essai XIV

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