PREMIERS DISPARUS: LES BEOTHUKS
M. René Le Conte en parle lui-même, sous le nom de Bcdhuks (probablement une coquille pour Béodhuks), et, avec sa malchance ordinaire, en fait une tribu algonquine, erreur qui n’est plus permise aujourd’hui. On put bien leur attribuer pareille parenté il y a trois siècles, alors que l’ethnologie n'était même pas encore à son enfance. Cette science a marché depuis.
D’aucuns, par pure ignorance ou parce que ces aborigènes ne ressemblaient point aux Algonquins, les prirent d’abord pour des Esquimaux, et c’est sans doute ce qui a fait dire à M. René Le Conte que, d’après leurs sagas, les Scandinaves “auraient rencontré des Esquimaux à Terre-Neuve” ( 1 ). Mais était-ce bien des aborigènes de cette île que les anciennes relations ont en vue dans leurs récits pittoresques? On peut répondre par un “non” très prononcé. Les primitifs que chante le troubadour norse sont bien des Esquimaux, mais des Esquimaux du Labrador, ainsi qu’il appert de son texte même. C’est la toute première mention des natifs du Nouveau-Monde faite par un Européen; à ce titre, elle mérite d’être citée.
Décrivant la rencontre de ses compatriotes avec les Skraelings, que tout le monde assimile aujourd’hui aux Esquimaux, l’auteur de la saga d’Eric le Roux s’exprime ainsi: “Ils virent un grand nombre de canots en peaux, d’où l’on brandissait des bâtons qui produisaient un bruit comme celui de fléaux, et ces bâtons tournaient dans la même direction que le soleil”.
Nous avons là évidemment une allusion aux krayaks esquimaux, avec leurs avirons à double palette frappant l’eau alternativement de droite et de gauche et simultanément de chaque esquif, et produisant pour l’étranger qui n’a jamais vu pareil spectacle l’illusion de fléaux à battre le grain, qu’augmentait encore leur motion semi-rotatoire en l’air ( 2 ) .
(1) — Le Peuplement de l'Amérique avant Colomb, Bulletin Soc. Géov., Québec, p. 166.
(2) — Cf. E. W. Hawkes, The Labrador B skimo, p. 1 ; Ottawa, 1916. L’un des trésors les plus précieux de ma bibliothèque est la superbe publication, The Flatcv
Or nous verrons que les canots des Béothuks n’étaient point en cuir, et que leurs avirons n’avaient que l’unique palette connue des Indiens proprement dits. Ces premiers indigènes rencontrés par les Norses étaient donc indubitablement des Esquimaux de la côte labradorienne.
En ce qui est des aborigènes de la grande île au sud-est, on s’accorde aujourd hui et depuis longtemps à reconnaître qu’ils formaient une famille ethnique distincte de toute autre, la famille des Béothuks, ou béothukienne, pour parler le langage de l’Institution Smithsonienne de Washington.
Comme le déclara feu le Prof. Gatschet, qui fit d’elle une étude spéciale, ‘ leur langue prouve que ces Indiens étaient complètement sut generis . Il ajoutait: “C’est une erreur de croire que les Béothucks étaient une branche de la famille algonquine; pourtant ils n’étaient certainement pas autochtones relativement à nie" (3).
Ce philologue est non moins explicite dans un deuxième essai publié au cours du grand ouvrage de Howley. Après avoir exposé de l’idiome de ces Indiens tout ce qu’on pouvait déduire des spécimens (quelque 580 mots) qui nous en restent, il déclare que, “ajoutant à tout cela les grandes différences qui existent entre des points technologiques comme les canots, l’accoutrement, les mœurs et coutumes des Peaux-Rouges de Terre-Neuve, nous en venons à la conclusion qu’ils doivent avoir été une race distincte des races continentales qui les entouraient au nord et à l’ouest. Après une enquête rigoureuse sur les restes incertains et peu dignes de foi ( unreliable ) de leur langue, je n'hésite pas à regarder celle-ci comme une famille linguistique à part [c’est lui qui souligne], absolument distincte de 1 ’inuit (sic), du tinné, de l’iroquois et de l’algonquin” (4).
Cela est si vrai, et ces Indiens étaient si peu de race algonquine, qu’un Micmac, par conséquent un Algonquin, et l’un de ceux qui s’étaient établis près d’eux dans un but hostile, avouait expressément qu’aucun Micmac ne comprenait leur langue(5).
"On ne connaît à peu près rien de la grammaire du béothuk", déclare le Dr Boas(6). L’un de mes anciens correspondants, feu le Dr
Book, qui contient le fac-similé des MSS norses, avec leur translitération en islandais moderne et leur traduction en danois et en anglais.
(3) — Ap. James-P. Howley, The Béothucks or Red ludions, p. XIX; Cam bridge, 1915.
(4) —. Ibid., p. 316.
(5) — Chappell, Voyage of IL M. S. Rosamond to Newfoundland, p. 71; Londres, 1818.
(6) — \.rchæological Rep., 1905, p. 97.
Daniel-G. Brinton, peut-être le plus grand ethnologue américain du XIXe siècle, celui-là même qui découvrit et exposa l’imposture du pscudo-taënsa ( 7) , ne s’en croit pas moins autorisé à conclure du maigre lexique qui nous reste de la langue béothuquc, environ 500 mots dus à deux femmes qu'on avait fait prisonnières, que, dans cette langue, “la dérivation était principalement, sinon exclusivement, exprimée par des suffixes, et que, en général, sa morphologie paraîtrait plus conforme à celle de l’esquimau qu’à celle de l’algonquin’’ (8).
Les termes de son système de numération, ainsi que ses mots pour rendre l'idée des différentes parties du corps, deux critéria infaillibles en philologie, étaient aussi distincts que possible de ceux qui remplissent le même rôle en algonquin(9).
Quoi qu'il en soit, comme le dernier de ces Indiens, qui se tinrent constamment à l’écart des blancs dont ils n’eurent guère à se louer, mourut il y a près de cent ans (en 1829), ils sont demeurés fort peu connus. C’est au point que, malgré leurs seize gros tomes, ni l’Encyclopédie Américaine d'Appleton, ni l’excellente Encyclopédie Catholique publiée à New-York n’en dit un mot.
Raison de plus pour grouper ici tous les détails qu’on peut trouver sur eux dans les auteurs du temps et ailleurs.
Une autre excuse pour nous étendre quelque peu sur cette intéressante race se trouve dans le pathétique de sa courte histoire et le terrible sort qui l’attendait, d’autant plus que ce sort ne fut pas dû à son immoralité ou à son intempérance, comme c’est le cas pour les Tchinouks du Pacifique, autre stock indien disparu, mais à la malice d’hommes de notre sang et d'indiens hétérogènes en possession de nos engins de guerre.
(7) — Deux séminaristes français, dont l’un, nommé Jean Parisot, paraît avoir été le leader, avaient fabriqué de toutes pièces un précis de grammaire avec une liste de mots, puis des textes, d’une prétendue langue américaine, qu’ils avaient désignée sous le nom de taënsa, d’après une tribu dont ils avaient trouvé mention dans le Voyage en Amérique de Chateaubriand. M. Lucien Adam, le principal philologue français du temps et le fondateur des Congrès des Américanistes, s’était laissé prendre au piège, et, pour cette raison, la frauduleuse trouvaille avait même eu les honneurs de l’impression. De plus, son authenticité était défendue mordicus par Albert-S. Gatschet, pourtant un expert en linguistique, alors domicilié à Washington.
Le Dr Brinton, avec sa perspicacité ordinaire (et peut-être aussi parce qu’étant américain — Gatschet était d’origine suisse — il avait plus de flair pour la fraude, étant plus habitué à la trouver chez ses compatriotes!, n’eut pas de peine à démontrer envers et contre tous qu’on se, trouvait en face d’une mystification, et que le tout avait été impudemment forgé (Cf. Bssays of an Amcricanist, pp. 452 et scq.; Philadelphie, 1890).
(8) — The American Race, p. 68; Philadelphie, 1901.
(9) — Cf. Ont. Archæological Rep. p. 122; Toronto, 1906.
Les Béothuks, les seuls aborigènes qu’on ait jamais trouvés sur l’ île de Terre-Neuve, étaient de vrais sauvages, des “gens effarables et sauuaiges”, disait Jacques-Cartier en 1534(10). Mais, d’apres même les premiers voyageurs anglais, tout en étant portés à la rapine, par suite, probablement, de leurs habitudes communistiques qui distinguaient mal le mien du tien, ils n’en étaient pas moins “absolument inoffensifs’’ ( 1 1 ).
On pourrait dire que trois particularités les rendaient remarquables. Incroyable comme cela peut paraître, lorsqu’il est question de race américaine, ils ne connurent jamais ce “fidèle ami de l’homme” qu’on appelle le chien. S’il faut en croire quelques-uns, ils le remplaçaient par des loups à moitié apprivoisés ( 1 2).
En second lieu, ils ignorèrent toujours l’usage des armes à feu, mais n’en connurent que trop les effets meurtriers.
Enfin sait-on que c’est à cause d'eux que, par extension, les écrivains français d’il y a un siècle et plus, sans compter ceux qui sont venus après, prirent l’habitude de qualifier de Peaux-Rouges les premiers habitants de l’Amérique? Je n’ai jamais vu ce point relevé par personne; il n’en paraît pas moins exact.
En effet, ces aborigènes peignant uniformément en rouge non seulement leur personne, qui était naturellement plus blanche que celle de leurs congénères continentaux, notamment celle des Algonquins dont une tribu devait les exterminer ( 1 3), mais encore ce qui leur appartenait, comme leurs armes, leurs ustensiles, leurs canots, ne tardèrent pas à recevoir le nom d’indiens rouges (Red Indians), de sauvages rouges, de peaux-rouges, parmi les blancs qui avaient pris contact avec eux. Cette dernière dénomination a longtemps servi à désigner les indigènes de toute l’Amérique du Nord.
Le nom qu’ils se donnaient eux-mêmes, Béothuks ou Béothœks, paraît avoir voulu dire “hommes, gens”, comme c’est le cas chez beaucoup de primitifs qui n’ont point d’appellation générique pour leur famille entière, mais appellent chacune de ses divisions du nom des lieux qu’elles habitent.
(10) — Ap. Harrisse, Découverte et Evolution cartographique de Terre-Neuve, p. 163; Londres, 1900.
(11) — Arch. Rep., p. 121.
(12) — Ap. A. -F. Chamberlain, The Bcothuks of Newfoundland, Arch. Rep., p. 119.
(13) , Ou la teignant avec le jus d’une racine qui poussait près d’un lac appelé l’Etang-Rouge, s’il faut en croire une vieille femme connue sous le nom de Santu, qui prétendait avoir eu un Béothuk pour père (Cf. Beothuk and Micmac, p. 63. V, la dernière note de cette étude).
C’étaient de beaux hommes — ce qui ne veut pas dire qu ils étaient jolis — généralement en-dessus de la moyenne comme taille, bien que de Laet ait écrit qu’ils n’étaient ni petits ni grands. Lorsqu’un autre écrivain nommé Howley dit à son tour qu ils étaient de taille moyenne”, il se contredit inconsciemment en ajoutant de suite: disons de cinq pieds dix pouces” (14). On ne peut guère appeler cela taille moyenne.
Le mari de Mary March, capturée par les blancs en mars 1819 (d’où le nom qu’ils lui donnèrent), avait, paraît-il, six pieds sept pouces et demi, tandis que la sauvagesse appelée Chanandithet, autre capture de la même époque (1823), était, d’après le Rév. M. Wilson, “une belle grande femme qui avait près de six pieds” (15).
De fait, James-P. Howley, directeur de la Geological Sutvey de Terre-Neuve, qui a étudié cette peuplade pendant plus de quarante ans, nous assure que “les Béothuks étaient une bien plus belle race que les Micmacs, ayant des traits plus réguliers et un nez aquilin. Ils n’avaient pas non plus la peau si noire” (16).
Chanandithet, en particulier, avait, à la vérité, les pommettes saillantes qui caractérisent la race américaine; mais son visage était d’une agréable rotondité. Elle avait le nez petit et les yeux quelque peu enfoncés dans leur orbite, avec de beaux cheveux noirs(17).
Quant à sa compagne de captivité relative, Dcmasduit ou Mary March, elle avait, elle aussi, les pommettes saillantes: mais scs mains et ses pieds étaient très petits et ses membres fins et délicats, surtout ses bras — ce dont elle passait pour être fière. Le grand-père d’un Micmac qui la connut assure qu’elle avait la peau blanche et était fort belle.
La toute première allusion à ces Indiens date de 1512. C’est une addition à une édition du Chronicon d’Eusèbe, livre latin où nous lisons que “sept sauvages de cette île qui s’appelle Terre-Neuve furent amenés à Rouen, avec leurs habits et leurs armes... Ils sont tatoués sur la figure de lignes convergeant des oreilles au milieu du menton. Ils ont les cheveux noirs et grossiers comme le crin du cheval. De toute leur vie ils n’ont sur le corps d’autres poils que ceux des cheveux et des sourcils. Ils portent une ceinture munie d’une petite bourse ad tegenda üerenda( 1 8).
(14) — Ibid., ibid.
(15) — Ibid., ibid.
(16) — Lloyd, Journal of the Anthropological Institute, p. 31; Londres, 1S35.
(17) — Ap. Harlsse, op. cit., p. 162.
(18) — Ibid., p. 163.
En ce qui est de Jacques-Cartier, voici comment il les décrit dans le langage de son temps:
"Il y a des gens à la dite terre qui sont assez de belle corpulance, mais ilz sont gens effarables et sauuaiges. Ilz ont leur cheueulz liez sur leurs testes en fazon d'vne pougnye de foin teurcze et ung clou passe parmy ou aultre chosse et y lient aulcunes plumes des ouaiseaulx. Ilz se voistent de peaulx de bestes, tant hommes que femmes: mais les femmes sont plus closes et serrées en leurs dites peaux et sçaintes par le corps. Ilz se paignent de certaines couleurs tannées. Ilz ont des barques en quoy ilz vont par la mer, qui sont faictes d’escorce de bouays de boulo, avecq quoy ilz peschent force loups marins” (19).
D’après l’auteur du Chtonicon latin, ils allaient nus, ou bien vêtus de peaux de bêtes, ours, cerfs, veaux marins, etc. En ce qui est de leur costume quand ils s’habillaient, un certain John Guy, qui voulut faire de la colonisation dans leur pays, écrivait au cours d’une lettre datée du 29 juillet 1612:
"Ils vont nu-tête, portant leurs cheveux assez longs mais arrondis. Ils n’ont point de barbe. En arrière, ils ont une longue mèche de cheveux tressée avec des plumes comme un appât d’épervier ( like a Hawkes Lure), avec une plume qui s’en élève à l’occiput et une moindre tressée en avant. Une courte robe en peau de cerf avec le poil à l’intérieur leur tombe à mi-jambe, et est munie de manches qui couvrent la moitié du bras. Ajoutez à cela une peau de castor au cou, et vous aurez leur costume entier, excepté que l’un d’eux portait des souliers (mocassins) et des mitaines: en sorte qu’ils allaient tous les jambes nues et la plupart pieds nus” (20).
Il paraît que cette chaussure avait, chez les Béothuks, la forme de bottes, dont la tige était faite de la peau de la partie inférieure d’une jambe de caribou, ce qui obviait à la nécessité de la coudre(21).
En guise d’ornements personnels, ils avaient, continue le même J. Guy, des "chaînes de coquillages”, sans doute des colliers de wampum, des "chaînes de cuir pleines de petits coquillages” et... un couteau-broche ( a spitting-knife).
Les découvertes faites depuis dans leurs tombes permettent d’associer à ces ornements des joujous en os, des figures peintes sur leurs
(19) — Ap. Purchas, IV, X, 1881.
(20) — Ibid., ibid.
(21) — Cf. Howley, The Beothuk or Red Indians of Newfoundland, pp. 271, 322; Cambridge, 1915,
habits déjà coloriés de vermillon, des pendants d’oreille en ivoire, des amulettes et autres bric-à-brac accusant une habileté artistique remarquable pour des sauvages.
Une particularité qui tend pourtant à enlever de sa valeur au témoignage de l’Anglais précité est son dire à l’effet que “la couleur de leurs cheveux variait. Il y en avait, assure-t-il, de noirs, de bruns et de jaunes”(22), ce qui ne se vit jamais chez les naturels américains. Faudrait-il s’imaginer qu’ils avaient des recettes pour changer leur noir d’ébène en d’autres couleurs? Ce n’est pas plus vraisemblable.
Le même Guy écrit, en ce qui est de leurs armes, qu’elles consistaient en des “arcs dont la corde était faite d’intestins ou de nerfs d’animaux. Leurs flèches se terminaient par des pointes en pierre ou en os de poisson’’ (23).
A cette liste Cabot ajoutait en 1542 des lances, dont on a trouvé dans les sites de leurs anciens campements des spécimens qui n’avaient pas moins de huit pieds de long, des dards, des casse-têtes et des frondes. Hélas! quelle protection pouvaient leur apporter ces défenses primitives contre les mousquets de blancs et Micmacs!
Les Béothuks étaient nomades et avaient leur habitat principal, sinon exclusif, sur les côtes nord et ouest de leur île, du moins c’est là qu’ils se tenaient surtout depuis l’apparition des blancs sur leur île, peut-être pour être le plus loin d’eux possible. Ils habitaient des loges, ou tipis, faites, comme d’habitude, de longues perches dont l’extrémité inférieure formait un rond sur le sol, tandis que le bout opposé de chacune d'elles se réunissait en faisceau au sommet. Des peaux de bêtes ou des écorces de bouleau recouvraient le cône qui résultait de cet arrangement.
Ces loges pouvaient contenir de six à vingt personnes, et avaient cela de particulier que, tout autour du foyer central, des cavités rectangulaires garnies de mousse ou de rameaux de conifères étaient creusées en nombre égal à celui des personnes qu’elles abritaient. C’étaient les lits des locataires, l’équivalent de la peau de bête avec son poil jetée sur le sol, ou de la couche d’herbage ou de rameaux des autres races américaines.
Comme nourriture, la chair grillée des bêtes fauves, des poissons et animaux marins, qu’ils consommaient sans sel, et pour boisson,
(22) — Op. cit., p. 162.
(23) — Ap. Harrisse, p. 162.
de l’eau: potus aqua, dit l’auteur du Chtonicon, ou de son supplément. Eusèbe ajoute qu’à l’occasion de leurs grandes fêtes sociales, ils buvaient aussi de l’huile de phoque: they dtink Seale Oyle, ditil (24), tout comme cela se pratiquait chez mes anciens Babines en ce qui est de l’horrible infection qu’ils appellent stle-re, huile de poisson.
Mattioli qui, en 1547, nous montre les Béothuks nus en été et couverts de peaux de bêtes en hiver, affirme qu’ils mangeaient cru viande et poisson, probablement parce qu’il ne les vit jamais soumettre à la cuisson ce qui avait déjà été séché artificiellement, au soleil et à la fumée, et par là partiellement cuit, ainsi que cela se fait encore parmi les aborigènes de l’Extrême-Ouest canadien.
Cet auteur ajoute que “quelques-uns mangeaient de la chair humaine, mais en cachette, à l’insu de leurs caciques’’ (25 ). Il semblerait difficile d’expliquer où ils pouvaient se procurer cette chair. Pas parmi les leurs, va sans dire; comment auraient-ils pu l’obtenir de leurs ennemis, puisque d’abord à l’époque où écrivait Mattioli ils vivaient en bons termes avec leurs voisins continentaux, les Indiens du Labrador et de la côte qui est aujourd’hui canadienne? Quant à manger du cadavre, se repaître d’un mort victime de la maladie, il faudrait bien peu connaître l’aborigène américain et son horreur superstitieuse de la mort pour croire cette dernière hypothèse seulement possible.
Comme régal des grands jours, ils avaient une sorte de gâteau fait d’œufs d’oiseaux aquatiques cuits au soleil, ainsi qu’une espèce de poudingue, ou boudin, composé de gras, de foie, ou d’œufs de veau marin et autres ingrédients empilés dans des boyaux(26). D’après Bonnycastle, ils utilisaient aussi pour fins économiques le cambium, ou écorce intérieure, du liard ( Abies ou Pinus balsamifera) , sans compter, probablement, certaines racines esculentes et des fruits, ou baies sauvages, qui devaient pousser dans leur pays.
Bien qu’ils aient toujours ignoré l’art du potier, ils fabriquaient des pots et des lampes de stéatite ouvrée sur place, dans le roc. Leurs ustensiles consistaient en outre en des marmites en écorce d’épinette, et ils avaient à leur disposition des herminettes, ou haches sauvages, des ciseaux, des gouges, des râcloirs, des pierres d’évier et l’équivalent de nos meules, ou pierres à aiguiser.
(24) Cf. Encyclopedia of Religion and Ethics, vol. II, p. 501. Ainsi en
allait-il parmi les Fuégiens. “The cacique Delco told the missionaries that his people pro potu ex lupis marinis oleum exprimant, prêter auem liquorem nullius vini aut potionis delicias norunt, déclaré naïvement le P. Garcia, S. J.” (V. abbé John-M. Cooper, Analytical and Critical Bibhography of the Tnbes of Tierra del Fuego, p. 44; Washington, 1917),
(25) Enc. Rel. and Ethics, ubi suprà.
(26) — Dr Laet, Novus Orbis, 34.
Un détail qui leur était presque propre est celui-ci: ils allumaient leur feu en ignifiant du duvet de geai bleu ( Cyanocitta cnstata), après avoir obtenu l’étincelle du frottement de morceaux de pyrite de fer(27). Il ne faudrait pourtant pas croire cette particularité inconnue de toute autre race indigène, et le fait que les lointains Fuégiens passent pour faire la même chose(28) ne fait que confirmer l’axiome sociologique à l’effet que les mêmes besoins créent les mêmes moyens, surtout lorsque la nature du milieu est identique.
Les Béothuks étaient donc des chasseurs aussi bien que des pêcheurs. L’objet préféré de leur chasse était l’ours, dont la peau servait d’habit en hiver. Ils prenaient aussi le renard, la loutre, le lièvre, etc., tandis qu’ils pêchaient non seulement la morue, le saumon et d’autres poissons, mais le phoque ou veau marin et abattaient un grand nombre d’oiseaux de mer.
Leurs grandes chasses se faisaient au moyen de fourrières, ou pounds, d’une magnitude qui trahissait une étonnante faculté de coopération chez les Indiens qui sont ailleurs beaucoup plus habitués aux efforts individuels. Ce travail concerté explique les importantes accumulations de viande qui furent trouvées par les blancs dans leurs campements abandonnés.
Ces fourrières avaient souvent plusieurs milles de long. Leur point de départ était généralement un cours d’eau, d’où elles s’étendaient dans l’intérieur du pays. Elles se composaient d’une double clôture provenant d’abattis d’arbres que le cerf, caribou ou orignal, ne pouvait franchir, et qu’il suivait en allant se désaltérer au ruisseau.
Mais le point de leur technologie le plus remarqué par les anciens auteurs était leurs fameux canots d’écorce. Ceux-ci pouvaient d’habitude contenir quatre personnes, et sont décrits par de Laet dans son Novus Orbis. Je traduis du latin:
“Leurs canots étaient faits de l'écorce même des arbres’’, dit-il. “Ils mesuraient la plupart du temps une vingtaine de pieds en longueur sur à peu près cinq de large, et étaient en forme de croissant, s’élevant à la proue et à la poupe, où ils se terminaient en courbe. Etant excessivement légers, ils fendaient les flots avec la plus grande célérité, et lorsqu’il était nécessaire, on les portait sur les épaules” (29 ) .
(27) — Lloyd, Jour. Anthrop. Inst., IV, 1875.
(28) — Cooper, op. cit., p. 192.
(29) — Op. cit., p. 34.
D’autres ajoutent, et en cela confirment ce que dit de Laet de leur rapidité, qu’ils avaient la cale remarquablement étroite, tandis que d’autres encore affirment que ces canots étaient si légers qu’on les chargeait sur l’épaule d’une seule main: homo unâ manu evehat in humer os, dit Eusèbe(30).
Enfin John Cartwright nous apprend(31) que ces esquifs avaient ceci de particulier, et probablement propre à ceux des seuls aborigènes de Terre-Neuve, que leurs côtés s’élevant tout droit de la quille au plat-bord, ce dernier était tenu à distance de chaque côté par des traverses qui, momentanément supprimées, permettaient de plier le canot comme on plie... une barette.
Quant aux avirons dont il se servaient, personne n’en parle, ce qui montre qu’ils n’avaient rien de particulier. S’ils eussent été à double palette comme ceux de leurs ennemis les Esquimaux, les auteurs contemporains n’auraient pas manqué de le consigner dans leurs écrits ( 3 2 ) .
Les Béothuks connaissaient aussi le fameux bain de vapeur commun à tous les Paléo-Américains. Comme chacun sait, ce bain était toute une institution pour eux, étant regardé comme d’utilité religieuse aussi bien que comme nécessité hygiénique.
Des pierres rougies au feu étaient introduites sous un abri hémisphérique, rappelant le four des anciens Canadiens, et composé de fascines recourbées et convergeant au centre, sur lesquelles on étendait des peaux qui le fermaient hermétiquement. Le patient (ou le suppliant) s’y glissait avec un casseau plein d’eau, dont il versait une partie de temps à autre sur les pierres, d’où s’exhalait alors une vapeur asphyxiante pour tout autre que pour un Indien.
Malgré toutes leurs précautions sanitaires et rituelles, malgré aussi les insufflations réitérées du chaman, qui existait chez eux comme ailleurs, les Béothuks finissaient pourtant par subir la loi com-
(30) — hoc. cit.
(31) — Remarks on the Situation of the Aborigines, of Newfoundland, écrites en 1788, mais publiées seulement en 1826 dans sa Vie et Correspondance, p.
(32) — Depuis que ces lignes ont été publiées dans le Bulletin de la Soc. de Géogr. de Québec, j’ai pu faire l’acquisition du grand ouvrage de Howlejq The Beothucks or Red Indians, comprenant, à l’état de fragments peu digérés ou d’essais indépendants, à peu près tout ce que l’auteur, ou compilateur, put trouver sur ces Indiens. Or parmi les intéressantes gravures qui reproduisent, d’après des photographies, les diverses pièces de leur technologie qu’on a trouvées depuis leur extinction, se trouvent deux planches, XXXI et XXXIV, qui représentent chacune un aviron béothuk. Ces avirons sont à palette unique, et s’ils se distinguent de ceux qui étaient en usage sur le continent, cette différence consiste simplement dans le fait que cette palette était plutôt étroite.
munc à toute l’humanité. Un jour venait où ils passaient de vie à trépas. Leurs proches avaient alors à leur disposition diverses manières de disposer de leurs corps — quatre au moins.
D’abord, après les avoir enveloppés dans un “suaire” d’écorce de bouleau, matière qui est, comme on sait, à peu près incorruptible, ils les enfermaient dans une hutte ad hoc d’environ dix pieds sur huit, dont le plancher était formé de pieux équarris, tandis que le toit, fait d’écorces d’arbres, était solidement assujetti et à l’épreuve de l’intrusion des bêtes fauves aussi bien que des ravages des éléments. Un certain nombre d’objets ayant appartenu au défunt étaient, dans ce cas comme dans tous les autres, laissés près de sa dépouille.
C’était là une espèce de sépulture réservée aux membres les plus importants, ou les plus aimés, de la tribu.
Une deuxième manière de disposer des corps consistait dans leur déposition sur un échafaudage dressé à environ quatre pieds et demi du sol, au moyen de pieux qu’on y plantait, un peu comme cela se pratiquait chez d’autres sauvages de l’Amérique du Nord. Le défunt était toujours enveloppé de bandes d’écorce de bouleau ou de peaux de bêtes.
Par une autre méthode, on ramassait près l’un de l'autre les membres du mort, lui repliant les jambes sur elles-mêmes, puis, toujours enseveli dans son écorce de bouleau, on l’introduisait dans une espèce de cercueil qu’on laissait sur le sol. Cette boîte, ou cercueil, était faite de rondins équarris, et pouvait mesurer quatre pieds de long sur trois de large. On prenait généralement soin de tenir le cadavre sur le côté droit(33).
Enfin, en suivant la quatrième et dernière manière de disposer des morts chez les Béothuks, on se contentait de les envelopper d’écorce de bouleau, de les déposer par terre et de les recouvrir d’un tas de pierres, ou cairn, dans un lieu retiré (34).
Dans une de ces sépultures primitives, on a trouvé des figurines d homme et de femme, une poupée, des canots en miniature et des ustensiles de cuisine. La tombe d’un petit garçon contenait, entre autres choses, du saumon fume dans un panier d ecorce et plusieurs paquets de truite sèche. Celle des adultes était généralement pourvue d arcs et de flèches pour les hommes, de pots et de marmites pour les femmes.
(33) On a pourtant trouvé un mort qui gisait sur le côté gauche. (3ulrCf’ A’ MacdouSall> The Boeolhick Indians (Trans. Can. Inst., vol.
Grands, actifs et athlétiques comme on les représente, les Béothuks étaient-ils forts? Quelles étaient leurs maladies les plus communes, et que dire de leur longévité moyenne? Ce sont là autant de questions auxquelles il nous est impossible de répondre. Tout ce qu’on peut affirmer, c'est que chacune des femmes qu’on leur enleva dans un but humanitaire, alors que leur nation s’éteignait, mourut de consomption. Mais il ne faut pas oublier qu’elles avaient dû s'assujettir à une vie qui n’était pas la leur. La plupart des oiseaux ne vivent pas longtemps en cage.
Du reste, s’il faut en croire certains auteurs contemporains, leur population ne dépassa jamais le chiffre de 450. Mais, à ce propos encore, il est bon de se rappeler que d’autres gens de la même époque ont écrit que l’ île de Terre-Neuve était sans Indiens, alors que les Béothuks étaient à l’apogée de leur histoire comme tribu aborigène. Leur constante séclusion rendait bien difficile une évaluation un tant soit peu exacte de leur nombre.
Comme militant contre la vraisemblance d’un si petit nombre, on pourrait rappeler le double fait qu’un Georges Cartwright, peutêtre l'homme de son temps qui les connaissait le mieux, affirma dans une déposition officielle, au cours de 1793, qu’il avait “des raisons de croire que leur nombre était considérable” (35), et que, d’après le ministre W. Wilson, une tradition voulait qu’un jour “quatre cents d’entre eux aient été surpris, pourchassés et acculés à une pointe de terre près du port de Hant appelée depuis pointe Sanglante, et détruits jusqu’au dernier” (36).
Quelle était leur religion? Nulle, religio nulla, répond l’auteur du Chronicon déjà cité. Sono idolatri; chi adora il sole, e chi la luna, ce sont des idolâtres, dont les uns adorent le soleil, les autres la lune, affirme Mattiolo par manière de correction (37).
Il est plus que probable que ni l’un ni l’autre de ces vieux auteurs ne donne la note juste. Le chamanisme commun à toutes les races américaines, qui régnait sans doute aussi chez celle de Terre-Neuve, est chose trop délicate, trop subtile et trop complexe, sans culte public ou manifestations extérieures périodiques, pour être pleinement saisie par des étrangers qui ne font que passer chez des Indiens dont ils ignorent la langue. De plus, l’aborigène américain n’a pas l’habitude de livrer à n’importe qui les secrets de son système reli-
(35) — Howley, The Beothucks, p. 50.
(36) — Ibid., p. 269.
(37) — Harrisse, op. cit., p. 164ff.
gieux, qu il serait d'ailleurs bien embarrassé pour expliquer lui-même d’une manière adéquate.
Que les Béothuks aient réellement eu une religion, qu'ils aient cru à une vie future et partant à l’immortalité de l’âme, voilà qui appert amplement de leurs sépultures mêmes et du soin qu’ils prenaient de pourvoir leurs morts de ce qui pouvait leur servir dans l’autre monde (3 8).
D’après un nommé Broughton, cité par l’un des historiens de Terre-Neuve (39), “ils avaient quelque connaissance d’un Etre Suprême”, et ils croyaient que les hommes et les femmes étaient le résultat de la métamorphose de flèches plantées en terre, et que les morts s’en allaient dans un pays lointain se réjouir avec leurs amis. Il semblerait pourtant qu’ils accordaient au soleil, sinon un culte, du moins une considération toute spéciale.
En ce qui est de leurs disposition naturelles, nous avons entendu les premiers explorateurs les proclamer gens “absolument inoffensifs”, avant d’être aigris par l’hostilité ouverte des uns et mis sur leurs gardes par la perfidie déguisée des autres. “Leur pays n’est pas fréquenté par les Anglais”, déclare Whitbourne, le premier historien de Terre- Neuve, qui ajoute immédiatement: “Mais les Français et les Basques... les disent ingénieux et de bonne composition (tractable) ... Bien traités, ils sont prêts à les aider par beaucoup de travail et de patience... sans s’attendre à d'autre rémunération qu’un peu de pain ou un salaire insignifiant”(40).
Les manières de Mary March, que nous connaissons déjà un peu, étaient, assure-t-on, des plus agréables. Il y avait chez elle une calme dignité qui portait à croire qu’elle devait avoir été la femme d’un chef — du moins c’est ainsi que les auteurs du temps les expliquent.
Mais, à côté de cette bienveillance naturelle, se trouvait chez elle, comme, du reste, chez tous ses compatriotes, une inclination au ressentiment pour le mal qu’on lui avait fait, inclination et ressentiment si vifs qu’ils l’empêchèrent, dit-on, de jamais même s'approcher de celui qui avait tué son mari.
Quatre ans après sa capture, c’est-à-dire en 1823, trois autres
(38) — La réalité de ce fait résulte aussi des nombreuses amulettes, ou talismans, trouvées dans leurs cimetières, et dont la représentation photographique remplit plusieurs pages de gravures dans le livre de Howley. L’usage de pareils objets présuppose naturellement la croyance en un monde invisible, dont les éléments ne sont pas sans quelque pouvoir sur l’homme.
(39) — Hist. of thc Island of Newfoundland, p. 457; Londres, 1819.
(40) — Ap. Purchas, II is Pilgrimes ; Londres, 1625.
femmes béothuques, une mère avec ses deux filles, furent aussi enlevées et amenées à St-Jean. L’une de ces dernières appelée Chanandithet, qui survécut six ans à sa mère et à sa sœur, toutes les deux mortes la première année de leur captivité, avait un merveilleux talent pour le dessin. On rapporte même que, sans avoir jamais reçu une leçon dans cet art, elle dessina un cerf, ou caribou, avec une rigoureuse exactitude, ce qui était d’autant plus remarquable qu’en ce faisant elle commença par la queue(41).
D'un jeune Béothuk qui vivait parmi les blancs au temps de Cartwright, on dit qu’il devint expert dans toutes les branches d’affaires courantes à Terre-Neuve(42).
Enfin, ces sauvages étaient, paraît-il, monogames, et leurs femmes passaient pour chastes. Ceux qui vinrent en contact avec Mary March furent frappés de sa modestie et de la bienséance de ses manières, de son affabilité et de sa bonté, ainsi que de sa gratitude pour les services rendus et de son affection pour les siens. Chanandithet, de son côté, était “douce, affable et affectionnée’’. Enfin on rapporte plusieurs cas de dispositions d’une candeur enfantine au crédit de ces aborigènes(43 ).
Certains faits bien établis montrent en outre que ces aborigènes n’étaient pas dépourvus de courage, même en face d’armes dont ils avaient toutes les raisons du monde d’appréhender les terribles effets. C’est ainsi que, seul et muni simplement de son arc et de ses flèches, le mari de Mary March brava neuf blancs armés, dont les balles eurent bientôt raison de sa résistance. De plus, au cours d’une attaque par les blancs qui en tuèrent sept pendant leur sommeil, un des Indiens, qui mesurait presque sept pieds de haut, se releva soudain après avoir reçu deux coups de fusil dans le corps, et leur décocha une flèche. Sur quoi on lui envoya une balle dans le cœur(44).
On raconte aussi que, vers la fin du XVIIe siècle, une douzaine ou plus de trappeurs étant venus en collision avec un fort parti de Béothuks conduits par un chef de stature gigantesque, celui-ci aurait voulu que ses gens fondissent sur eux et les écrasassent de leur nombre pendant qu’ils rechargeaient leurs armes, objets d’une terreur presque superstitieuse pour les pauvres Peaux-Rouges. Atteint de deux balles et grièvement blessé, ce chef ne s’en précipita pas moins sur ses assaillants, en saisit un dans ses bras et l’aurait emporté sans une nouvelle balle qui l’étendit mort à ses pieds.
(41) — Trans. Can. Inst., vol. II, p. 99 et ailleurs.
(42) — A. -F. Chamberlain, Arch. Rep., p. 119.
(43) — Ibid., ibid.
(44) — Cf. Howley, The Beothucks , p. 269.
Frappé à mort, et sentant la vie se retirer de lui, le courageux Indien voulut conjurer l’inévitable en pressant "sa main contre la blessure de son côté, retenant le sang qui en coulait et le buvant”(45).
Pourquoi faut-il que nous ayons maintenant à enregistrer l’extinction finale d’une peuplade si bien douée et de caractère si attrayant? Personne ne pleure aujourd'hui d’autres stocks aborigènes disparus, comme, par exemple, les Tchinouks de l’Extrême-Ouest, parce qu’ils se sont virtuellement suicidés par les vices qui leur étaient propres et ceux qu’ils acquirent au contact des blancs; mais les Béothuks, originairement inoffensifs et naturellement aimables, méritaient de vivre et de prospérer.
Ils furent toujours au mieux avec les indigènes de la côte labradorienne, mais ne se sentaient aucune sympathie pour les Esquimaux, qui étaient au commencement bien plus près d’eux qu’ils ne seraient aujourd’hui si leur tribu existait encore, puisque, aussi tard que le seizième siècle, le territoire des "mangeurs de viande crue’’ s’étendait jusqu’à la rive nord du St-Laurent inclusivement. Les premiers blancs qu’ils virent furent Cabot et ses compagnons qui, selon la mode des navigateurs en eaux américaines de ce temps-là, en capturèrent plusieurs et les emmenèrent en Angleterre, pour confirmer par leur exhibition l’authenticité de leurs dires.
C’était en 1497, cinq ans seulement après la découverte de l’Amérique.
Quatre ans plus tard (1501), un bon nombre d’autres furent enlevés et emmenés à Lisbonne par Cortereal, qui les vendit comme esclaves, et cela d’autant plus facilement qu’on admira de suite leur belle prestance. Ce n’était guère chrétien, mais ce n’était rien en comparaison de ce qui était réservé à leur nation.
En attendant, leur pays fut visité par Jacques-Cartier (1534), qui ne fit aucun mal à ceux qu’il rencontra, et, peu après, par des Anglais tels que Hore, Frobisher et Hayes. Ils étaient encore "absolument inoffensifs”.
Même lorsque les Anglais sous Guy essayèrent de la colonisation à la baie Conception, en 1610, l’intrusion des visages pâles ne put les faire départir de ces bonnes dispositions. Dans tous les cas, aucun trouble ne s’ensuivit et cette seule circonstance en dit long sur leur patience et leur magnanimité. Car toutes les races américaines
(45)— Ibid., p. 274.
sont extrêmement jalouses de leurs droits lorsqu’il est question de leur patrimoine ancestral. Qui osera les en blâmer? N’ont-ils pas eu assez de preuves qu’avec nos congénères ils ont affaire à une race naturellement envahissante?
Cinq ans plus tard, Whitbourne les représente comme encore en bonne intelligence avec les Français et les Basques, qui s’étaient euxmêmes établis sur la côte sud, à une place qu’ils appelèrent Placenta. En 1690, le baron de Lahontan, qui ne passa jamais pour très véridique(46), connaissait si peu les Béothuks qu’il écrivait: "Il n’y a point de sauvages établis sur l'île” ( 47 ) .
Il y en avait bien. Mais en croissant en nombre les aventuriers français et anglais, les derniers surtout, les avaient, par leurs procédés peu aimables, refoulés jusque sur la côte nord. Les choses allèrent graduellement de mal en pis, et, en 1768, Cartwright pouvait écrire de ses propres compatriotes qui pêchaient dans leurs eaux qu’ils faisaient preuve vis-à-vis d’eux “d’une inhumanité qui les ravale bien audessous du niveau des sauvages” (48).
(46) — Il était connu sous ce rapport même des Hollandais d’il y a 160 ans, puisque l’un deux, S. Muller, en écrivait : “La Hontan ne peut être classé parmi les auteurs de “Voyages” consciencieux et dignes de foi” (Voyages front Asia to America, p. 48; traduction publiée à Londres en 1764).
(47) — Arch. Rep., p. 118.
(48) — Ibid., ibid. Au cours de 1793, une enquête officielle se fit sur “L’Etat du Commerce à Terre-Neuve”, au compte rendu de laquelle j’emprunte les détails suivants qu’on ne manquera pas de trouver des plus significatifs.
“M. Jeffrey, marchand de Terre-Neuve, étant interrogé sur la conduite des habitants vis-à-vis des Indiens, déposa: il a entendu parler de beaucoup de cas de traitement très inhumain par des individus dans le nord de l’île”.
“M. Georges Cartwright examiné informa votre Comité. ..que la dernière fois qu’il était à Terre-Neuve fut en 1786. 11 a souvent visité cette partie de l’île qui est habitée par les Indiens; il a des raisons de croire qu’ils sont très nombreux, mais ne peut dire quelle est leur population, vu qu’ils ont été pourchassés et traqués par les pêcheurs et les trappeurs... Et étant interrogé sur leur condition, elle est réellement bien pitoyable et désespérée, nos pêcheurs et trappeurs tirant sur les naturels en guise d’amusement. Il dit: J’ai entendu beaucoup de gens assurer qu’ils préfèrent tirer sur un Indien que sur un chevreuil...
“Il y a quelques années, deux hommes, dont il connaissait l’un personnellement, remontèrent en hiver la Grande rivière des Exploits dans le but de massacrer et de piller les Indiens qu’ils pourraient rencontrer. Quand ils arrivèrent à la source de la rivière, ils tombèrent sur un village indien contenant plus de cent habitants. Ils tirèrent alors sur eux avec de longs fusils chargés de chevrotine; ils en tuèrent et en blessèrent plusieurs, les autres s’échappant dans les bois, quelques-uns nus, d’autres à moitié vêtus seulement, aucun d’eux pourvu de moyen de se procurer de la nourriture ou du bois de chauffage. Ils pillèrent alors leurs maisons, ou wigwams, de tout ce qu’ils pensèrent valoir la peine d’être emporté et brûlèrent le reste ; par quoi ils doivent nécessairement avoir détruit ceux qui restaient, puisqu’ils ne pouvaient vivre dans la neige.
“Et comme on lui demandait si les marchands et autres personnes qui s’en vont de ce pays à Terre-Neuve usent de leur influence pour empêcher de pareilles
Peut-on s’étonner alors que les pauvres Béothuks, incapables de lutter avec eux à main armée, aient réciproqué en s appropriant furtivement tout filet, morceau de fer ou outil étranger qui leur tombait sous la main.? L’impuissance, aiguillonnée par la provocation, fit des espèces de corsaires de ces gens naturellement si paisibles, et leurs déprédations devinrent telles que les autorités françaises se crurent autorisées à mettre leurs têtes à prix !
Pour ajouter à leur infortune, des Micmacs bien armés s’étaient transportés en grand nombre sur leurs terres, et leur faisaient la chasse comme on poursuit le daim. Les Anglais se mettant de la partie, le sort des aborigènes de Terre-Neuve devint bientôt intolérable. Lin grand nombre furent massacrés sans aucune provocation, et ceux qui furent pris furent souvent déportés dans l’ Ancien-Monde, où, assure Cartwright, “ils furent exposés comme des curiosités pour quatre sous pièce devant la racaille des villes occidentales de la chrétienne Angleterre’’(49).
En 1760, le gouvernement du capitaine Palliser publia le premier document officiel qui leur fût favorable, et, pendant quelques années, des expéditions, dont l’une était sous Cartwright (qui, par conséquent, était plein de son sujet quand il en écrivait), cherchèrent à trouver les Béothuks et à traiter avec eux. Mais aucune ne put leur inspirer de confiance. Tout ce qu’elles purent faire fut d’opérer de nouvelles captures parmi les pauvres sauvages. On voulait les rapprocher, et l'on prenait le meilleur moyen possible de les éloigner.
pratiques, il dit: Je ne me rappelle pas un seul cas semblable” (Howley, op. cil-, pp. 49-51 j.
Un inspecteur du nom de Grimes, membre de la gendarmerie de Terre-Neuve, parle aussi d'un certain tueur d’indiens appelé Richmond, qui tua un jour un homme de sept pieds de haut. Un autre, qui répondait au nom de Pollard, avait aussi la réputation d’être un grand massacreur d’indiens et “se vantait ouvertement de ses prouesses dans cette ligne” {Ibid., p. 2 73).
D’après un Rév. W. Wilson, “un homme appelé Rousell, l’un des premiers colons de la baie Hall, avait la réputation d’être un grand tueur de Peaux-Rouges... On dit qu’il n’allait nulle part sans son long fusil à pierre, et malheur au pauvre Béothuck qui osait se montrer près de là où se trouvait Rousell! On a même dit que si un buisson remuait ou laissait échapper quelque bruit, Rousell tournait immédiatement son arme vers l’endroit et tirait. On dit qu’il n'épargna jamais un des naturels. En fin de compte, ils le tuèrent et emportèrent sa tête en conformité avec leur coutume” ( Newfoundland and its Missionaries, p. 308).
Aucun de mes lecteurs ne pourra s’empêcher de penser que cet Anglais ne l’avait pas volé, d’autant plus que le nième auteur nous assure que, malgré tout le mal qu’il leur fit, les pauvres Indiens étaient assez magnanimes pour ne point s’en venger même sur son frère, alors qu'ils en avaient l’occasion. “Ils traitaient bien”, dit-il, “l’un de ses frères qui ne les molestait point. Us ne lui firent aucun mal” (Ibid., ibid.) .
(49) Ibid., ibid.
Du reste, traqués de tous côtés comme des bêtes fauves et effarouchés par ceux qui pensaient les apprivoiser, ils ne pouvaient plus opposer une résistance un tant soit peu efficace à l’envahisseur, qu'il fût blanc ou non. Ils venaient précisément d’être décimés dans une bataille qu’ils eurent à soutenir contre les Micmacs vers ce tempslà ( 1 760). Ce sanglant conflit eut lieu à l’extrémité orientale du Grand Etang. Inutile d’ajouter que l’avantage ne pouvait être à ceux qui opposaient l’arc au fusil.
Plus tard, dans les premières années du XIXe siècle, des tentatives de conciliation furent faites sans succès par les Anglais, et les rares Béothuks qu’on put voir de temps à autre continuèrent à se montrer hostiles. Tant il est vrai qu’il n’est personne comme un Indien pour se souvenir !
En 1810, eut lieu une autre expédition sous un nommé Buchan. Le seul résultat tangible en fut le massacre de deux matelots et la fuite précipitée des naturels qui, après cet acte de représailles, devinrent de plus en plus inabordables(50).
Nous avons assisté à l’enlèvement, en 1819, de Mary March, après que son mari eut été tué avec un autre sauvage. En 1823, ce fut le tour de Chanandithet. Un détail ou deux sur le premier de ces actes d’inutile cruauté montrera la nature des relations qui existaient alors entre blancs et sauvages de ce pays.
Un nommé John Peyton, accompagné d’un compatriote, étant allé un jour à la chasse aux “Peaux-Rouges”, tomba à l’improviste sur un petit campement, où les deux copains s’emparèrent de celle qu’on devait plus tard connaître sous le nom de Mary March. Ce que voyant, son mari, qui était de taille gigantesque, voulut la défendre contre ses agresseurs. Cinq coups de feu, cinq balles dans le corps eurent de suite raison de sa résistance.
Laissée à la merci de ses ravisseurs, la pauvre femme, pour exciter leur pitié, leur montra alors ses seins gonflés par le lait maternel, leur donnant à entendre qu’elle avait un petit nourrisson. Puis, levant les mains au ciel, elle les conjura, apparemment, au nom de l’Etre
(50) — Ayant croisé dans la baie des Exploits, le lieutenant de marine Buchan avait fini par trouver un campement de Béothuks. A force de cajoleries, il parvint à prendre deux d’entre eux à son bord, mais non sans avoir été obligé de laisser deux membres de son propre équipage comme otages aux mains des Indiens. Son intention était de renvoyer les premiers avec des présents pour eux et leurs amis. Il eut le malheur de les garder trop longtemps: se croyant encore joués par les blancs, les Béothuks décapitèrent les deux matelots et s’enfuirent laissant leurs corps sur le rivage.
Suprême qu elle croyait adore par les blancs, de ne pas la séparer de son enfant. Mais Peyton et son compagnon ne voulurent rien entendre, et, fiers de leurs exploit, ils l’emmenèrent à St-Jean, où il faut admettre qu’elle fut traitée avec bienveillance; puis, dans le but de se concilier ses compatriotes, on la renvoya chez eux chargée de toutes sortes de présents.
Malheureusement elle mourut en chemin(51). Ses compagnons de voyage la mirent alors dans un cercueil, toute enveloppée de mousseline, et la laissèrent ainsi sur les bords d’un lac, là où ses proches ne pourraient, pensait-on, manquer de la trouver.
En ce qui est de Chanandithet, elle mourut de consomption à l'hôpital de St-Jean, après avoir vécu chez le procureur général de l’île, un nommé James Simms, qui en avait eu grand soin. Son départ de ce monde fut réputé assez important pour ne point passer inaperçu même dans les colonnes du grave Times, de Londres. On y lisait à la date du 14 septembre 1829:
“Morte. A St-Jean de Terreneuve le 6 juin dernier, dans la 29e année de son âge, Shanawdithit (sic), qu’on suppose être la dernière des Peaux-Rouges, ou Béothucks. Cette intéressante femme vécut six ans en captivité chez les Anglais, et la dernière fois qu’on parla d'elle, elle faisait preuve de talents intellectuels extraordinaires. C’était la nièce du mari de Mary March, chef de la tribu, qui fut tué par accident (sic) en 1819, au lac Rouge, dans l’intérieur des terres, pendant qu’il s’efforçait de délivrer sa femme d’un parti d’Anglais qui s’emparait d’elle”.
Après quoi vient la naïvement stupéfiante explication, dont il serait difficile de trouver un parallèle ailleurs que dans une publication anglaise: ‘‘C’était dans le but d'inaugurer un commerce amical avec la tribu” (52) !
Quant à l’accident (!) dont parle le Times , voici comment le rapporte un contemporain, William-E. Cormack, d’après un témoin oculaire:
“Un parti de neuf Anglais armés revint alors de la Côte au lac dans le but d’enlever des Peaux-Rouges, acte auquel les portait la prime offerte par le gouverneur pour un homme de cette race.
“Les Anglais aperçurent un petit groupe d'indiens sur la glace, près du rivage, et s’approchant d’eux furtivement, leur donnèrent
(51) — Ou, selon les soupçons de quelques-uns, elle fut tuée par ses compagnons désireux de s’emparer du riche butin qu’elle portait.
(52) — Howley, np. cit., p. 252.
la chasse et rattrapèrent une de leurs femmes, dont ils s’emparèrent. Ce que voyant, l’un des Indiens s’arrêta, revint seul au milieu des gens armés, et leur donna à entendre qu'il voulait avoir la femme. Un autre sauvage s’approcha alors, et des pourparlers et une altercation s’ensuivirent. Les blancs insistèrent pour emmener la femme avec eux, ce à quoi s’opposa le premier sauvage(53) qui, en dépit des mousquets et des baïonnettes qui l’entouraient, s’efforça de leur arracher la femme.
“On le tua raide à coups de fusil, et l’autre Indien, qui essaya alors de s’enfuir, fut aussi abattu de la même manière” (54).
Indépendamment de ces deux infortunées victimes du sanscœur anglais, les derniers Béothuks libres qu’on ait vus vivants furent trois hommes, qu’on aperçut sur la glace de la baie Nouvelle, dans l’hiver de 1823. En 1827, l’explorateur Cormack, qui avait traversé l’ile cinq ans auparavant, fit un dernier effort en vue de découvrir ce qu’on pensait rester des intangibles ‘‘Peaux-Rouges”. Lui et son parti trouvèrent de nombreuses traces de leur occupation antérieure. Dans une des huttes funèbres sur lesquelles ils tombèrent, ils aperçurent deux cadavres enveloppés de peaux de daim qui reposaient sur le plancher en rondins. L’un d’eux était celui de Mary March, toujours dans son suaire de blanche mousseline. A côté, il y avait deux figurines en bois représentant un homme et sa femme, avec une poupée en guise d’enfant, en outre de flèches, d’un carquois, de pyrites de fer et d’autres menus objets.
Par ailleurs, pas l'ombre d’un Indien qui ne fût couché dans les bras de la mort. La nation béothuque avait vécu(55).
(53) — Son mari.
(54) — Howley, op. cit. p. 228.
(55) — A l’exception de quelques notes, les pages qui précèdent avaient été écrites depuis quelque temps lorsque je suis tombé sur un essai publié à New- York sous le titre de Beothuk and Mimac, by Franck-G. Speck (Ï922), sous les auspices de la “Fondation Heye” du Musée Indien d’Amérique. Malheureusement l’espoir que ce titre m’avait fait concevoir d’y trouver de nouveaux renseignements sur nos intéressants “disparus” devait être déçu. Par un procédé assez original, l’auteur y étudie les anciens Béothuks dans leurs ennemis, les Micmacs, qui leur ont survécu, et qui prétendent avoir originairement été leurs voisins paisibles, sinon leurs amis.
Speck paraît d’autant plus porté à les croire qu’il s’imagine trouver dans leur sociologie actuelle des restes de la technologie béothuque. D’après cet auteur, qui suit la mode contemporaine d’essayer de rattacher les races américaines les unes aux autres, plutôt que de les différencier, il y aurait dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre des indices d’une “culture” pré-algonquine, d’une famille de Peaux-Rouges dont il est raisonnable de croire que les Béothuks étaient les derniers survivants (Ubi suprà, pp. 15, 69),
Essai III