‹ Disparus et survivantsChapitre 2 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis sa découverte à la fin du XVe siècle, l’Amcrique n’a cessé d’offrir à l’ Ancien-Monde un intérêt tout spécial. Elle porte pour les vieilles populations de l’Europe un nom vraiment magique. Depuis surtout les brillantes, mais pas toujours exactes, descriptions de la Harpe et de Chateaubriand, ainsi que les récits si attachants de Fenimore Cooper, ce nom éveille pour les jeunes intelligences françaises et anglaises d’imposants panoramas de vertes savanes dans le nord et de riches pampas dans le sud, coupées, dans l’une et l’autre hémisphères, d’interminables forêts vierges, sillonnées de gigantesques fleuves aux chutes retentissantes et diversifiées de nappes d’une eau limpide et de chaînes de montagnes enneigées.

Le tout nous apparaît sur l’écran de notre imagination comme le patrimoine ancestral de ce roi sans couronne, de ce citoyen plus que romain, sans lois gênantes ni impôts encombrants, que le vulgaire connaît sous le nom de sauvage; comme le domaine incontesté des innombrables hordes de ce qui était le “noble Indien’’ pour les uns et, pour les autres, le descendant abâtardi de Sem, que les fils de Japhet sont venus déposséder, quand ils ne l’ont point exterminé.

Trop souvent, hélas! cette dernière alternative a été le sort de tribus entières, dont la disparition ne fait que rendre plus intéressantes celles qui restent. D’où l’élan qu’ont pris depuis une cinquantaine d’années les études ethnographiques, sociologiques et linguistiques ayant les aborigènes du Nouveau-Monde pour objet ( 1 ) . A Washing-

(1) — C’est de 1875 que date la tenue à Nancy de la première session du Congrès International des Américanistes, qui a depuis tant fait pour la diffusion, en Europe aussi bien qu’en Amérique, des études et recherches qui ont cette dernière pour objet.

ton surtout, ces études et les recherches qu’elles comportent ont été systématisées, et leurs résultats pesés et approfondis, avec une rigueur scientifique qui paraît de nature à prévenir toute erreur.

La philologie qui, pour les races américaines, est le seul critérium adéquat de certitude ethnologique, a permis aux savants de sa célèbre Institution Smithsonicnne de différencier les indigènes et de les classer en un certain nombre de familles distinctes, généralement subdivisées en plusieurs tribus apparentées.

C’est ainsi qu’avec la coopération des chercheurs les plus avertis, des philologues les plus clairvoyants, le major John-W. Powell, alors à la tête de son Bureau d'Ethnologie, publia en 1891(2) une étude qui avait pour but de cataloguer les aborigènes dont l’habitat se trouve, ou se trouvait, au nord du Mexique. Il en résulta une liste de pas moins de cinquante-huit familles parfaitement distinctes les unes des autres, chiffre relativement élevé qui trahit à lui seul la diversité d’origine de ces Indiens, et nous les présente comme les rejetons d’apports venus des pays les plus divers.

Ce chiffre a longtemps prévalu sans conteste dans les cercles scientifiques, et, malgré certaines réductions résultant d’études et de comparaisons linguistiques plus élaborées, on pourrait presque dire qu'il est encore aujourd’hui substantiellement le même, ou du moins que sa minoration n’est pour beaucoup de savants que relative et d’assez peu d’importance.

Il restait à un collaborateur de notre Bulletin, qui traite l’ethnologie américaine avec une désinvolture surprenante et écrit avec l'aplomb d’un professeur parisien, de les réduire d’un trait de plume à cinq ou six, que dis-je? à assigner ce nombre infime aux stocks indiens qui peuplaient autrefois d’une certaine manière un territoire beaucoup plus vaste que celui où se mouvaient les cinquante-huit de Powell. J’en puis parler avec d’autant plus de liberté que je ne connais point ce monsieur, qui paraît avec plus d’avantage dans les précis historiques que dans les aperçus ethnographiques. Pendant, les quarante ans que je me suis occupé' de sciences anthropologiques, son nom ne m’est pas tombé une seule fois sous les yeux.

Loin de moi la prétention de lui reprocher le peu de temps qu’il a pu jusqu’ici consacrer à ce genre d’études. Il y a commencement à tout, et, bien que je connaisse maint ethnologue américain dont les premiers travaux n’étaient pas à dédaigner, il convient de se montrer indulgent vis-à-vis d'un commençant qui écrit comme un commençant. Mais un apprenti américaniste, un homme qui n’a point encore

(2 )—Ap. Seventh Anniial Report of the Bureau of Ethnology.

fait ses preuves, surtout lorsqu’il est question d’une science aux aspects si complexes que l'ethnologie américaine, devrait au moins se défier un peu de ses propres forces, au lieu de lancer péremptoirement comme des faits indiscutables ce qui n’est tout au plus que des théories fort hasardées quand ce n'est point une série d'erreurs reconnues comme telles par quiconque a qualité pour en parler.

Je prendrai prétexte de scs omissions, et surtout de ses inexactitudes, pour remettre les choses au point, montrer ce qu’est aujourd’hui l’ethnologie américaine, non pas ce qu’elle était il y a deux cents ans, corriger brièvement scs erreurs, et puis m’étendre quelque peu sur certaines tribus américaines maintenant éteintes, ainsi que sur les deux principaux stocks qu'il mentionne et qu’il métisse inconsciemment en leur adjoignant indûment des éléments hétérogènes.

D'où autant de divisions générales pour le petit travail que j’offre aux lecteurs de la présente revue.

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