‹ Disparus et survivantsChapitre 15 sur 21 · BIOGRAPHIES ALGONQUINES · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIES ALGONQUINES

Avec la mort de Philippe, la guerre était pratiquement terminée, mais non pas absolument toute hostilité. Pendant que les Anglais retournaient à Plymouth recevoir trente chelins par Indien qu’ils avaient tué ou fait prisonnier, Annawon, vieux chef et l’un des principaux capitaines du défunt “roi”, gagnait le large avec les restes de l’armée qui avaient pu échapper au massacre.

Annawon passait pour le plus brave et le plus habile des guerriers de Philippe. D’après des sauvagesses qui tombèrent aux mains des soldats de Church partis à sa poursuite, “il ne perchait jamais deux fois à la même place” (1). Un vieil Indien fait prisonnier fut obligé de mener les Anglais au camp du grand chef, et, par un coup de main qu’on ne peut s’empêcher d’admirer, le capitaine des blancs surprit celui-ci de nuit alors qu’il était réfugié avec ses gens dans une place de très difficile accès. Les troupes ennemies, d’abord endormies, après un premier mouvement de résistance, se laissèrent désarmer lorsqu’on leur eut fait comprendre qu’elles étaient attaquées par une importante force d’Anglais et qu’en se rendant à discrétion, non seulement elles auraient la vie sauve, mais elles seraient bien traitées.

Cependant Annawon était disparu dans les ténèbres. Craignant qu’il ne fût allé chercher une arme, Church se réfugia derrière son fils et se fit un rempart de son corps. Quel ne fut pas son étonnement de voir revenir le vieux chef ne portant que les ornements royaux du défunt roi! Tombant alors à genoux devant le blanc, le vieillard indien lui dit: “Grand Capitaine, tu as tué Philippe et conquis son pays: car je crois que ma compagnie et moi sommes les seuls encore en guerre avec les Anglais. Je suppose que grâce à toi la guerre est terminée: ces choses t'appartiennent donc”.

Ce disant, il lui remit deux larges ceintures de wampum et les autres insignes dont Philippe avait coutume de se parer dans les grandes circonstances.

(1) — Cf. Brownell, op rit., p. 268.

Le lendemain, blancs et sauvages se mirent en route pour Taunton, puis se rendirent à Plymouth, où les autorités se déshonorèrent à tout jamais en mettant à mort le vieux chef qui, avec Tispaquim, le dernier des grands sachcms, s’était rendu parce qu'on lui promettait la vie sauve.

Les Puritains de la Nouvelle-Angleterre pouvaient dès lors dormir tranquilles. Ils avaient fait la solitude, et ils l’appelaient la paix (2).

La réduction du “roi” Philippe ne fut pas leur unique exploit. Au nord de ses domaines et à la porte de ce que nous appelons aujourd hui le dominion du Canada, un Jésuite français, le P. Sébastien Rasles, s’établit dix-huit ans plus tard au milieu d’autres Algonquins, les Abénakis, auxquels il fit le plus grand bien — au suprême déplaisir des Anglais du sud et des environs, qui ne tardèrent pas à mettre à son crédit la sympathie de ces Indiens pour les Français. Or cette sympathie était alors d’autant plus précieuse que, se trouvant à moitié chemin entre les Indiens de la Nouvelle-Angleterre et ceux du Saint-Laurent, leur concours était un facteur désirable dans les conflits entre Anglais et Français.

Rasles avait bâti une belle église aux Abénakis de Norridgewock, où il demeurait; mais les Puritains du sud ayant, en 1705, fait une descente sur ce village en vue d'en capturer le pasteur et de châtier ses néophytes de leur peu d’amour pour la reine d’Angleterre, réduisirent en cendres le nouveau temple, et Rasles et ses gens ne durent leur salut qu’à la fuite.

Les pieux Puritains ne se tinrent pas pour battus. Si vif était leur désir d’en finir avec l’émissaire de l’Antéchrist qu’était à leurs yeux le missionnaire catholique, qu’ils allèrent jusqu’à mettre sa tête à prix. C’est Charlevoix lui-même qui nous l’apprend. “Après plusieurs tentatives, d’abord pour engager ces sauvages par les offres et les promesses les plus séduisantes à le livrer aux Anglois, ou du moins à le renvoyer à Québec et à prendre en sa place un de leurs ministres”, écrit-il, “ensuite pour le surprendre et l’enlever, les Anglois, résolus à s’en défaire quoi qu’il pût leur en coûter, mirent sa tête à prix et promirent mille livres sterling à celui qui la leur porteroit” (3).

Donc ces aimables Puritains n’avaient pas dit leur dernier mot. Comme aucun sauvage ne mordait à l’appât et que les Abénakis

(2) — He makes a solitude, and calls it — peace

Byron, The Bride of Abydos, canto III.

(3) — Histoire Générale de la Nouvelle-France, vol. II, pp. 380 et scq.

étaient trop civilisés pour se prévaloir de cette oflre sacrilège, ceux qui se croyaient les représentants de la vraie civilisation se livrèrent à de nouveaux empiètements qui causèrent le renouvellement des hostilités, avec le résultat que le missionnaire dut encore s’enfuir pour se soustraire à leurs rancunes peu chrétiennes. Une fois de plus ils étaient joués.

Une troisième attaque de Norrigewock, celle-là absolument inopinée, mit à feu et à sang l'humble village indien au cours du mois d’août 1724. Les sauvages durent prendre la fuite, et laissèrent derrière eux un grand nombre de tués et de blessés: de cinquante à cent des premiers, s’il faut en croire Brownell(4). Parmi eux se trouvait le P. Rasles(5). D’après S. Drake, “l’inhumanité des Anglais en cette occasion, surtout vis-à-vis des femmes et des enfants, ne peut être excusée. Elle éclipse grandement le lustre de la victoire’’ (6).

Ce lustre en lui-même en pouvait être bien remarquable si l’on considère que les envahisseurs-assassins ne tirèrent pas moins de deux mille coups de fusil pour subjuguer un prêtre sans armes, des femmes et des Indiens surpris, sans la moindre préparation militaire.

Tels sont les grands traits de la tragique histoire du fameux P. Rasles. Les Anglais ne manquèrent pas d’attribuer leurs excès au ressentiment créé par le rôle, plus patriotique que religieux, dirent-ils, que le missionnaire avait joué près des Indiens. Or, bien qu’on ne puisse nier que ses sympathies aient été pour ses nationaux, qui étaient en même temps ses coreligionnaires, je veux dire les Français du Canada, il est acquis à l’histoire qu’il n’incita point ses ouailles à guerroyer contre les Anglais, auxquels, après tout, ils ne devaient aucune allégéance.

Le gouverneur de ces derniers, un nommé Dudley, ayant mandé leurs représentants à Casco, ceux-ci ne consentirent à s’y rendre qu’à condition que leur père et guide spirituel les y accompagnerait. Le missionnaire dut donc, bien malgré lui ( 7 ) , paraître devant ce magistrat qui, par ailleurs, pouvait d’autant moins s’objecter à sa présence au cours de l’entrevue qu’il avait lui-même pris la précaution d’y amener un ministre protestant.

(4) — Op. cit., p. 279.

(5) — L’un des trophées de cette peu glorieuse campagne, qu’emportèrent des illettrés qui n’auraient pas su s’en servir, fut le dictionnaire françaisabénaki, où le martyr du fanatisme protestant avait mis tout son savoir philologique. Il est aujourd’hui conservé à l’université Havard, après avoir eu les honneurs de l’impression en 1883.

(6) — Op. cit., p. 312.

(7) — “Je me trouvay où je ne souhaitois pas être, et où le gouverneur ne souhaitait pas que je fusse”, écrit-il ensuite. V. N.-E. Dionne, Le Père Sébastien Rasles, p. 122; Mémoires de la Soc. Roy. du Canada; Ottawa, 1903.

C est par ordre de notre reine”, dit-il alors en substance aux Indiens rassemblés, ‘‘que je veux vous voir. Elle souhaite que nous vivions en paix. Si quelque Anglais vous fait du tort, ne songez pas à vous en venger, mais adressez-moi aussitôt votre plainte. Je vous rendrai une prompte justice. S’il arrivait que nous ayons la guerre avec les Français, demeurez neutres, et ne vous mêlez pas de nos différends”.

Puis s’adressant au P. Rasles, le gouverneur Dudley lui enjoignit de ne jamais exciter ses gens contre les Anglais. Ce à quoi le missionnaire français répondit sans hésiter que “sa religion et son caractère sacré lui faisaient une loi de ne point intervenir, à moins que ce ne fût pour conseiller la paix”.

Malgré cela, et comme s’ils eussent tenu à fixer nettement les responsabilités, les Abénakis répondirent par l’intermédiaire de leur porte-parole:

‘‘Grand Capitaine, tu nous as dit de ne point nous joindre au Français supposé que tu lui déclares la guerre. Sache que le Français est mon frère: nous avons une même prière, lui et moi, et nous sommes dans une même cabane à deux feux; il a un feu et moi l’autre. Si je te vois entrer dans la cabane du côté du feu où est assis mon frère le Français, je t’observe de dessus ma natte, où je suis assis à l’autre feu. Si, en t'observant je m’aperçois que tu portes une hache, j’aurai la pensée: que prétend faire l’Anglais de cette hache?

“Je me lève pour lors sur ma natte pour considérer ce qu’il fera. S’il lève la hache pour frapper mon frère, le Français, je prends la mienne, et je cours à l’Anglais pour le frapper. Est-ce que je pourrais voir frapper mon frère dans ma cabane et demeurer tranquille sur ma natte? Non, non, j’aime trop mon frère pour ne pas le défendre. Ainsi je te dis: Grand Capitaine, ne fais rien à mon frère, et je ne te ferai rien; demeure tranquille sur ta natte, et je demeurerai en repos sur la mienne”(8).

On le voit, ce n’était guère encourageant pour les colons de la Nouvelle-Angleterre. D’un autre côté, c'était comme un certificat de bonne conduite anticipée décerné au P. Rasles, dont l’innocence était par là reconnue d’avance, et, dans la même mesure, un terrible réquisitoire contre ses assassins.

D’ailleurs Dudley trahit peu après ses sentiments tout aussi anticatholiques qu’antifrançais. Il envoya aux Abénakis, qui avaient si

(8) — Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères, vol. VI, p. 204; Paris, 1781.

clairement opté en faveur des catholiques français, un ministre du nom de Baxter chargé de leur établir une école. Deux mois après son arrivée au milieu d’eux, aucun enfant ne s’était encore présenté, en dépit de ses instances intéressées pour attirer la jeunesse à son institution^).

Vaincu par cette apathie qu’il savait basée sur des scrupules d’ordre religieux, le loup se débarrassa alors de sa peau de mouton, et se mit à déblatérer contre la foi et les pratiques catholiques, qu’il tourna en ridicule et contre lesquelles il s’efforça d’endoctriner les parents de ceux qui méprisaient ainsi son école et la lumière qu’elle devait répandre sur leur tribu.

Rasles protesta contre cette intrusion dans son domaine par une lettre privée où il disait qu'assez intelligents pour comprendre la parole du Christ et assez bons pour suivre sa loi, les Abénakis n’étaient pas assez ferrés en théologie pour répondre à ses sophismes. Comme ses objections, à lui ministre protestant, paraissaient en fin de compte s’adresser à leur pasteur, il se déclarait tout prêt à lui répondre et à justifier ainsi l’enseignement qu’il donnait à ses ouailles.

Il composa alors en latin un long mémoire, où il se faisait l’apologiste de la religion catholique, de ses dogmes et de son culte, et le fit parvenir au Rév. Baxter. Celui-ci courut de suite à Boston, se concerter avec les lumières évangéliques de la place. Ensemble les ministres du pur évangile écrivirent alors une réponse conçue dans un latin si barbare qu’il était difficile à comprendre.

C’est ce que fit remarquer Rasles dans une réplique qu’il envoya de suite au seul prédicant auquel il avait affaire.

— Tu anglice loquecis utendo ver bis latinisr( 10), lui écrivit Rasles qui, à un zèle et à un dévouement à toute épreuve(ll), ajoutait, comme la plupart des Jésuites de ce temps-là, une érudition qui n’était pas à dédaigner.

Comme Baxter et Cie ne pouvaient faire mieux, on dut mettre fin à toute discussion. Le gouverneur essaya d’autres plans pour se défaire du Jésuite trop bon linguiste, jusqu’à ce que les mousquets de ses soldats eussent réussi à faire ce à quoi avait renoncé la plume de ses révérends.

Et les “grands hommes’’ de la nation algonquine? N’ayant pu les présenter au lecteur dans mon dernier essai, en dépit du programme

(9) — On lui avait promis tant par tête d’écoliers qu’il pourrait embaucher.

(10) — “Tu parles anglais tout en te servant de mots latins”.

(11) — C’était un homme auquel “les Indiens étaient tout dévoués”, assure Samuel Drake (The Aboriginal Races of America , p. 310).

qui comportait cette performance, il me faut maintenant m’exécuter. Essayons donc d’esquisser brièvement la figure de ceux que l’histoire a reconnus comme réellement supérieurs. Nous sommes condamnés d’avance à bien des oublis, forcés ou involontaires; ce n’est pas une raison pour ne rien dire.

Nous avons déjà fait la connaissance du roi Philippe; nous sommes moins familiers avec son père Massasoit, qui aurait droit à une notice biographique à part, ainsi que le fameux Canonicus, qui n’avait rien du chanoine en lui, en dépit de la manière baroque dont les Anglais ont écrit son nom.

Nous aurions pu aussi payer nos respects à un Mohican contemporain, Uncas, le “Renard”, qui avait pris de l’importance chez les Péquots, par suite de son mariage avec la fille de Sarracus, grand sachem de cette tribu. S’étant révolté contre son beau-père, il fut défait et dut s’enfuir chez les Narragansets, avec lesquels il ne resta pourtant pas longtemps, se réconciliant avec Sarracus, pour recommencer de plus belle ses peu loyales intrigues.

Il guerroya contre les Péquots, les Narragansets et d’autres tribus, finissant par s’emparer d’un réellement grand chef, Miantonomo, qu’il mit à mort pour plaire aux Anglais.

Dans la guerre de Philippe, il combattit à côté des blancs, et mourut en 1682 ou 1683(12).

Uncas était bien nommé: c’était un vrai renard, qui ne semble avoir dû ses succès qu’à l’intrigue, la fourberie et le stratagème. Ainsi que l’écrivit John-W. de Forrest, “il était par nature égoïste, jaloux et tyrannique” (13). Mais il était en faveur des Anglais; il n’en fallait pas davantage pour que leurs descendants lui élevassent un monument, dont le Président Jackson posa lui-même la première pierre en 1833. Une statue de bronze lui a même été élevée par une dame Clark, plus tard femme du bishop protestant Potter.

Si maintenant nous remontons une centaine d'années dans l’histoire du pays qui fut longtemps connu sous le nom de Nouvelle- Angleterre, nous trouverons, dominant de l’étendue du prestige qu’il s’était acquis par ses propres mérites, et aussi, il faut bien le dire, par des actes pas toujours en conformité avec la loi évangélique, une bonne partie de ce qui est devenu la Virginie, un sachem éminent.

(12) — V. Handbook of American Indians, vol. II, p. 868.

(13) — History of the Indians of Connecticut, p. 86; 1852.

(14) U. Strachey. The Historié of Travaile into Virginia Britannia, Hakluyt Soc. Publications, p. 55; Êondres, 1849.

ou, pour se servir de l’expression du temps, “un grand roi” (14), connu dans l’histoire sous le nom de Powhatan, qu’il devait léguer à la confédération qui était son grand oeuvre.

Chef originairement, et par un droit de succession assez bizarre(15), de six tribus algonquines, il parvint, par suite de qualités politiques aussi bien que militaires fort peu communes chez les aborigènes d’Amérique, à affirmer son autorité sur pas moins de vingtdeux ou vingt-cinq autres, qu’il avait conquises et sur lesquelles il exerçait, même en temps de paix, un pouvoir que ne connut jamais Philippe, pouvoir qu’il saisissait toute occasion d’affermir( 1 6).

A un extérieur assez impressionnant et empreint d’une certaine majesté, à des manières naturellement plutôt sévères, il ajoutait, pour assurer son prestige en même temps que sa sûreté personnelle, une garde de quarante à cinquante hommes résolus et dévoués, qui ne le quittaient jamais, surtout pendant son sommeil, garde qu’il quadrupla après l’arrivée des Anglais dans son pays. A sa résidence, il se distinguait du commun des mortels par une espece de trône, ou lit de parade; son manteau royal, aujourd’hui conservé à un musée d’Oxford, Angleterre ( 1 7), était fait de peaux de raccoons cousues ensemble, et il portait une coiffure ornée de maintes plumes disposées en forme de couronne.

Il avait autant de femmes qu’il en voulait. L’une d’elles se tenait constamment à ses pieds, une autre à son chevêt, quand il dormait. Quand il se fatiguait de l’une, il la donnait, en gage de faveur toute spéciale, à qui avait su lui plaire.

D’abord assez favorable aux blancs, sans pourtant jamais se départir d’une certaine défiance à leur égard, il ne tarda pas à se tourner contre eux sous le coup de leurs exactions et de leurs déprédations. Une autre raison, d’ordre tout personnel, acheva cette aliénation du monarque indien: une ingratitude sans nom s’ajoutant à une injustice criante.

Jusqu’en 1607, alors que Powhatan pouvait avoir une soixantaine d’années, tous les efforts des blancs pour s’introduire dans ses

(15) — Le droit de commandement passant, chez son peuple, non pas de père en fils, mais de frère en frère ou sœur, à défaut desquels il allait aux enfants de ces dernières, jamais à ceux d’un homme.

(16) — Et pour cela tous les moyens lui paraissaient bons. Les gens de Payankatank lui ayant déplu, il leur envoya, pour désarmer tout soupçon, un certain nombre d’hommes coucher chez eux, lesquels, pendant leur sommeil, leur tuèrent 24 personnes, dont ils lui apportèrent les scalpes (V. Drake, The Aboriginal Races, p. 348).

(17) — Et dont on peut voir une représentation photographique p. 38, vol. IX, de Y American Anthropologist.

domaines avaient misérablement échoué, et n’auraient probablement jamais abouti sans l’insistance inlassable d’un nommé John Smith, à propos duquel les détails suivants sont nécessaires à l’intelligence de ce qui devait suivre.

Ne pouvant obtenir par la persuasion les provisions dont il avait besoin, Smith qui, à la mode des principaux flibustiers de l’époque, était décoré du titre de capitaine, crut pouvoir se les procurer par la force. Mais, s’étant aventuré dans les bois, il y fut rejoint par l'un des frères du “roi” à la tête d’une forte troupe de gens armés, contre lesquels il se défendit en se faisant un bouclier du corps d’un compagnon indien qu’il avait assujetti à ses propres membres.

Dans sa retraite vers son canot, l’aventurier étant tombé par mégarde dans une rivière bourbeuse, s’enlisa dans la vase de son lit, et fut bien obligé de se rendre aux Indiens, qui le traitèrent d’abord extrêmement bien, si bien, de fait, qu’il crut un moment qu’on voulait l’engraisser pour le manger ensuite(18).

Puis on le promena de place en place, et l’on finit par le faire comparaître devant le roi “assis devant le feu, revêtu d’une robe en peaux de raccoon avec les queues pendant à l’extérieur” ( 19). Là, après l’avoir gorgé de mets sauvages, on le traîna à une place où se trouvaient deux grosses pierres, sur l’une desquelles on lui mit de force la tête, prête à être mise en bouillie par les casse-têtes des guerriers.

Ce que voyant, Pocahontas, la fille favorite du roi encore très jeune, demanda sa grâce à grands cris, et, comme on ne voulait pas la lui accorder, elle lui prit la tête dans ses bras, puis la couvrit de son propre chef.

Powhatan ne put résister à une telle détermination, et Smith eut la vie sauve (20).

Comment les blancs récompensèrent-ils l’héroïne? Par la plus perfide des trahisons et la connivence d’un chef à la solde des Anglais,

(18) — Drake, op. cit., p. 349.

(19) — D’après son propre récit, (Description of New England).

(20) — Comme, en certains quartiers, le doute passe pour l’indice du vrai sens critique, on s’est parfois demandé si cet incident était bien authentique. On connaît pourtant des dévouements féminins encore plus désintéressés dont on ne peut douter, même parmi les aborigènes d’Amérique; témoin celui de Milly fille d’un chef séminole, qui sauva un Américain déjà attaché au bûcher par sa détermination de périr avec lui plutôt que le voir mourir seul. Ayant elle-même été plus tard faite prisonnière des troupes avec sa famille, elle ne consentit à épouser celui qu’elle avait arraché à la mort qu après s être assurée que les avances du blanc étaient dues à un autre sentiment que celui de la reconnaissance.

elle fut embarquée sous de faux prétextes dans un navire en partance du Potomac et emmenée, d’abord à Jamestown, et finalement à la capitale de son propre père, qui dut payer une rançon pour la ravoir.

Néanmoins l’acte qui semblait devoir à tout jamais perdre les blancs dans l’esprit du monarque indien devint en réalité le principe de leur salut. A bord du bateau, un Anglais du nom de John Rolfe s’était épris de la jeune fille; il l’épousa après qu’elle eut été baptisée sous le nom de Lady Rébecca, et dès lors Powhatan fut, et resta jusqu’à sa mort, l’ami des compatriotes de son beau-fils.

Le couple fit plus tard un autre voyage par mer qui ne devait pas avoir une issue si romantique. Etant passée en Angleterre avec son mari, Pocahontas y fut traitée en princesse du sang. Mais, au mois de mars 1617, alors qu’elle venait de prendre le bateau pour retourner en Amérique, elle contracta la petite vérole et en mourut âgée de vingt-deux ans.

Mais je m’aperçois que, pour éviter des proportions démesurées au nouvel essai, que je voudrais au contraire être court, je dois maintenant aller bon train et ne m’arrêter que sur des sujets d’importance exceptionnelle.

Contentons-nous donc de mentionner à la course Aspinet (1621), qui se montra constamment secourable aux colons de la Nouvelle- Angleterre; Négabamat, chef montagnais qui, converti au catholicisme( 1 639), n’en eut pas moins assez souvent maille à partir avec les terribles Iroquois, et prêta un concours désintéressé à mainte négociation internationale; le Miantonomo déjà entrevu, homme plus politique que la plupart des aborigènes américains, qui fut, en 1643, condamné à mort par l’assemblée du clergé protestant; Ninigret, cousin de Canonicus, qui se montra homme de bon conseil autant que grand capitaine et se rendit illustre sous ce double rapport, mourant avec la réputation d’un chef aussi rusé que brave; Nanuntenu, fils de Miantonomo, qui défit les Anglais en mars 1676, mais, victime d’un guet-apens l’année suivante, subit le sort commun aux prisonniers des Puritains: décapité et sa tête emportée pour être exhibée comme trophée(21).

Et je ne saurais oublier Assacumbuit, chef abénaki qui fut à l’apogée de sa gloire quelque vingt ans plus tard (1696), alors qu’il rendit d’importants services à d’Iberville et à de Montigny dans la prise du fort S. Jean, Nouveau-Brunswick. Avec deux autres chefs et une poignée de soldats français, il attaqua, en 1703, le fort de

(21) — V. le Handbook et Drake.

Casco, Maine, et, peu après, aida les Français à chasser les Anglais de Terre-Neuve. En 1706, il se rendit même en France, où il fit la connaissance de Charlevoix et fut reçu par Louis XIV, qui le fit chevalier et lui donna une belle épée.

Assacumbuit se vantait d’avoir tué de ses propres mains pas moins de 140 ennemis du roi de France, ce qui semblerait dire qu’il devait avoir un peu de sang gascon dans les veines (22).

Il nous faut maintenant nous arrêter davantage à une encore plus grande figure historique, également amie des Français, celle de Pontiac, qui domine d’autant plus le théâtre américain d’une partie du XVIIIe siècle que ses exploits ont été relatés par l’un des principaux écrivains des Etats-Unis, Francis Parkman, qui l’a immortalisé par un livre dont le titre prétendait apparemment le flétrir ( 23 ) .

Pontiac était un chef outaouais (ottawa) qui naquit vers 1720. Des 1746, nous le voyons à la tête des Indiens qui défendaient Détroit contre les attaques des peuplades du nord. En 1760, il s’opposa d'abord à la prise de possession de cette place par le Maj. R. Rogers au nom de l’Angleterre, ce à quoi il dut pourtant consentir lorsqu’il apprit la défaite des Français au Canada.

Ce qui ne l’empêcha pas de concevoir un soulèvement général des indigènes en vue de la destruction de tous les forts anglais du pays. Il avait dans ce but élaboré un plan très détaillé, et il l’exécuta partiellement en s’emparant, lui-même ou par ses alliés, de pas moins de huit places fortifiées, dont la garnison anglaise fut le plus souvent massacrée; mais il dut finalement lever le siège de Détroit et du fort Pitt, trop bien défendus pour des armes indiennes.

Néanmoins le plus rude coup porté à ses ambitions, le plus pénible pour son cœur ulcéré contre les Anglais, fut une lettre du commandant français (24) du fort de Chartres, qui lui demandait de se désister, vu que la paix venait d’être signée entre Anglais et Français (1763). Il n’en essaya pas moins de soudoyer contre les premiers les Indiens du Mississipi; mais, n’ayant pas réussi, il conclut lui-même la paix à Détroit le 1 7 août 1765.

Par où l’on voit que Pontiac pouvait facilement soutenir la comparaison avec plus d’un personnage historique de notre race.

Pontiac mourut en 1769, assassiné par un sauvage kaskaskia. L’année précédente était né chez les Chânis du sud un enfant qui

(22) — Handbook, vol. 1, p. 102.

(23) — The Conspiracy of Pontiac.

(24) Ecrite probablement en conformité avec les termes que les Français

avaient dû consentir.

devait le disputer en gloire politique et militaire au grand ami des Français. C’était le fameux Técumseh, dont le père était lui-même un chef.

Il se distingua de bonne heure à la guerre, et se fit surtout remarquer par des dispositions humanitaires qui lui firent discontinuer la coutume de torturer les prisonniers de guerre, alors en vogue presque partout.

De concert avec son frère Tenskwatawa, “prophète” ou prêtre indien, il contesta au gouvernement américain le droit d’acquérir aucun domaine aborigène, sous prétexte que les terres appartenaient aux indigènes collectivement, et qu’aucune tribu ne pouvait disposer des siennes sans l’agrément des autres. Comme il se heurtait par là aux contentions des blancs, il se mit à travailler dans ce sens les différentes tribus du sud-ouest, et essaya de les unir en une grande confédération, en vue d’obtenir que l’Ohio devînt la ligne de démarcation permanente entre le races rouge et blanche.

Pendant qu’il s’occupait activement de la réalisation de ce plan, un désastre vint soudain en rendre la poursuite inutile. Técumseh avait un frère jumeau qui passe pour avoir été, dans son jeune âge, plutôt stupide et même alcoolique. Un jour qu’il allumait sa pipe, il tomba à la renverse, apparemment sans vie, et resta dans cet état jusqu’à ce que ses parents et amis se fussent réunis pour ses funérailles.

Reprenant alors connaissance, il les rassura et leur apprit qu’il revenait du monde des esprits, se donnant comme le porteur d’un important message du Maître de la Vie (25), qui avait, assura-t-il, soulevé pour son bénéfice un coin du voile qui cache le passé et l’avenir au commun des mortels.

Le prétendu ressuscité avait vu le bonheur des bons et contemplé la misère des méchants. Il avait appris bien des choses: l’iniquité des jongleurs et l’inanité de leurs œuvres, la nocivité de l’eau de feu des blancs, véritable poison pour l’Indien. La jeunesse devait amour et respect à la vieillesse, il fallait mettre les biens en commun comme ils l’étaient primitivement, et les femmes devaient cesser d’avoir commerce avec les blancs, dont il était ordonné de rejeter jusqu’au costume, de même que les hommes avaient dès lors à se libérer de la servitude dans laquelle ils vivaient à leur égard.

Il fallait, pour le bonheur de l’aborigène, renoncer à tout ce qui appartenait à la race envahissante, et ne plus avoir rien de com-

(25) — Je donne ces détails parce qu’on peut les considérer comme typiques, et expliquant à merveille les notions aborigènes concernant l’élévation d’un simple mortel aux fonctions d’un chaman, ou prophète.

mun avec elle. Lorsque l’enfant du sol serait revenu au genre de vie et aux pratiques que lui avaient légués ses ancêtres, alors seulement sentirait-il en lui la bénédiction du Maître de la Vie (26).

Inutile d’essayer de décrire la sensation que produisit la révélation du nouveau “prophète”, qui prit alors le nom de Tenskwatawa, la “Porte Ouverte”, comme pour symboliser la nouvelle dispensation dont il avait été établi l’instrument, dans des circonstances si frappantes qu’il était impossible au pauvre Indien de douter de sa réalité. Du reste, quelque sceptique eût-il essayé de la révoquer en doute, un événement qui arriva peu après, une éclipse de soleil qu’il avait prédite pour l’été de 1806, serait venu fort à propos la confirmer.

L’enthousiasme des Chânis fut alors à son comble. Un désastre pouvait seul le refroidir: il arriva sous la forme d’une défaite au cours d’une bataille prématurément donnée près de Tippecanoe par le Prophète, qui s’était mis à la tête de mille ou douze cents hommes, le 7 novembre 1811. Par un contrecoup tout naturel, les plans politiques de son frère Técumseh en souffrirent dans la même proportion que le prestige de Tenskwatawa.

Técumseh n’en continua pas moins sa campagne d’opposition aux Américains. Aussi, à la déclaration de la guerre de 1812, se rangea-t-il de suite du côté des Anglais. Il en fut récompensé par sa nomination régulière au grade de brigadier-général dans l’armée britannique, avec deux mille guerriers indiens sous ses ordres.

Il se battit en différentes places et couvrit habilement la retraite de Proctor, jusqu’à ce que, refusant de reculer davantage, il eut contraint celui-ci à accepter la bataille sur la Tamise, près de Chatham, Ont. Dans l’engagement qui s'ensuivit, Anglais et Indiens furent défaits par les Américains, et Técumseh tomba lui-même au plus fort de la mêlée.

C’était le 5 octobre 1813, et le général indien était dans la quarante-cinquième année de son âge. D’après Trumbull, il fut “l’Indien le plus extraordinaire qu’on ait jamais vu dans l’histoire américaine”(27).

La remarquable carrière de ce s deux grands capitaines, Pontiac et Técumseh, nous a insensiblement fait fausser compagnie à l’ordre chronologique. Il nous faut maintenant rétrograder quelque peu.

Nous n’avons encore rien dit d’Hopocan, sachem delaware connu des blancs sous le nom de capitaine La Pipe. Extrêmement bien

(26) — Cf. Drake, op. cit., p.

(27) — Ap. Handbook, vol. Il, p. 714.

doué sous le rapport de la sagesse et de l’éloquence, ce personnage prit parti pour les Français dans leurs guerres avec les Anglais. Il fit alors (1759-63) preuve d’autant de bravoure que d’habileté. A la conclusion des hostilités, il s’opposa aux Américains et favorisa les Anglais, successeurs de ses anciens amis.

Il peut aussi nous être permis d'accorder une toute petite place dans notre galerie algonquine à Noka, chef sauteux et Nimrod incomparable, fameux pour ses incroyables succès à la chasse (28). Noka guerroya en 1769 avec une tribu du Mississipi. Nous ajouterons même à ce célèbre chasseur le nommé Occom, Mohigan qui, converti au christianisme, devint une espèce de prédicant-instituteur, se montrant même parfois poète de bon aloi.

Vers 1785, vivait parmi les Delawares un chef au nom baroque de Yeux-Blancs, qui fit preuve de progressivité, et favorisa la religion, autant que la civilisation, anglaises. Pendant la guerre d’indépendance, il s’efforça de tenir ses gens dans une prudente neutralité, et, comme les Iroquois lui envoyaient l’ordre de se joindre aux Anglais, il leur répondit qu’il n’était pas une femme et qu’il ferait ce qui lui plairait ( 29 ) .

Lorsque le capitaine La Pipe voulut à son tour persuader aux Delawares d’exhumer la hache de guerre, Yeux-Blancs se montra si sensé qu’il déclara publiquement à . ses gens qu’il marcherait à leur tête s’ils étaient déterminés à prendre part au conflit, mais que ce serait afin de pouvoir tomber l’un des premiers sur le champ de bataille et ne point être témoin de la ruine de sa nation.

Il dut éventuellement prendre parti pour les Américains, mais mourut de la petite vérole avant d’avoir fait le coup de feu, comme on dit aujourd’hui 1 778).

Il eut pour successeur Gelelemend, chef dont le nom correspond à l’italien II Duce, donné à un personnage contemporain bien en vue dans le monde politique. Né vers 1722, ce sachem passait pour l’un des sauvages les plus instruits de son temps. A l’instar de son père, il s’efforça de cultiver l’amitié des blancs. Plutôt que de partir en guerre avec eux, il préféra suivre leur avis et se réfugia avec ses amis pacifistes sur une île, où une troupe d’Anglais n’en fondit pas moins sur eux, comme elle revenait de massacrer une centaine d’indiens chrétiens, partant inoffensifs (1782).

(28) — On assure qu’il tua dans un seul jour 16 élans, 4 bisons, 5 chevreuils, 3 ours, 1 lynx et 1 porc-épic.

(29) — Handbook, vol. II, p. 944.

Il Duce s’échappa à la nage, et, au lieu de garder rancune à la race qui l’avait si peu honorablement traité, il s’employa avec succès à l’établissement d’une paix durable entre blancs et Indiens. Il mourut au commencement de 1811.

Bien moins magnanime était un chaman-chef appelé la “Lumière”, alors un simple adolescent(30). Métis winnebago-sac, il acquit une grande influence sur les tribus de chacun de ses parents et il est passé à l’histoire comme l’un des plus implacables et des plus cruels ennemis des Américains. Il fut le conseiller du célèbre Epervier-Noir, dont il va être incessamment question.

Lorsque le lieutenant de ce dernier chef passa par le village de la “Lumière” (3 1 ) en mission officielle chez les autorités britanniques, le prophète indien lui prédit que s’il faisait la guerre aux blancs, le Grand Esprit se joindrait à lui avec une forte armée, qui lui permettrait de recouvrer son ancienne place. Sa connection avec la campagne d’Epervier-Noir ne saurait donc être discutée.

Cette campagne, que les Américains appellent Black-Hawk’s War, demande quelques mots d’explication préliminaires. D’abord il faut dire que ce chef était un fameux lutteur. D’après le Handbook of American Indians(32), il se distingua à la guerre dès l’âge de 15 ans, et il n’en avait pas encore 17 qu’il attaquait un camp de cent Osages(33) avec un groupe de jeunes gens de son âge. De cette affaire il avait emporté le scalpe d’un ennemi; d’une autre escarmouche, au cours de laquelle il avait été abandonné de tous ses compagnons moins cinq, il en rapporta deux.

A 19 ans, à la tête d’un parti de deux cents Sacs et Renards, il tailla en pièces un nombre égal d’Osages, dont la moitié mordirent la poussière, tuant de sa propre main cinq hommes et une femme.

Tournant ensuite son attention vers les Tchérokis, il leur abattit 28 guerriers, n’en perdant lui-même que 7. Cinq ans plus tard, il retourna chez les Osages, et leur détruisit un camp de 40 loges.

Les sympathies de pareil homme, à la déclaration de la guerre anglo-américaine de 1812, ne pouvaient donc être chose indifférente aux belligérants. Il se rangea du côté des Anglais, et commit alors bien des déprédations, dont furent surtout victimes les colons américains. A la conclusion de la paix, il refusa d’émigrer avec ses gens

(30) — Il était né vers 1794.

(31) — Dont le nom indien était Wabokieshic k.

(32) — Vol. 1, pp. 150-51.

(33) — Tribu de la nation des Sioux.

à l’ouest du Mississipi, où l'envoyaient les autorités, et entra en négociations avec différentes tribus en vue de résister à leur ordre.

Après s’être momentanément plié à leurs exigences (1831), Epervier-Noir retraversa le fleuve, poursuivi bientôt par des régiments de milice, auxquels il arriva de tirer sur des parlementaires indiens porteurs du drapeau blanc. En conséquence de cet accroc à la loi des nations, leur capitaine mit les blancs en déroute, le 14 mai 1832. Puis, irrité de ce manque de bonne foi, il lâcha la bride à ses troupes, qui commirent mille déprédations parmi les colons.

Le 25 juin suivant, il défit, mais au prix d’un bon nombre des siens qui tombèrent sur le champ de bataille, le bataillon du major Dement. Moins d’un mois après, le 21 juillet, il subit lui-même un sérieux revers aux mains des volontaires du général Henry, comme il traversait la rivière Wisconsin, et, le 3 août, l’armée à sa poursuite lui tua, ou plongea dans la rivière, 150 hommes et lui en captura 40.

Epervier-Noir parvint pourtant à s’échapper vers le nord, où il fut pris par des Winnebagos. Interné alors dans une forteresse de la Virginie, il fut, après plus d'un mois de détention, promené comme une curiosité dans les principales villes américaines, et finit par mourir, le 3 octobre 1838, près d’Iowaville, où il s’était retiré.

Puis, tout comme au Moyen-Age on partait en guerre pour s’assurer la possession des reliques d’un saint, on se disputa aux Etats- Unis les restes du guerrier aborigène, qu’on avait comblé d’honneurs posthumes (34).

Après ces interminables randonnées sur les champs de bataille américains, nous pouvons maintenant négliger toute une pléiade de luminaires de moindre magnitude au ciel algonquin, et nous reposer en étudiant la carrière de deux personnalités de l’Ouest Canadien, dont le lecteur chercherait en vain la moindre trace dans le Handbook of American Indiens. Même l’ouvrage de mon ami, feu le Dr John Maclean, Canadian Savage Folk, dont l’auteur a pourtant passé la plus grande partie de sa vie dans notre Ouest, ne dit pas un mot du premier. Raison de plus pour essayer de reconstituer ici au moins les traits principaux de sa carrière, au moyen des bribes d’information qui, au cours des ans, ont échappé aux plumitifs contemporains.

(34)— Les restes d’Epervier-Noir reçurent du général Jackson lui-même un uniforme militaire, avec une épée de parade, tandis qu’Henry Clay leur faisait présent d’une canne d’honneur, et que Jackson, John-Quincy Adams et la ville de Boston s’honoraient en leur décernant diverses médailles militaires. Le culte des héros, on le voit, n’est pas absolument incompatible avec celui du dieu Dollar. Ce qui n’empêcha pas ces restes de périr misérablement dans un incendie au cours de 1855.

Ce premier, et le moins important des deux chefs en question, qu on pourrait considérer comme l'antithèse de notre dernier héros, est Pigwis (35), Sauteux préposé à ses congénères de la Rivière-Rouge lors des troubles entre les deux compagnies de traite rivales en 1818. Le grand mérite de cet Algonquin fut alors de n’avoir voulu à aucun prix se mêler aux différends des blancs, et d’avoir résisté aux sollicitations des représentants de la compagnie du Nord-Ouest, qui briguaient son concours dans leurs agressions illégales contre leurs rivaux de la compagnie de la baie d’Hudson.

Pigwis se montra invariablement l’ami des colons de lord Selkirk, en faveur duquel il signa, le 18 juillet 1817, la cession des terres nécessaires à l’accomplissement de son plan. Il est difficile de savoir quel était alors son âge; mais du fait qu’il était déjà un homme pondéré semble découler la conclusion qu’il avait dépassé le temps orageux de la jeunesse.

Avant de quitter le pays pour aller mourir en France, lord Selkirk lui laissa un certificat signé le 17 juillet 1820, par lequel il reconnaissait que “le porteur Pigewis, l’un des principaux chefs des Saulteaux de la Rivière-Rouge, a été l’ami constant de la colonie dès les premiers jours de son établissement (3 6), et n’a jamais abandonné sa cause dans ses plus grands revers. Il a souvent usé de son influence pour rétablir la paix” (37).

Le premier missionnaire protestant au pays, le Rév. John West, a l’occasion de parler de lui et de sa sœur (38), pas toujours en très bons termes. Ce prédicant reconnaît aussi (23 mai 1823) que Pigwis n’était pas d’humeur belliqueuse, et raconte comment, étant parti apparemment en guerre contre les Sioux, il était revenu un peu plus d’une semaine après sans avoir fait de mal à personne.

Cependant les Sauteux de la Rivière-Rouge avaient une superbe réserve dont ils ne tiraient aucun parti. Le Rév. M. Cochrane, l’un des successeurs de M. West, s’efforçait en vain de persuader à Pigwis et à son peuple de se mettre à la culture du sol, comme remède à la misère dont ils se plaignaient. Le vieux chef admettait bien que “les

(35) — Dont le nom a été écrit de toutes sortes de manières, Péguis, Piguis, Pégouisse, etc., ses contemporains anglicans l’appelant presque uniformément Pegwys.

(36) — Ce qui semblerait donner à entendre qu’il était un chef influent en

(37) — Cf. John West, The Substance of a Journal during a Résidence at the Red River Colony, p. 20; Londres, 1824.

(38) — Ubi suprà, pp. 114-20.

blancs s’enrichissaient même avec la poussière de ses aïeux” (39), mais ce ne fut guère qu’en 1832 que les Sauteux de cette réserve purent se décider à semer un peu d’orge, alors que leur vieux chef fit preuve d’une prévoyance peu commune chez ses congénères, en en gardant une provision pour l’hiver(40).

Cependant, tout en se montrant l’ami des blancs, celui qu’on appelait déjà “le vieux chef” n’avait jamais voulu de leur Dieu. Sa vie n’était pas non plus absolument édifiante, et la dive bouteille avait pour lui de bien puissants attraits(41 ). Il céda enfin aux instances de son missionnaire, et reçut le baptême en février 1838 et, avec lui, le nom flatteur de William King. Peu après, il se disait “très vieux” dans une lettre qu’il adressait à la Chutch Missionacy Society.

Pigwis paraît dès lors être resté attaché à son protestantisme, et nous le voyons presser, le 5 juillet 1841, un M. Roberts, espèce de catéchiste, de ne pas abandonner son peuple(42). En juin 1844, il fut heureux de recevoir la visite de son grand chef spirituel, dans la personne de l’évêque anglican de Montréal, et, le jour de Noël 1849, l’historiographe de sa secte au pays nous le montre souhaitant la bienvenue à une autre dignitaire du même genre (43).

Longtemps après, il dut subir une visite bien différente. En 1862, les Sioux de la vallée de la Minnésota avaient, comme nous l’avons vu (44) tout mis à feu et à sang parmi les blancs de leur voisinage. Douze de ceux qui fuyaient la justice américaine vinrent un jour fumer le calumet avec lui. Mais ils se trompaient d’adresse s’ils comptaient sur la moindre sympathie, et le pacifique Pigwis ne se fit pas faute de leur reprocher leurs excès (45).

Il mourut en 1864 d’une maladie de cœur.

Pigwis fut un peu comme beaucoup d’hommes publics, l’œuvre des circonstances. Il eut le bon sens de ne point se mettre dans une

(39) - — Tucker, The Rainbow of the North, p. 87 ; Londres, 1858.

(40) — Ibid., p. 94.

(41) — Ibid., p. 110.

(42) — Church Missionary Record for the Year 1842, p. 290. Connaissant les Sauteux et même leur chef à la Rivière-Rouge comme nous les connaissons, il n’y aurait très probablement aucun jugement téméraire à mettre, au moins partiellement, au compte des faveurs d’ordre temporel dont les missionnaires protestants de l’époque étaient coutumiers, cet attachement à Roberts et autres blancs de n’importe quelle vocation qui s’établissaient dans leur voisinage.

(4 3) — Ibid., p. 187.

(45) — Cf. James-C. Hamilton, qui fait un Cris de Pigwis dans son essai Ramous Algonquins; Algie Legends, p. 294 of vol. VI, Trans. Can. Institute; Toronto, 1899.

fausse position vis-à-vis des blancs; il les aida au lieu de contrecarrer leur action, et ce fut, avec la longue période de temps qu’il “gouverna” sa tribu, son principal mérite.

Bien supérieur, au point de vue du caractère et de la valeur intrinsèque, fut un autre chef algonquin partiellement son contemporain. Je veux parler de Pied-de-Corbeau, le surintendant de la confédération pied-noire, qui fut sans contredit le plus grand homme que sa nation ait jamais eu, le plus éminent aborigène qui ait honoré les annales du Canada tout entier pendant la dernière centaine d’années, sinon plus.

Fils d’un chef comme lui, il naquit vers 1821(46), et l’on peut dire de lui que l’enfant fut le père de l’homme fait, puisqu’il fit preuve dès son bas âge de ces qualités d’esprit qui devaient le distinguer toute sa vie. Il n’avait encore que 13 ans qu’il s’adjoignit à un parti de guerre, auquel il rendit de si grands services qu’il en fut récompensé par le nom de Kaiosta, Esprit de l’Ours, qu’on lui donna — celui de Pied-de-Corbeau était alors porté par son frère aîné, qui l’avait gagné dans une expédition contre les Corbeaux.

Les Pieds-Noirs s’étant plus tard décidés à négocier un traité avec les Serpents du sud, ceux-ci mirent ignominieusement à mort les quatorze parlementaires qu’on leur avait envoyés, parmi lesquels se trouvait le premier Pied-de-Corbeau. Une guerre s’ensuivit, au cours de laquelle son jeune frère, notre héros, fit de tels prodiges de valeur qu’on lui transféra le nom de celui qu’il venait de venger(47).

Il succéda à son père comme chef de sa tribu, puis, un peu plus tard, fut reconnu président de la confédération pied-noire tout entière.

Lorsque, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1865(48), le P. Lacombe et son camp pied-noir furent attaqués par un nombre bien supérieur de Cris et d’Assiniboines, Pied-de-Corbeau fut le premier à leur venir à la rescousse, et c’est peut-être de cette fatale nuit que date entre le prêtre et l’Indien cette amitié touchante qui ne devait pas se démentir un instant, et qui portait ce dernier, peu démonstratif comme il était, à proclamer devant les blancs de l’Est: “Vous autres, vous l'appelez père, mais pour nous c’est un frère. Quand nous pleurons, il pleure avec nous; quand nous rions, il se réjouit avec nous”(49).

(46) — Et non 1826, comme le dit J.-C. Hamilton, p. 297 du travail que je viens de citer.

(47) — Cf. John Maclean, Canadian Savage Folk, pp. 371-73.

(48) — Non pas 1866, comme le dit Maclean, op. cit., p. 373, et après lui Hamilton, op. cit., p. 296.

(49) — pe Père Lacombe (anonyme), p. 365; Montréal, 1916.

A un rare bon sens, une sagesse et une pénétration peu communes, une force de volonté irrésistible, Pied-de-Corbeau joignait une éloquence d’autant plus convaincante qu’il était homme de peu de mots. Son seul aspect était toute une préparation pour l’auditeur: les yeux perçants d’un aigle, un nez romain à courbe prononcée, des lèvres minces et pleines de détermination, tout dénotait chez lui une excellence intellectuelle hors ligne et le proclamait un meneur d’hommes. “La première fois que je le vis, je fus profondément frappé de ses rares qualités et de son aptitude au commandement”, écrit le Rév. J. Maclean, qui fit le tour de force (car c’en était un) d’esquisser sa carrière sans dire un mot de ses relations avec le vieux prêtre catholique que tous les autres auteurs n’ont pu s’empêcher de faire remarquer.

Quant à l’Indien lui-même, je ne puis résister, moi, à l’envie de citer à son sujet ce qu’en a écrit un auteur américain dont aucun préjugé religieux ne pouvait sceller les lèvres. “Je ne crois pas me tromper”, dit-il, “en disant que, tout le temps de son règne, Pied-de- Corbeau fut le plus grand monarque indien du Canada. Il est possible qu’une tribu de ce pays ait été plus populeuse pendant les dix ou vingt dernières années; je n’ai jamais vu un sauvage d’aussi noble aspect, ou un homme qui ressemblât plus à un roi. Grand et droit, il était svelte comme une fille, et avait la figure d’un aigle ou d’un ancien Romain.

“Il ne prit jamais la peine d’apprendre la langue anglaise; il se servait même rarement de la sienne. Son grognement, ou son ‘non’, courait dans toute la tribu. Il ne partagea jamais ses honneurs avec une femme. Il mourut célibataire, disant avec esprit qu’aucune femme ne le prendrait (50).

(50) — Cet auteur doit se tromper. En effet, John Maclean, qui connaissait bien Pied-de-Corbeau, affirme qu’il “avait, selon la coutume indienne, plusieurs femmes” ( Ap . Hamilton, op. cit., p. 297, note). Ce ministre ajoute qu’il ne connut jamais qu’un seul célibataire indien, qui était un nain. J’en puis personnellement dire autant des Dénés de l’Ouest: le seul homme qui ne fut jamais marié à ma connaissance était Chariot, un simple d’esprit. D’Indien normal finit toujours par se marier d’une manière ou d’une autre. Par ailleurs, nous verrons que Pied-de-Corbeau avait des enfants qu’il laissa adopter le catholicisme. Il est inconcevable qu’un homme de son caractère et de sa position sociale ait eu des bâtards.

Dans la même note où le Dr Maclean fait cette correction anticipée, nous le voyons admettre, apparemment sans la moindre gêne, qu’il “ne prêcha point contre (did not discourage) la polygamie [des Pieds-Noirs], vu qu’elle était le résultat de leurs coutumes politiques et sociales”. Il est difficile de voir comment ce ministre peut après cela réconcilier sa religion avec celle de Celui qui condamna la polygamie en disant qu’elle n’existait point chez l’homme tel que Dieu le fit (ab initio... non fuit sic, Matt., XIX, 8), pas plus qu’avec celle que prêchèrent les Apôtres à des peuples qui la tenaient, eux aussi, de “leurs coutumes politiques et sociales”.

Dans ces conditions primitives vécut Pied-de-Corbeau, vieux sauvage hautain, pittoresque et plein de dignité. Il n’allait jamais à cheval ou à pied sans ses nobles comme escorte, et lorsqu’il voulait montrer son autorité, il était mis d'une manière vraiment royale. Son habit de brillante verroterie était splendide, et pesait une douzaine de livres. Sa chaussure était aussi belle; ses mocassins se vendraient aujourd’hui 50 dollars dans n’importe quelle ville’ '(51).

Pied-de-Corbeau avait donné la mesure de ce qu’il pouvait dans ses combats de jeunesse, celui de 1865, ainsi que la dernière bataille entre Cris et Pieds-Noirs, près de Lethbridge, quelques années plus tard; il ne pouvait dès lors prêter à la critique des écervelés qui n’avaient pas sa pénétration d’esprit et ne se rendaient pas compte du changement irrésistible qui était en voie de s'opérer dans l’Ouest Canadien. Aussi, lorsqu’en 1875 le Taureau- Assis et dix de ses lieutenants vinrent solliciter son alliance après avoir taillé en pièces les troupes de Custer, on ne put mettre son refus de négocier avec eux au compte d’un manque de bravoure ou d’une pusillanimité sénile.

Huit ans plus tard, juin 1883, lorsque les rangs de ses guerriers étaient en effervescence et qu’on ne parlait que guerre et massacres, parce que les équipes du C.P.R. travaillaient à cette ligne de chemin de fer au sein même de leur réserve pour laquelle on avait promis la plus parfaite inviolabilité, Pied-de-Corbeau, auquel le P. Lacombe en avait appelé, contint son monde dans les limites de la paix et de la légalité — véritable exploit qu’il devait renouveler deux ans plus tard dans des circonstances encore plus graves, alors que la jeunesse indienne était sûre qu’un peu d’énergie et d’union entre aborigènes aurait enfin raison des blancs que Riel avait déjà battus.

Sous l’influence du même P. Lacombe, auquel il ne pouvait rien refuser, le grand chef pied-noir fut encore pour la paix, et les plus bouillants esprits de sa tribu durent en passer par là. L’adhésion de la belliqueuse nation pied-noire aux visées du tribun métis en ces circonstances critiques eût été une véritable calamité pour le Canada tout entier.

Aussi Sir John-A. Macdonald voulut-il récompenser Pied-de- Corbeau en l’appelant à la capitale, dont il lui fit les honneurs et le fêta, lui et ses deux frères, comme aucun Indien n’avait encore été fêté. A Montréal, on lui offrit même publiquement toute une provision d’armes et de marchandises, ce qui choqua terriblement le vieux Pied-Noir. “Je suis ici parmi des amis’’, dit-il; “je n’ai même pas un

(SI)— Julian Ralph, On Canada’s Frontier, pp. 56-57; New-York, 1892.

couteau de poche pour me défendre. Gardez vos armes, nous en avons beaucoup chez nous” (5 2).

Jusqu’alors le vieux sauvage était resté païen, et, bien qu’un ministre protestant lui eût volontiers laissé le système de polygamie qu’il tenait de ses ancêtres, il avait toujours préféré le catholicisme à une religion qui permettait de se montrer si accommodante. Il avait laissé ses enfants se faire catholiques; deux jours avant sa mort il fut lui-même baptisé par le P. Léon Doucet, O.M.I.

Puis, le 25(53) avril 1890, le ‘‘Père de son Peuple”, ainsi que l’appelle le monument élevé à sa mémoire, entra dans son éternité. ‘‘Avec Pied-de-Corbeau passait à l'histoire le plus grand Indien des plaines” (54).

(52) — Le Père Lacombe, pp. 366-67.

(53) — D’autres disent à tort le 24.

(54) — Katherine Hughes, F 'ather Lacombe, the Black-Robe Voyageur, p.324; New-York, 1911.

Essai XVI

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