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AUTRES DISPARUS: LES TCHINOUKS

Il y a Tchinouks et Tchinouks, de même que pour les ethnologues il y a Algonquins et Algonquins. Chacun de ces deux vocables, en effet, est communément appliqué à autant de tribus indigènes, tandis que, scientifiquement parlant, l’un et l'autre représentent respectivement non seulement une tribu, ou fraction de famille, mais encore l’agrégat de plusieurs de ces divisions, de différents groupes ethniquement apparentés.

En tant que famille paléo-américaine, les Tchinouks comptaient, il y a un peu plus d’un siècle, au moins 16,000 âmes, dont pas plus de 300 descendants restent aujourd’hui. Ils peuplaient le bassin de la Colombie inférieure des Dalles à son embouchure dans le Pacifique, à l’exception du territoire minuscule des Tlatskanais, rejeton de la famille dénée, ainsi que la vallée de la basse Willamette jusqu'au site de ce qui est devenu Orégon-City. Ils s’étendaient aussi le long de la Côte, de chaque côté de la Colombie.

Considérés comme formant une simple tribu, celle qui a donné son nom à la famille aborigène entière, les Tchinouks proprement dits avaient leur habitat dans l’angle formé par la rive septentrionale de l’estuaire de ce fleuve et la côte du Pacifique. Leur territoire allait de la mer à la baie Gray, distance d’environ quinze milles, et se prolongeait au nord jusqu’au côté septentrional de la baie Shoalwater.

C’est de cette tribu, aujourd’hui complètement éteinte, qu’il va être question dans le présent essai.

Se basant sur le nombre des loges, ou maisons, qu’ils comptèrent chez ces Indiens, les directeurs de l’expédition Lewis et Clark, qui les visita en 1805-06, longtemps avant qu’ils eussent été décimés par diverses épidémies, estimèrent leur population à environ 400(1).

(1) — Hist. of the Expédition under the Command of Captains Lewis and Clark, vol. II, p. 308 de l’édition de New-York, 1902. la seule citée dans les pages qui suivent.

Mais, à l’encontre de ce qui s’est produit pour la plupart des groupements aborigènes lors de leur première réception des blancs, ce chiffre est certainement beaucoup en dessous de la réalité(2).

Tout d’abord, ces explorateurs, les premiers qui en aient laissé une relation quelque peu détaillée, ne parlent que des Tchinouks établis sur la rive droite du fleuve. Ensuite, même pour ceux-là, leur chiffre est loin de représenter la population d’une manière adéquate.

Ils estiment à vingt-huit le nombre des maisons tchinouques qu’ils virent. Mais même en supposant qu’il n’y en ait eu ni sur la Côte ni le long de la rivière à laquelle les Américains donnèrent le nom de ces Indiens, ce qui est contre toute vraisemblance, vingt-huit de ces habitations contenaient certainement plus de quatre cents personnes. Il ne faut pas oublier qu’elles étaient très grandes; c’étaient de vrais logis communaux abritant pour le moins trois ou quatre familles avec leurs esclaves(3). Et puis le texte même des premiers explorateurs de leur pays ne paraît pas avoir été compris de ceux qui ont depuis adopté leur évaluation de cette tribu.

En effet, Lewis et Clark disent formellement ailleurs (4) que les plus grandes loges tchinouques étaient coupées de cloisons formant des appartements séparés, ayant chacun son foyer au centre, avec trois ou quatre familles autour: three or four familles résidé in the same room, disent-ils, non pas dans la même maison, comme paraissent avoir cru ceux qui les ont depuis copiés(5). Or en mettant les choses

(2) — C’est ce que reconnaissait d’ailleurs, dès 1856, l’ethnologue Georges Gibbs, relativement aux quatre tribus dont l’habitat sur la Colombie était le plus près de l’Océan, par conséquent y compris les Tchinouks proprement dits, dont le territoire était baigné par les flots du Pacifique à l’ouest. Parlant des premiers explorateurs américains, il écrivait dans un mémoire publié en 1877 :

“De fait, ils semblent avoir estimé au-dessous de son chiffre réel ( under rated ) les quatre bandes de Tsinûks les plus proches de la mer, auxquelles ils donnent un total de 1,100 âmes, tandis que M. Irving, sur la foi des traiteurs de fourrures, évaluait, il y a seulement quelques années, le nombre de leurs guerriers à 554, chiffre qui accuse un total général bien plus élevé” ( Tribes of Western Washington and Northwestern Oregon, ap. Contributions to North American Éthnology, p. 182; Washington, 1877). Les Tchinouks proprement dits formaient l’une de ces bandes.

Mon texte avait été écrit depuis déjà quelque temps quand je suis tombé sur ces lignes d’un homme qui a laissé la réputation d’un ethnologue conscientieux.

(3) — “Souvent un village entier vivait sous le même toit”, assure Gibbs ( Op . cit., p. 215).

(4) - — Ubi suprà, p. 319.

(5) — Meares va jusqu’à évaluer à 800 le nombre des locataires de la loge d’un nommé Wickanamich ( Voyages made in the Years 1788 and 1789 to the N. W. Coast of America; Londres, 1791). Mais c’est probablement là une^exagération dans un sens opposé, à moins que ce navigateur ait voulu parler d’une loge de pêche accommodant tout le personnel d’un village, quoi qu’en ait écrit Gibbs.

au minimum, une loge à seulement deux appartements aurait dû contenir de trente à quarante individus, ce qui n’aurait encore donné que trois familles, plus leurs esclaves, pour chacun de ces appartements.

Le total qui en résulterait serait d’au moins onze cents Tchinouks pour la seule rive droite de la Colombie, et ce chiffre est d autant moins surprenant que Ross, auteur presque contemporain, parle d’une de leurs loges qui contenait quelque quatre-vingts personnes(6).

Quoi d’étonnant alors si, près de huit ans après le passage de Lewis et Clark, le chef de cette seule tribu se soit fait fort de lever parmi ses gens huit cents guerriers pour soutenir les Américains implantés chez lui contre les Anglais qui y arrivaient(7) ?

Mais il y a plus. C’est un fait connu de tous les ethnologues américains que la tribu de ce chef fut visitée en 1829, puis en 1832 et entre ces deux dates(8), par de terribles épidémies qui en emportèrent les quatre-cinquièmes, au dire des uns(9), probablement les septhuitièmes selon Parker (10), les neuf-dixièmes s’il faut en croire le Dr McLoughlin, alors à la tete du commerce des fourrures dans le pays(ll).

D’après l’artiste Paul Kane, le chef tchinouk, successeur de celui qui s’offrait à combattre les nouveaux arrivés, et dont la famille avait été réduite par le fléau de dix femmes, quatre enfants et dix-huit esclaves qu’elle comprenait avant son apparition à une seule femme, un enfant et deux esclaves, pouvait, avant cette calamité, disposer de mille hommes pour fins de guerre(12).

Et pourtant, même après que la tribu eut été ainsi décimée, le Rév. M. Parker, tout en se montrant plutôt disposé à minorer sa population, put encore écrire: “Cette nation, bien qu’autrefois populeuse et puissante, ne compte pas maintenant plus de quinze cents ou deux mille âmes” (13).

Cette évaluation fut publiée pour la première fois en 1833. En

(6) — Adventures of the First Scttlers on the Oregon or Columbia River p. 98; Londres, 1849.

(7) — Ross, op. cit., p. 255.

(8) — Au dire du biographe du Dr McLoughlin, Frederick-V. Holman, Dr John McLoughlin, the Father of Oregon, p. 27; Cleveland, 1907.

(9) — Handbook of American Indians, vol. II, p. 274.

(10) — Journal of an Bxploring Tour bevond the Rocky Mountains, p. 191; Auburn, 1846.

(11) — Ibid., ibid.

(12) — Wanderings of an Artist, pp. 174-75 ; Londres, 1859.

(13) — Ubi suprà, p. 264.

sorte que, pour en revenir au chiffre de Lewis et Clark donné plus de vingt ans avant' le fléau susmentionné, les Tchinouks devaient, lors de leur passage, compter plus près de quatre mille âmes que de quatre cents.

Un peu plus tard, en 1846, Nicolay, dans son opuscule The Oregon Territory( 14), comptait encore 2,500 Indiens sur la Côte, dans les environs de l’estuaire de la Colombie. Mettons que la moitié ait été des Clatsops, et disons 1,200 Tchinouks. Pas n’est besoin, on le voit, de multiplier ce chiffre par dix pour obtenir le total probable de 4,000 en 1805.

Mais l’immoralité, une lascivité éhontée qui paraît avoir été la caractéristique de cette tribu, n'allaient pas tarder à faire leur œuvre dans ses rangs, destruction, anéantissement qu’allait, avec le temps, compléter l’abus des boissons fortes.

Et pourtant, le croira-t-on? à l’encontre de presque toutes les races primitives, les Tchinouks, au commencement et pendant assez longtemps, ne se sentirent point d’attrait pour le perfide liquide, le grand poison qui a eu raison des collectivités aussi bien que des plus fortes constitutions individuelles. “Tous les Indiens de la Colombie ont une grande aversion pour les boissons fortes”, écrivait Ross Cox, après un séjour chez eux qui avait duré de 1811 à 1816. “Ils prétendent”, ajoute-t-il, “que seuls les esclaves font des excès dans le boire, et que l’ivrognerie dégrade des hommes libres” (15).

De son côté, Gabriel Franchère, autre traiteur de fourrures de la même époque, déclare formellement qu’ils “ne sont pas adonnés à l’intempérance” ( 1 6). Il nous apprend ensuite comment les blancs de son temps ayant enivré le fils de Comcomly, grand chef tchinouk avec lequel nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance, celuici alla leur reprocher de l’avoir dégradé et exposé au ridicule des esclaves.

Si, par la suite, ces pauvres gens suivirent la voie commune aux

(14) — P. 143; Londres, 1846.

(15) — Adventures on the Columbia River, vol. I, p. 321; Londres, 1831. Pas mal dit pour des Paléo-Américains. L’abbé Em. Domenech parle des Tchinouks dans le même sens au cours de son grand ouvrage, Voyage pittoresque dans les Grands Déserts du Nouveau Monde (p. 333). “Ces Indiens”, dit-il, “professent une profonde horreur pour le whisky (sic), et méprisent singulièrement tous ceux qui se livrent à cette boisson”. Hélas ! lorsque son livre fut publié (à Paris, 1862), il y avait déjà longtemps que cela n’était plus vrai d’eux!

(16) — Narrative of a Voyage to the N orth-W est Coast of America, p. 242; Redfield, 1854. Ceci est une traduction de l’original français, et ce sera la seule version citée dans ces pages.

aborigènes américains, et tombèrent sous ce rapport dans des excès regrettables, ainsi que 1 insinuent Parker et dautres(17), ils ont droit à notre pitié plutôt qu’à nos blâmes. Leurs qualités morales, nous le verrons, étaient assez peu nombreuses pour que nous leur refusions celle d’une remarquable disposition initiale à la tempérance.

Mais leurs mœurs, leurs excès sexuels! Baissons le rideau pour le moment, et contentons-nous de noter que leurs effets furent vraiment terribles sur cette peuplade qui comptait encore plus de mille âmes en 1840. Dix-sept ans s’étaient à peine écoulés que James-G. Swan se croyait autorisé à en écrire: “La race des Tchinouks est presque éteinte... Cette grande et puissante tribu du temps jadis est maintenant réduite à une centaine d’individus... et ceux-là sont une bande d'ivrognes dépravés et corrompus” ( 1 8).

Lors donc qu’en 1890 le Dr Franz Boas se mit en devoir de chercher à noter sur place ce qu’on pouvait encore acquérir de la vraie langue tchinouque( 1 9), il ne put trouver que deux personnes, Charlie Cultee et Catherine, qui, tout en parlant habituellement une autre langue, se souvenaient encore de l’idiome en usage chez leurs pères (20). Tous les autres avaient disparu!

C’est donc avec une véritable satisfaction, malgré les grands défauts de cette race, que je vais essayer de la faire revivre dans les quelques pages qui vont suivre. Son souvenir n’est pas éteint sur la côte du Pacifique, et son nom est, du reste, perpétué de la Californie à l’Alaska inclusivement par l’ineffable jargon international qui le porte, après avoir pris naissance avec elle. En outre, comme c’est dans son sein que paraît avoir eu son origine la remarquable déformation crânienne qui caractérisait les tribus qu’on aurait pu appeler Têtes- Longues tout aussi bien que Têtes-Plates(21 ), ces nouveaux disparus américains ne peuvent qu’intéresser l'ethnologue.

Considérons-les d’abord dans leur physique.

Tous les auteurs s’accordent à dire que les Tchinouks, comme taille, étaient plutôt en dessous qu’en dessus de la moyenne. Leur

(17) — Op. rit., p. 247.

(18) — The North-West Coast, ap. Bancroft, The Native Races, vol. I, p. 224.

(19) — Par opposition au jargon tchinouk, qui fera l’objet de notre prochaine étude.

(20) — Chinook Texts, p. 6; Washington, 1894.

(21) — Cf. Bancroft, op . cit., p. 226.

habitude du canot, dans lequel ils passaient une bonne partie de leur vie, ne pouvait non plus contribuer à les rendre élancés, ou à donner quelque élégance à leurs membres. Leur démarche était, au contraire, lourde et chancelante; ils étaient épais et trapus et avaient des jambes assez souvent croches.

Les hommes avaient des traits grossiers, avec un faciès large et arrondi, un nez camus et percé de narines trop prononcées, une bouche grande et rarement fermée, des lèvres sensuelles parce qu’épaisses, des dents courtes (22) et irrégulièrement disposées. Leurs yeux étaient sans expression, tandis que les cheveux, plats et d’un noir d’ébène, étaient portés longs, et la barbe, d’ailleurs très clairsemée, était soigneusement épilée au fur et à mesure qu’elle essayait de pousser(23).

Quant aux femmes, Lewis et Clark eurent la galanterie de les trouver belles de figure, mais pourvues de membres mal proportionnés, ainsi que de tous petits pieds qui juraient avec l’épaisseur de leurs jambes et la largeur de leurs hanches(24).

Cox est moins indulgent. “Par suite des ligatures qui leur enserrent la partie inférieure des jambes”, écrit-il, “elles sont bancales, ont de proéminentes chevilles et des pieds plats et larges. Ajoutez à cela des seins ballants, des oreilles fendues (25) et un nez artificiellement perforé, sans oublier une tête graisseuse et un corps saturé d’huile de poisson, et vous aurez la somme totale de leurs attractions personnelles” (26).

Hommes et femmes avaient le teint un peu plus brun que les autres sauvages américains. Comme tous ceux qui vivent aujourd’hui dans un milieu analogue et suivent une diète identique, leur présence n’était point agréable pour un odorat un tant soit peu délicat. Un relent très prononcé de poisson, ou pour le moins une forte odeur d’eau de marais, s’exhalait constamment de leur personne et annonçait infailliblement leur apparition.

En guise d’ornements, et pour se créer des charmes que la nature

(22) — Cette particularité est commune à tous les riverains du Pacifique, qui vivent surtout de saumon séché sur la plage, par un vent qui l’assaisonne souvent d’un sable fin dont l’effet est d’user les dents avec le temps.

(23) — Néanmoins, du temps de Franchère, “quelques-uns des vieux se laissaient pousser une touffe de poils sur le menton” ( Op . cit., p. 240).

(24) — L,ewis et Clark, Hist. of the Expédition, pp. 308-09.

(25) — Pour recevoir des ornements indiens. Tl y en avait dont le bord entier de l’oreille était ainsi “orné”.

(26) — Adveniures on the Columbia, vol. I, pp. 303-04.

leur avait refusés, ils avaient recours à des grains de rassade bleue qui leur servaient de pendants d oreilles, de colliers et de bracelets. Ces espèces de perles leur ornaient aussi le bas des jambes, à la façon des naturels des pays chauds habitués à aller pieds nus, comme le faisaient, du reste, très souvent les Tchinouks, auxquels l’humidité du climat et la fréquence des pluies interdisaient le port de mocassins(27).

L’ouverture pratiquée dans le septum du nez donnait asile à deux fins coquillages de deux pouces de long chacun. Je parle de ces Dentalia, vulgairement appelés haiaquas, fort prisés de tous les Indiens de la Côte et même de l’intérieur des terres, qui pendaient au nez et en allongeaient démesurément la partie médiane. Ces coquillages formaient aussi comme l’étalon de monnaie pour une foule de tribus.

Enfin il y avait chez les Tchinouks, comme parmi la plupart des races primitives, le tatouage dû à la piqûre et à la traction souscutanée de matière colorante, comme la suie ou la poussière de charbon. Seulement, chez les premiers, il y avait cela de particulier que l’ornementation (?) qui en résultait s’exhibait surtout sur les bras et les jambes, au lieu de la figure, comme parmi beaucoup de races américaines.

Mais le principal ornement personnel des Tchinouks, ce à quoi ils tenaient plus que la Chinoise d’hier à ses pieds liliputiens et sa sœur blanche à sa taille de guêpe, était l’aplatissement frontal et l’élongation occipitale de la tête. C’était pour eux leur titre de noblesse, l’indice de leur condition d’hommes libres, qui n’était point permis aux esclaves. De fait, s’il faut en croire Kane(28), ils regardaient avec mépris même les blancs, parce qu’ils avaient des têtes d’esclaves, c’est-à-dire rondes.

Le procédé qui avait chez les Tchinouks et leurs voisins une telle déformation pour résultat commençait dès la naissance de l’enfant, et durait de trois mois à un an(29) — généralement un peu plus chez

(27) — Dont la matière devient flasque et adhère au pied sitôt qu’elle est touchée par l’eau.

(28) — Wanderings, p. 181.

(29) — D’après le fameux peintre indien Georges Catlin, cet emprisonnement de la tête de l’enfant n’aurait duré que “trois, cinq ou huit semaines” ( Letters and Notes on the Manners, Customs and Condition of the North American Indians, p. 564; Philadelphie, 1859), ce qui ne paraît guère vraisemblable. Ce copieux auteur parle aussi, à ce propos, d’une espèce de berceau “creusé dans un billot de bois, à peu près en forme de petit canot”, que personne autre ne mentionne.

les filles que chez les garçons. Le bébé était ficelé sur une planche qui lui tenait lieu de berceau, et contre laquelle sa petite tête reposait par l’intermédiaire d’un morceau de bois qui lui servait d’oreiller. Cette pièce était aussi destinée à lui faire sentir l’effet compressif d’une planchette moins longue qui, rattachée à l’extrémité supérieure de la première par une bande de cuir remplissant les fonctions de charnières, lui retombait sur le front. Cette planchette était alors assujettie de chaque côté, ou au bout des pieds, à la planche-berceau, avec laquelle elle formait un angle aigu qui emprisonnait la tête de l’enfant, sur laquelle la première pressait nuit et jour.

Au fur et à mesure que le pauvre petit front s’affaissait sous l’action de cette mince pièce de bois, on augmentait la pression, jusqu’à ce que l’occiput fût en ligne droite avec la direction du nez, alors qu’on croyait avoir atteint le nec plus ultrà de la beauté personnelle.

Pendant ce temps, les yeux noirs de l’enfant sortaient de leur orbite d’une manière qui ne pouvait qu’exciter la compassion pour lui et le dégoût pour les parents. Néanmoins, tout étrange que cela puisse paraître, le petit ne souffrait point, insensibilisé qu’il était probablement par l’interruption forcée dans la circulation du sang. On assure même que certains bébés, momentanément débarrassés de leur planche comprimante, pleuraient jusqu’à ce qu’on la leur eût remise.

Cette coutume avait gagné d'autres tribus même de race séliche, et je me rappelle fort bien avoir connu de ses victimes chez les Sichiatl de la Côte, en face de Nanaïmo.

Certains auteurs croient pouvoir avancer que les races qui se déformaient la tête étaient en conséquence d'intelligence inférieure, plus engourdis et moins actifs dans leurs dispositions et beaucoup plus dégradés dans leurs mœurs que les autres tribus aborigènes (30).

Par dessus cette tête allongée autant qu’aplatie, le Tchinouk et sa compagne portaient les jours de pluie ou de trop fort soleil, un chapeau de matière végétale qui affectait la forme d’un cône évasé. Il était tressé de fibres d'écorce de cèdre et d’une espèce de jonc si habilement entrelacés ensemble qu’il était imperméable. Les couvrechefs que virent Lewis et Clark avaient un rebord comme ceux des Européens d’environ deux pouces de large, tandis que le fond, ou partie médiane qui était assez haute, s’élargissait en montant.

Les voyageurs américains firent l’acquisition d’une de ces œuvres d’art en considération... d’un hameçon(31).

(30) — Cf., par exemple. Gray, A History of Oregon, p. 197; Portland, 1870.

(31) — Cf. Hist. of the Bxped., vol. II, p. 320. V. aussi Parker, / ournal,p. 255.

Quant au reste du costume d’été chez les Tchinouks, il ne pouvait être plus primitif pour les hommes: ils allaient alors “entièrement nus, sans cacher aucune partie du corps’’, assure Franchère, qui vécut chez eux peu après le passage de l’expédition Lewis et Clark (3 2). Ce Canadien veut sans doute insinuer que s’ils se couvraient en hiver, ce n’était pas pour obéir à un sentiment de honte, car la plupart des auteurs mentionnent une espèce de courte robe, ou couverture, dans les plis de laquelle ils se drapaient quelquefois.

Pourtant Kane écrivait longtemps après qu’en été les hommes se passaient de tout vêtement. “Ils vont tout à fait nus ”, dit-il à son tour, “bien que les femmes portent constamment leur jupon d’écorce de cèdre’’ (33).

En hiver, les premiers se jetaient souvent sur les épaules une peau de panthère ou autre bête fauve, ou bien ils se prélassaient dans les plis d’une espèce de manteau fait de peaux de rats des bois cousues ensemble.

En ce qui était des femmes, pour lesquelles Lewis et Clark avaient montré tant de condescendance et que R. Cox avait trouvées si repoussantes, elles s’affublaient en tous temps d’une sorte de cotillon en fils d’écorce de cèdre allant de la ceinture aux genoux, ou à peu près. Franchère décrit ainsi la manière dont on le confectionnait: “Ils enlèvent la fine écorce du cèdre, la font tremper dans l’eau comme on fait pour le chanvre, et quand ils en ont extrait les fibres, ils en fabriquent une frange dont ils attachent ensemble les bouts à une forte corde’* (34).

Il ajoute que ce vêtement d’un nouveau genre, qui consistait dans une simple frange ne se rattachant à rien, ne bordant rien, c’està-dire l’accessoire sans le principal, costume qu’on pourrait regarder comme le précurseur des robes d’étoffe transparente, en honneur chez des chrétiennes modernes qui se croient civilisées, était un peu plus long par derrière que par devant, à l’instar de la parka des Esquimaux.

Nous connaissons déjà un peu la nature, ou du moins les dimensions de leurs habitations(35 ). Elles étaient de forme rectangulaire, bien que certaines d’entre elles aient été presque carrées, faites, les unes et les autres, de larges mais assez courtes planches de cèdre

(32) — Op. cit., p. 243.

(33) — Wanderings of an Artist, p. 185.

(34) — Narrative of a Voyage, p. 243.

(35) — Nous aurions pu ajourner que Ross Cox déclare (p. 327 de son ouvrage) en avoir vu qui mesuraient plus de 90 pieds de long sur 30 ou 40 de large.

fendues à la hache et recouvertes de l’écorce du même arbre. Au faîte, et correspondant à autant de foyers par terre, des ouvertures dans la charpente en laissaient échapper la fumée.

Ceux qui voulaient se distinguer donnaient parfois à leur porte la forme d’une gigantesque tête d’homme, dont la bouche servait d’entrée(36).

A l’intérieur et le long des murs, dont les planches, plantées en terre, étaient réunies les unes aux autres par les grossières cordes ou des racines tordues, s’échelonnaient les lits des locataires, qui étaient superposés un peu à la façon des couchettes d’un steamer (3 7).

Quant au feu, on prenait naturellement le plus grand soin de ne pas le laisser s’éteindre. Là où manque tout briquet ou allumettes, un morceau de braise est précieux (38). Lorsqu’il devenait nécessaire d’en allumer de nouveau, on se servait pour cela d’une pièce de cèdre bien sec, dans lequel on avait pratiqué une petite dépression, avec un conduit pour communiquer le feu. Assis sur le bout de cette pièce de bois pour l’assujettir au sol, le Tchinouk tournait rapidement entre ses mains une tige de même matière, dont l’extrémité inférieure pressait en tournant dans la cavité susmentionnée. En très peu de temps, des étincelles se produisaient qui tombaient dans le conduit sur une espèce de déchiqueture d’écorce de cèdre, qu’elles enflammaient de suite(39 ).

Leurs ustensiles étaient peu nombreux, mais d’une excellence qui étonnait chez des aborigènes d'ailleurs peu portés au travail. Ils étaient faits de diverses racines rendues flexibles et solidifiées, que l’on tressait de manière à produire certains dessins, comme des représentations d’hommes, de chevaux et de fleurs. Ces récipients étaient parfaitement imperméables, et servaient non seulement à puiser et à garder l'eau, mais à faire bouillir le menu de la famille, par le procédé de pierres rougies au feu que connaît quiconque a quelque teinture de la sociologie indienne (40).

(36) — Cf. Parker, Journal of an Bxploring Tour, p. 247.

(37) — V. Kane, Wanderings, p. 188.

(38) — L’auteur de ces lignes se rappelle avoir été obligé de porter un tison d’un campement à un autre, au cours de ses longs voyages chez les Indiens, parce qu’une pluie incessante avait rendu inutiles toutes les allumettes de son parti, et que tout était trop saturé d’eau pour pouvoir faire du feu à la manière des aborigènes.

(39) — Cf. Kane, op. cit., p. 188.

(40) — Dans l’eau d’un récipient de n’importe quelle matière, on introduisait avec deux bâtons des pierres rougies au feu qui, en peu de temps, faisaient bouillir l’eau et qu’on renouvelait jusqu’à ce qu’on eût obtenu le degré de cuisson désiré — qui était toujours inférieur à celui que nous requérons pour nos aliments.

Ils avaient aussi des plats en bois, ainsi que des bols et des cuillers en corne assez bien ciselés.

La pièce de résistance de leur ordinaire était naturellement le saumon, qu'on mangeait frais ou séché, bouilli ou rôti, et qu’on se procurait sans beaucoup de peine. Ils avaient aussi des esturgeons en abondance, qui leur fournissaient une nourriture aussi succulente que copieuse, sans compter le fameux uhchan, ou poisson-chandelle, dont ils faisaient aussi un objet de commerce(41 ). L’estuaire de la Colombie en contenait des myriades.

Il faut sans doute attribuer, au moins en partie, leur vie désœuvrée et le déréglement de leurs mœurs à la facilité avec laquelle ils se procuraient leur subsistance.

L’été et l’automne leur offraient en plus divers fruits sauvages, des racines esculentes et des bulbes, ou tubercules, fort appréciées, comme une espèce de pomme de terre appelée waptô, que même les blancs estimaient, et qui poussait en immenses quantités dans leur pays. A cela il faut encore ajouter la fameuse camasse ( Camassia esculenta ), autre racine bulbeuse qui, tout en affectant la forme de l’oignon, prenait par la cuisson le goût de la pomme de terre.

Enfin, parlerai-je de la fameuse “olive tchinouque’’ ? Pas dans -mon texte, qui voudrait rester propre. Que ceux dont le cœur se soulève facilement ne lisent point la note qui correspond à cette phrase(42).

A part les soucis de la cuisine, les femmes, auxquelles revenait, comme d’habitude chez les primitifs, le gros du travail domestique, avaient à s’occuper de la confection de nattes, paniers et ustensiles du ménage, ainsi que de la conservation du poisson, sans oublier la cueillette de baies, racines et tubercules.

Les hommes faisaient les canots et chassaient à l’occasion, sans jamais trop s’avancer dans l’intérieur des terres.

Leurs canots étaient justement fameux sur toute la côte nord du Pacifique. De nos jours encore, l’expression “canot tchinouk’’ est synonyme de perfection en art nautique primitif. Ils étaient faits d’un immense tronc de cèdre, parfois mais rarement de sapin ( Pseudotsuga

(41) — Ce poisson est ainsi appelé parce que, une fois séché, on peut l’allumer par la queue et le faire brûler comme une chandelle, tellement copieuse est la quantité d’huile dont il est saturé.

(42) — On appelait par dérision olives tchinouques des glands enfouis en grandes quantités dans un trou en terre, et recouverts d’herbe sur laquelle chacun devait uriner pendant quatre ou cinq mois ; après quoi ce régal de l’habillé de soie était considéré par l’homme de cette contrée comme la plus grande des friandises. Cf. Kane, op. cit., p. 187.

Douglassn ) creusé par le feu, puis modelé avec un art consommé au moyen d’outils si primitifs que le résultat semblait presque un miracle (43).

Ces canots, qui ont plus de 50 pieds de long — car on en fait encore sur la Côte, bien que ceux qui étaient passés maîtres dans leur manufacture soient tous disparus — peuvent accommoder trente personnes et plus. J’en ai vu qui étaient assez larges pour en asseoir trois de front et pouvaient en contenir une cinquantaine. Ils sont pourtant très légers sur l’eau, vu qu’ils n’ont généralement pas un pouce d’épaisseur, excepté juste au platbord, qui s’évase quelque peu dans le but de protéger les navigateurs contre les caprices des vagues.

La proue et la poupe s’élevaient autrefois à peu près à égale hauteur; mais la première (qui était munie d'une espèce de crête pour mieux fendre l’eau et assurer l’embarcation contre des oscillations peu rassurantes) portait plus haut une figure humaine ou la représentation d’un aigle grandeur naturelle. Chacune des deux extrémités avait en outre été travaillée de manière à laisser à l’intérieur, et formant bloc avec le tout, une espèce de billot sur lequel s’asseyaient le capitaine et son aide à l’opposé. Quant aux pagayeurs ordinaires, ils se tenaient le plus souvent à genoux au fond du canot.

L’audace dont faisaient preuve les Tchinouks dans leurs élégantes embarcations, luttant avec des vagues de proportions effrayantes, était quelque chose d’à peine croyable. “Ils s’aventurent sans la moindre préoccupation là où d’autres bateaux ou d’autres marins ne pourraient vivre un instant”, assurent Lewis et Clark. “Ils restent tranquillement assis, et rament comme si rien n’était, excepté lorsqu’une grosse vague s’abat sur leur embarcation et que le spectateur croirait celle-ci perdue. Celui qui se trouve du côté du vent l’affermit alors en jetant le poids de son corps contre le bord le plus élevé, et, enfonçant son aviron profondément dans la vague, il semble attraper l’eau et la forcer sous le canot, que le même coup de main fait rapidement avancer” (44).

L’aviron était de frêne, et son extrémité supérieure avait la forme d’un T majuscule. La main gauche l’empoignait, tandis que la droite manœuvrait non loin de la palette. Le tout pouvait mesurer de quatre pieds et demi à cinq pieds de longueur.

Etant un peuple essentiellement maritime, les Tchinouks chas-

(43) — Un ciseau fait d’une vieille lime et une pierre oblongue servant de maillet, tels étaient leurs seuls outils.

(44) — Op. cit., II, p. 324.

saient assez rarement. Ils passaient une bonne partie de leurs journeet» dans leurs canots, même lorsqu’ils attaquaient un village étranger — car maisons et villages de la région du Pacifique étaient tous bâtis au bord de l'eau.

On sait que les soi-disant guerres de la plupart des tribus américaines consistaient surtout en des surprises, généralement nocturnes, par qui se croyait lésé dans ses droits et dans le massacre de ceux qui n’avaient pas su les prévenir. Les Tchinouks formaient une honorable exception à cette règle. Ils ne se battaient qu’après avoir averti de leurs intentions, et même fixé le jour de l’attaque!

Voilà sûrement une précaution chevaleresque que les nations civilisées ne sont pas près de leur emprunter. Il est vrai que chez elles de bien plus graves intérêts sont en jeu, et que les conséquences des conflits analogues sont plus redoutables.

Quoi qu’il en soit, armés de pied en cap — ce qui, pour nos Paléo-Américains, voulait dire revêtus de l’une ou l’autre de deux espèces de cuirasses, une tunique en double peau d’élan, descendant jusqu’aux pieds, avec des ouvertures pour les bras, ou un treillis d’éclisses en bois dur entrelacées avec de la ficelle en fibres d’ortie — ils se rendaient, accompagnés de mercenaires engagés pour la circonstance, en face du village dont ils voulaient obtenir satisfaction.

Si les habitants de celui-ci refusaient d’entendre raison, l’attaque commençait de suite, à moins qu’il ne fût trop tard dans la soirée, alors qu’on s’accordait de part et d’autre à la remettre au lendemain. Dans ce cas, la nuit se passait au milieu de chants guerriers et de cris assourdissants; puis, le moment venu, l’on commençait après des défis personnels à la manière des héros d’Homère.

On avait alors soin, non seulement de présenter le bord du canot à l’ennemi, mais de s’en faire un rempart en l’élevant plus haut que celui du côté opposé. Les arcs des Tchinouks, renforcés de nerfs d’élan collés au dos, étaient très élastiques parce que très plats. Ils pouvaient avoir deux pieds et demi de long sur deux pouces de large au milieu et un demi-pouce à chaque extrémité. Des nerfs d’élan servaient aussi de corde.

Quant à leurs flèches, Lewis et Clark nous apprennent qu’elles consistaient en deux parties distinctes: la tige proprement dite, qui avait une vingtaine de pouces en longueur et s’enfonçait, au bout opposé à celui des plumes, dans une avant-tige de bois plus dur d’environ cinq pouces de long. La tête était naturellement en silex, obsi-

dienne ou autre pierre, quand, elle n’était pas en fer ou en cuivre (^D).

Malgré tout, les combats des Tchinouks étaient rarement bien meurtriers. Ces Indiens étaient trop bien protégés par leurs canots et leur armure, d’un côté, par les murs de leurs loges, de l’autre. Lorsqu’un ou deux hommes étaient tombés, le parti auquel ils appartenaient s’avouait vaincu et agissait en conséquence. Si les assaillants étaient vainqueurs, ils recevaient des présents des vaincus, en plus de ce qu’ils avaient originairement demandé (46).

A la maison, ou dehors les jours de beau temps, on se livrait passionnément aux jeux de hasard, dont le principal était le jeu de mains appelé lahal sur le Pacifique. Les femmes avaient aussi leur divertissement à elles, si l’on peut ainsi appeler un exercice qui absorbait au point de faire oublier les devoirs les plus essentiels, jusqu’au boire et au manger ou même le sommeil, et faisait fermer les yeux sur l'appauvrissement auquel il conduisait souvent.

Divertissement, ai-je dit. Ces aborigènes avaient naturellement aussi leurs danses. Mais il est à remarquer que, chez les primitifs, cet exercice n’a pas la même portée et n’offre point les mêmes dangers au point de vue des mœurs que son équivalent chez nous. En d’autres termes, ce n'est point affaire de sexe pour les Indiens. Lorsqu’une femme danse, elle danse seule ou avec d’autres femmes, comme il arrive quand les girations auxquelles on se livre ont une signification plus ou moins mystique.

Souvent, chez les Tchinouks comme parmi d’autres Paléo- Américains, la danse était simplement une formule de bienvenue. Témoin ce passage du Rév. Hines, que je traduis de son livre sur l'Orégon:

“Vers le soir, un certain nombre d’indiens de la tribu des Tchinouks vinrent à bord, parmi lesquels se trouvaient des membres de la noblesse; un des principaux chefs nommé Chenamus et sa femme qu’on appelait la reine faisaient partie de la bande. La plupart étaient très petits et très pauvrement vêtus, quelques-uns n’ayant pas même de quoi couvrir leur nudité...

“Ils s’assemblèrent sur la partie antérieure du pont, et se mirent à danser de la manière la plus fantastique. Quatre personnes prenaient part à la danse, et lorsque l’une d’elle était fatiguée, elle se retirait et une autre lui succédait. Ils semblaient jouir immensément, et supposaient sans doute qu’ils nous offraient une égale grati-

(45) — Op. cit., II, pp. 315-16.

(46) — Cox, Columbia River, vol. I, p. 323.

fication en célébrant ainsi notre arrivée parmi eux” (47).

La danse n’avait généralement rien à faire avec les noces, qui, du reste, n existaient point. On se mariait, en effet, sans bruit ni éclat. C’était plutôt affaire d’ordre économique ou personnel. La proposition était adressée aux parents de la fille qu’on avait en vue, et on leur donnait des esclaves, des bracelets en coquillages, des chapelets de perles, etc. Le jeune homme en recevait tout autant, quelquefois plus. Des matrones lui amenaient alors sa prétendue, et l’affaire était bâclée.

Le mot “esclave” est déjà tombé plusieurs fois de ma plume. Et non sans raison; car, à l’instar de la plupart des races maritimes du Pacifique, ces sauvages en avaient un assez grand nombre, qu’ils se procuraient soit par des randonnées guerrières chez des tribus étrangères, soit par troc ou achat.

Sans être absolument maltraités par leurs maîtres tant qu’ils étaient capables de servir, ces pauvres gens étaient plutôt considérés comme des choses que comme des semblables. Dans tous les cas, on usait parfois sur eux du droit de vie et de mort, comme, par exemple, à l’occasion d’un grand deuil ou sous l’impulsion d’une violente colère. Même lorsque leur fin n’était pas due à la passion du maître, on ne prenait jamais la peine de rendre le moindre honneur funèbre à leur dépouille mortelle. En été, on leur attachait simplement une pierre au cou et on les jetait à la rivière; en hiver, on laissait leur corps en pâture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la forêt(48).

Quant aux gens libres, aux citoyens honorés d’un front fuyant, ils étaient soigneusement enveloppés, avant leur sépulture, dans des nattes, peaux ou tissus quelconques, et pieusement déposés dans un canot, moins souvent dans un simple tronc d’arbre creusé en forme d’auge, et l’un et l’autre récipients étaient élevés sur des supports de quatre à cinq pieds de haut, pour les mettre à l’abri des attaques des bêtes fauves. On ne manquait jamais de les munir alors de tout ce qui pouvait leur servir dans le monde invisible.

Je ne saurais mieux faire connaître ces sépultures primitives qu’en empruntant à P. Kane le passage de son livre qui décrit ce qu’il trouva un jour dans l’un de leurs “cimetières”.

“Arrivé à cette place”, écrit-il, “je la trouvai copieusement dé-

(47) — Oregon: its History, Condition and Prospects, p. 88; Buffalo, 1851.

(48) — “Personne autre qu’un esclave ne touchait au corps d'un esclave après sa mort”, nous assure Ross, Adventures of the First Settlers on the Oregon or Columbia River, p. 111.

corée de nombreux articles qu’on supposait utiles... au défunt dans son voyage au pays des esprits. Ces objets consistaient en couvertures, tasses de fer-blanc, pots, bassins, chaudières, assiettes, paniers, bols en corne et cuillers, avec des bouts d’étoffes de diverses couleurs. J’examinai tout particulièrement un canot qui était plus richement orné que les autres. Tous les articles qu’il contenait étaient rendus inutiles aux vivants par suite de déchirures, bris ou perforations, les Indiens croyant qu’ils seraient rendus à leur premier état par le Grand Esprit.

“En examinant l’intérieur d'un canot, je trouvai un grand nombre d ’ioquas et autres coquillages, avec de la rassade et des anneaux: il n’y avait pas jusqu’à la bouche du cadavre qui n’en fût pleine. Celui-ci était entouré des nombreux plis d’un tissu en jonc. Au fond du canot, gisaient un arc et une flèche, un aviron, une lance et une sorte de pic dont on se sert pour bêcher la camasse. Le haut du canot, juste au-dessus du corps, était couvert d’écorce, et l’on avait percé des trous dans le fond pour permettre à l’eau de s’écouler.

“Ces canots sont toujours placés sur des supports en bois, suspendus dans les branches d’un arbre ou déposés sur des roches isolées dans le fleuve, afin de les tenir hors de l’atteinte des bêtes fauves” (49).

D'après Nicolay, les morts étaient aussi parfois mis dans des boîtes plantées debout en terre, à la manière d’une guérite de sentinelle(50).

Après avoir complété les détails de ces sépultures, les parents du défunt allaient se laver au rivage, et se coupaient les cheveux en signe de deuil. A partir de ce jour, ils changeaient aussi leurs noms, et, un an plus tard, on nettoyait le mort et refaisait sa toilette.

Quant aux objets déposés près de lui, en soustraire furtivement aurait été s’exposer à la mort en cas de découverte (5 1 ).

Pas plus que les autres tribus américaines, les Tchinouks ne prononçaient, sous quelque prétexte que ce fût, le nom d’un défunt, et ils s’abstenaient avec tout autant de soin de décliner leur propre nom (5 2).

Naturellement, ce n’était pas là leur seule superstition. Le sau-

(49) — Wanderings, pp. 203-04.

(50) — The Oregon Territory, p. 149.

(51) — Cf. L. Spence, Encycl. of Religion and Ethics, vol. III, art. Chinooks ; Cap. Belcher, ap. Gibbs, Tribes of Western Washington, p. 204; Kane, ubi suprà,

(52) — Kane, op. cit., p. 205,

mon étant comme leur pain quotidien, ce poisson était surtout 1 objet de leurs précautions. Quand il commençait à faire son apparition, on ne pouvait le couper en travers, mais en long, et l’on ne devait pas le manger bouilli, mais rôti. Il était aussi défendu de le vendre avant d’en avoir extrait le cœur, et il fallait le consommer le jour même qu’on l’avait pris. Le saumon est capricieux, et si on ne le traite pas convenablement, il peut s’en venger en ne se laissant plus jamais prendre, ou en évitant les eaux de ceux qui n’observent pas à son égard les tabous traditionnels!

On suivait ces différentes règles pendant une dizaine de jours(53).

Naturellement, ils croyaient à une vie future. D’après eux, l’esprit du défunt, une fois qu’il avait bu d’une certaine eau et goûté à la nourriture des mânes, ne pouvait revenir troubler les vivants. Ils reconnaissaient l’existence d’un Bon Esprit, qu’ils appelaient Ekoné, et d’un, ou plutôt de plusieurs, mauvais, Ekutoh. Les tamanwas, ou chamans, étaient supposés capables de déjouer les intrigues de ces derniers, de les chasser des malades et de neutraliser leur action sur les éléments; en un mot, le chamanisme asiatique était en honneur parmi eux.

C’est en conformité avec la même cosmogonie qu’ils vénéraient les totems, ou esprits protecteurs, dont ils se croyaient les clients: animaux terrestres, oiseaux du ciel, ou toute autre partie de la nature. En fin de compte, les pouvoirs supposés du chaman, ou “homme de médecine”, comme disent les Anglais après les Indiens (car pour eux tamanwas veut dire à proprement parler “médecine”), n’étaient autre qu’une concentration personnelle de génies plus puissants que ceux qui attaquaient l’homme et finissaient par amener sa mort.

En réalité, la cause de la plupart des décès dans cette tribu était double: la consomption et les maladies vénériennes. Par ces dernières, nous nous trouvons confrontés avec le sujet scabreux, déjà effleuré mais toujours remis, des mœurs tchinouques. Puisque j’ai clairement donné à entendre que c’est le manque de retenue sexuelle de ces aborigènes qui les a fait disparaître de la face de la terre, il me faut en appeler au témoignage des contemporains si je ne veux m’exposer au reproche d’exagération, sinon de calomnie.

Commençons par les plus anciens.

Lewis et Clark écrivaient le 21 janvier 1806: “Cette circons-

(53) — Ross, op. cit., p. 97.

tance (le manque d’attractions personnelles des femmes) s’unit à la maigre diète et aux laborieuses occupations de nos hommes pour les protéger contre la persévérante galanterie du beau sexe, dont l’amabilité dépassait de beaucoup la courtoisie ordinaire de l’hospitalité. Parmi ces gens, comme du reste chez tous les Indiens(54), la prostitution des femmes non mariées est si loin d’être considérée comme chose criminelle ou malséante, que les femmes sollicitent elles-mêmes les faveurs de l'autre sexe, avec l’entière approbation de leurs amis et connaissances... La Tchinouque qui amena six personnes à notre campement avait des prix réguliers proportionnés à la beauté de chaque femme”(55).

“La chasteté n’est point considérée une vertu par les femmes tchinouques’’, déclare de son côté Ross, “et leur propensité à l’érotisme ne connaît point de bornes. Toutes les classes, du plus haut rang au plus bas, s’adonnent à une grossière sensualité et à un libertinage éhonté. Même le chef se vante à l'occasion d’avoir obtenu un misérable jouet ou une bagatelle pour la prostitution de sa fille jusque-là vierge’’ (5 6).

Qu’en pensait R. Cox? “La chasteté’’, dit-il, “est chose rarement inscrite au crédit [de ces Indiens]. De fait, sa stricte observance avant le mariage n’est pas un article de leur code moral. ..Nombre de femmes résident une partie de l’année dans de petites huttes autour du fort, et il est difficile d’empêcher les employés de les visiter... A l’arrivée des brigades venant de l’intérieur le printemps et l’automne, elles affluent de tous côtés et assiègent nos voyageurs... Les mères ont leur part des recettes dérivées de la prostitution de leurs filles, et, dans beaucoup de cas, les maris se partagent avec leurs femmes les fruits de l’infamie. La maladie est la conséquence naturelle de cet état de démoralisation générale, et nombre de ces infortunées souffrent terriblement des suites de leurs relations déréglées’’(57).

Que cette dépravation et ses repoussantes conséquences aient existé avant l’arrivée des blancs chez les Tchinouks est amplement prouvé par le fait que, le lendemain même du jour où Lewis et Clark rencontrèrent les premiers membres de cette tribu dont ils parlent, le 1 8 novembre 1805(58), ils tombèrent sur une cabane qui “contenait

(54) — Ici nos Américains se trompent grandement.

(55) - — Hist. of the Bxped., vol. II, p. 331.

(56) — Op. cit., p. 107.

(57) — Columbia River, I, pp. 306-07.

(58) — Ce qui montre combien sont exacts ceux qui remettent à 1806 leur arrivée chez ces Indiens !

des enfants et quatre femmes, dont l’une était dans un état pitoyable, couverte comme elle était d’ulcères provenant, pensons-nous, de la maladie vénérienne, dont plusieurs des Tchinouks que nous avons vus paraissent affligés” (59).

Apres cela, qu’avons-nous besoin d’autre témoignage? Ajoutons pourtant celui du grave Parker: ‘‘Les Tchinouks”, déclare-t-il, ‘‘sont devenus plus dégradés que les animaux” (60), et celui de deux autres missionnaires protestants, auteurs conjoints d’un volume qui ne paraît nullement entaché d’exagération: ‘‘Ces Indiens”, assurent-ils, ‘‘sont les êtres humains les plus dépravés que nous ayons rencontrés dans tous nos voyages. Il n'y en a pas un parmi eux qui puisse être regardé comme vertueux” (6 1 ). Et terminons par celui de Bancroft qui, comme d'habitude, résume tous les autres: ‘‘Les femmes non mariées n’ont pas la moindre idée de la chasteté, et accordent librement leurs faveurs en retour d’une marque de bienveillance ou pour une bagatelle”(62).

Comment s’étonner après cela si, épuisées d’avance par le vice, les femmes mariées aient rarement pu élever plus de deux enfants ? Le contraire eût été presque un miracle.

Et comme si la maladie, fruit du péché, eût été trop lente à faire son œuvre au gré de mères dénaturées qui n’étaient point des exceptions dans la tribu, l’infanticide florissait même sous les yeux des quelques blancs qui étaient accourus pour leur faire du bien. Les deux missionnaires américains que je viens de citer en écrivaient le 26 février 1842:

“Il n’y a, à notre connaissance, que deux des dix ou douze enfants nés parmi les Indiens dans notre voisinage depuis novembre dernier qui soient encore vivants, sans compter un certain nombre qui furent détruits par leurs mères à l’aurore de leur enfance. J’en ai vu plusieurs parmi ceux qui moururent de mort naturelle qui étaient de véritables masses de putréfaction avant d’expirer, par suite de maladies héritées de leurs parents.

‘‘Nous pourrions relater des scènes plus horribles que celles-là; la délicatesse nous en empêche. C’est vraiment étonnant avec quel

(59) — Op. cit., II, p. 26 7.

(60) — Journal of an Exploring Tour, p. 247.

(61) — D. Lee and J. H. Frost, Ten Ycars in Oregon, p. 104; New-York, 1844.

(62) — Native Races, vol. I, p. 242.

sang-froid les mères vous racontent les nombreux cas d’infanticide dont elles se sont rendues coupables... Une femme dit à Mme Frost qu’elle avait détruit ses enfants jusqu’à [la naissance de celui qu’elle avait avec elle], et la raison pour laquelle celui-ci vivait était que le mari de sa mère avait assuré cette dernière qu’il la mettrait à mort si elle le tuait” (63).

Comparés à ce stigmate infamant pour la tribu tchinouque, la duplicité (64), le caractère traître(65), vindicatif (66) et voleur(67) que lui ont attribués les anciens auteurs nous paraissent des défauts relativement légers, d’autant plus que ceux-ci doivent être surtout mis au crédit des principaux notables qui, comme partout, étaient portés à se croire dispensés par leur rang des lois de la commune droiture.

Le premier de ces notables dont l’histoire nous ait conservé le nom s’appelait Comcomly. C’était le grand chef de la tribu, qui était déjà vieux lorsqu’il reçut l’expédition Lewis et Clarke en 1805. A l’apogée de sa gloire, il se faisait, d’après le P. de Smet, précéder de trois cents esclaves quand il visitait le fort Vancouver, à quatrevingt-dix milles de la mer, et “avait l’habitude de recouvrir de peaux de castor et de loutre, en guise de tapis, le sol qu’il devait traverser pour aller de la porte principale du fort à celle du gouverneur, plusieurs centaines de pieds de la première” (68).

On met beaucoup de traits de duplicité et de cas d’intrigues à son crédit, et on l'accuse d’avoir secrètement trempé dans un complot à l’effet de massacrer la garnison d’Astoria, juste à l’entrée de la Colombie, afin de s’en approprier les richesses. Mais il ne faut pas oublier non plus que, tout près de là, lui et les siens sauvèrent la vie à dix blancs dont la chaloupe avait chaviré (69).

Lorsque l’expédition d’Astor était venue s’emparer du pays au nom des Etats-Unis, il avait finement cultivé l’amitié de ses mem-

(63) — Ubi suprà, p. 314.

(64) — Ross, op. cit., pp. 95-96, 103.

(65) Cox, op. cit., I, 304.

(66) — Le même auteur cite le cas d’un Tchinouk qui se vengea en tuant un blanc dont il avait eu à se plaindre deux ans auparavant.

(67) — “Chaque fois qu’un Indien voulait nous visiter”, écrivent Lewis et Clark, “il commençait par crier: Pas Tchinouk, ce qui était pour lui comme un brevet d’honnêteté relative”.

(68 ) —Life, Letters and Travels of Fr. P. J. De Smet, S. J., vol. Il, P- 443; New York, 1905.

(69) — Ross, Adventures, p. 68.

brcs, et donné sa fille en mariage à Duncan McDougall, leur directeur. Au départ de celui-ci, elle passa en héritage aux mains de Cazanove, qui paraît avoir succédé à Comcomly à la tête de la tribu. S’il faut en croire Paul Kane, le nouveau chef avait, au su de tout le monde, un agent dont le rôle était de “supprimer quiconque ne lui plaisait point.

Lorsque son prédécesseur lui donna sa fille, il joncha de peaux de loutre le sol qu’elle devait fouler aux pieds pour se rendre du rivage au fort. On ne peut nier que “le vieux Comcomly”, comme les traiteurs du temps avaient l’habitude de l’appeler, ait eu le sentiment de la grandeur attachée à sa position, tout borgne qu’il ait été.

Quant à Cazanove, c’était, paraît-il, un homme très intelligent. Ce qui n’empêcha pas qu’à la mort de son fils il en voulût tuer la mère, la fille de Comcomly, parce que, dit l’artiste P. Kane, ayant remarqué combien elle lui était dévouée et à quel point l'une et l’autre s’aimaient ici-bas, “il aurait voulu la lui envoyer comme compagne dans son grand voyage” (70).

Une autre fille de l’ancien chef avait déjà, à la mort d’une de ses filles lors de la grande épidémie de 1829, tué deux de ses femmes esclaves pour qu’elles allassent, elles aussi, lui tenir compagnie dans l’autre monde(71 ).

Le fils de Cazanove dont je viens de parler fut enterré, non pas déposé dans un canot, le 2 février 1836. Cette dérogation à la manière traditionnelle de disposer des morts devait être toute nouvelle, car elle fut très remarquée.

Presque deux ans plus tard, le 2 novembre 1837, les premiers missionnaires catholiques arrivaient au fort Vancouver, devenu la capitale du pays, pour essayer d’arracher, entre autres, ce qui restait des Tchinouks à un esclavage infiniment pire que celui dans lequel ils tenaient eux-mêmes des gens qui avaient autant de droits qu’eux à la liberté. C’étaient les abbés F. -Norbert Blanchet et Modeste Demers, qui devaient tous les deux devenir évêques.

Les Tchinouks ne furent pas plus négligés que les autres Indiens par les deux apôtres canadiens; mais ils étaient si dissolus! Dans ces circonstances, les femmes sont généralement les premières à rejeter le ministère du prêtre — inutile de dire pourquoi. Le terrible fléau de 1829, qui avait amoncelé tant de cadavres qu’on avait dû les brûler

(70) — Wandcrings, p. 257.

(71) — Parker, op. cit., p. 249.

pour éviter le danger de la peste(72), fléau qui reparaissait “tous les ans... à cause de leur vie abominable" (73), n’avait pu mater la nature corrompue des survivants. Aussi ne prêtèrent-ils en général qu’une oreille distraite aux prédications des missionnaires(74) , d’autant plus qu’une nuée de ministres, ministresses et ministrons s'était précédemment abattue sur leur pays: cinquante-trois personnes en une seule journée (75) !

Aux séculiers canadiens succédèrent les Oblats venus de France, qui durent faire bénéficier des ressources de leur zèle les sauvages, encore assez nombreux, de l’intérieur qui en profitaient, plutôt que ces épaves de la tribu, jadis si puissante, qui payait maintenant le prix du péché par son acheminement vers la disparition finale: stipendia enim peccati mors{7 6) .

(72) — Notice sur les Missions du dioc. de Québec ; janvier 1840, p. 34.

(73) — Ibid., p. 35.

(74) — “Ce prêtre, qui était un Français, avait résidé à Chenook pendant plusieurs années, consacrant son temps à la conversion des Indiens, mais avec un succès médiocre, tout ce qui était apparent du fruit de ses labeurs consistant dans les divers noms qu’il avait donnés au baptême. Il reconnut plus tard ce fait dans une lettre qu’il écrivit, à son retour en France, au directeur des postes de Chenook” (S'wan, The Northwest Coast, p. 102; New-York, 1857).

(75) — Cf. Edmond-S. Meany, History of the State of Washington, p. 111; New-York, 1909.

(76) — Rom., VI, 23.

Essai IV

LE TCHINOUK

Après les Tchinouks le tchinouk. Non pas, sans doute, que je veuille formellement détourner ces courtes études du chenal ethnographique dans lequel leur sous-titre doit les maintenir, pour celui, plus difficile et pour moi tout aussi attrayant, de la linguistique proprement dite. Mais nous allons voir que, dans le cas présent, il y a une excuse, et des plus valables, pour que nous paraissions quitter le chemin que nous nous sommes tracé, afin de consacrer quelques pages à un sujet absolument unique, un fait tout autant sociologique que philologique, dont la tribu à l’enterrement de laquelle nous venons d’assister était surtout responsable — je veux dire la création, l’évolution et la diffusion du jargon tchinouk.

Terrible exemple du sort réservé aux peuples qui violent de gaité de cœur les lois de Dieu et de la nature, ce groupe ethnique est bien mort; et pourtant il se survit par l’ineffable parler international qui porte son nom.

Chose à peu près unique au monde, puisque le Pidgin English de Canton, le slavi du Grand-Nord canadien et d’autres moyens de communication orale semi-artificiels entre gens de race différente sont plutôt d’intérêt local et d’extension restreinte, le tchinouk est de composition polygène et couvre un territoire où se meuvent des douzaines de races ou tribus, allant du Pacifique aux montagnes Rocheuses et de San Francisco au moins au mont Saint-Elie, en Alaska.

Les blancs, tout comme les aborigènes américains, le parlent avec plus ou moins de pureté. De fait, on a été jusqu’à dire que c’était eux qui, au fond, en étaient les auteurs — d’aucuns diraient les fauteurs. Car ce bienheureux jargon a fermé la porte à bien des études linguistiques, et sans lui nos missionnaires, par exemple, auraient appris les langues indiennes, au lieu de se contenter du maigre apport qu’il fournit pour expliquer les dogmes et points de morale que son vocabulaire si limité permet seulement d’esquisser.

Ce jargon, est-il besoin de le dire, est pourtant bien différent de la langue des anciens Tchinouks, qui, même au dire des premiers missionnaires catholiques parmi eux, était “d’une difficulté presque

insurmontable” ( 1 ). Il n'y a donc rien d’étonnant que Paul Kane en ait écrit: “J’aimerais à donner un échantillon de la langue barbare de cette peuplade, s’il était possible de rendre par n’importe quelle combinaison de lettres de notre alphabet les sons horribles et durs, les éclaboussures linguales qui sortent de la gorge sans être apparemment guidées par la langue ou les lèvres. Il est si difficile d’apprendre cette langue que personne n’y est jamais parvenu” (2).

Le pauvre Kane, qui était tout l’opposé d’un linguiste, serait bien étonné d’apprendre que la philologie américaine a, de nos jours, fait tant de progrès qu’on est arrivé à consigner sur le papier ces “éclaboussures linguales”, ces amas de consonnes avec un minimum de voyelles pour les supporter. Ce n’est certes pas lui qui eût pu noter des mots comme les suivants, dont j’omets les nuances phoniques les moins importantes par pitié pour le typographe. Ne pas oublier que, dans la reddition scientifique des langues indiennes, le c se prononce ch, en sorte que tch équivaut en réalité au français tch plus une forte aspiration(3).

nekct, ne pas, non qptcih, vert eqtq, tête

tch’i ( tch-h’i ), leur ichap ( tch-hap ), hésiter kiLkch (kiLkch’h) , étant, être LkLamcth, ils burent Lcta mtkct, ses pincettes cme’ktcHict, vos narines lanœmckc, femmes

Mettez donc en face de pareilles combinaisons consonantales un pauvre Anglais comme P. Kane, qui faisait des fautes ineffables même dans la transcription de noms français ordinaires, voire parfois de vocables anglais comme Rundle, qu’il écrit Rundell; d’un homme beaucoup plus artiste que littérateur, sans être absolument l’un ou

(1) — Rap. sur les Missions du dioc. de Québec ; janv. 1840, p. 35.

(2) — Wanderings of an Artist, p. 182.

(3) — Dans les termes indiens de cet essai et dans ceux qui pourront se glisser dans les autres, toutes les lettres se prononcent et toujours de la même manière. Par conséquent ai équivaut à ai et au à l’anglais ow (du mot how) ; œ est l’e de “je, te, le”, e Ve de l’italien, è l’ê de “père” et é celui de “zèle”. La consonne h dénote une forte aspiration, qui devient encore plus prononcée dans H, L, représente une sorte d’explosion linguale difficile à décrire, g un 1 très guttural et c notre digraphe ch, tandis que hl est une l sibilante.

l’autre (4), pour qui Mgr Demers était Bishop De Merse; M. Belcourt devenait Belcour; M. Thibault, Thebo; le Canadien Lucier, Lucie; l’Anglais Jasper, Jaspar; l’Ile-à-la-Crosse, Isle la Croix; Le Pas, the Paw; la rivière Pembina, Pambinaw R., etc.

Mais pas n’était besoin d’être linguistiquement obtus comme Paul Kane pour se refuser à apprendre une langue aussi sibilante, gutturale et à groupements consonantaux si impossibles comme était celle des anciens Tchinouks. Un moyen terme s’imposait. Et pourquoi ne pas s’en tenir à son propre parler? dira-t-on. Parce que cette peuplade avait à son crédit une caractéristique qu’il nous reste à mentionner et qui occasionnait des communications sociales avec des groupes aborigènes de langue différente.

Nous avons vu que les Tchinouks passaient une bonne partie de leurs journées dans leurs superbes canots. L’une des raisons qui y contribuaient était leur mercantilisme prononcé et leurs remarquables aptitudes pour le commerce, dispositions qu’attestent la plupart des auteurs contemporains. “Les Tchinouks ont toujours été un peuple de marchands plutôt que de guerriers, et personne ne les surpasse en finesse lorsqu’il est question de marchés’’, assure Bancroft(5).

De fait, on aurait presque pu les appeler les Juifs du Pacifique septentrional. Avant l’arrivée des blancs, ils tenaient une espèce de foire annuelle dans la région des Cascades et des Dalles, sur la Colombie. Là ils se trouvaient en contact avec les tribus de l’intérieur, et échangeaient à grand profit leur poisson, tel que Yulichan, ou oulachon, qui se vendait tant la brasse enfilé dans une longue ficelle, les coquillages des sauvages maritimes et leur propre pomme de terre ( waptô ), pour les peaux, fourrures et racines esculentes de leurs voisins de l’est.

Avec grand profit, ai-je dit. On peut en juger par le fait que longtemps après, alors que les blancs s’étaient établis dans leur pays, ils semèrent de propos délibéré la défiance et l’inimitié contre les nouveaux venus parmi ces mêmes voisins, afin de les empêcher de venir trafiquer directement avec eux, voulant rester eux-mêmes les entremetteurs attitrés entre les aborigènes du hinterland et les commerçants d’Astoria. “Par ce stratagène, ils les retinrent loin de nous’’, dit Ross, “et gardèrent ainsi le monopole de la traite pour eux-mêmes, ache-

(4) — Comme écrivain, il se rendit même coupable de ce qu’on serait tenté de qualifier de plagiat, en empruntant sans rien dire un passage du livre du Rév. M. Parker, ou du moins les idées émises par ce dernier. V. Kane, pp. 177- 78 ; Parker, pp. 256-57.

(5) — Native Races, vol. I, pp. 238-39.

tant toutes les fourrures et nous les revendant le double de leur prix mitial”(6).

N’était-ce pas là un procédé bien américain, d’autres diront bien juif ?

Chez les naturels de la vallée de la Colombie, les Tchinouks avaient affaire à des races congénères, et pouvaient vaquer à leur commerce sans avoir besoin de recourir à une autre langue que la leur. Les choses changèrent avec l’arrivée des blancs et de leur “grands canots’’, que les aborigènes ne savaient mieux faire que de comparer à d’immenses baleines(7).

Les vaisseaux espagnols furent les premiers à visiter leurs parages, bien que l’attention des étrangers à face pâle ait, de bonne heure, été attirée par un port plus au nord, qu’ils appelèrent Noutka, croyant lui donner le nom sous lequel les naturels le connaissaient eux-mêmes, ce qui n’était pas le cas. La rade, ou le détroit, de Noutka se trouve à peu près à moitié chemin sur la côte occidentale de l’île appelée autrefois Quadra et Vancouver, aujourd’hui du dernier nom seulement, au milieu d’une population primitive exogène à la tribu des Tchinouks.

“Noutka fut découvert en 1774 par les Espagnols, qui en prirent possession l’année suivante”, écrivait Don Quadra, que cite Vancouver lui-même dans son Voyage de Découvertes à l’Océan Pacifique du Nord(8). Ils y avaient déjà établi un bel établissement, et avaient exercé leurs droits de souveraineté sur les vaisseaux qui mouillaient dans leurs eaux, lorsque le capitaine de vaisseau anglais Meares, dont la véracité n’était pas remarquable, croyant avoir à se plaindre d’eux, s’adressa au gouvernement de Londres pour en obtenir réparation.

Après de longs pourparlers, celui-ci finit par forcer les découvreurs et premiers maîtres de la place à la rendre à son représentant, septembre 1794, au grand regret des indigènes(9).

(6) — Oregon Settlers, p. 77.

(7) Cf. Boas, Chinook Texts, p. Washington, 189.

(8) —Ubi suprà, vol. II, p. 198 de la traduction française publiée à Paris l’an X.

(9) — Le grand chef Maquinna, que les Anglais appelaient le Roi, “étant revenu à l’heure du déjeûner..., renouvela ses plaintes [malgré les présents que Vancouver venait de lui faire], manifestant ses regrets de ce que les Espagnols allaient quitter Noutka”, admet ce navigateur lui-même dans son Journal (II, p 196). Il ajoute: “Je ne pus m’empêcher de remarquer en cette occasion, avec un mélange de plaisir et de surprise, jusqu’à quel point les Espagnols ont acquis la confiance des naturels, confiance qui prouvait évidemment la bonne conduite que ceux-ci tenaient à leur égard” ( Op . cit., p. 1917).

Quoi qu'il en soit de ces pénibles démêlés, qui sont de nature plus historique qu’ethnographique, un fait à constater est celui-ci: Les navigateurs de commerce blancs ayant fait leur capitale de Noutka, ce coin du Pacifique devint bientôt le rendez-vous de nombre de Tchinouks, qui y revendaient à profit les fourrures qu'ils avaient achetées à vil prix à leurs voisins du hinterland de l’est.

Ces randonnées commerciales les mettant en communication avec les aborigènes de Noutka, un singulier mélange des mots les plus usuels de l’une et de l’autre langues indiennes se produisit graduellement, qui fut l’origine du jargon appelé tchinouk parce que la majorité de ses termes étaient, après tout, empruntés à l’idiome des étrangers de la Basse-Colombie. Ces termes passant en outre par la bouche de blancs peu habitués aux "éclaboussures linguales" qui avaient tant repoussé Paul Kane, s’adoucirent un peu, se débarrassant petit à petit des sons les plus baroques, et par là s’altérant d’une manière assez sensible tout en restant les éléments d'un parler sauvage, ainsi qu’on peut le voir par les pronoms suivants, tous encore en usage dans le jargon :

naika ( naikHa ), je, moi, mon, ma, mes maika ( maikHa ), tu, toi, ton, ta, tes iaka ( iaHka ), il, elle, son, sa, ses (10) naika ( nacaika ), nous, notre, nos msaika (mtcaika) , vous, votre, vos klaska ( Laska ), ils, elles, leur, leurs

Les nombres, qui sont, avec les pronoms, ce qu’il y a de plus caractéristique dans une langue, étaient de prononciation plus difficile en tchinouk. Ils ont, par conséquent, dû se transformer davantage en passant dans le jargon, et deux d’entre eux, phonétiquement trop rudes, n’ont pu y trouver place. Qu’on en juge par cette liste:

iHkt, un — mokst ( smokst ), deux — Lôn, trois — lakét, quatre — kwannœm ( qu’oa’nœm ), cinq — taHam, six — senemokst ( si’namokct ), sept.

L’altération est plus notable à l’occasion du mot pour "dix". Le vrai tchinouk avait ita’Lelam ; le jargon en a fait tatilam.

Certains adverbes de prononciation facile restèrent sans altéra-

(10) — Il semblerait, par analogie, que le vrai tchinouk pour ces mots devrait être iakHa, et l’orthographe contraire n’est peut-être qu’une faute d’impression dans les textes de Boas, auxquels j’emprunte tous les éléments de l’ancienne langue cités dans ce chapitre. Il peut aussi être permis de remarquer que, dans cette importante publication, les mêmes termes sont loin d’être toujours écrits de la même manière.

tion. Tels sont: alta, maintenant; lele, longtemps; iakiva, ici; iawa, là; kata, comment; ikta, quoi, que, quelque chose; wèHt, de nouveau, encore; enatai, de l'autre côté; ki uanœsom, toujours; kansih, combien de fois, combien; kimta, originairement "dernier”, qui en est venu à signifier "après”; ankate, (auparavant), aujourd'hui s’emploie pour "autrefois”; kekule ( kekhule ), en bas; nawitka, en vérité, certainement: se dit maintenant pour "oui”.

On peut en dire autant de certains noms ou adjectifs comme : ôlo, faim, affamé; elehe, terre, pays; olali, baie, fruit; kanawe, tous; kwac, peur, craintif; kau, attaché; patL, plein, et par extension ivre; Keel, diffifile; yutL, orgueil, dont le sens a dégénéré en: heureux, content, surtout quand on le fait suivre de tomtom, cœur; tLunas, peut-être, je ne sais; pôlakli, pulakle, (originairement "dans la nuit”, aujourd’hui) nuit.

A fort peu de choses près, tous ces mots, qui sont encore en usage aujourd’hui, appartiennent à la langue tchinouque. Certains autres ont subi une plus notable modification en entrant dans le jargon. Donnons pour exemples: tel, fatigué (ancien tchinouk tœl) ; kamuks, chien (a. tch. kamuke) ; alke, plus tard (a. tch. aLqe) ; tlap, trouver (a. tch. tLap ); mitlait, être, rester, stationner (a. tch. meLait); pus, pôs, si, quand (pue); kaltac, seulement, aujourd’hui mauvais, en vain, inutile; sitkom, moitié ( citkum ), etc.

Chez d’autres, la lettre initiale a disparu dans la bouche des commerçants et des missionnaires. Citons entre autres: tcok (pour Ltcuk), eau(ll) pæl, pœlpæl, (Lpcel) , rouge pasisi (Lpacici), couverture kœnem (ikanim), canot klaHane (k^LaHane) , dehors, extérieur tsiktsik (itsiktsik), voiture kiyutan (ikeutan), cheval Heloima (iHeloima) , autre, différent saHale (kucaHali) , en haut, supérieur.

Une autre catégorie de termes d’origine tchinouque s’est encore plus altérée par son incorporation dans le jargon. Tels sont: tekeh, aimer, vouloir (originairement tqeh ); siablus, visage (orig. ciaHost,

(11) — D’autres font dériver ce mot du noutka tcu-uk.

son visage); oiHat, chemin (or. ucHatk)', tehkom, gens, amis, parents (or. telH’œm). On peut ajouter kanamokst, ensemble, que les anciens Tchinouks prononçaient Lkanam, et il est probable que le iépsô du jargon, qui s’emploie pour “herbe aussi bien que pour cheveux”, n’est autre que le taqcô de la langue mère, de même que Lmemœlôct, cadavres, s’est simplifié en memœlôz, avec le sens de mort, mourir”.

D’autres enfin, ajoutés à plusieurs de ceux qui précèdent, ont changé de signification. Exemples: okuk, à cela; en jargon: cela, ce, cette, ces; kopét, assez, a pris le sens de: fini, rien que, ou bien encore seul, seulement, comme dans kopét taka tcako, lui seul est venu; esgam, qui voulait dire: prends-le, dans la vraie langue, est devenu éskom avec le sens de: “prendre” simplement, de même que kaH, qui originairement voulait dire “cela”, est aujourd’hui usité pour notre adverbe “où”?

Le tchinouk moderne, tout comme l’ancien, est fort sur la réduplication, ainsi que l'attestent les mots suivants, ajoutés à ceux de ce genre déjà cités:

hoyhoy, échanger, troquer

makmak, manger, boire

hehe, rire, s’amuser

HaHa, merveilleux, miracle

musmus, bête à cornes

tintin, cloche, musique (instrument de)

tsiltsil, étoile, bouton

wawa, parler

kiskis, conduire, chasser devant soi kalakala, oiseau

Mentionnerai-je l’ancien tchinouk marna ? Je le cite, non pas parce qu’il est, lui aussi, un exemple de réduplication, mais parce que c’est une anomalie linguistique peu ordinaire. Combien y a-t-il de mes lecteurs qui ont deviné que, dans la langue des “disparus”, ce mot était l’équivalent, non pas de “mère”, mais de “père”? Le jargon lui a rendu sa valeur universelle, et fait dire papa pour “père”, dont le vocatif est pa.

Trois autres termes du jargon ont une origine fortuite. D’abord Passayuks équivaut à “Français”, et, le croira-t-on, est une corruption de ce mot. En effet, l’Indien change instinctivement en p Vf, qu’il ne peut pas plus prononcer que l’r. Dans ces conditions, le mot “français” devient pour lui passay qui, chargé du suffixe pluriel -uks, se transforme en passayuks. Pour “Américain” les aborigènes disent Boston, parce que les premiers étrangers de cette nationalité qu’ils

virent venaient de la ville qui porte ce nom. Enfin, un pauvre fou appelé Pilton fut inconsciemment responsable de l’extension de son cognomen à la classe des gens privés de raison, dans laquelle est comprise, aux yeux de beaucoup d’indiens, celle des dépravés, des corrompus, impudiques et coureurs de femmes qui, en tchinouk, sont maintenant désignés comme des péltcen.

Et le noutka, où le trouve-t-on dans cet ineffable jargon? Tout d’abord, c’est un mot de cette langue qui a le premier été noté dans les anciens récits comme moyen de communication entre différents peuples. Ce fut, on peut le dire, le tout premier germe du jargon actuel, et, comme il convenait pour un parler commercial, c’est l’équivalent noutka de notre verbe “acheter”.

C’était le 22 avril 1778. Le grand navigateur anglais Cook ayant remarqué tout près de Noutka de l’herbe qui, par extraordinaire, croissait à profusion, ordonna à ses gens d’en couper, pour nourrir des chèvres et des moutons qu’il avait à bord. Mais il avait compté sans son hôte. Makuk! makuk! achetez-la, achetez-la, cria-t-on de tous côtés à ses faucheurs.

Arrivé sur place, le navigateur dut s’exécuter, Il paya libéralement pour le privilège de couper ce qui n’appartenait à personne. Mais il n’avait pas plus tôt satisfait l’un des plaignants, que d’autres surgissaient qui réclamaient leur part dans ses largesses forcées. En sorte que, ainsi qu’il le dit lui-même, il ne paraissait pas qu’il y eût un seul brin d’herbe qui n’eût son propriétaire particulier” ( 1 2).

Depuis ce temps, tous les blancs de passage connurent le sens de makuk, qui fait encore partie du tchinouk, ainsi que tape, chef, ou personne de haut rang, expression maintes fois mentionnée par Cook et par Jewitt(13). Pourtant tape ne se trouve dans le vocabulaire noutka de ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs, pas plus que dans le lexique bien plus ample de Sproat(14). Le vocabulaire comparé de 1 8 langues parlées en Colombie Britannique, dans le Sixième Rapport sur les Tribus du Canada Nord-Ouest, cite le mot ha’utl comme rendant en noutka notre idée de chef de village. Tape est l’équivalent

(12) — The Voyages of Captain James Cook round the World, vol. II, p. 268 ; Londres, s.d.

(13) — Un des deux survivants de l’équipage du vaisseau le Boston, massacré par les Indiens de Maquinna, dont il a déjà été parlé.

(14) — Pour Jewitt, V. The Adventures of John Jewitt, p. 249; Londres, réimpression de 1896. Pour Sproat, Cf. Scenes and Studies of Savage Life, pp. 296-307 ; Londres, 1868.

du sibérien toyon, qui dénote le président de chaque ostrog(15).

Incontestablement noutka, ou dérivés du noutka, sont les mots suivants du jargon tchinouk: wawa, dire, parler wek, non tcako, venir mamuk, faire, rendre kakcét, cassé, enfreint

tlutemin, ( tlutsma , femme mariée) femme, femelle saya, loin, éloigné, grande distance tluc ( klucl ), bon, bien tlatoiva, aller, s’en aller

patlatc, donner, originairement, cadeau, présent tanas ( tana ), petit, un peu, enfant

ayu (ha’u), qui veut dire “dix” en noutka et “beaucoup” en tchinouk.

La provenance noutka de quelques autres termes du jargon n’est pas tout à fait aussi claire. Ainsi, d’après Swan(16), le tchinouk pour “chevreuil”, mawitc, ou, avec son orthographe anglaise, mowitch, vient de bowitch, qui a le même sens en noutka, tandis que Sproat donne (17) quelques autres expressions du jargon qui ont, d’après lui, une origine identique.

Il est évident aussi que le sick-a-minny, fer, de Jewitt, le chickamen de Ross, le sikemail de Cook, autant de formes d’un terme qui est déclaré noutka par ces différents auteurs, sont identiques avec le tcikœmin du jargon tchinouk, qui s’emploie, tout comme chacune de ces formes, pour désigner non seulement le fer, mais tout métal, y compris l’or et l’argent, de même que le komtaks moderne n’est qu’un dérivé du noutka komtak — Jewitt komme-tak — comprendre (1 8).

(15) — -Cf. Cook, Voyages, vol. II, pp. 268 et 506.

(16) — The Haidah Indians, p. 14; ap. Smithsonian Contributions to Knowledge, 1874.

(17) — Op. cit., p. 139.

(18) — Pas plus que les essais des autres Anglais, déparés par leur orthographe fantaisiste avant l’adoption de la méthode scientifique pour la transcription des sons indiens, le vocabulaire noutka de Jewitt (non pas Jewett comme l’appelle John Gill dans la préface de son dictionnaire du jargon tchinouk, 14e édition; Portland, 1902), dans ses Adventures (non pas The Captive in Nootka) n’est absolument parfait. Il n’en est pas moins inexact d’affirmer qu’il fut composé “de mémoire, probablement cinq ou dix ans après son évasion, qui arriva en 1805”, parce que, ajoute-t-on, ce matelot “n’avait aucun moyen d’écrire pendant qu’il était chez les Indiens”. Jewitt en avait tellement qu’il parle dans son dernier chapitre (p. 223 de l’éd. de 1896) des “lettres qu’il écrivit pour

Meany(19) met aussi au compte de la même langue l’interjection qui sert aujourd’hui de salutation en tchinouk: klaHauyam, ou, comme il l’écrit, clah-how-yah. Mais un autre écrivain de même langue l’avait prévenu depuis longtemps, et avait montré comment cette exclamation n’était point du tout du noutka, mais simplement... de l’anglais! Ce mot, dit-il, paraît avoir eu “son origine dans le fait que les Indiens entendirent, dans les premiers jours du commerce des fourrures, les amis d’un monsieur appelé Clark lui demander maintes fois: Clark, how are you?” Il peut y avoir du vrai là-dedans; mais comme ce n’est autre que Paul Kane qui nous fait part de cette trouvaille, on est tenté d’en sourire(20).

En ce qui est du dialecte des Chéhalis, tribu séliche dont le territoire était contigu à celui des Tchinouks, il a légué au jargon qui porte le nom de ces derniers quelques mots comme ilép, premier, auparavant; tscem, marque écriture, image, et probablement quelques autres. D’autres sources séliches, situées dans le sud de la Colombie Britannique, lui ont fourni stalo, qui veut dire rivière, et aussi, je crois, sele, l’équivalent du mot “âme”. Au chouchouape, autre tribu séliche de l’intérieur de la même province, on a emprunté HaHa, dont nous connaissons déjà la valeur.

Reste encore un bon nombre de termes du jargon, qui sont incontestablement dérivés de langues indiennes, mais qui ne se rattachent ni à l’ancien tchinouk, ni à une langue séliche: kôlan, qui veut dire oreille aussi bien qu’écouter; makmak, manger, et nourriture; kapciwala, voler, dérober; saliks, fâché et colère; tomtom, cœur et esprit (employé aussi pour “penser”); snas, pluie; tci, nouveau, récemment; tcekop, blanc; muzum, dormir; saplél, pain; itluil, corps, viande; tôlo, l’emporter, gagner, surpasser; hélô, il n’y a pas, souvent employé pour “non”, etc., qui doivent avoir été originalement empruntés soit au yakama de l'intérieur américain (dialecte sahaptin), soit à d’autres idiomes séliches.

implorer ceux qui les recevraient de venir au secours de deux infortunés chrétiens souffrant au milieu de païens”.

Du reste, au cours de ce même chapitre, il donne (p. 227), cette fois de mémoire — et il le dit — le texte de la lettre qu’il écrivit pour le capitaine du bng qui devait le délivrer. Enfin, il parle deux fois dans son livre du journal qu il tenait pendant sa captivité (pp. 82 et 142). A Noutka comme ailleurs, les baies de la forêt ont de la couleur, et au temps du prisonnier anglais, chacun taillait sa plume à même les ailes des volailles et oiseaux de proie.

(19) — Vancouver’s Discovery of Puget Sound, p. 45; New-York, 1907.

(20) — Wanderings, p. 183.

Le mot sele cité plus haut fut naturellement adopté sous l’influence des missionnaires — les commerçants n’en avaient que faire qui passaient autrefois pour ne pas avoir d’âme capable de dépasser les limites d’une peau de castor (dicton qui avait acquis la force d’un proverbe chez les Anglais parlant de la mentalité des chercheurs de pelleteries). Mais le jargon tchinouk s’était formé longtemps avant l’arrivée de prêtres ou ministres sur la côte du Pacifique. Il avait évolué insensiblement sous la pression des nécessités commerciales, d’abord entre les aborigènes eux-mêmes, puis entre eux et les blancs.

Par où l'on voit que l’auteur des Canadiens de l’Ouest, Joseph Tassé, tout en reprenant ceux qui “semblent croire que le chinouk est un dialecte d'une langue quelconque’’, n’est pas lui-même absolument exact en affirmant que “c’est un patois commercial... inventé par nos voyageurs’’ (2 1 ).

Sproat s’élève avec non moins de force contre ce qu’il appelle l’absurdité conventionnelle (the conventional nonsense ) qui voudrait que ce fût la compagnie de la baie d’Hudson qui l’ait inventé. “Un exploit comme serait l’invention d’une langue dépasse les capacités même d’un facteur-en-chef’’, ajoute-t-il avec une pointe d’ironie(22).

Sproat a raison. Le jargon chinouk existait avant l’arrivée des

(21) — Ubi suprà, vol. II, p. 285; Montréal, 1882.

(22) — Par allusion, évidemment, aux prétentions de ces “officiers” de la traite des fourrures. J.-W. McKay, lui-même un ancien traiteur, je crois, en donne la description suivante dans le Year-Book of B.C. pour 1897 :

“Ce haut fonctionnaire était un seigneur suprême. Sa parole faisait loi; il était de toute nécessité entouré d’une auréole de dignité, et sa personne était, pour ainsi dire, sacrée. Il portait tous les jours un habit noir ou d’un bleu foncé, une: chemise blanche, un col qui lui venait aux oreilles, une redingote et une culotte bordée de velours en bas. Quand il sortait, il portait un chapeau de castor noir coûtant 40 chelins. En voyage par eau, l’équipage le soulevait du canot pour aborder et l’y remettait de la même manière. Il avait encore son chapeau de castor, mais il était alors protégé par une housse en soie cirée, et. par-dessus sa redingote noire, il portait un long manteau de tartan au Royal Stuart doublé en étoffe écarlate ou bleu foncé. Le manteau, muni d’une volumineuse pèlerine, avait une espèce de collet en velours de Gênes retenu par des chaînettes et agrafes d’or.

“Le traiteur avait sur lui un sachet orné appelé sac à feu, qui contenait son tabac, son briquet, de l’amadou avec sa boîte et des allumettes chimiques. Au campement, on plantait sa tente séparément de l’abri qui servait à sa suite. Il avait un feu à part, et la première chose que faisait son équipage en abordant était de planter sa tente, faire son campement et ramasser assez de bois de chauffage pour la nuit, avant de vaquer à ses propres besoins. On saluait de coups de fusils son départ du fort ainsi que son retour” ( Op . cit., p. 24).

Malgré toute cette pompe, ce grand personnage n’était pas capable d’inventer quelque chose comme . le jargon chinouk !

agents de cette corporation sur le Pacifique. Il existait, du moins en germe et sans l’adjonction de deux espèces de mots qu’il nous reste à mentionner, même avant l’occupation de la Basse-Colombie par les Astoriens d’abord et les traiteurs de la compagnie du Nord-Ouest ensuite. Ces deux catégories de mots, on le comprend, sont ceux qui furent empruntés à la langue des employés canadiens de ces deux corps commerciaux, puis ceux que les Anglais et les Américains ajoutèrent eux-mêmes à son vocabulaire.

Et c'est à dessein que, à l’encontre de ce qui se fait généralement, je donne ici la priorité au français. Car, ainsi que je l’ai écrit ailleurs (23), “le français fut pendant longtemps la langue de la civilisation dans les immensités de l’Ouest, langue qu’Anglais et Ecossais parlaient avec aisance et dont ils ont parsemé les écrits qu’ils nous ont laissés’’.

Cela est si vrai que Ross Cox, l’un des premiers auteurs qui nous aient parlé du commerce des fourrures dans la vallée de la Colombie, nous présente incidemment un bouillant Celte du nom de McDonald qui, avant d'entrer dans la compagnie du Nord-Ouest (qui précéda celle de la baie d’Hudson dans ces parages), was obliged to learn French, dut apprendre le français, dit-il ( 24 ) .

Les “bourgeois’’, ou traiteurs en charge de postes, ainsi que leurs commis, ne parlaient anglais qu’entre eux, et encore leurs entretiens étaient-ils souvent dans la langue de Bossuet. En sorte que tout ce qui se disait aux employés, très souvent les compagnons de travail des sauvages et trop souvent les visiteurs de leurs loges, était en français, ce qui força graduellement à admettre dans le jargon une foule de mots, qu’on fit généralement précéder de l’article, et auxquels, de leur côté, les sauvages firent subir les transformations réclamées par les lois de leur phonétique: changement de l’r en l, de Vf en p, ou leur complète élision, etc.

Ces nouvelles acquisitions, qui s’introduisirent insensiblement entre 1812 et 1845, ont trait à certaines parties du corps humain dont le nom indigène était trop difficile à prononcer pour les nouveaux venus, qui offrirent en échange des termes faciles comme latet (la tête), labuc (la bouche), leda (les dents, même au singulier), laîang (la langue), lema (les mains, pluriel et singulier), lepye (les pieds, ic?.); des mots rendant les idées d’objets ou d’instruments fa-

(23) — Introduction au volume intitulé “Le Sang Français”, par M. de Trémaudan, p. XVI; Winnipeg, 1918.

(24) — Columbia River, vol. I, p. 348.

miliers à des gens de leur condition: lahac (la hache), lasî, (la scie), laplac (la planche), lœklu (le clou), lalim (la lime), lapyoc (la pioche); ou bien encore des noms d’animaux domestiques: lœmuto (le mouton), lœpul (la poule), kocô (cochon); d’autres enfin exprimant des objets propres à des “voyageurs", comme lalam (la rame), lakasét (la cassette), kapo (capot), sans oublier ce qu’il y avait de plus indispensable pour eux: lapip — inutile de transcrire à la française.

Quelques rares mots ont été un peu plus défigurés en passant par des bouches sauvages. Ainsi il peut être nécessaire d’expliquer que lœmolo équivaut en tchinouk au canadien ou métis “le marron", c’est-à-dire “sauvage, indompté”; que lœpléî est le même mot que “le prêtre (qui se dit aussi pour “ministre protestant” quand il suit le qualificatif king George, alors qu’il signifie littéralement “prêtre anglais"); que lœcalû n’est autre que notre expression “la charrue"; que lezép correspond à “les œufs”, dont les engagés canadiens faisaient sonner Vf; que l’adverbe pi est simplement notre “puis", etc.

Dans kuli et dans cante (ne pas oublier la valeur du c scientifique) tout le monde ne reconnaîtra peut-être pas nos verbes “courir" et “chanter", tandis que je pourrais probablement le donner en mille à deviner ce que veut dire le lamye de cet ineffable jargon. Ce n’est autre chose que notre “la vieille” prononcé à l’indienne et employé dans le sens de “vieille femme”. Dans mœsi on reconnaîtra plus facilement notre “merci".

M ais combien y en a-t-il qui devineront à première vue le sens du mot malagwa ? C’est là pourtant un mot bien canadien: maringouin!...

A ces vocables exotiques aux Indiens s'ajoutèrent plus tard un certain nombre d’expressions anglaises plus ou moins défigurées, dont la liste s’est de nos jours indûment allongée avec la prépondérance toujours croissante de l’anglais dans les cercles aborigènes.

Ce sont des mots simples comme stôn, bon, bot, sik, béd, côl, wâm, son ( sun , le plus souvent usité pour “jour"). Qu’on prononce ces mots tels qu’ils sont écrits, et l’on aura infalliblement les mots anglais correspondants, excepté peut-être dans côl et wâm, qui ne sont autres que les adjectifs cold et warm.

Plus difficiles à reconnaître, par suite d’altérations exigées par la phonétique indienne, sont: pic pour fish, pepa pour paper, data (dollar), kwata (quarter de dollar), paya ( fire ), paît (fight), klai (cry) , lom (rhum et toute boisson forte), etc.

Ce mélange de termes hybrides les uns pour les autres donne naissance à des espèces de pots-pourris dont ne se rendent pas compte

même ceux qui parlent ce jargon, et qui diront, par exemple: ayas sik naika latet, beaucoup malade (est, toujours sous-entendu) ma tête, c’est-à-dire j’ai grand mal à la tête; okuk mula kanawe tcako paya, lit. ce moulin tout devint feu, i.e. fut entièrement consumé par le feu, et d’autres phrases semblables, sans se douter que chacun de leurs mots appartient à autant de langues différentes, ou peu s’en faut.

Parfois deux termes du jargon se combinent pour rendre un de nos concepts. C’est ce que nous voyons dans:

sâl tcok (salée eau), mer

skukum tcok (forte eau), rapide

sitkom son (moitié jour), midi.

sitkom pulakle (moitié nuit), minuit

saHale elehe(e n haut terre), ciel

saHale taye (en haut chef).

Dieu

tanas paya (petit feu), purgatoire

tanas mawitc (petit chevreuil), faon, pou sel hous (voile maison), tente

tlutcmin musmus (femme bête à cornes), vache man musmus (homme bête à cornes), taureau sonde hous (dimanche maison), ou stîwil hous (prière maison), église cante man (chante homme), “entonateur” (25 )

Plus originales encore sont des expressions comme:

pic lema( poisson les mains), côl elehe (terre froide), hinageoires ver

kalakala lema (oiseau sik tomtom, (malade cœur), mains), ailes chagrin

ôlo tcok (faim eau), assoif- saHale tomtom (haut coeur), fé orgueil

Si le jargon avait une grammaire, on pourrair dire que le superlatif s’y rend par ilép, premier, précédant immédiatement l’adjectif. Ex.: ilép tluc, premier bon, c’est-à-dire le meilleur.

Parmi les locutions verbales qui requièrent un double terme en tchinouk, notons: tcako helô (devenir il n’y en a point), disparaître; wawa helô (dire non), nier; wawa nawitka (dire oui), affirmer; nanitch pepa (regarder le papier), lire: tcako tanas (devenir petit), naître: kaptciwala tlutmin (voler femme), commettre la fornication.

(25)— Celui qui, chez les sauvages chrétiens, commence les prières et entonne les cantiques.

Un verbe, mamuk, faire, rendre, sert à lui seul à former toute une série de locutions verbales. Telles sont:

mamuk memœlôz (rendre mort), tuer

mamuk Heloima (rendre différent), changer mamuk malye( faire marié), marier

mamuk nawitka( faire oui), croire

mamuk kanamokst (faire ensemble), unir, accoupler

mamuk lœpyoc (faire la pioche), piocher mamuk kekule{ rendre bas), baisser

mamuk saHale (rendre haut, hausser

mamuk tcako (faire venir), amener

mamuk tlatowa^izue aller), emmener

Dans mamuk klaHauyam, expression qui revient souvent dans les prières et les sermons, le dernier mot change de sens par suite de la combinaison. Dérivé de l’ancien tchinouk Liahauyam, qui veut dire pauvre, misérable, ce mot prend alors la signification de “pitié”, et la locution entière veut dire “prendre en pitié, faire la charité à”.

Dans mamuk naika tomtom, lit. faite mon cœur, mon esprit, nous avons trois mots qui se traduisent par le verbe réfléchi “se résoudre, prendre une résolution”.

Pauvre comme est ce jargon, il s’enrichit comparativement en altérant le sens des mots selon les tournures, ou leur place dans la phrase. Ainsi le mamuk klaHauyam déjà cité reprend sa valeur primitive si nous intercalons un pronom entre ses deux éléments. Par conséquent, mamuk iaka klaHauyam signifiera “le rendre pauvre, malheureux". De même, tci mamuk veut dire “commencer”, tandis

mamuk tscem (faire marque), écrire

mamuk blûm (faire balai), balayer

mamuk kau (rendre attaché), attacher

mamuk patL( rendre plein), remplir

mamuk pû (onomatopée), tirer un coup de fusil, fusiller

mamuk tluc, (rendre bon), guérir, raccommoder, améliorer

mamuk helô (rendre il n’y en a point), effacer, anéantir

mamuk lapwel (faire la poêle), frire

mamuk saliks (rendre fâché), irriter

mamuk issik (faire aviron), avironner, ramer

que mamuk tci est l’équivalent de “renouveler” (lit. rendre neuf, fa).

Enfin on a pu voir par ce qui précède que ce bienheureux parler ne connaît ni pluriel, ni autre conjugaison que celle qui peut résulter du changement de pronom. Cette considération me suggère une idée, provoque en moi un doute. Mes lecteurs de l’est, ou du moins ceux qui ne connaissent pas l'Extrême-Ouest, ne seront-ils pas tentés d’attacher fort peu d’importance à l’étude que je vais terminer, bien qu’elle soit la première du genre, et cela faute de se rendre compte de la véritable place du tchinouk dans la vie sociale d’innombrables tribus indiennes et de blancs de toutes origines ?

S’il en était ainsi, je leur rappellerais que ce parler est un fait à peu près unique au monde, et c’est dans cette circonstance, plutôt que dans sa facture intrinsèque, qu’il faut trouver son importance. Il n’est pas de livre, même et surtout anglais, qui n’en parle et ne l’explique lorsqu’il traite de la côte du Pacifique, ou de son hinterland.

“Mes nouveaux hommes étaient de parfaits étrangers pour moi et incapables de dire un seul mot d’anglais”, écrit l’explorateur Ch. Horetzky, qui, arrivant de l’est, venait d’atteindre le centre de la Colombie Britannique. “Mais”, continue-t-il, “ils connaissaient à fond le tchinouk, langue élégante dont j’avais avec moi un vocabulaire, et, grâce à lui, mes compagnons et moi ne tardâmes pas à nous bien entendre” (26).

Voilà ce que je ne puis m’empêcher d’appeler un cas typique, qui donne une bonne idée de la place de ce jargon même dans l’intérieur de la Colombie Britannique, à au moins neuf cents milles du lieu de sa naissance. Je pourrais remplir plusieurs pages du Bulletin rien qu’à mentionner les livres et brochures, articles et autres productions qui en ont parlé. Contentons-nous en terminant cette étude, d’énumérer quelques-uns des vocabulaires qui en onf été publiés, ou des opuscules qui lui ont été exclusivement consacrés.

En dépit de l’assertion de James-C. Pilling, l’auteur de la bibliographie des langues tchinouques et autres, dont les ouvrages accusent d’immenses recherches et se font généralement remarquer par une scrupuleuse exactitude, ce que contient le livre de Cox, souvent mentionné dans les pages qui précèdent, n’est point “un court vocabulaire du jargon tchinouk” (27). Le tout est de l’ancienne langue,

(26) — Canada on the Pacific, p. 114; Montréal, 1874.

(27) — Bibliography of the Chinookan Languages, p. 19; Washington, 1893.

telle qu’un Irlandais du temps pouvait 1 écrire. La première liste linguistique du jargon se trouve dans:

1838. Parker, Journal of an Exploring Tour. Malgré le titre de ce vocabulaire, ce que l’auteur donne (90 mots sans les chiffres) est du jargon, puisque, sans s’en douter, il y fait place aux termes noutkas qui sont restés en usage dans ce parler. Il ne mentionne aucun dérivé du français, probablement parce qu’il ne voulait enregistrer que ce qu’il croyait être du vrai tchinouk. Après cet ouvrage, vient celui de

1844, Lee & Frost. T en Years in Oregon, qui, à part un grand nombre de phrases de vrai jargon éparpillées le long de ses pages, se termine par un court vocabulaire soi-disant de la langue des Clatsops, frères des Tchinouks, qui ne paraît pas pur de tout alliage noutka, par conséquent peut prétendre au droit d’être cité dans la présente liste. Le premier vocabulaire officiel du jargon tchinouk, c’est-à-dire à peu près tel que nous l’avons encore aujourd’hui, est celui qui se trouve dans

1846. Haie (Horatio), United States Exploring Expédition... under the command of Charles Wilkes, vol. VI. Remarquons de suite que ce premier dictionnaire fut l’œuvre d’un véritable savant, d’un philologue de renom, et parut dans une publication officielle du gouvernement des Etats-Unis. Déjà on commençait à noter le caractère disparate des éléments qui entrent dans la composition de ce parler international, car Haie fait remarquer “17 mots dérivés du noutka, 41 venant de l’anglais, 100 appartenant au tchinouk, 33 qui viennent du français, 12 formés par onomatopée et 38 dont l’origine est douteuse’’ (28). Vient ensuite par ordre chronologique

1847. Palmer (Joël), Journal of Travels over the Rocky Mountains, ouvrage qui donne asile à un vocabulaire jargon-anglais de quelque 200 mots, arrangés aphabétiquement. Puis nous arrivons à l’ouvrage de notre ancienne connaissance

1849. Ross, Adventures of the First Settlers on the Oregon. Ecrit en 1846, ce volume raconte des faits qui se passèrent en 1810-13. En sorte qu’il doit, linguistiquement, être regardé comme appartenant à cette époque. Or non seulement il contient une liste de 30 mots ou locutions qui sont donnés comme distincts de la vraie langue tchinouque, mais des 200 termes qu’il dit appartenir à celleci, au moins 9 sont noutkas ou non tchinouks, preuve que le jargon

(28) — Cf. Pilling, ubi suprà, p. 40.

existait avant l'arrivée des traiteurs. Par ailleurs, les vocabulaires de Ross sont très fautifs. Le premier qui ait été publié sous une forme séparée était l’œuvre d’un abbé Lionnet, qui parut anonymement sous le titre de

1853. V ocabulaty of the Jargon or Trade Language. C’était un opuscule de 22 pages grand format, qui vit le jour sous les auspices de la fameuse Institution Smithsonienne de Washington. Malgré son titre, l’ouvrage est français-tchinouk. Puis vient un petit ouvrage qui a passé par au moins quinze éditions distinctes, et auquel ont successivement collaboré Mgr Blanchet, son premier auteur, paraît-il, puis Mgr Demers, l’abbé Saint-Onge et un M. Gill, qui en imprima toutes les éditions à partir de la huitième. C’est

1856. A Complété Dictionary of the Chinook Jargon. C’était déjà la troisième édition de cet opuscule de 24 pages qui parut en

1856. On n’a pas de traces des deux premières. Citons maintenant brièvement

1857. Armstrong, Oregon, livre qui contient une liste de 75 mots, à part les chiffres;

1857. Schoolcraft, Historical and Statistical Information respecting the History... of the Indian Tribes, dont le cinquième volume comprend un vocabulaire de 340 mots tchinouks;

1857. Swan (James-G. ), The Northwest Coast, avec un vocabulaire d’environ 250 mots et d’assez copieuses remarques sur le jargon (29). Donc trois vocabulaires tchinouks pour 1857. L’année suivante, époque de la découverte des mines d’or du Caribou, devait en voir autant paraître. Ce fut d’abord

1858. Anderson (Alex.-C.), Hand-Book and Map of the Gold Région. Contient un vocabulaire de six pages que l’auteur répudia ensuite. Puis un anonyme

1858. Guide-Book to the Gold Régions of Frazer River, vocabulaire de 10 pages; enfin

(29) — Cet ouvrage contient en outre une liste de mots chéhalis, qui comprend, entre autres, le mot cû-shû, donné plus loin (p. 416) comme dérivé de la langue tchinouque. Or ce terme n’est autre que le français “cochon”! S’essayant à trouver l’origine des différents éléments de ce jargon, Swan cite aussi comme appartenant au dialecte des anciens Tchinouks toutes les expressions que nous avons représentées comme d’origine noutka. Tout savant qu on 1 ait cru de son vivant, il n’a pas l’air d’avoir jamais soupçonné que ce parler ait rien eu à faire avec la création de notre jargon. . . .

Quelques-unes de ses autres dérivations sont aussi un peu fantaisistes. Ainsi il assimile le mot lamye (qu’il écrit lamai ) au français “la mère”. Nous savons déjà à quoi nous en tenir là-dessus.

1858. Hazlitt (W.-C.), British Columbia and Vancouver’s Island, avec un vocabulaire de 365 mots et locutions, sans compter les chiffres. C’est encore au désir d’aider les mineurs dans leurs relations avec les natifs (à moins qu’on ne préfère dire: au désir de profiter des circonstances pour faire de l’argent) qu'il faut attribuer l’apparition du

1860. Vocabulary of tbe Chinook Jargon, qui n’était guère qu’un tract comparé à celui de l’ouvrage suivant d’un grave auteur — plus de 360 termes:

1862. Macdonald (A.-G.-F. ), British Columbia and Vancouver’s Island(30). Vient ensuite l’œuvre d'un savant publiée par une société savante, l’Institution Smithsonienne:

1863. Gibbs (Geo.), A Dictionary of the Chinook Jargon. On le voit, le titre est un peu plus prétentieux: c’était alors l’ouvrage exclusivement tchinouk le plus important: XIV-44 pages. L’auteur y étudie l’origine des différents mots du jargon. La même année parut

1683. Wintrop (Théodore), The Canoë and the Saddle, comprenant un vocabulaire partiel du même parler (environ 250 mots). Deux ans plus tard, nous avons

1865. Stuart (Granville), Montana as it is, “auquel est ajouté’’, dit le titre, “un Dictionnaire du fameux Jargon Tchinouk’’. Quelque chose de moins complet se trouve dans

1867. Richardson, Beyond the Mississipi. Nous en venons maintenant à ce qu’on pourrait appeler l'édition catholique du tchinouk, publiée sous le titre de

1871. Chinook Dictionary, Catechism, Prayers and Hymns. Composé en 1837-39 par l’abbé (plus tard Mgr) Demers, cet ouvrage fut revu, corrigé et augmenté en 1867 par Mgr Blanchet, puis encore modifié et définitivement complété en 1871 par l’abbé Saint- Onge, missionnaire chez les Yakamas. A la même époque, apparemment la même année, un ouvrage analogue,

1871. A Dictionary of the Chinook Jargon, fut publié anonymement pour les besoins du commerce, lequel fut incorporé l’année suivante (1872) dans un rapport officiel de l’hon. (plus tard

(30)— Naturellement l’orthographe de tous ces vocabulaires anglais-tchinouks est souverainement comique pour un autre qu’un Anglais. Veut-on, par exemple, savoir comment Macdonald rend notre conjonction “et”? Rien de plus simple: puisque les Anglais appellent pi la lettre p, il se borne à en faire suivre le petit rnot susmentionné — and, p. Ce n’est pas plus difficile que cela!

sir) Hector Langevin, ministre des Travaux Publics à Ottawa(31). Comme la plupart de ceux que nous avons énumérés, cet opuscule eut plusieurs réimpressions. Il avait vu le jour à Victoria, C.B. Un autre, de caractère identique, fut publié à Olympia, Wash., sous le même titre de

1873. Dictionary of the Chinook Jargon, 32 pages. Vient ensuite un vocabulaire de 1 7 pages incorporé au

1877. Guide to the Province of Bntish Columbia. L’année suivante, un ministre américain faisait paraître

1878. Eells (Myron), Hymns in the Chinook Jargon Language (sic) ; 30 pages. Oeuvre d’un ministre protestant, cette fois de nationalité anglaise, est également

1880. Good (J. B.), A Vocabulary and Outlines of Grammar of the Nitltlakapamuk, avec, dit le titre, “un dictionnaire phonétique du tchinouk’’, une page, celle de gauche, étant en indien (langue séliche), et alternant avec une en jargon qui lui fait face. Deux ans plus tard, nous avons

1882. Gill (G. -R.), Dictionary of the Chinook Jargon, qui n’est autre que l’ouvrage de nos missionnaires catholiques dont le nouvel éditeur avait acheté la propriété. V. à l’année 1871. Seulement, cette nouvelle édition est, nous apprend-on, “grandement améliorée’’... pour des yeux et des oreilles anglaises. C’est dire que l’orthographe en est d’un ridicule achevé, bien qu’on ose la donner comme phonétique. C’est ainsi qu’un mot comme ilép, premier, y est donné comme elip; kekule, en bas, y devient kee-quil-ly ; saya, loin, si-ah, etc. Il faut pourtant avouer que ce factum est bien complet, et contient beaucoup de mots réellement aborigènes malheureusement tombés en désuétude. Pas d’autre publication analogue jusqu’en 1888, époque où parut

1888. The Complété Chinook Jargon, et comme ce “jargon” (ni vocabulaire ni dictionnaire, remarquez-le bien) fut imprimé à Seattle(32), partant en territoire américain, on ne pouvait manquer d’ajouter à son titre: the best yet issued, c’est-à-dire ‘ le meilleur jargon”. Comprendra qui pourra. Cette même année, un autre ouvrage américain,

(31) — Rep. of the Hon. H. L. Langevin, C.B.; pp. 161-81.

(32) .Même un esprit doué d’une certaine pénétration ne voit pas iacile-

ment comment on peut imprimer un jargon ou une langue. On en imprime bien les mots, la grammaire ou le dictionnaire, mais le jargon lui-meme est chose abstraite, qui ne tombe point sous l’action du concret. Mais passons. Cette bourde est attribuée à un nommé Thomas-W. Prosch.

1888. Haines (E.-M.), The American Indian, contenait une discussion générale du tchinouk, avec un petit vocabulaire de quelque 90 mots; puis, l’année suivante, le Popular Science Monthly avait, entre autres contributions, un article intitulé

1889. Nicoll (E.-H.), The Chinook Language or Jar<?on(33), et, un an plus tard, un philologue dont nous avons déjà enregistré un opuscule imprimait en Angleterre

1890. Haie (Horatio), An International Idiom, a Manual of the Oregon Trade Language, basé sur l’ouvrage de Gibbs (V. 1863). Un nouveau

1891. Dictionar y of the Chinook Jargon, cette fois “tel que parlé dans le Puget Sound”, paraissait à Seattle, qui n’avait rien de remarquable au point de vue linguistique, pas plus que le commencement d’Histoire Sainte de l’année suivante,

1892. Bible History translated into the Chinook Jargon, -pat le Rév. L.-N. Saint-Onge, et imprimé en caractères sténographiques, en continuation d’une œuvre importante par laquelle nous allons clôturer cette bibliographie, que le caractère spécial de mon sujet a rendue comme nécessaire.

Je fais allusion au grand œuvre du R. P. Jean-Marie Le Jeune, O.M.I., la vulgarisation de l’instruction, profane aussi bien que religieuse, au moyen de la sténographie Duployé adaptée à l’expression du tchinouk. J’ai à dessein négligé de mentionner cet expédient à la date qui lui convient, afin de pouvoir l’exposer avec quelques détails. C’est, en effet, sous la rubrique 1886 que j’aurais dû en parler.

Mettant à profit le double fait que la sténographie est absolument phonétique, et que la fréquente répétition des mêmes mots d’un parler nécessairement pauvre rend proportionnément facile l’acquisition de la lecture, ce dévoué missionnaire commença par publier avec ces caractères, coupés en syllabes pour en rendre la valeur phonique encore plus claire,

1886. Le Jeune, Pratical Chinook Vocabulary, “comprenant”, ajoute son titre, “tous les mots usuels de ce merveilleux idiome, et ceux-là seuls, arrangés de la manière la plus avantageuse pour sa prompte acquisition, d’après un plan de Mgr Durieu, O.M.I., le

(33) — Deux choses pourtant bien distinctes, comme nous le savons maintenant.

missionnaire qui a le plus d’expérience et parle le mieux le tchinouk de la Colombie Britannique”. A titre d’ancien disciple de ce prince des missionnaires, je me fais un devoir de transcrire cette appréciation, parce que je la sais n’être que l’expression de la plus stricte vérité.

Ce ne fut pourtant qu’assez longtemps après que le P. Le Jeune se mit pour tout de bon à l’entreprise qui devait le rendre célèbre dans un certain monde, et lui permettre de faire un bien incalculable à des Indiens, surtout de race séliche, appartenant à un grand nombre de tribus. Armé d’un miméographe, il écrivit et imprima pour le 2 mai 1891 le premier numéro de son fameux Kamloops Watva( 34) qui, en peu de temps, trouva son chemin dans la plupart des loges indiennes de la Côte et d’une partie de l’intérieur. Cette petite revue tchinouque, et quelquefois partiellement anglaise, parut d’abord à intervalles un peu irréguliers, pour devenir ensuite hebdomadaire et finalement mensuelle, puis trimestrielle. Elle dura jusqu’au mois de décembre 1904, après avoir formé treize importants volumes, auxquels sont venues depuis s’ajouter plusieurs autres publications en jargon par le même auteur.

(34) — “La Parole de Kamloops”, place où il résidait alors, et qu’il n’a pas quittée depuis.

Essai V

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