NOMBRE DES FAMILLES ABORIGENES
Commençons par la question du nombre réel des familles américaines, telles qu'elles étaient lors de la découverte de leur pays. M. René Le Conte, l'auteur auquel j’ose m’en prendre, ne prétend pas sans doute les énumérer spécifiquement; mais du fait qu’il assigne à deux d'entre elles “presque toute l’Amérique du Nord”(l), il s’ensuit que, dans son esprit, il n’en peut rester cinquante-six autres à caser, faute de place — et en disant cinquante-six, j’omets celles du Mexique, que lui englobe dans sa déclaration.
Bien que, pour être à la mode et prendre les choses ab ovo, cet écrivain parle d'anthropoïdes et d’hominiens indigènes, il veut bien n’en point voir de traces dans les immensités du Nouveau-Monde. Il nous fait même grâce de ces êtres légendaires enfantés par des cerveaux gonflés, et présentés à la crédulité du vulgaire sous les noms très savants, parce que très baroques, d’ Anthropopithecus erectus, d’ Homo pnmigenius alalus, d’Homo neanderthalensis, etc.
Il montre comme premiers facteurs dans “le peuplement de l’Amérique avant Colomb” les stocks aborigènes qu’il appelle les Algonquins, les Athabasqucs (sic), les Muskokis, les Taïnos, les Innoïts et les Aléoutcs. Six familles indigènes pour un territoire presque aussi grand que l’Europe, ce n’est pas beaucoup! 2). Or, pour arriver au véritable nombre, il faudrait multiplier ce chiffre par luimême, et je crois que l’Amérique du Nord contient, ou a contenu, plus près de quarante-cinq que de trente-six stocks ethniques tout aussi distincts les uns des autres que le sont entre eux ceux-là même qu’il cite.
J’ai dit que, pour me borner à ceux dont l'habitat s’étend au nord du Mexique, on s’est efforcé depuis le temps de Powell d’en
(1) — Bulletin de la Soc. de Géographie de Québec, vol. XIX, p. 164.
(2) — Et encore les Taïnos, qu'il prend à tort pour les “habitants primitifs de Cuba”, ne peuvent-ils guère être mis en ligne de compte lorsqu’il est question des Paléo- Américains, puisque c’étaient des insulaires.
réduire le nombre, en trouvant des similarités jusqu’alors insoupçonnées dans leurs langues. Les principaux ouvriers de cette œuvre de révision, de simplification et d’assimilation ont été Paul Radin, avec les Drs Edouard Sapir, A-L. Kroeber et Roland-A. Dixon. Le Dr Sapir surtout, un de mes critiques du temps jadis devenu mon ami, peut-être parce qu’il s’est aperçu que j’avais raison — contrairement à ce qui arrive aux petits esprits, qui ne se trompent jamais — s’est essayé à cette tâche avec une ardeur, une persistance, un savoir et une érudition qu’on ne peut qu’admirer.
A-t-il toujours réussi? Je ne le pense pas. D’abord pour être bien sûr de suivre toujours la voie droite en philologie, il faut savoir distinguer ce qui, dans les éléments d'une langue, est essentiel de ce qui ne l’est pas, chose qui n'est pas facile, même avec la pénétration d’un esprit perçant comme est celui du Dr Sapir.
Par exemple, en déné la véritable racine, la partie essentielle, du mot pour “femme”, t’sèkhè, est sa première syllabe, tandis que dans l’équivalent de notre mot “homme” déné, téné, tœné, selon les dialectes, c’est la seconde. En sorte que, pour ne parler que du premier terme, quiconque lui comparerait des éléments en -khè ferait fausse route et ses conclusions seraient dépourvues de toute valeur.
Ensuite il y a les mots empruntés par une langue à une autre, procédé qui trahit un voisinage présent ou passé plutôt qu’une parenté génétique. Or il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui est dû à une cause de ce qui est le résultat d’une autre.
Il est vrai que le Dr Sapir est un savant averti, un homme qui n’en est pas à ses premiers essais en philologie et ne se lance pas à la légère. Je crois même pouvoir dire que s’il est un chercheur qui ait qualité pour saisir et mesurer la portée de similarités linguistiques, c’est bien lui. Mais il me semble qu’il s’attache trop à la partie matérielle des mots, à leur composition et leur étymologie probable, et néglige indûment les particularités grammaticales et syntactiques des langues qu’il compare.
Or, ainsi que je crois l’avoir déjà écrit, les mots sont le corps d’un idiome, mais la grammaire et les procédés morphologiques en sont l’âme. C’est dire que l’importance de ces derniers prime celle des premiers(3). Il y a, par exemple, des méthodes de construction terminologique qui sont propres à certains groupes linguistiques, comme l’agglutination, l’incorporation (nominale ou autre), la ré-
Ç) Sans compter que, parmi les mots de différentes langues, on trouve parfois des assonances ou des consonances qui ne signifient absolument rien en philologie comparée.
duplication (complète ou non)', la préfixation ou la suffixation de tels ou tels éléments, qui trahissent une parenté que personne ne peut récuser, parce que ces procédés morphologiques sont intimement unis, essentiels à ces langues, qui ne sauraient exister sans eux — jamais empruntés à d autres — ce qui ne se peut dire des mots considérés comme tels.
Dans tous les cas, son confrère en linguistique américaine, et notre ami commun, le Dr Franz Boas, vétéran dans ce genre d’études où il a acquis une place enviable par sa compétence hors ligne, ne peut s’empêcher de douter de son succès. Sapir avait écrit un savant essai sur ce qu’il appelait les “Langues Nadénées” (4) , au cours duquel il s’efforçait de trouver des similarités phonétiques, verbales, nominales et morphologiques suffisantes pour proclamer l’unité ethnographique de groupes indiens qui ont jusqu’ici passé pour des familles distinctes, à savoir le déné du Nord canadien et du sud des Etats-Unis, le haïda des îles Charlotte et le tlinget de l’Alaska méridional.
C’est ingénieux, mais par moments tiré par les cheveux, pour me servir d’une expression vulgaire(5). Quand on connaît l’une de ces langues comme je connais trois dialectes de la première, on ne peut en conscience souscrire à certains de ses rapprochements, surtout lorsque ces rapprochements portent non pas sur des dialectes dénés parlés dans des territoires co-limitrophes du pays des Tlingets ou des Haïdas, ou du moins par des indigènes ayant une langue restée pure de tout alliage, mais sur celle de Dénés plus ou moins abâtardis par l’influence du milieu, comme sont la plupart des moindres groupes de l’Orégon et de la Californie.
Pour en revenir au Dr Boas, il ne pensait pas autrement que moi lorsqu’il écrivait dans Y American Anthropologist :
“Je ne suis pas porté à croire que le tlinget et l’athabaskain [déné] soient membres de la meme famille linguistique. Il n’y a pas le moindre doute que la morphologie des deux groupes contient des ressemblances de la plus haute portée. De plus, puisque ces deux langues sont parlées dans des régions contiguës, on doit inévitablement en conclure que ces similarités sont ducs à des causes historiques. Mais c’est autre chose de dire immédiatement que ces différences résultent du fait que, dans des temps très reculés, les deux groupes eurent un
(4) — The Nadcnc Languagcs, American Anthropologist, XVII, pp. 534 et
seq.
(5) — N’empêche qu’aux yeux de Paul Radin Sapir a prouvé sa these (The genetic Rclationship of the North American Indian Languagcs, University of Cal. Publications, vol. XIV, p. 489).
commun ursprache(6) . Les vocabulaires du tlinget et de l’athabaskain sont fondamentalement distincts, et il ne me semble pas que le Dr Sapir ait prouvé sa thèse de la parenté entre ces deux langues par la comparaison d'un nombre restreint de mots qui accusent de légères similarités phonétiques” (7).
Dans ces conditions, peut-on donner comme hors de conteste l'homogénéité des trois stocks déné, haida et tlinget? Certainement non, et personnellement je n’y ai jamais cru — pas plus, du reste, que les Dénés eux-mcmes, bons juges en la matière, qui appellent Hafdas et Tlingets CEtnas, c’est-à-dire étrangers, exteri, allophyloi. Leurs langues sont trop différentes, beaucoup plus que celles, par exemple, des familles italique et germanique qui, après tout, ont indubitablement entre elles des traits de ressemblance fort prononcés.
Quatre ans auparavant, le même Dr Sapir s’était essayé sur la question des identités linguistiques du kwakiutl et du noutka, précédemment appelé Aht, de la finale des noms de groupements ethniques tirés des points géographiques qu’ils habitent, tout comme on s’était autrefois imaginé d’appeler Tinné les Dénés, dont les tribus, ou plutôt les sous-tribus, portent des noms se terminant en -’tinné, dont nous verrons plus tard la véritable signification. Ces deux divisions ethnographiques de la côte nord du Pacifique sont pourtant bien distinctes, puisque, de l’aveu même de ce philologue, “les différences actuelles entre le kwakiutl et le noutka sont réellement bien grandes; ces idiomes diffèrent peut-être autant que le slavoniquc et le latin” ( 8 ).
Alors pourquoi essayer d’en faire une seule et même famille? Parce que, répond notre infatigable bûcheur, “une soigneuse comparaison des deux branches ouakachaincs ( Wakcshan ) nous permet de reconstruire partiellement une langue originelle ouakachaine”(9). Oui, tout comme la comparaison du latin et du slave nous laisse à l’occasion percevoir quelques bribes de sanscrit. Ces deux stocks n’en sont pas moins distincts, et ce qui s'applique à l’Europe devrait s’appliquer à l’Amérique.
Pourtant dans le cas présent il y a des raisons valables pour dire: transeat!
Deux ans plus tard, dans la même revue, l 'American Anthropo-
(6) — Ou “langue ancestrale”.
(7) — The Classification of American Languages, vol. XX, p. 375.
(81 — Sonic Asfccts of ihc Nootka Tangitagc and Culture, Am. Anthropologist, XII, p. 15.
(9) — Ibid., ibid.
logist( 10), Sapir s’attaquait à deux petites familles aborigènes de la Californie, celle des Wiyots et celle des Yuroks, qu’il étudiait critiquement dans leurs langues apres le Dr Kroeber, la grande autorité sur les groupements ethniques de cet Etat.
Ce dernier, tout en les comparant l’une avec l’autre, avait écrit: “Que ces deux langues soient apparentées, c’est... une autre question. Une connaissance superficielle de chacune d’elles ne révèle que peu de mots qui se ressemblent. ..Ce nombre est si petit que, à moins d’être substantiellement augmenté par des comparaisons ultérieures, les ressemblances doivent être regardées comme attribuables à des accidents ou à des emprunts’’ ( 1 1 ).
Tout ce que Kroeber se crut autorisé à affirmer fut des analogies grammaticales incontestables entre le yurok et le wiyot. Survint alors Sapir. Soit qu’il ait été de meilleure composition, ou, ce qui est plus probable, que son étude, sa dissection des deux idiomes et leur collocation avec l’algonquin ait été plus approfondie, plus systématique, il en vint à la conclusion que, non seulement les deux premières langues sont sœurs, mais qu’elles ont une aînée dans l’algonquin. En d’autres termes, “il y a d’après lui, “de bonnes preuves lexicologiques, morphologiques et phonologiques qui assignent une origine commune à l’algonquin, au wiyot et au yurok”(12).
Sans se prononcer formellement sur la question de savoir si ces groupes ethniques forment trois familles co-affines, apparentées, ou bien s’ils ne sont que trois importantes divisions d’un seul et même stock, il suggère, poussé peut-être par son penchant pour les assimilations linguistiques, de les englober sous le nom collectif de famille algonquine( 1 3). On pourrait lui faire observer que, en adoptant sa proposition, on se trouvera en face d’une famille aux membres bien isolés, dont l’habitat occidental est bien loin de celui où s'étendent surtout leurs congénères. Mais il faut avouer que ce n’est pas là une objection insurmontable: l’éparpillement de la famille dénée en est la meilleure preuve.
Puis, reprenant longtemps après (14) une partie de sa thèse au profit de la Société des Américanistes de Paris, le Dr Sapir compare les systèmes de parenté des trois tribus de son unique stock, tel qu’ac-
(10) — Vol. XV, pp. 617 et seq.
(11) — Ubi suprà, pp. 617-18.
(12) — Vol. XV, p. 646.
(13) — Ibid., ibid.
(14) — En 1923.
cusé par la nomenclature de leurs langues respectives, mais ne paraît pas tout à fait aussi sûr de son terrain qu’autrefois.
Il conclut pourtant que les dits systèmes n’offrent pas de divergences insurmontables, mais avoue que leur assimilation théorique est rendue difficile par les différences terminologiques qu’offrent les memes systèmes parmi les tribus du stock algonquin incontesté ( 1 5 ).
Quoi qu’il en soit, je crois pouvoir dire, à l’occasion d’un cas dans lequel j’admets mon incompétence, que ni Sapir ni aucun autre philologue ne trouvera dans ces trois soi-disant divisions d’une seule famille, des similarités linguistiques comparables à celles qui proclament la parenté ethnique de stocks indo-européens qui sont pourtant universellement admis comme assez distincts (16), par exemple, ceux dont suivent quelques expressions:
Italique, français .
deux
trois
quatre
italien .
due
tre
quattro
latin .
duo( 17)
très
quatuor
Hellénique .
duo
treis
tessar-es
Germanique, anglais . . . .
two
three
four
anglo-saxon .
twa
three
feower
allemand . .
. twei
drei
Vier
gothique . .
. twai
threis
fidvor
Celtique .
. dô
tri
kèr
Slavonien .
. dva
tri
czotyry (18)
(15) - The Algonquin Affinity of Yurok and Wiyot Kinship Ternis, Journal de la Soc. des Américanistes de Paris, XV, p. 30.
(16) — Il est vrai que certains assimilateurs, tels que Kroeber et Dixon, remontent bien plus loin dans leurs comparaisons. Ils croient évidemment (Cf. Linguistic Familles of California, University of Cal. Publications, vol. XVI, p. 54) que, pour être autorisé à différencier un stock linguistique d’un autre, il faut qu’on ne puisse à peu près rien trouver de commun dans les deux, ce qui me paraît un peu outré. Du moins, je n’ai jamais compris ainsi les grandes divisions ethniques du Nouveau-Monde.
Pour moi, Indo-Germanique ou Aryen correspond à Proto-Américain, ou stock primaire à langues polysynthétiques, et la division en familles linguistiques (dénée, algonquine, iroquoise, etc.) rappelle, bien que de loin parce que s’excluant mutuellement davantage, les groupes italique, celtique et autres énumérés ci-dessus. Si l’on adopte les prétentions des niveleurs à outrance, à quelles divisions européennes ou asiatiques correspondront leurs nouveaux stocks? D’après eux, n’y aurait-il en Europe que deux familles réellement distinctes, l’aryen et, en proportions minimes, le touranien? Quelle que puisse être leur réponse, ils ne nieront pas qu’en Amérique du Nord ces familles sont infiniment plus nombreuses, et c’est là ma thèse par opposition à celle de M. Le Conte.
(17) — Le manque de caractères spéciaux explique l’absence des accents pro* près au grec et à d’autres languies représentées par cette liste et les suivantes.
(18) — Prononcer tchoterc.
Lette, lithuanien . du
Iranien . dva
Sanscrit . dva
tri
keturi
thri
catvar, catru{\9 )
tri
catvar
Pour saisir encore mieux l'absolue identité des termes qui précèdent, les remarques suivantes sont nécessaires à qui n’est pas initié aux piocédés de filiation terminologique et à la propriété sémantique de quelques consonnes.
1 . Dans tout rapprochement verbal, le lecteur doit négliger la nature des lettres dont on se sert pour écrire les mots, et ne faire attention qu aux sons reproduits par ces lettres. Ainsi notre “deux” comparé au du du lithuanien, en dépit de Ve et de Y x du premier qui manquent dans le second, ne contient qu'une différence vocale absolument insignifiante, d’autant plus qu’en philologie comparée les voyelles n’ont généralement pas grande importance.
2°. Un simple coup d’œil jeté sur les synonymes aryens de notre chiffre “deux” révèle une loi bien connue des philosophes: le t et le d sont convertibles entre eux. Il y a même des races primitives, comme, par exemple, les Dénés d’Amérique, qui ne peuvent saisir aucune différence entre les sons rendus par ces deux lettres, pas plus, d’ailleurs, que ceux qui sont représentés par p et par b, par f et par v, lettres essentiellement corrélatives qui expriment plutôt des degrés dans l’intensité d’un même son qu’autant de sons différents.
En ce qui est du zwei allemand, il est, malgré les apparences, l’équivalent phonique du tvai qui lg suit dans notre liste, à l’introduction près du sibilant z, puisque cette lettre se prononce fz en cette langue et que le w équivaut chez elle au v des autres idiomes.
3°. Il est non moins clair que l’essence, la racine ultime, des mots pour ‘‘trois” est tr-, ce qui suit dans ces mots n’ayant pour but que de différencier les dialectes les uns des autres, de même que cette double consonne initiale sert de trait d’union à tous.
4°. En ce qui est des termes indo-européens pour notre “quatre”, il va sans dire que le qu- initial de quelques-uns équivaut absolument, et sans la moindre différence sémantique, au k- et au c- dur des autres. Le seul point digne de remarque dans cette dernière liste consiste en ce que les synonymes énumérés sous le mot français se divisent en deux classes: ceux qui commencent par k- ou ses équivalents et ceux
(19) — Cette dernière forme, originellement la propriété des langues iraniennes, s’est conservée dans certains composés italiques, comme, par exemple, quadrugée, quadru-mane, quadru-pède, sans compter l’adjectif quadru-ple et ses dérivés: quadru-pler, quadru-plement, cjuadru-plification, ainsi que d’autres chez lesquels cet élément s’est légèrement inflecté comme: quadri-ge, quadri-corne, quadrilobe, quadri-latère, quadri-latéral, etc.
dans lesquels ce son est remplacé par celui de Vf, particularité qui nous oblige à admettre ces deux sons dans la catégorie de ceux qui sont transmutables.
Le terme grec seul paraît de prime abord comme étranger aux autres; mais un procédé de dérivation qu’il serait trop long d’expliquer le fait rentrer dans les rangs de ces termes.
Les chiffres, du moins les cinq premiers qui, pour les primitifs, représentent les doigts de la main (20), ont toujours été regardés comme fournissant, avec les pronoms personnels et certains substantifs exprimant des idées d’ordre primordial, les meilleures bases d’assimilations linguistiques, et partant les plus sûrs criteria ethniques. Il n'est, en effet, guère possible de trouver identité plus évidente que celle qui caractérise les termes énumérés ci-dessus, identité d’autant plus significative que les langues auxquelles ces mots appartiennent ont cours à des distances vraiment prodigieuses, de fait sur deux continents distincts.
Voici maintenant autant de pronoms, personnels ou non, dont l'homogénéité structurale n’est pas moins remarquable, toujours en dépit de certaines apparences qui ne peuvent tromper que l'œil de l’apprenti philologue.
Italique, français .
moi
toi
que, quoi
italien .
me
te
che ( cosa )
latin .
me
te
quid, quod
Hellénique .
me
tu
po, ko
Germanique, anglais . . . .
me
thee
what
anglo-saxon .
me
the
huât
allemand . . .
mich
du
was
gothique . . .
mi-k
thu-k
hva-s
Celtique .
me
thî
dccge
Slavonien .
. man
tan
ku, ka
Lette, lithuanien .
manen
tawen
ka
Iranien .
me
twann
ka
Sanscrit .
me, ma
tvam
ka, ki
(20)— Les Dénés d’Amérique font leurs computations en appuyant le poing droit contre chacun des doigts de la main gauche ouverte, et en prononçant le mot qui convient à commencer par le petit doigt. Par exemple, un se dit: c’est plié, ou quelque chose de semblable ; deux, c’est plié de nouveau ; trois, celui du milieu, etc. Pourtant leur numération n’est pas précisément quinaire, du moins celle des Porteurs de l’Ouest, puisque ces sauvages disent (mettant leurs deux mains d’accord avec leur expression) hl’kœlha, sur l’une et sur l’autre c’est trois: six; pour huit, sur l’une et sur l’autre c’est quatre, tandis que pour neuf ils ont une expression identique au terme grec, qui se traduit: il en manque un (pour faire dix).
La plupart des différences, d’ailleurs peu importantes, entre les termes de cette nouvelle liste s’expliquent par ce que nous avons dit à la suite de la première. Qu'il suffise de remarquer ici l’identité non seulement du qu- et du k-, mais de l’italien ch-. Le grec avait originairement ko pour le latin quod; les propriétés inhérentes à toute langue vivante, qui la rendent sujette à certaine évolution terminologique, lui ont fait, avec le temps, changer cet élément en po.
En ce qui est de l’anglais moderne et de son ascendant, l’anglosaxon, tout ce qu’on peut dire c’est qu’avec la croissance et le développement du premier, son orthographe ne s’est pas perfectionnée, au contraire. La transformation de celle-ci trahit le manque de logique que beaucoup sont portés à attribuer à la nation qui parle cette langue tout entière. En effet, le huai du père représente à perfection le what du fils.
Nous en venons maintenant aux substantifs indo-européens, ou aryens, qui expriment des idées d’importance primordiale. Nous avons dans les différentes divisions de cette grande famille:
Italique, français .
. père
mère
frère
italien .
padte
madré
fratello
latin .
pâte r
mater
frater
Hellénique .
pater
mêter
phrator
Germanique, anglais . . . .
father
mother
brother
anglo-saxon .
fædec
modor
brothor
allemand ...
vater
mutter
bruder
“ gothique . . .
fadat
muotar (21 )
brothar
Celtique .
pathair
mathair
brathair
Slavonien .
batko(22 )
matka{ 23)
brat(23)
Sanscrit .
pitar
mata, matar
bratar
Cette dernière liste nous offre d’autres exemples de convertibilité consonantale, à savoir le p et Vf des mots pour “père” — je ne parle point du v allemand, puisqu'il a la valeur de cette dernière lettre — et le b et Vf de ceux pour “frère”, lettres qui sont, au fond, les mêmes que celles qui servent à former les termes exprimant la première idée. Qu’on remarque en outre l’r quasi-initial propre à ceux qui rendent la seconde.
Même le novice en philologie ne pourra manquer de s’apercevoir
(21) — Muotar est le vieux haut-allemand pour “mère”.
(22) — Terme russe.
(23) — Polonais.
que la véritable racine de tous ces mots consiste dans le p ou Vf initial suivi d’une voyelle pour “père”; dans Y m initial des mots pour “mère”, et dans le b r- ou le fc- initial de ceux qui rendent l’idée de fraternité.
Non moins facilement se rendra-t-il compte du fait qu’à ces importants facteurs morphologiques, mais à un degré légèrement moindre, s’ajoute l’r terminal de la plupart de ces expressions. L’italien pour “frère” jure seul avec la structure de tous les autres. Fratello n’est certainement pas normal; par analogie ce devrait être fradre ou fratre. Tel qu’il est aujourd'hui, ce mot a toutes les apparences d’un diminutif.
Enfin, si l'apprenti linguiste voulait pénétrer encore davantage dans les arcanes des procédés qui ont pour résultat la dérivation de certains autres substantifs de la même famille, il pourrait noter aussi sans beaucoup de peine que les dérivés analytiques des anciennes langues synthétiques, c’est-à-dire à déclinaisons, se sont formés de l'accusatif de leurs vieux noms, et en ont conservé des vestiges — soit dit simplement pour expliquer la présence dans ces dérivés de certaines lettres apparemment inutiles et accentuer encore la ressemblance entre les équivalents aryens d'une même idée.
Ces vestiges, nous les trouvons surtout dans la consonne finale de certains termes modernes. C’est ce qui nous révèle la raison d’être du d final dans notre mot “pied” et de son corrélatif t des langues germaniques lorsqu’elles rendent la même idée.
Ainsi le grec avait pour la rendre le monosyllabe pous, qui faisait podon à l’accusatif, tandis que le latin, père du français, l’exprimait par l’équivalent pes, qui se transformait en pedem pour le même cas. Quant aux idiomes germaniques, l’anglais foot est venu de l’anglo-saxon foî, lui-même frère du gothique fotus. En ce qui est de l’allemand proprement dit, langue qui est restée synthétique avec tout son attirail de cas grammaticaux, son équivalent est encore fuss, qu’on peut appeler le frère jumeau du grec pous (24), puisqu’il est maintenant établi que, placés au commencement d’un mot ou d’une syllabe, le p et 17 ont la même valeur.
Mais arrêtons-nous. La pente est glissante, et il est temps de revenir à nos experts en linguistique américaine, avec leurs trop faciles assimilations verbales. Répétons seulement qu’aucun des dialectes indiens dans lesquels ils ne voudraient voir que diverses branches du même arbre, n’offre une uniformité phonétique comparable à celle qui se constate dans les langues aryennes, ou indo-européennes.
(24) — Va sans dire que I’m allemand est l’équivalent de \’ou français.
Poursuivant l’étude de sa science favorite, la philologie comparée, le Dr Sapir avait publié en 1913 un essai dans lequel il appuyait surtout sur les similarités phonétiques entre la langue des Utes méridionaux et celle des anciens Aztecs, ou Nahuatl(25). Ne pouvant, à cause de la guerre, continuer la publication de son travail en Europe, il la reprit en 1915 au profit des lecteurs de Y American Anthropologist, dont il a enrichi un bon nombre de pages de ses savantes contributions (26).
C’est, comme d’habitude, très fouillé et incontestablement l’œuvre d’un érudit. Mais les conclusions de son étude, Southern Paiute and Nahuatl, sont plutôt implicites qu’explicites. On dirait qu’il n’ose plus les formuler trop ouvertement — à moins qu-e ce ne soit qu’il les prend comme chose acquise à la science.
Est-ce à dire que ses recherches dans cette mine d’exploitation particulièrement difficile aient été sans résultats sérieux? Il serait bien téméraire de l’affirmer. Si elles n’ont pas toujours créé la conviction, elles ont ouvert des horizons nouveaux, et elles ont souvent au moins amené le doute là où il n’existait point avant elles. Il est maintenant plus que probable que certains des groupes américains représentés comme formant des familles aborigènes ethniquement distinctes sont en réalité plus ou moins apparentés.
Mais de là à déclarer comme l’a fait M. Le Conte (27) que les Algonquins et les Dénés ont, à eux seuls, “occupé presque toute l’Amérique du Nord’’, il y a certainement bien loin, d’autant plus que, ainsi que nous le verrons bientôt, certains nouveaux stocks sur lesquels on n’avait pas compté se sont révélés à côté des quarante ou quarante-cinq qui restent sans contestation des cinquante-huit de Powell pour le seul territoire au nord du Mexique.
Ces stocks sont surtout nombreux dans les régions avoisinant la côte du Pacifique, et, ainsi que je l'ai fait remarquer il y a quelque temps (28), cette seule circonstance est des plus suggestives en ce qui regarde la question de l’origine des Paléo- Américains. Il est difficile, en effet, de négliger la suggestion qu’elle ne peut manquer de
(25 ) — Southern Paiute and Nahuatl, ubi suprà.
(26) — Ubi suprà, vol. XVII, pp. 98-120 et 306-28.
(27) — Bulletin, XIX, 164.
(28) Essai sur l’Origine des Dénés de l’Amérique du Nord, p. 68; Québec,
créer que beaucoup de leurs groupes, et des plus récemment arrivés, sont le résultat de naufrages ou d’aventures ayant des bandes asiatiques pour victimes ou pour auteurs(29).
Pour commencer par le Canada, sur huit familles aborigènes qui nous restent actuellement et sont originaires de ce vaste pays, sans compter les Esquimaux qui ne sont pas généralement regardés comme des Peaux-Rouges, pas moins de cinq habitent exclusivement la Colombie Britannique; une autre, celle des Dénés, se trouve aussi bien en cette province qu’à l’est des montagnes Rocheuses, tandis qu’une neuvième, celle des Tlingets, a aussi son habitat non loin de l’Océan, à savoir sur la côte de l’Alaska.
Ces familles de sauvages canadiens sont celles des Algonquins, des Iroquois et des Dénés, qui, à elles seules, occupaient de leurs villages clairsemés ou de leurs bandes nomades tout le territoire à l’est
(29) — Que ces naufrages, ou simples abordages accidentels, aient été relativement nombreux, même dans ces derniers temps, est chose hors de tout conteste. “Une tradition assez récente rapporte qu’un navire européen échoua au sud de la Colombie”, écrivait Mgr F.-N. Blanchet, de l’Orégon, en 1845; et ce prélat ajoutait qu’il “existe encore, dans la tribu des Kilimoux, une fille d’un des matelots de ce navire” (Rap. sur les Missions du diocèse de Québec; juil. 1847, p. 12). Cinq ans plus tard, un matelot français devenu l’esclave des Youkltas il y avait plus d'un an fut racheté par la compagnie de la baie d’Hudson (Ibid., mars 1855, p. 112), laquelle en agit de même en faveur de plusieurs autres naufragés, ou fugitifs.
Mais ce ne sont là que des cas isolés qui faisaient suite à bien d’autres, dont l’authenticité ne peut être révoquée en doute. Pour ne parler que des seules jonques japonaises connues pour s’être échouées sur la côte du Pacifique Nord, ou avoir été trouvées désemparées en vue de l’Amérique, longtemps après la découverte de ce pays, on en cite une qui aborda près de Sitka en 1805 ; une autre qu’on trouva s’en allant à la dérive en 1813 ; une autre encore dans une position identique en face de Santa Barbara en 1815; une jonque chargée de cire qui fut jetée sur la pointe Adams en 1820; une qui s’échoua sur l’île Charlotte en 1831; une autre près du cap Flatterie en 1833 ; d’autres qui furent trouvées désemparées en pleine mer en 1847, 1848, 1850, 1852, 1853, 1855 et 1858: une qui aborda en Basse-Californie en 1853, etc. (Cf. Bancroft, Hisf. of the Northwest Coast, vol. II, p. 532).
Ces accidents ont été si fréquents qu’on a publié des brochures, comme celle d’un nommé Ch.-W. Brooks, Japanese Wrecks, Stranded and Picked up in the North Pacific Océan, qui démontrent la possibilité du peuplement de cette Côte par des navigateurs venant d’Asie, puisque ce qui arrive de nos jours a pu se produire auparavant, alors que les méthodes, de navigation n’étaient point perfectionnées comme elles le sont aujourd’hui. Et cela d’autant plus que l’océan qui est appelé Pacifique par euphémisme ne se fait jamais prier pour contribuer pour sa bonne part à ces abordages imprévus. A ce propos, du moins, l’ethnologue peut en toute sûreté adopter la suggestion de M. Le Conte en ce qui est du courant japonais. Que dis-je? on voit par ce qui précède qu’on doit même aller plus loin que lui, et que ce courant n’a pas entraîné que “quelques barques” dans sa course vers le Nouveau-Monde (V. Bulletin, p. 164, du dernier vol.).
Pareil accident s’est encore renouvelé depuis que cette note a été écrite.
des montagnes Rocheuses, c’est-à-dire peut-être les sept huitièmes de ce que nous appelons aujourd’hui le Canada, et, à l’ouest en commençant par le nord, les Tsimsiancs, les Haïdas, les Kwakiutl ou Ouakachains, les Scliches et les Koutenays, tous en Colombie et abstraction faite des Dénés dont nous avons déjà parlé (30).
Les Sioux et leurs rejetons, les Assiniboines d’aujourd’hui, sont venus du sud et constituent des accessions ou des transplantations forcées plus ou moins récentes. Par contre, nous allons bientôt voir qu’un autre stock qui a disparu de la carte de l’Amérique Britannique était autrefois stationné dans l’Extrême-Est.
Ce que nous venons de remarquer à propos de l’égrènement de la race peau-rouge le long du Pacifique septentrional s’applique également aux Etats du Washington, de l’Orégon et de la Californie. Bornons-nous à cette dernière, pour éviter des longueurs inutiles.
La classification de Powell n’admettait pas moins de vingt et une différentes familles aborigènes pour ce seul pays baigné, lui aussi, par les flots du Pacifique. Mais les Prof. Kroeber et Dixon, par suite de prestigieuses manipulations et de remaniements qui leur paraissent fondés sur les faits, ont considérablement diminué ce nombre. Annoncée d’abord dans la revue Science^ 31), leur trouvaille de similarités linguistiques entre plusieurs de ces stocks les réduisait d’abord à neuf, et fut plus tard présentée comme telle dans Y American Anthropologist (32).
S’il faut les en croire, rien que celui des Pénoutiens ne comprendrait pas moins de soixante tribus, parlant autant de dialectes d’une même langue. Ils donnent à l’appui de leur contention des exemples dont quelques-uns requièrent une bonne dose de foi, ou une perspicacité plus qu’ordinaire, pour paraître probants.
D’après Paul Radin (33), ils en sont même venus, aidés de Sapir, toujours plein de bonne volonté lorsqu'il s’agit d’assimilations ethniques, et d'un J. -P. Harrington, à réduire à sept le nombre des langues mutuellement hétérogènes parlées en Californie, au lieu des vingt
(30) — On remarquera que, pour me conformer à la majorité des ethnologues, j’unis Kwakiutl et Ouakachains en une seule famille.
(31) — Vol. XXXVII, p. 225.
(32) — Voici un spécimen de leur manière de procéder. Sous le titre de (famille) Iskoumaine, ils écrivent: “Les auteurs (c’est-à-dire eux-mêmes) remarquèrent il y a longtemps une similarité apparente dans la structure du choumache et du salinain..., mais, comme dans le cas du yurok et du wiyot, des ressemblances dans le lexique, bien qu’existant, ne sont pas encore^ évidentes. Ce que nous en savons ne nous permet pas moins de présumer qu’ils sont apparentés” ( Ubi suprà, vol. XV, p. 652). Ce n’est pas plus difficile que cela!
(33) — Relationship of the N. Am. Ind. Lcingttagcs, p. 490.
et une que comptaient les philologues au temps où ces opérations assimilatrices étaient moins en honneur qu’aujourd’hui( 34).
De fait, peu apres ces deux savants publiaient dans ce sens une étude très raisonnée, très calme et partant assez concluante, dans laquelle ils se décernent un prix de modération, en dépit de leur bouleversement de la carte ethnographique de la Californie préhistorique. C'est intitulé: Linguistic Families of California, bien écrit et tout à fait pondéré(35). Me sera-t-il pourtant permis de voir dans une de leurs remarques à l’effet que “des similarités apparurent bientôt entre presque chacun des vingt et un stocks” (3 6) comme une admission inconsciente qu’avec de la bonne volonté on peut trouver des ressemblances linguistiques dans les stocks ou familles les plus dissemblables ?
Quant à Radin, qui, naturellement, approuve avec enthousiasme les remaniements de ces deux ethnologues, son essai suffit à lui seul pour leur faire perdre toute autorité dans beaucoup de cas.
Non content des exploits de ces iconoclastes, cet auteur voudrait maintenant (37) assimiler les Kwakiutl de la côte colombienne du nord aux Séliches, les Koutenays aux Algonquins, les Chochonis aux Tanos, etc. — une véritable fièvre de nivellement linguistique !
Plus de barrières ou de différences essentielles entre les différentes races américaines! Il voit même de remarquables analogies linguistiques entre le déné et le sioux(38), après avoir déclaré(39), par exemple, que la première langue possède des préfixes instrumentatifs comme d’autres idiomes américains, ce qui est absolument faux; qu’elle connaît la réduplication, qui est pourtant admise par Boas comme un procédé inexistant en déné(40), et qu’elle a des suffixes et des infixes exprimant des aspect verbaux, etc.
L’essence du verbe déné est bien dans sa désinence; mais cette désinence forme partie intégrale, condition sine quâ non, du verbe,
(34) — Ceci était écrit en 1918. Huit ans auparavant, dans un volume quasiofficiel, le Handbook of American Indian Languagcs, le même savant comptait encore pas moins de 55 stocks distincts.
(35) — University of Cal. Publications in Amer. Archæology and Ethnologv, vol. XVI, No. 3; Berkeley, 1919.
(3 6) — Ibid., p. 49.
(37) — Du moins en 1919.
(40) — The Ind. Languagcs of Canada, ap. Archæological Report (of Ontario), 1905. Des langues dénées, dit-il, “lack ail traces of reduplication”.
et ne peut aucunement se comparer à un suffixe, qui est chose ajoutée à ce qui existe déjà.
En ce qui est des soi-disant préfixes instrumentalitifs du déné, ils n’existent que dans l’imagination de Radin. L’idée d’instrumentalité est, au contraire, rendue par la désinence des verbes en cette langue. Par exemple, on dira en porteur, l’un des dialectes de l’Extrême-Ouest, ’ kœnnœsseL, je coupe en deux avec une hache; ’kœnncesras, id. avec un couteau; ’kœnnœs’kras, id. avec une lime; ’kœnnoes’tah, id. en taillant; ’ kcennœsthaL, id. d'un coup de pied; ’kœnnœstcis, id. d’un coup de poing, etc., chacune de ces finales dénotant la nature de l’instrument ou du moyen qui sert à faire l'action exprimée par le verbe entier.
Quant aux dialectes du Grand-Nord, que dit Petitot du cas qui nous occupe? “On entend par verbes instrumentaux”, dit-il, ‘‘ceux dont l’objet ou la partie du corps employés pour faire l’action exprimée par le verbe diversifient la désinence” — non pas un préfixe, comme le dit Radin(41 ).
Relativement aux dialectes du sud, le houpa est le seul qui ait été décrit d’une manière assez étendue, bien qu’aucune grammaire en règle n’en ait été publiée jusqu’ici. Or l’étude du Dr Goddard sur sa morphologie! 42) ne dit rien des verbes instrumentalitifs considérés comme tels. Ce point paraît lui avoir échappé. Tout ce que je puis trouver qui lui ressemble dans son essai est la rubrique ‘‘Actes accomplis spécifiquement avec les mains” et celle qui suit ‘‘Actes accomplis spécifiquement avec les pieds” (43). Les racines qu’il groupe sous ces en-têtes n’ont rien à faire avec l’instrumentalité, excepté -taL (il veut dire -thaL), qui exprime une violente action faite avec le pied.
Mais là encore nous avons une terminaison, non pas un préfixe. Franchement, je ne puis m’imaginer sur quoi Radin se base pour faire son étonnante déclaration.
Je vois mieux ce qui, à part son insatiable avidité pour les ressemblances terminologiques, l’a induit en erreur en certains autres cas: des transcriptions fautives de sons que l’oreille a mal saisis. Un seul suffira. Il rapproche(44) les synonymes indiens de la préposition (en américain postposition) ‘‘sur”, et compare le houpa -kut du Dr
(41) — Précis de Grammaire comparée, précédant son Dictionnaire de la Langue dènè-dindjié, p. LXXIII ; Paris, 1876.
(42) — The M orphology of the Hupa Language; Berkeley, 1905.
(43) — Ubi suprà, p. 300.
(44) — P. 495 du volume où se trouve son essai.
Goddard avec le hokain -ki, qui sont supposés avoir la même signification. La similarité des deux éléments serait remarquable, et partant significative, n'était qu’en houpa, dialecte déné, “sur” ne se dit pas -kut mais -’kut. Or il y autant de différence entre les deux k qu’entre n’importe quelles autres consonnes.
Ensuite il voudrait dans la même ligne assimiler -ki à -ak, parce que dans les deux particules postpositives se trouve un k. Mais, en déné du moins, il n’y a guère que la consonne initiale d’une syllabe qui compte, et un élément qui commence par une voyelle ne peut légitimement se comparer à un qui commence par une consonne.
Ces excès, dus à la préoccupation des rapprochements linguistiques et partant ethnographiques, ne sont pas faits pour causer l’adhésion des esprits aux théories des simplificateurs à outrance. Aucun d’eux ne pourrait pourtant se comparer au calme niveleur qu’est M. Le Conte dans la petite étude déjà mentionnée, aux imperturbables affirmations par lesquelles, d’un trait de plume, il réduit à deux stocks indigènes la population première de “presque toute l’Amérique du Nord”, c’est-à-dire du Mexique aussi bien que des Etats-Unis et du Canada, au territoire desquels les savants américains bornent leurs recherches.
Ou plutôt pourquoi s’arrêter en si beau chemin? Paul Radin n’est pas pour se laisser surpasser par un ethnologue d’occasion qui écrit dans une obscure revue canadienne. Oyez plutôt: “Comme conclusion ’, déclare-t-il, “on peut dire que les données offertes dans le présent essai démontrent clairement, dans mon opinion, la parenté génétique de toutes(!) les langues indiennes de l’Amérique du Nord”. C’est en toutes lettres à la page 493 de son factum.
Après cela, M. Le Conte peut sécher d’envie !
Mais les vrais savants, ceux qui n’ont point de marotte à cultiver, continueront à dire, jusqu’à preuve du contraire, qu’il y a, rien qu’au nord du Mexique, de quarante à quarante-cinq familles aborigènes à langues absolument distinctes les unes des autres.
Du reste, les mêmes gens que nous venons de voir s’exercer au nivellement des barrières ethniques dans le champ californien peuvent aussi parfois en élever de nouvelles, en y trouvant des stocks aborigènes distincts de tous ceux qu’on connaissait précédemment.
C’est ainsi que le Dr Dixon annonçait dans une communication à V American Anthropologist{ 45) la découverte d’une de ces familles
(45)— The Shasto-Achomawi : a new Linguistic Stock with four Dialects. ubi supra, VII, 213 et seq.
dont on soupçonnait d’autant moins l'existence qu’elle était pratiquement éteinte — toujours le même indice d’apports individuels et distincts, dans ce cas par voie de mer, à la population paléo-ethnique du Nouveau-Monde(46).
Cette mention d'un groupe d'indiens disparus de la carte ethnographique de l'Amérique du Nord nous amène naturellement à parler d'une autre famille aborigène dont 1 habitat se trouvait dans les limites du Canada considéré au point de vue géographique.
(46) — Au Congrès des Américanistes tenu à Québec en 1906, le Dr Dixon eut un nouvel essai, dont le commencement n’est pas très clair et où il semblerait contredire ses premiers avancés là-dessus. 11 y dit combien les cinq langues du stock chasta-atchomawi diffèrent entre elles au double point de vue du lexique et de la grammaire (vol. II, p. 235).
Quant à l’infatigable Dr Sapir, il n’a pas fini avec ses rapprochements philologiques. Aussi tard que l’année dernière (1925), il publiait dans deux numéros de Y American Anthropologist (pp. 402-35 et 491-527) une remarquable étude. The Hokan Affinity of Subtiaba in Nicaragua, qui cherche à établir la parenté ethnique entre une petite famille aborigène de ce pays et un important stock (déjà amplifié par lui au moyen des méthodes cjue nous lui connaissons), celui des Hokains des Etats-Unis. Il faut avouer que ses rapprochements sont assez suggestifs.
Essai II