AUX POINTS DE VUE SOCIOLOGIQUE ET HISTORIQUE
Ainsi que je l’ai déjà fait pressentir, notre programme porte, pour le commencement de ce nouvel essai, quelques détails sociologiques sur les Algonquins, tant du Canada que des Etats-Unis. Mais, au moment de le mettre à exécution, je m’aperçois que j’en ai déjà tant donné au cours des deux études qui précèdent, que ce serait vraiment un luxe inutile, une surcharge encombrante que d’y ajouter notablement.
En effet, à part l’exposé complet de certains points caractéristiques de la sociologie algonquine, tels que les institutions du wampum et du soi-disant “travail”, de la tipi des plaines et du wigwam des bois, nous nous sommes plus ou moins arretés à l’occasion sur le nombre sacré en vogue chez ces Indiens et le mythique héros national qu’on retrouve dans toutes les divisions de leur famille. Nous avons passé en revue les habitations propres aux Sauteux, aux Kikapous, aux Penobscots, aux Cris et aux Pieds-Noirs, examiné l’alimentation des Ménominis, observé le deuil des Missisaguas et les pratiques superstitieuses des femmes cheyennes, sans compter la culture des Sacs et le conservatisme des Sauteux et autres tribus.
Nous avons en outre remarqué la signification du nom que se donnent nombre de celles-ci — Algonquins, Lenâpes, Abénakis, Micmacs, Sauteux, Cris, Arapahos, Chânis, Illinois, etc. — et les sobriquets sous lesquels les étrangers les connaissent. Pour éviter des redites et laisser quelque place aux données historiques et biographiques auxquelles je voudrais consacrer une bonne partie de cette dernière étude, il nous faut donc maintenant nous borner et nous contenter de l’exposé de deux ou trois autres points sociologiques, qui caractérisent surtout la partie occidentale de cette grande famille.
Le premier est assez connu de nom et pourtant trop négligé dans les écrits scientifiques, anglais aussi bien que français. Je n’en ai jamais vu d’explication satisfaisante. Tâchons de suppléer à cette lacune.
Je veux parler ici du windigo, mot sauteux qui signifie cannibale. Mais le windigo, classe d’individus qui a survécu par quelques spécimens d’occasion à l’intrusion de la race blanche sur les plaines de l’Amérique du Nord, n’est pas un cannibale ordinaire, bien s en faut. L’Indien qui, poussé par la faim, se repaît de la chair de ses semblables est un cannibale accidentel et souvent involontaire, mais pas nécessairement un windigo. D’autre part, beaucoup sont windigos qui ne sont cannibales ni d’occasion, ni par habitude. La notion de cet être mystérieux, dont le seul nom fait encore frémir, éveille une idée d’anomalie pathologique, de mélange d’inhumain avec l’humain, qui rappellent la lycanthropie des peuples plus ou moins primitifs dans leurs couches inférieures.
Originairement, et considéré dans l’étymologie de son nom, le windigo algonquin est “une créature gigantesque, moitié satanique, moitié humaine, qu’on représente comme douée d’une grande taille et habitant les ténèbres de forêts désolées. On le dit si puissant que, dans sa marche, il écrase de côté et d’autre les pins sous ses pas comme l’homme ordinaire le fait pour l'herbe de la prairie”(l).
Tel était au principe le windigo algonquin: une catégorie, classe ou même tribu d’individus doués d’un appétit déréglé pour la chair humaine, individus auxquels la peur et l’imagination ne tardèrent pas à attribuer des dimensions et capacités extravagantes.
Mais, à côté de cette classe d’êtres mythiques, donc inexistants, il y avait ceux qui, après un premier acte de cannibalisme dû aux étreintes de la faim, avaient pris goût à la nourriture qui le caractérise, et finissaient par s’adonner à sa consomption par suite d’un attrait anormal et sans aucune nécessité. Affligé de cet horrible appétit, l’homme était encore un windigo, et devenait naturellement un sujet d’effroi pour ses semblables.
Paul Kane cite un cas typique: un homme et sa fille qui, à eux deux, avaient tué et mangé six membres de leur propre famille (2). En quête d’autre gibier de même genre, l’effroyable couple venait d’élever sa loge, un soir d’hiver, tout près du wigwam d’une vieille femme qui, le soupçonnant de mauvaises intentions, eut recours à un subterfuge, un expédient auxquels un blanc n’eût jamais pensé: elle
(1) — E.-R. Young, Storics front Indian Wigwams and Northern Carnp- Fires, p. 84; New-York, etc. [1892], Dans leurs moments de peur périodique sans fondement, d’autres tribus que celles des Algonquins ont aussi de semblables notions au sujet d’êtres mystérieux que leur imagination a seule enfantés.
(2) — A propos des Dénés du Grand-Nord, le P. Petitot parle quelque part d’un nommé Kanda, “Yeux de Lièvre”, qui avait tué et mangé pas moins de onze personnes de sa propre parenté. La faim l’avait d’abord mis sur le chemin du cannibalisme, après quoi il avait pris goût à la chair humaine!
rendit gnssante l’entrée de sa demeure, en y répandant de l’eau qui se congelait immédiatement.
Puis, la nuit venue, elle se tint, hache en mains, sur son séant au lieu de se coucher comme d’habitude. Vers minuit, de légers craquements sur la neige durcie du dehors attirèrent son attention. Le plus doucement possible elle regarda par les interstices de son habitation, et vit la jeune fille qui écoutait pour s’assurer qu’on y dormait. La vieille se mit alors à ronfler; mais quand l’étrangère voulut entrer pour l’exécuter pendant son sommeil, elle glissa et tomba à la porte. Sa prétendue victime s’étant alors précipitée sur elle, lui fit sauter la cervelle avec sa hache et s'enfuit dans le bois.
Peu après, le père windigo ne recevant point de sa fille le signal convenu, alla aux informations. Il trouva alors son cadavre gisant sur le sol glacé et s’en reput avec autant de délices que s’il avait été celui de l’étrangère(3).
Telle est la seconde classe de windigos algonquins: rien de mythique chez eux, mais des sauvages réels que la répétition d’un acte dénaturé a transformés en êtres dangereux pour la société. Va sans dire que même les aborigènes ne les regardent qu’avec les sentiments de la plus vive horreur. Ils les évitent soigneusement, eux et surtout leurs enfants, et ne campent jamais dans leur voisinage.
Pourtant, s’il faut en croire l’auteur qui m’a fourni le trait qui précède, “on ne les moleste point(4), et on ne leur fait aucun mal; on paraît plutôt en avoir pitié, en considération de la misère qu’ils ont dû souffrir avant d’être réduits à cet état’’ (5).
On était moins tendre pour une troisième sorte de windigos qu’il me reste à décrire, celle qui a survécu à l’intrusion des blancs dans l’Ouest, je veux dire la classe composée de gens soudainement frappés d’aliénation mentale, chez qui la fureur engendre un appétit, feint ou réel, pour la chair humaine. C’est là à peu près le seul windigo qui soit encore connu, et il n’y a pas encore longtemps que des Indiens des grandes plaines ont été arrêtés pour en avoir exécuté.
Privé de raison, l’homme ou la femme est, chez les primitifs que sont les aborigènes américains, considéré comme une anomalie rien moins que monstrueuse. Or il est pour eux toujours permis de se défaire d’un monstre, surtout quand ce monstre n’est point un bénêt anodin, un être inoffensif, mais un fou furieux dont on doit se garer.
(3) — Wanderings of an Artist, pp. 58-60.
(4) — On a bien trop grand’peur des terribles représailles qui pourraient en résulter!
(5) — Op. cit., pp. 60-61.
Lorsqu une personne tombait en délire, ou démence”, écrit à u. propos une Anglaise qui a été élevée sur une réserve indienne, ‘‘les sauvages s imaginent qu’elle était possédée de l’esprit d’un cannibale (weendcgo) , et si l’infortuné patient restait en cet état un tant soit peu de temps, on le tuait généralement en le brûlant vif. Le chaman s avouait vaincu par le délire, ou l’aliénation mentale, et, après avoir essayé en vain de soulager la personne affligée, il avertissait ses amis qu à moins qu’un Indien, ou membre de sa famille, connu pour être en mésintelligence avec elle ne vînt essayer de s’en défaire, le mauvais esprit du weendego entrerait en lui.
“Les Indiens étaient fort superstitieux au sujet des cannibales et des lunatiques, et, les larmes aux yeux, concouraient à la crémation du pauvre malade. N’ayant aucun asile, ou moyen d’isoler leurs infortunés lunatiques, ils étaient obligés de s’en défaire” (6).
Une autre particularité sociologique propre aux Algonquins de l’Ouest ainsi qu’aux Indiens des grandes plaines en général, est le langage par signes, qui remplace chez eux le jargon tchinouk, esclave, etc. Quelques-uns de ces signes ne sont que des gestes naturels ou imitatifs, dont il est toujours facile de saisir le sens. Ainsi les actes de boire et de manger s’expriment par des grimaces qui n’ont pas besoin d’explication. Le sommeil est indiqué en inclinant la tête de côté sur la palme ouverte d’une main. “Moi” se rend par l’index de la main droite appuyé sur son propre nez; une maison par les deux mains élevées comme dans l’acte de la prière et le bout des doigts se touchant les uns les autres, à l’imitation d’un toit.
Les Pieds-Noirs se présentent, s’introduisent à un étranger en écartant en forme de V les deux premiers doigts de la main droite fermée; puis, se tenant le corps droit, ils portent ces doigts dans la direction du pied droit, comme s’ils voulaient se le décrotter. Pour donner l’idée d’un blanc, les mêmes aborigènes se mettent l’index de la main droite au travers du front, par allusion au chapeau à rebord qui est pour eux caractéristique de notre race. Ils sont moins flatteurs dans leur muette représentation d’un Sioux. Ils se tiennent alors le même doigt au travers de la gorge, comme pour simuler l’acte de la jugulation.
On représente un bison en élevant les mains de chaque côté de la tête, avec l’index de chacune la dépassant en hauteur en guise de cornes; pour l'acte de tirer des coups de fusil, on joint ensemble la palme des deux mains, dont celle de droite est tenue plus haute que l’autre. Puis l’on frappe rapidement le centre, tout en produisant
(6) — Amélia-M. Paget, The Pcople of thc Plains, pp. 56-57.
avec la bouche un bruit imitant la détonation de plusieurs armes à feu. L’acte de scalper est plus facile à rendre: on se contente pour cela d’une mimique dont l’esprit le plus obtus peut saisir le sens (7).
Mentionnerai-je maintenant la musique algonquine? Dirai-je un mot des chants de la famille ethnique à laquelle elle appartient ? La musique, il faut l’avouer, est l’un des beaux-arts de la civilisation qu’on ne s’attend guère à voir fleurir chez des peuplades incultes commes celles de l’Amérique du Nord. Et pourtant, être impulsif s’il en est, l'Indien peut-il vivre sans musique? Comment le concevoir sans quelque moyen de donner extérieurement, d’une manière rythmique et retentissante, libre cours aux impressions qui le dominent au dedans? Enfant qui ne vieillit point, il ne peut contenir l’expression bruyante de ses tristesses comme de ses joies, et il chantera en jouant ou dans le deuil (8) comme nous chantons en priant.
Tous les sauvages américains en sont là; les Algonquins ne font point exception à la règle. On peut même dire qu’ils ont des chants pour toutes les circonstances de la vie, à tel point que l’une de leurs tribus, les Sauteux, a fourni dans sa musique et ses chants la matière de deux volumes que nous devons à la même auteur, Mlle Frances Densmore(9), dont le premier vit le jour à Washington en 1910, le second à la même place trois ans plus tard, l’un et l’autre étant publiés par les soins de l’Institution Smithsonienne.
Cette double publication fournit à ceux qui ne la connaissent déjà une excellente idée de la musique proto-américaine en général et de celle de cette importante tribu en particulier. Elle nous révèle une prodigieuse variété de chants et de chansons propres à toutes les occasions de la vie primitive.
Les Sauteux ont donc des chants religieux et des chansons érotiques; des hymnes cérémoniaux, accompagnant quelque rite public; des chants conjuratifs, en usage dans l’exercice de la sorcellerie; dépré catifs, destinés à assurer le succès d’une entreprise; somniaux, ou se rapportant aux rêves; des ballades individuelles ayant trait à quelque incident d’ordre personnel et composées par l’individu sous l’impression du moment; des chants d’amour, de guerre, de victoire, de mort, de danse, d’amitié, de jeu de hasard, de gratitude pour un bienfait reçu, etc.
(7) — Cf., entre autres travaux similaires, Col. Garrick Mallery, Sign Language among the North American Indians, First Ann. Rep. Bur. Ethnology; Washington, 1881; John McLean, The Gcsture-Language of the Blackfeet, Trans. Can. Inst. p. 44; vol. V.
(8) — Les lamentations indiennes sont de véritables chants en mineur.
(9) — Chippewa Music. Va sans dire que nombre d’autres publications ont la musique américaine, telle qu’elle est, pour sujet.
Il ne faut pas oublier non plus les berceuses, ou chansonnette^, de nourrices; les barcarolles, ou chants de canot, pas plus que les chants d’ordre moins commun, comme ceux du scalpe, du tambour, du charme ou philtre amatoire, destinés à en assurer l’efficacitc, etc.
Par exemple, le lecteur devrait, à propos de musique indienne, bannir de son esprit presque tout ce qui la caractérise chez nous: phrases mélodiques construites en conformité avec un art traditionnel, sur des tons majeurs ou mineurs, par une succession de sons séparés par tels ou tels intervalles, avec médiantes, dominantes et finales déterminées par ce qui précède dans le morceau, de même que, pour les paroles, il ne doit pas songer à des vers rimés, ou même simplement rythmés, groupés en strophes ou couplets d’égale longueur. Ainsi que je l’écrivais des chants dénés au cours de 1888, la musique indienne, même algonquine, ne se compose guère que de “cris polis, ou élaborés’’ ( 1 0), une seule phrase généralement de tonalité plutôt mineure.
Celle des Sauteux, gens plus cultivés que les Dénés, est un peu plus variée. La séquence mélodique de quelques-unes de leurs pièces implique même une espèce de tonique. Il est toutefois rare de trouver même de leurs chants qui se terminent par la finale que demande, d'après nos notions, ce que nous regardons comme la tonalité musicale.
Quant à la mesure, elle existe chez les Indiens, mais elle est différente de la nôtre. On pourrait pourtant la diviser, comme chez nous, en binaire et en ternaire, s’il était permis d’assimiler à nos divisions un rythme qui ne connaît ni temps fort ni temps faible. Bien que guidée par cette mesure, la mélodie indienne, du moins dans le premier cas, ne paraît point de prime abord s’en trop préoccuper.
Les aborigènes ne chantent jamais en commun sans que l’un d’eux batte la mesure en donnant des coups réguliers et également espacés soit, normalement, sur un tambourin, petit tambour peu profond formé d’une peau tendue d’un seul côté, soit, à défaut de cet instrument, sur un vase, un récipient quelconque plus ou moins sonore.
La mesure que j’appelle assez improprement binaire, faute d’une expression plus juste, pourrait se représenter par des points de valeur égale, rendus par des coups comparables, quant à la durée, au tic-tac d’un réveille-matin un peu lent. Celle qui rappelle notre mesure ternaire se bat comme si elle consistait en une succession de croches et de noires alternant les unes avec les autres.
(10 )—“Polishcd y élis”; Morice, The Western Dénés, p. 156; Proceedings of the Can. Institute; Toronto, 1890.
Un bon nombre de chants indiens sont sans paroles et s’exécutent sur des yil ye! hi! he! ho! sans fin. Ceux qui sont munis de paroles sont le plus souvent composés d’une seule phrase répétée ad infinitutn. L’ouvrage déjà mentionné me permet de donner un échantillon ou deux des chants sauteux. On pourra juger de leur extrême simplicité, sinon puérilité.
Voici d’abord les paroles d’un “hymne” de chaman — je regrette de ne pouvoir en reproduire la “musique”: “Je vais souvent à la loge du gros ours”(ll). Un point c’est tout. Mais c’est assez pour impressionner les primitifs assistants, pour le moins aussi enfants que le jongleur-médecin lui-même. Du tonnerre un groupe sauteux chantera: “Parfois je m’en vais m’apitoyant sur mon sort pendant que le vent m’emporte au travers du ciel” (12). Un chant de guerre, de son côté, pourra avoir pour paroles: “Lorsque je verrai le Sioux wapeton, je lui ferai mordre la poussière” ( 1 3).
Un guerrier qui a mordu la poussière perd ordinairement sa chevelure. Il paraîtrait que la femme tombée sur le champ de bataille, à côté ou au cours d’une surprise, devait subir le même sort s’il faut en croire le chant suivant: “Je me demande si elle est humiliée, la Siouse à qui j’ai coupé la tête” (14). Moins lugubre est le chant du tambour dans la même tribu sauteuse: “Je les fais danser, chacun de ces braves” ( 15).
On le voit, ce ne peut être ni plus simple, ni plus primitif. La phrase musicale correspond en longueur et en solennité. Mais, ainsi que je l’ai dit, le tout est répété ad infinitum, pour nous ad nauseam, et un groupe aborigène pourra rester des heures à chanter la même phrase, accroupi sur les talons, ou se balançant le corps avec le rythme.
Ce qu’on vient de lire à propos de la musique aborigène peut s’entendre, servatis servandis, de celle de tous les Indiens du Nouveau- Monde.
Un point technologico-sociologique propre à la race algonquine était le tomahawk, espèce de casse-tête ou hachette de facture primitive, bien qu’assez souvent ornée selon les caprices de l’individu. D’aucuns en étaient même venus à combiner les caractéristiques d’une arme offensive avec celles d’un calumet.
(11) - — Chippewa Music, vol. 1, p. 121.
(12) — Ibid., ibid., p. 127.
(13 ) —Ibid„ vol. 11, p. 70.
(14) — Ibid., ibid., p. 120.
(15) — Ibid., ibid., p. 108.
4 Muni d’un manche solide, le tomahawk était propre aux Algonquins de l’Est; dans les prairies de l’Ouest il était le plus souvent remplacé par le casse-tête en fronde, soit une boule de pierre très dure fixée au bout d’une corde.
Quant à l’organisation sociale des tribus algonquines en général, je me contenterai d'ajouter à ce que j’en ai dit que l’existence du clan, ou de la gens, n’était pas chez elles aussi commune que pourrait le faire croire le fait que le totem, qui en est le signe distinctif, dérive son nom de leur langue.
En ce qui est de la famille proprement dite, elle est à peine connue comme unité sociale. Le plus petit groupe algonquin consiste ordinairement dans un agrégat de ce que nous appelons familles, et qui, dans le nord-est au moins, est plutôt un groupement territorial pour fins économiques (chasse et pêche) qu’un vrai clan totémique ( 1 6).
Dans tous les cas, si l’on considère cet important stock au point de vue cultural, je crois pouvoir dire sans crainte de me tromper, surtout si l’on a en vue ses divisions orientales, beaucoup plus policées et socialement plus avancées que celles de l’Ouest, que les Algonquins tiennent le milieu entre les tribus semi-civilisées du sud, Tchactas, Natchez et autres, et les bandes des Dénés du Nord, qui sont de purs sauvages, les plus authentiques primitifs qui se puissent concevoir.
Leur degré d’avancement en culture, ils l’ont montré par l’habileté et la persévérance avec lesquelles ils ont résisté aux empiètements des blancs et par le nombre d’hommes supérieurs que le choc entre les deux races a fait surgir chez eux, comme le feu et la lumière jaillissent entre deux morceaux de silex. Et me voici, avec cette remarque, arrivé, un peu tardivement, au point de mon programme qui demande une esquisse de leurs guerres avec quelques mots sur leurs “grands hommes”.
Une esquisse, dis-je; non pas naturellement une histoire, même incomplète, qui, eu égard au grand nombre de leurs tribus, à la variété de leurs intérêts et aux injustices que leur infligèrent les blancs, demanderait à elle seule les pages de plusieurs volumes. C’est dire qu’il me faut faire un choix si je veux être intelligible dans l’espace qui reste à ma disposition. Nous concentrerons donc un moment notre attention sur les Algonquins de la Nouvelle-Angleterre, et plus spécialement sur ceux qui se trouvèrent en rapport avec les Puritains
(16) — y. Frank-G. Speck, Game Totems among thc Northeastern Algonkians, Amer. Anthropologist, vol. XIX, p. 9.
anglais connus dans l’histoire sous le nom de “Pères Pèlerins” ( 1 7, et leurs descendants immédiats.
La première bande de ces nouveaux venus sur le sol américain comptait 41 personnes, qui débarquèrent d'abord au cap Morue ( Cod C. ) le 9 novembre 1620. On comprend que leur arrivée ne fut p2s saluée de transports d’allégresse par les naturels, dont la majorité n’avait sans doute jamais vu de blancs mais avait entendu maudire leur esprit de domination et leur manque de scrupules par leurs congénères du sud et du nord. D’où défiance extrême d’un côté et peur assez excusable de l’autre.
C’est le 21 décembre, ou, comme disent les historiens protestants, dont les coreligionnaires du temps n’avaient point encore adopté la réforme grégorienne, par suite de leur pieuse horreur du papisme auquel elle était due, le 11 de ce mois, que ces soi-disant pèlerins s’établirent sans permission dans les domaines d’un grand sachem appelé Massasoit, à une place à laquelle ils donnèrent le nom de Plymouth, en l’honneur de la ville où ils s’étaient embarqués. Ce pays avait, quatre ans auparavant, été dépeuplé par une épidémie à laquelle les nouveaux venus durent probablement leur salut.
Ils eurent en outre pour protecteur un notable du nom de Samoset, ainsi qu’un roturier indien appelé Squanto. Ce dernier était l’un de vingt-quatre aborigènes enlevés par un boucanier qui les avait emmenés en Europe, où on les avait vendus comme esclaves. Grâce à l’intervention de moines bienveillants ( 1 8 ) , Squanto était passé en Angleterre, où il s’était qualifié pour le rôle d’interprète.
Sous l’influence de cet Indien et de Samoset, qui avait lui-même appris un peu d’anglais en compagnie d’aventuriers de cette langue, les colons de la Nouvelle-Angleterre purent contracter une alliance avec le puissant Massasoit, père d’un fils encore plus célèbre avec lequel nous ne tarderons pas à faire connaissance.
Un nouveau bateau anglais ayant, en novembre 1621, débarqué 35 autres émigrés sans provisions pour leur futur entretien, la tribu des Narragansets, inquiète de cette affluence d’étrangers sans moyens de subsistance sur ses terres, leur envoya un message peu agréable sous la forme d’un paquet de flèches attachées ensemble avec la peau d’un
(17) — Pilgrim Fathers. La mémoire de ces pauvres fanatiques, qui échappèrent à l’intolérance anglaise pour se montrer en Amérique d’une intolérance sans exemple, est encore tenue en vénération chez les Yankees de ce qui était la Nouvelle-Angleterre.
(18 ) — “Certain kindly-disposed monks”, comme dit Brownell, The Indian Races of America, p. 201.
serpent. On remplit cette peau de balles et on la retourna aux Indiens, qui comprirent cette réponse et se tinrent cois pour le moment.
Cette conduite leur paraissait d’autant plus sage que, dans le but de protéger ses amis à face pâle, Squanto ne se faisait pas faute de mettre en jeu les idées superstitieuses de ses compatriotes, près desquels il exagérait à plaisir les ressources des colons qui avaient, en 1 622, reçu de grands renforts amenés par deux navires dont l’un contenait soixante hommes, et les représentait comme tenant cachée en terre une maladie contagieuse avec laquelle ils pouvaient anéantir les aborigènes(19).
Cependant les nouveaux émigrés, qu’avait amenés un nommé Weston, étaient par leurs déprédations aux dépens des Indiens, une source de faiblesse plutôt que de force pour l’établissement de la colonie blanche qui, en s’agrandissant au point de vue territorial, ne pouvait qu’exciter l’appréhension des premiers habitants du pays. Ce fut au point qu’une vaste conspiration s’ourdit chez différentes tribus du Massachussetts en vue de détruire l’œuvre de Weston et compagnie.
Heureusement pour elle, le complot fut divulgué par Massaroit lui-même, poussé par la reconnaissance (sentiment inconnu de l’Indien, assure-t-on) pour une guérison qu’il attribuait aux Anglais. Un capitaine Miles Standish, aidé de soldats réguliers et de volontaires levés parmi les gens de Weston, attaqua de suite les aborigènes et leur tua six hommes.
A propos des deux principales victimes des blancs, un témoin oculaire écrivait: “Il est incroyable combien de blessures elles reçurent avant de mourir sans faire aucun bruit (20), mais tout en maniant leurs armes et se débattant jusqu’au bout” (21).
L’un de ces Indiens, Wittawamat, avait souvent manifesté son mépris pour les Anglais, qui, disait-il, “meurent en pleurant et en faisant des grimaces plutôt comme des enfants que comme des hommes” (22). Les colons, pour s’en venger, pendirent un fils de ce chef qui n’avait que 18 ans.
(19) Brownell, op. cit., p. 204. Sans jamais penser anticiper la théorie moder¬
ne des microbes, les aborigènes d’Amérique ont toujours regardé la maladie comme quelque chose de plus ou moins matériel et concret, bien que pas nécessairement visible.
(20) — C’est-à-dire sans proférer une parole, sans laisser échapper une plainte.
(21) — Ap. Brownell, op. cit., p. 206.
(22) — Ibid., ibid. . , j »
Ces inutiles cruautés ne profitèrent pourtant point à la colonie de Weston, qui dut se débander pendant que son directeur se réfugiait à Plymouth.
Les Indiens, aux droits desquels personne n’avait encore apparemment songé, devinrent plus dangereux au fur et à mesure qu’ils purent, eux aussi, se procurer des armes à feu. Toutefois, pendant quelque temps la nature parut encore plus meurtrière que même ces engins de destruction. En 1633, année de l’établissement des premiers Anglais dans le Connecticut, une peste des plus pernicieuses fit de grands ravages chez blancs et Peaux-Rouges, jusqu’à ce que, quatre ans plus tard, les nouveaux venus aient réussi à exterminer l’une des plus braves tribus indiennes de la Nouvelle-Angleterre, celle des Péquots, à l’inhumaine destruction desquels nous avons déjà assisté (23).
A la scène de désolation finale, au cours de laquelle des centaines d’hpmmes, de femmes et d’enfants furent brûlés vifs par les Anglais, je n’ajouterai que la remarque suivante d’un contemporain: “Ce fut alors un terrible spectacle que la vue de ces Indiens rôtissant dans le feu et des flots de sang qui l’éteignaient. L’odeur et la puanteur qui s’en échappaient n’étaient pas moins horribles: mais la victoire paraissait un agréable sacrifice, et on en rendit grâces à Dieu qui nous avait si bien secouru, qu’il avait livré nos ennemis entre nos mains” (24).
Tels étaient les charitables sentiments de ces pieux Puritains, dont les dirigeants ne cessaient de déblatérer contre la cruauté des catholiques et les horreurs de l’Inquisition. Leur principal missionnaire, le fameux Dr Mather, lui, voyait les choses sous un autre point de vue: “Aujourd’hui”, écrivait-il sans manifester la moindre componction, “nous avons envoyé six cents âmes indiennes en enfer” (25 ).
C’était en 1637. Passant maintenant par-dessus mainte querelle entre colons et aborigènes de l’Est américain, et même entre différentes divisions de ces derniers, nous en venons à une série de conflits à main armée qui furent si importants aux yeux de l’histoire qu’on les a appelés la guerre du roi Philippe, et qu’ils ont, à eux seuls, fourni la matière de plusieurs volumes de bonne taille, dont au moins
(23) — V. Essai XII, p. 264.
(24) — Ap. Brownell, p. 2)7.
(25) — Ibid., p. 218. Il y eut, dans les premiers jours de la Nouvelle- Angleterre, plusieurs ministres protestants du nom de Mather. Celui dont je rapporte ici les paroles était Increase Mather, père de Cotton Mather, missionnaire lui aussi — avouons que ces saintes gens avaient de curieux noms de baptême.
un (26) orne en ce moment les rayons de ma bibliothèque.
Avec la connaissance supérieure que nous avons aujourd’hui du caractère et de la sociologie de l’Indien, on peut sourire de ce qui nous paraît la naïveté des Anglais du temps qui avaient auréolé du prestige royal Métacom, second fils de Massasoit, successeur de son frère aîné, décédé quelques mois seulement après la mort de son père, et lui avaient gracieusement octroyé le nom de Philippe. Il n’en est pas moins vrai qu’aucun chef aborigène de la Nouvelle-Angleterre ne se montra aussi habile et aussi dangereux pour les blancs que ce “roi” sans couronne.
Dans toutes les différentes provinces qui formaient la colonie anglaise, les blancs pouvaient alors compter 50,000 âmes, réparties en 90 villes ou villages, sans compter d’innombrables fermes. Et pourtant il est fort possible, tel fut l’effet de l’insurrection de Philippe et de ses alliés, que la colonie entière eût été ruinée sans la trahison, ou l’inconstance, de quelques-uns de ces derniers. Ce qui marqua surtout ce chef au coin de la véritable grandeur politique, fut le soin scrupuleux, la patience inlassable et la persévérance à toute épreuve avec lesquels, pendant pas moins de neuf ans, il sut préparer la lutte devenue inévitable entre les deux races, soit en armant, lentement mais sûrement, ses propres sujets immédiats, soit en se créant des amis parmi les tribus voisines, qu’il réussit à grouper en une confédération très effective.
Les aborigènes devaient, en fin de compte, subir une défaite écrasante, mais pas avant d’avoir fait un mal immense aux envahisseurs de leur pays, dont pas moins de 52 villes ou villages furent attaqués et 1 2 complètement détruits.
En avril 1671, le “roi” Philippe, qui n’était rien moins qu’un chrétien en dépit de son nom(27), s’étant plaint aux autorités de
(26) — Richard Maykham, A Narrative History of King Philip’s War, volume de 332 pages publié à New-York au cours de 1883. A ce volume on peut ajouter: History of King Philip’s War, par Thomas Church, fils du capitaine Benjamin, ce qui ferait soupçonner un peu de partialité et expliquerait peutêtre la raison du beau rôle attribué à ce dernier dans cette guerre ; volume paru en 1836; Apes, Eulogy on King Philip, publié la même année, et Freeman, Civilisation and Barbarism, imprimé en 1878.
(27) . — U ne cachait même pas son mépris pour la religion que les ministres lui offraient. Mather mentionne un incident qui en dit long à ce sujet. “Le célèbre prédicant Eliot”, écrit-il, “avait expliqué les dogmes du christianisme et, avec le zèle et la sincérité dont il était coutumier, exhortait Philippe à les accepter. Mais le sachem s’approchant de lui et mettant le doigt sur un bouton de son habit, lui déclara qu’il ne faisait pas plus de cas de son Evangile que de ce bouton” ( Ap . Brownell, op. cit., pp. 230-31). Je ne puis pourtant m’empêcher de faire remarquer, sans absolument mettre en doute l’aversion du monarque indien pour le christianisme, que l’expression qu’on lui attribue paraît bien plus anglaise qu’indienne.
Plymouth des empiètements des Anglais sur les plantations indiennes, au lieu de faire cette démarche dans le but unique de leur chercher noise, comme ont l’air de dire les écrivains du temps, finit, en face des arguments qu’on lui opposait, par s’engager à remettre entre leurs mains ses armes et celles de sa suite, proposition et promesse que les dirigeants de Boston, auxquels il en appela ensuite, trouvèrent excessives — ce qui n’empêcha pas ceux de Plymouth de déclarer irrévocablement confisquées celles qu’on leur avait déjà livrées.
Pareilles exactions ne purent qu’engendrer de l’aigreur chez Philippe et ses gens. Le potentat indien se mit à dépêcher ambassade sur ambassade aux sachems des Narragansets et autres peuplades apparentées, en vue d'obtenir leur concours dans le conflit que tout faisait présager. L’autorité dans l’une de ces tribus, celle des Sogkonates, se trouvait alors entre les mains d’une femme nommée Awoshonks(28), qui eut l’imprudence d’en faire avertir en secret son ami, que l’histoire devait plus tard connaître sous le nom de capitaine Benjamin Church.
Celui-ci était le seul blanc dans cette partie du pays. Il dissuada la “reine” et ses sujets de rien entreprendre au détriment des Anglais, et partit aussitôt faire part à ceux de Plymouth de ce qui se tramait contre eux.
C’est le 24 juin 1675 qu’eut lieu la première attaque contre les colons. Huit ou neuf blancs tombèrent alors sous les coups des Indiens, à la poursuite desquels des troupes régulières et des volontaires furent immédiatement dépêchés. Mais, fidèles à la tactique traditionnelle de leur race, les aborigènes évitèrent le plus qu’ils purent tout combat à découvert, et réussirent à infliger de lourdes pertes à l’ennemi.
Un mois ou deux plus tard, la ville de Darmouth ayant été rasée par les indigènes, environ cent soixante individus qui n’avaient rien eu à faire avec sa destruction se rendirent, à condition d’être bientraités. Mais le capitaine Eels les envoya à Plymouth, où les autorités coloniales les réduisirent en esclavage et les déportèrent à l’étranger — politique aussi mal avisée qu’injuste et peu honorable, qui ne pouvait qu’activer davantage la flamme du mécontentement qui brûlait dans la poitrine de tous leurs congénères.
Cependant la guerre se poursuivait avec des alternatives de revers et de succès qui ne pouvaient qu’affaiblir chacun des deux partis hostiles. Les colons crurent même un moment avoir acculé Philippe et ses troupes dans un marais infranchissable. Ils ne tardèrent pourtant
(28) — Orthographe anglaise.
pas à constater que ses gens disparaissaient de nuit les uns après les autres dans des canots qu’en n’avait pu l’empêcher de construire. On partit donc à leur poursuite et un sévère engagement s’ensuivit, au cours duquel Philippe perdit une trentaine d’hommes. Mais les Mohigans, allies des blancs, s’étant alors attardés à la curée, le gros de l’armée indienne put s’échapper et gagner la région de l’Hudson.
Les Nipmuks, tribu importante du Connecticut, n'en prirent pas moins fait et cause pour le tenace roi Philippe et ses Wampanoags — nom de la peuplade à laquelle il commandait directement par droit d’hérédité. Ils avaient, le 14 juillet, dévasté le village de Mendon, que ses habitants durent évacuer en toute hâte.
Comme, le 2 août suivant, une forte escouade de cavalerie allait trouver les premiers dans le but de parlementer, ces réguliers en reçurent des décharges de mousqueterie dont la première abattit huit Anglais, parmi lesquels se trouvaient deux officiers. Ce qui en restait retraita alors vers Brookfield, village où les poursuivirent les Indiens, qui en brûlèrent les maisons et assiégèrent 70 blancs réunis dans un vaste édifice communal hâtivement fortifié.
Une compagnie d’autres soldats survenant de nuit dans des circonstances qui en grossirent démesurément le nombre aux yeux des Indiens, ceux-ci levèrent le siège après avoir tenté en vain de mettre le feu à l’asile des assiégés au moyen de flèches enflammées lancées sur le toit, puis d’une masse d’étoupe eu feu que la pluie éteignit comme elle allait atteindre la bâtisse où ils s’étaient réfugiés.
En septembre de la même année 1675, dix colons furent tués et un parti de trente-six soldats presque anéanti à Northfield, puis une compagnie d’une centaine de jeunes gens (29), sous un officier du nom de Lathrop, tomba sous les coups indiens, sept ou huit seulement parvenant à s’échapper.
Le 1 9 octobre, sept ou huit cents des guerriers de Philippe attaquèrent la ville de Hatfield, mais la trouvèrent trop bien défendue pour s’obstiner à la prendre. Là-dessus, la plupart des Indiens se dirigèrent sur les terres des Narragansets, ce qui concentra dès lors sur ces derniers les coups des blancs, maintenant universellement en armes et déterminés à gagner leur point par une action concertée plutôt que de perdre leur temps à des attaques détachées comme ils avaient fait jusqu’alors.
Le résultat immédiat de ces efforts combinés fut, en novembre, un engagement au cours duqueHes Indiens se défendirent avec tant
(29) —“La fleur du pays”, disent les chroniqueurs contemporains.
d’acharncmcnt qu’ils ne perdirent pas moins de 80 de leurs hommes, qui y trouvèrent la mort, avec 150 qui furent blessés.
Quant au roi Philippe lui-même, on ne pouvait mettre la main sur lui, et pendant longtemps il put éluder les recherches les plus minutieuses. Il allait et venait, excitant l’ardeur des uns et remontant le courage des autres, puis dirigeant de scs retraites successives des partis de maraudeurs qui harcelaient sans cesse l’ennemi, détruisant tout sur leur passage et semant la terreur parmi les colons attachés à la glèbe.
Et la meilleure preuve que cette activité du grand sachem n’était pas inutile se trouve dans le fait que, vers le 20 février 1676, la ville de Lancaster ayant été détruite par les Indiens, la demeure d’un Rév. Rowlandson, le ministre local, qui avait une garnison militaire avec des civils qui formaient ensemble un total de cinquante-cinq personnes, fut brûlée et ses tenanciers tués ou faits prisonniers. Parmi ces derniers, se trouvait la femme du ministre avec près de vingt autres, qui admirent ensuite avoir été “bien traitées pendant leur captivité, les Indiens ne faisant aucun mal à leur personne, à part ce qui était inévitable’’ (30).
Onze jours plus tard, la ville de Medfield, à seulement vingt milles de Boston, subissait le même sort. Les Indiens, qui s’étaient tenus cachés la nuit précédente, mirent le feu au petit jour à environ cinquante de ses habitations à la fois. Pas moins de 160 soldats étaient en garnison dans la place; mais si soudaine et si bien concertée avait été l’attaque, qu’il leur fut impossible de maîtriser les flammes. Près de quarante de ses habitants furent tués ou blessés.
Forcées, enfin, de battre en retraite, les troupes de Philippe et de ses alliés traversèrent la rivière Charles, dont ils brûlèrent le pont derrière eux, puis affichèrent une pancarte où il était dit: “Sachez par les présentes que les Indiens que vous avez provoqués à la colère vous feront la guerre 21 ans si vous le voulez. Il y en a encore beaucoup. Nous sommes venus 300 cette fois. Vous devez considérer que les Indiens ne perdent que la vie; vous, vous devez perdre [en plusl vos belles maisons et vos bestiaux’’ (3 1 ).
Notons ici comme preuve supplémentaire des succès indiens l’admission d’un auteur anglais qui entre, à ce propos, dans des détails
(30) — Ap. Brownell, op. cit., p. 253. A rapprocher de cette modération la conduite d’une compagnie de soldats anglais appartenant à Marlborough, place que l’ennemi venait de réduire en cendres. Ayant découvert, le 27 mars, une forte bande de 300 Indiens, ils les assaillirent de nuit, alors qu’ils dormaient dans leurs wigwams, et leur tuèrent une quarantaine de personnes, d’après Drake, The American Races of North America, p. 222.
(31) — Ap. Brownell, op. cit., pp. 253-54.
sur lesquels doit passer une simple esquisse. “Le mois de mars [1676]’’, écrit-il, “fut un mois de victoires sauvages dans toute la Nouvelle- Angleterre’ ’ ( 3 2 ) .
Le même auteur parle, entre autres rencontres, de ce qu’il appelle une “affaire tragique’’, qui arriva dans les environs de Springfield. Quelques Indiens tirèrent d’une embuscade sur dix-huit blancs armés, qui se rendaient au temple, un dimanche, sous la garde d’un officier, en compagnie de femmes et d'enfants. La première décharge tua un homme avec sa servante, et si peu courageux se montrèrent les Puritains qu'ils prirent incontinent la poudre d’escampette. Ce qui porta un loustic contemporain à flétrir leur conduite dans une strophe que l’histoire nous a conservée:
Seven Indians, and one without a gun,
Caused Captain Nixon and forty men to run(33).
Heureusement pour la colonie que la plupart de ses membres étaient moins lâches. Beaucoup se montrèrent même aussi braves que cruels. L’une des pertes auxquelles le roi Philippe fut le plus sensible fut celle de Canonicus, “le plus noble des sachems narragansets’’, au dire des chroniqueurs du temps(34). Le dit Canonicus était l’un des principaux alliés de Philippe. Comme un jeune blanc affectait de lui adresser la parole avec un sans-gêne auquel le fier Sicambre n’était point habitué, le prisonnier lui lança un regard de dédain: “Tu n’es qu’un enfant’’, lui dit-il; “tu ne comprends rien à la guerre: que ton frère aîné ou ton chef vienne me parler” (35).
On le fusilla et on envoya sa tête à Hartford en guise de trophée. C’était en mars 1676.
(32) — R. Markham, A Narrative History of King Philip’s War, p. 225.
(33) — “Sept Indiens, dont l’un n’avait même pas de fusil, mirent en fuite le capitaine Nixon et quarante hommes”.
(34) — Brownell, op. cit., p. 254. Canonicus, dont le nom est aussi écrit Canonchet, mot d’apparence beaucoup plus algonquine, était pour l’un des ministres protestants du temps, le Rév. William Hubbard (Narrative of the Indian War s in New Bngland), “un infernal misérable (“a damned wretch”), qui avait souvent ouvert son esprit pour blasphémer le nom du Dieu vivant et ceux qui en font profession” (sic), assertion d’un fanatique que s’empresse de corriger l’historien de la guerre de Philippe, qui la cite: “Pour nous, qui regardons les événements du passé sans les préjugés de ces jours amers”, écrit-il, cet Indien “paraît avoir été le plus beau caractère de sauvage qui ait jamais figuré dans les pages de l’histoire de la Nouvelle- Angleterre” (Markham, A Narrative History, p. 240). Même en ce qui était de Philippe, certains auteurs prétendent qu’il était loin d’être animé de sentiments anti-chrétiens.
(35) — Hubbard, ap. Brownell, op. cit., p. 255.
Le lecteur, malgré mes réticences forcées, doit maintenant en savoir assez pour avoir une idée de l’importance militaire d’indiens qui luttaient ainsi contre pratiquement les forces entières de la colonie anglaise, en dépit de la défection occasionnelle de quelques-uns d’entre eux et l’hostilité ouverte d’autres à la solde des blancs. Je puis dès lors en venir au dénouement inévitable dans tout conflit entre représentants de la race caucasienne et ceux des aborigènes américains. On pourra alors juger de la générosité et de la grandeur d’âme des intrus à face pâle qui, tout en se réclamant d’une religion et d’une race supérieures, guerroyaient contre de pauvres païens combattant pour leurs foyers.
A peu près le seul officier anglais auquel on n’aurait pas grand’chose à reprocher au cours de cette guerre, et dont on pourrait même dire beaucoup de bien, homme brave et actif contre les Indiens sans presque jamais les maltraiter inutilement (3 6), fut ce capitaine Church dans lequel nous avons déjà entrevu l'ami d’Awashonks, “reine” des Sogkonates. A l’encontre de ses conseils, et probablement poussée par ses propres sujets, elle avait épousé la cause de Philippe et courageusement lutté en conjonction avec ses troupes, lorsque, au cours de l’été 1676, avec un savoir-faire qui dénotait chez lui autant de sangfroid que de bravoure, Church se faufila jusqu’à elle, et, en dépit des provocations et des menaces des Indiens, réussit à la détacher, elle et sa tribu, du parti du monarque indien.
Ce fut un coup mortel pour celui-ci, et son étoile pâlit dès lors avec une rapidité alarmante. Sa propre femme et son fils tombèrent bientôt après aux mains des Anglais, et, le 6 août de la même année, une autre sachem, Witamore, “reine” des Pocassets et veuve du frère aîné de Philippe lui-même, périt en essayant de traverser une rivière avec vingt-six de ses sujets. La soldatesque anglaise lui coupa la tête, et l’envoya au bout d’une pique à Taunton, où de ses gens captifs la reconnurent de suite.
Le Rév. Mather qualifie à ce sujet de “très horribles et diaboliques^) les lamentations” que son apparition causa aux pauvres Indiens.
Peu après, de grand matin le 12 août 1676, Philippe tombait à son tour frappé au cœur pendant une attaque qui, par extraordinaire, l’avait pris par surprise. Par ordre du capitaine en charge des blancs, on le décapita de suite, et son corps, dépouillé de tout vêtement, fut écartelé, puis jeté dans les branches d’un arbre en proie aux
(36) — Excepté quand ils étaient morts.
oiseaux carnassiers(37), l'une de ses mains étant en meme temps donnée en souvenir à l’Indien qui l’avait abattu, lequel fit beaucoup d’argent en l’exhibant aux curieux.
Quant à sa tête, elle fut exposée pendant au moins deux ans à Plymouth, et le pieux ministre susmentionné, l’irrépressible Dr Mather, se vanta lui-même d’avoir séparé du crâne auquel elle appartenait la mâchoire de ce “léviathan blasphématoire” (38).
Ceux des prisonniers qui s’étaient montrés les plus braves et les plus acharnés contre les envahisseurs furent aussi mis à mort, pendant que les autres étaient vendus en esclavage et envoyés aux Indes Occidentales. On délibéra longtemps sur la question de savoir si l’on ne devait pas faire subir le sort des premiers à l’enfant de neuf ans, qui n’avait commis d’autre crime que celui d’être le fils du roi Philippe. Les ministres opinaient pour sa mort, et l'ineffable Mather citait même un texte de la sainte Ecriture pour prouver qu’on devait l’occire. On se contenta d’en faire un esclave: le bagne, sinon pire, pour le petit-fils de Massoit, le grand protecteur de la colonie blanche!
Les doux Puritains étaient vengés.
(37) — Markham, op. cil, p. 291, et tous les autres auteurs.
(38) — Ap. Brownell, op. cit., p. 267.
Essai XV