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DISPARUS DU SUD: NATCHEZ ET TAENSAS

Pour nous reposer de cette incursion imprévue dans un champ linguistique d’un nouveau genre, nous allons maintenant, après avoir fait connaissance avec des tribus indigènes disparues de l’est et de l’ouest, tourner un moment notre attention vers une ou deux peuplades du sud, qui, elles aussi, ne sont plus aujourd’hui qu’un nom, qu’un souvenir; après quoi nous pourrons entamer la question de quelques-uns de leurs survivants, où nous conduiront les remarques mêmes de M. René Le Conte, qui sont, on le sait, responsables des pages qui précèdent et de celles qui vont suivre.

Ce monsieur commença son étude sur Le Peuplement de l’Amérique avant Colomb en affirmant que “les Indiens, comme on les a appelés par erreur, ne constituaient nullement une race unique à peau rouge, comme on l’a cru longtemps’’ ( 1 ) . Que les aborigènes du Nouveau-Monde aient reçu un nom impropre, rien de plus vrai; chacun en connaît la raison. Est-il aussi sûr qu’ils ne forment aucunement une race unique ? Tout dépend de ce qu’on entend par race.

Le Dr Brinton, peut-être le premier grand ethnologue que l’Amérique ait produit, ainsi que j'ai déjà eu l’occasion de le dire, ne partageait pas l’opinion de M. Le Conte lorsqu’il écrivit son livre The American Race( 2), et ce savant n'appartenait point à la légion des tirailleurs en ethnologie dont les curieuses théories égayèrent les vrais cercles scientifiques d’il y a 70 ou 80 ans(3). C’était un contemporain fort averti et très respecté, avec lequel j’ai eu l’honneur d’entretenir une correspondance assez suivie. Or “la race américaine”, écrit-il à la première page du dit ouvrage, “était celle qu’on trouve occupant le Nouveau-Monde tout entier quand il fut révélé aux Européens” (4).

(1) — Bulletin, vol. XIX, p. 163.

(2) — -Philadelphie, 1901.

(3) — Ou du moins qui les égaient maintenant.

(4) — Le Dr Brinton est si positif sur ce point qu’il inclut dans cette race jusqu’aux Esquimaux, qui avaient précédemment passé pour appartenir plutôt à la race jaune.

Tout son livre est basé sur cette théorie, qui, du reste, est celle de la plupart des anthropologues et de quiconque a étudié sur place les aborigènes d’Amérique, ainsi qu’on le constate par leurs écrits et les descriptions des voyageurs. C’est un fait trop patent pour qu’il soit nécessaire d en appeler à leur témoignage (5 ).

(S) En me relisant, je me dis qu’il est préférable de rester fidèle à ma igné de conduite, la seule réellement scientifique, de ne rien avancer d’important sans preuves a 1 appui. En voici quelques-unes, qui pourraient être multipliées presque a l’infini.

P après Alex.-W. Bradford, “l’uniformité d’apparence physique chez les - mericains a frappé avec beaucoup de force la plupart des voyageurs et des naturalistes (American Antiquities, p. 257; New-York, 1843). “Ees Indiens de a JN ou\ elle-Espagne , écrit de Humboldt, “ressemblent d’une manière générale a ceux qui habitent le Canada, la Floride, le Pérou et le Brésil’’ (Esssi politique sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne, vol. I, pp. 105-06; Paris, 1811). Et encore : ‘Sur un million et demi de lieues carrées, des îles de la Terre de Feu au Saint-Laurent et au détroit de Behring, on est tout d’abord frappé de la ressemblance ^générale dans les traits des aborigènes”. (Je traduis d’une version anglaise). Je n eus pas plus tôt vu ces Américains”, observe de son côté Ledyard a propos des Indiens de Noutka, “que je les pris pour la même espèce de gens qui peuplent le côté opposé du continent” (p. 11; ap. Bradford, op. cit., p. 258) .

J ai été très frappé”, dit un autre auteur, “de la ressemblance générale dans le maintien, la structure et conformation, les manières et coutumes des Indiens. Les sauvages du Canada et du Rio del Norte sont essentiellement semblables; dans mon opinion, ils sont incontestablement issus du même stock” (Flint, Recollections, p. 137). “On ne voit rien”, dit aussi Charlevoix, “dans l’apparence extérieure^ des Natchez qui les distingue des autres sauvages du Canada et de la Louisiane’ (Journal d’un Voyage en Amérique du Nord, vol. Il, P- 195). Est-ce assez clair ?

Que si l’on voulait maintenant comparer spécifiquement les aborigènes des deux hémisphères d’Amérique, voici qui pourrait aider à arriver à une solution exacte : A son retour de l’Amérique du Sud, Ulloa ayant passé par Louisbourg, remarqua à propos de cette place: “Ici et dans les îles adjacentes, il y avait un nombre considérable de gens nés dans le pays ou sur la partie continentale ; et, ce qui est remarquable, ces indigènes non seulement ressemblent à ceux du Pérou en ce qui est du teint et de l’apparence, mais il y a une grande affinité entre leurs manières et coutumes” (Voyages to South America, vol. Il, p. 376). Un naturaliste, Frezier, a bien dit des Fuégiens qu’ils étaient presque aussi blancs que les Européens (Voyage, p. 34) ; mais c’est là une assertion dont des études subséquentes ont prouvé la fausseté. Parlant d’un de ces Indiens, Dobrizhoffer écrivait: “Son teint était foncé et sa peau cuivrée, ainsi qu’il en va des tribus fuégiennes, et il avait les yeux et les cheveux noirs, ce qui est universel, autant que j’ai pu voir, parmi tous les aborigènes de l’Amérique, des Fuégiens aux Esquimaux”.

Ces ressemblances physiques et psychologiques se retrouvent même entre les Proto-Américains, y compris ceux qu’on regarde comme ayant joui d’un haut degré de civilisation, et ceux d’aujourd’hui. Les Péruviens modernes appartiennent à la même famille ethnique que ceux de l’empire des Incas. Or ils ont, comme Béothuks et Tchinouks, Algonquins et Dénés, le teint plus ou moins cuivré, les pommettes saillantes, les cheveux noirs et plats, la barbe très clairsemée, un nez quelque peu camus et de petits pieds (V. Bradford, op. cit., passim) . Si même ceux-là ont toutes les caractéristiques des autres sauvages des deux Amériques, sur quoi peut se baser un M. Le Conte ou n’importe qui pour prétendre que “ces Indiens... ne constituaient nullement une race unique”?

Et qu’on remarque bien que je ne veux nullement leur assigner une origine

On m’objectera que certaines familles paléo-américaines étaient dolichocéphales, ou du moins mésocéphales, dans leurs membres, tandis que chez d’autres la grande majorité était brachycéphale. Tout ce qu'on peut en conclure légitimement c’est que l’index céphalique n’est point un critérium infaillible de certitude ethnologique.

Je connais intimement certaine tribu, par conséquent l’une des divisions d’une famille aborigène, non pas une famille entière, dont la plupart des membres sont d’un dolichocéphalisme assez prononcé, alors que leurs voisins immédiats, leurs congénères incontestés, sont presque uniformément brachycéphales, sinon hyperbrachycéphales. Il en résulte pour les deux tribus un faciès tout différent: nez haut et étroit, lèvres minces et parfois un peu recourbées, avec de petits yeux enfoncés dans leur orbite et brillant d’un éclat ophidien, chez les uns; nez large et plus ou moins camus, avec des lèvres épaisses, une large bouche et de gros yeux presque à fleur des joues chez les autres.

Dira-t-on pour cela que nous nous trouvons en face de deux races distinctes? Si nous nous laissions aller à pareil écart, la langue serait là pour nous rappeler vite à l’ordre. Ces divergences de type sont plutôt l’effet du milieu et de la vie menée par l’individu que de l’ascendance ethnique.

Les caractéristiques communes à toute la race américaine sont les suivantes: teint tirant sur le brun avec un reflet de rouge, pommettes hautes et saillantes, pieds et mains petits, cheveux grossiers, noirs et plats, paucité, et souvent absence, de poils ailleurs que sur la tête, yeux noirs en amande et parfois disposés obliquement comme ceux des Chinois. Naturellement il peut y avoir des exceptions; mais

identique. Rien de plus loin de ma pensée. Il faut chercher dans bien des endroits divers pour retrouver leur berceau. Mais leur long séjour sur le même continent, dans un milieu à peu près semblable et avec une vie analogue, leur a fait contracter une homogénéité physiologique qui permet de les classer sous le titre unique d’Américains.

Comme preuve additionnelle, voudrait-on quelque chose de moins variable que le teint, la couleur des cheveux et des yeux, ou même l’extraordinaire proéminence des pommettes ? Voici ce qu'un physiologue de profession pourra nous servir :

“Un trait spécial des crânes américains est la présence de l'os épactal, ou es Incae, dans l’occiput. Il se trouve dans 3.86 pour cent de tous les crânes du continent, et bien plus souvent dans certaines localités, par exemple, dans 6.08 pour cent des anciens crânes péruviens; tandis que chez les Européens la proportion de ceux qui en sont affectés n’est que de 1.19 pour cent”(Dr Washington Matthews, ap. American Anthropologist, 1889, p. 337).

N’avons-nous pas dans ce fait si frappant la meilleure des raisons pour ramener tous les sauvages d’Amérique à un seul type, pour en faire une seule et même race ?

ces exceptions sont rares et ne font que confirmer la règle.

J’ai vu des aborigènes de l’Amérique du Sud: toutes ces caractéristiques se retrouvaient chez eux comme parmi nos “Amérindiens” du Nord — pour employer, à l’instar de M. Le Conte, un mot forgé il y a quelque temps aux Etats-Unis, et qui n’a pas l’air de prendre dans les cercles scientifiques.

Après mon énumération des caractéristiques indéniables et universelles de la race américaine, est-il besoin de protester contre l’assimilation que fait ce monsieur des Aïnous, ou Aïnos(6) avec “le fonds de la population pré-Colombienne” de ce continent( 7) ? Je ne puis me résoudre à croire que cet écrivain ignore que ce qui distingue précisément les premiers est leur extrême pilosité. Autant nos Peaux-Rouges sont dépourvus de poils sur la figure et ailleurs, autant les Aïnos sont hirsutes. Même leurs femmes portent moustache, ou du moins s’en font une !

Un M. Batchelor disait qu’il connaissait un vieil Aïno si complètement couvert de poils qu’on ne pouvait voir sa peau (8). C’était là évidemment un cas extrême; mais le Dr Scheube rapporte de son côté qu’il a vu dans cette peuplade des hommes dont la poitrine était cachée par d’innombrables poils de dix centimètres de long, tandis que ceux du dos en avaient cinq et plus.

Bref, physiquement parlant, Paléo-Américains et Aïnos sont aux antipodes les uns des autres. Ont-ils d’autres traits en commun qui permettent de les regarder comme apparentés? Pas au point de vue physiologique sûrement, puisque, tout sauvages ou primitifs que sont les Aïnos, leur faciès est plutôt celui d’Indo-Européens que de Mongoloïdes. C'est là un point sur lequel on paraît s’accorder.

D’après les traditions écrites des Japonais, leur pays était autrefois habité par une race de nains, qui vivaient dans des repaires souterrains dont on voit encore des vestiges, et ces antiques récits mentionnent aussi une race hirsute de sauvages appelés Yebisus, vocable qui sert habituellement à désigner les anciens Aïnos.

Que ces derniers aient été au Japon, ou du moins dans une bonne

(6) — Nom qui est dérivé non pas du japonais inu, chien, comme le voudraient les Japonais modernes, mais de Ainina, mot de langue des primitifs ainsi appelés qui veut dire “hommes, gens”, tout comme le déné de mes anciens sauvages et le nom de bien d’autres peuplades.

(7) — Ubi suprà.

(8) — Cf. Romyn Hitchcock, The Ainos of Yezo, p. 443 du Rep. of the U. S. National Muséum,

partie de son archipel, avant la race de ses habitants actuels, voilà qui ne peut être légitimement contesté. En sorte qu il paraît assez probable que ceux-ci trouvèrent, lors de leur invasion du pays, ces îles aux mains de deux races ennemies l’une de l’autre, celle des primitifs, qui se terraient dans le sol et celle des Aïnos qui, d après la tradition de ceux-ci, finit par les exterminer.

Et le fait qu’à l’instar de beaucoup de peuples différents, les Japonais prétendent avoir trouvé des nains dans le pays qu’ils envahirent dans un passé lointain, ne doit pas nécessairement nous faire rejeter cette tradition comme appartenant au domaine du mythique et de la légende. Il existe au Japon des preuves authentiques de pareille occupation.

Les Aïnos disent les avoir exterminés jusqu’au dernier. C’est là un exploit bien difficile à accomplir. Incapable de résister à plus fort que soi, on se sauve, on s’esquive, on émigre, mettant, si l’on peut, la mer entre son persécuteur et soi. Tel n’aurait-il pas été le cas pour ces prétendus nains, les tout premiers aborigènes du Japon? Personnellement je serais bien plus porté à le croire qu’à admettre la transmigration en Amérique d'un peuple, ou d’un bon nombre d’individus, si différents des aborigènes de ce continent comme le sont les Aïnos.

Et ce que M. René Le Conte dit de la voie que ces derniers ont pu suivre pour atteindre le Nouveau-Monde, les îles Aléoutiennes, les Kouriles ou même le détroit de Behring, peut naturellement s’appliquer tout aussi bien aux premiers. J’ai, du reste, montré ailleurs que des relations commerciales et autres non seulement ont pu exister dans les temps préhistoriques entre les habitants des deux continents, mais qu’elles se sont en réalité maintes fois, et avec la plus grande facilité, produites depuis que les Russes se sont étendus jusqu’aux confins de la Sibérie orientale, relations entre aborigènes d’Asie et d’Amérique, non pas entre blancs et Peaux-Rouges(9).

Au demeurant, le détroit de Behring n’a que quarante-cinq milles de large — d’aucuns disent même trente-cinq — et, par un temps clair, on peut voir l’Amérique des côtes de l’Asie. Quarante-cinq milles ce n’est rien pour une race, une tribu, un groupe quelconque ou des individus forcés d’émigrer, ou même que le simple goût des aventures porte à voyager, d’autant plus que, sans être “semé d’ îles qui constituent un point” ( sic probablement pour “pont”), comme

(9) — Essai sur l’Origine des Dénés de l’Amcrique du Nord, p. 52 et seq.: Québec, 1915.

le dit René Le Conte, le détroit de Behring a sa monotonie coupée par un groupe de trois (10), juste au milieu, ce qui réduit à peu près à vingt milles, peut-être à moins, l’espace à parcourir sans aborder.

De plus, cette pièce d’eau gèle souvent en hiver, et l’on connaît des blancs qui l’ont traversée à pied.

Passant maintenant par-dessus la question des Algonquins et des soi-disant Athabasques de M. Le Conte, pour y revenir plu/S tard, nous arrivons à ses Muskokis, qu’il donne implicitement comme ayant peuplé les quelques coins de LAmérique du Nord non occupés par les deux premières familles aborigènes, au sud des races hyperboréennes — Esquimaux et Aléoutes.

Pourquoi les Muskokis plutôt que l’un ou l’autre des quarante autres stocks proto-américains, plutôt que les Iroquois et les Youmas, plutôt que les Chochonis et les Sioux qui, au point de vue du territoire occupé, sinon de la population, étaient bien plus importants ? Mystère.

Ou plutôt non: cet écrivain convertit les Iroquois en Algonquins et voit des Dénés même dans les Chochonis! Si les Chinois et les Fuégiens, les Kamtchadales et les Patagons avaient leur habitat dans l’Amérique du Nord, il aurait tout aussi bien pu les rattacher à l’une ou à l’autre de ces deux familles ethniques. Ils ont certainement autant de droits à leur être adjoints.

Ou bien encore ne serait-ce point par hasard parce que les tribus qui forment le stock muskoki, ou du moins certaines d’entre elles, ayant été chères au cœur de Chateaubriand, qui les a chantées, sont plus connues des Français, généralement moins au courant de la science que de la littérature de leur pays, comme, par exemple, les Tchactas et les Natchez?

Les Natchez (1 1), intéressante peuplade elle aussi éteinte comme entité distincte, comme unité politique, sinon au point de vue individuel, quels poétiques souvenirs de jeunesse leur simple nom n'évoquet-il pas ! Avec eux nous apparaissent Atala et la fraîche idylle du Nouveau-Monde: ses interminables forêts vierges avec leur mystérieux

(10) — Les îles Diomède.

(11) — Que les tout premiers explorateurs français appellent indifféremment Natché, Nadtché, Natchy et Nadechès, tout aussi bien que Natchez. Ce qui donnerait à entendre qu'on ne devrait point faire sonner le z final de leur nom, comme on le fait communément. Ce nom était, à proprement parler, Natché, vocable auquel on ajoutait un z pour le pluriel selon l’orthographe française du temps, au lieu de IL moderne, ainsi qu’on le verra par d’importantes citations d’anciens auteurs que nous aurons à faire.

silence, les solennels Peaux-Rouges, hélas! bien idéalisés; les descriptions empoignantes et pas mal voluptueuses du grand romantique français; l’imprudence d’une jeune âme aussi généreuse que simple, bien innocente pour une Indienne, et sa terrible expiation à peine croyable pour quiconque est familier avec les mœurs proto-américaines — drame assez invraisemblable qui n’en pénétrait pas moins d’une admiration tempérée de crainte nos imaginations d’il y a dix lustres!

Mais tout cela est du sentiment, de la poésie, et ne peut donner pour l’ethnologue la prédominante importance dont n’a jamais joui le stock ethnique auquel appartenaient Tchactas et Natchez, ni cacher à ses yeux des groupes aborigènes dont le territoire était autrement étendu et la population bien plus forte.

La famille des Muskokis, appelée Muskhogéenne à Washington, occupait une partie du sud-est des Etats-Unis, c’est-à-dire presque tout le territoire de ce qui est aujourd’hui l’Alabama et l’Etat du Mississipi, avec une partie du Tennessee, de la Géorgie et de la Floride. Ses tribus les plus connues, au moins de nom, étaient celles des Tchactas et des Séminoles, avec la puissante confédération des groupes appelés Creeks par les Anglais(12), confédération à laquelle appartenaient les Natchez, que certains ethnologues regardent comme ethniquement hétérogènes et dont la langue était certainement distincte, quoique probablement apparentée aux autres dialectes muskokis.

A ces tribus assez connues de nom en France il faut ajouter celle des Taënsas, disparus comme les Natchez, qui habitait les bords d’un petit lac non loin du Mississipi, où elle avait huit villages ( 13).

Les Natchez, leurs parents au point de vue ethnographique, avaient leur habitat tout près de là, dans le voisinage de la ville qui porte aujourd’hui leur nom. On nomme neuf villages qu’ils occupaient, mais ils en avaient probablement d’autres, lors de la découverte de leur pays par les Français. Le Moyne d’Iberville, qui les visita en 1699, leur assigne, trois ans plus tard(14), quinze cents familles, ce qui devrait faire à peu près sept mille âmes. Le même explorateur en donne cent cinquante, soit sept cents âmes, aux Taënsas(15).

(12) — Confédération qui comptait encore 15,378 âmes en 1904.

(13) — A propos de sa langue, voir ce qui a été dit, p. 32, de la mystification à laquelle elle donna lieu il y a quelque 50 ans.

(14) — V. Margry, vol. IV, p. 602.

(13) — Que les premiers voyageurs français appellent successivement Tinsas, Taënsas et Tahensas. D’après M. de Montigny, leur missionnaire, en 1699, ils comptaient précisément 700 âmes, tandis que le même ecclésiastique écrivait des

Les mœurs et coutumes des deux tribus, dont Powell fit un moment un stock aborigène distinct, sont identiques. Ce qui se dit des uns s’applique aux autres. Il en était de même, ou à peu près, de la langue, quoi qu’en ait écrit Henri de Tonty, lieutenant du fameux de La Salle, qui découvrit leur pays en 1682(16).

La sociologie de Natchez et Taënsas diffère complètement de celle des familles indiennes que nous avons jusqu’ici étudiées. De fait, on peut dire que le culte public qu’ils observaient et les terribles pratiques qui en découlaient leur assignent une place toute spéciale dans la race américaine. Pour cette raison, et parce que ces deux tribus doivent, elles aussi, être classées parmi les “disparus”, quelques pages sur leurs principales caractéristiques pourront servir à ceux qui s’intéressent aux Paléo-Américains.

Il n’y aurait guère de présomption à dire que ces tribus formaient les peuplades les plus civilisées, parce que les plus sédentaires, et celles qui jouissaient de l’organisation sociale la plus clairement définie, de toutes celles dont l’habitat s’étendait au nord du Mexique, où fleurissait une civilisation encore supérieure, bien que ceux qui en étaient favorisés, et même les anciens habitants du Pérou(17), aient appartenu à la même race américaine.

Comme ils en faisaient aussi partie, les Natchez étaient malgré tout, bien que secondairement, un peuple de chasseurs. Mais étant plus sédentaires que la plupart des représentants de cette race dans l’Amérique du Nord, il s’adonnaient aussi, et surtout, à l’agriculture.

L’ours, le chevreuil et le bison étaient l’objet principal de leurs recherches. Pour se procurer le chevreuil, le Natchez s’affublait de la tête empaillée de cet animal, et il en contrefaisait à merveille, paraît-il, la démarche, le port et les manières. Il chassait aussi les dindes sauvages^ 8) et autre gibier, et même les premières, avec des chiens.

Natchez : “Cette nation est la plus nombreuse de toutes celles qui sont sur les bords du Mississipi. Il y a dix ou douze villages, mais fort dispersés, comme par hameau ou par habitation. Je ne crois pas que tous ensemble fassent 300 cabanes, mais souvent dans chaque cabane il y a deux ou trois familles” (Lettre du 25 août 1699; ap. Congrès international des Américanistes, vol. I, p. 36; Québec, 1907).

(16) “Je crois, dit le petit M. de La Salle, que les Tinsa, les Natché et les

Coroa ont les mesmes manières, mais leur langage est différent”. Cf. Margry, Vol. I p. 558. Quelqu’un bien plus en état de juger, M. de Montigny, qui vivait chez eux, assurait carrément, le 2 janv. et le 25 août 1699 que les Taënsas et les Natchez parloient une mesme langue” (Cong. des Amér., ubi suprà, p. 38).

(17) je dois faire des réserves en faveur des tout premiers habitants de ces contrées.

(18) Ou poules d’Inde, comme les appelaient les premiers Français qui

vinrent en contact avec eux (Cf. Margry, vol. I, pp. 569, 582).

Mais je dois répéter que les Natchez étaient avant tout une race de cultivateurs, dépendant plus du résultat de leurs travaux champêtres que du fruit de leur chasse pour vivre. Le maïs(19), dont ils avaient plusieurs espèces, était pour eux ce que le blé est pour nous. Ils cultivaient aussi les haricots et la citrouille, sans compter le tabac, qu’ils fumaient généralement mêlé à de la feuille desséchée de sumac.

Comme instruments agricoles, ils n’avaient pourtant qu’une espèce de pioche faite d’une pièce de bois croche, ou bien se servaient pour leurs humbles labours d’une omoplate de bison munie d’un manche.

Avec ces outils primitifs, ils défrichaient la forêt, dont ils avaient abattu les arbres au moyen de haches de pierre dure ou du feu. Avec eux aussi, ils ensemençaient leurs champs, faisant avec la main des trous pour chaque graine, puis en extirpaient les mauvaises herbes. Leur culture se faisait en commun, c’est-à-dire que tout le village, ou du moins une bande de villageois, travaillait un jour à un champ pour recommencer le lendemain à un autre appartenant à l’un des ouvriers de la veille.

C'était là une forme de coopération, une espèce de communisme dans le travail, qui était rare chez de vrais sauvages.

Mais les Natchez étaient-ils vraiment des sauvages? Oui et non, ainsi qu’on a déjà pu le voir et qu’on va présentement le constater encore plus facilement. Oui, à la guerre; car leurs équipées militaires consistaient surtout en surprises et en massacres des hommes, suivis de l’abduction des femmes. Parfois pourtant, ils faisaient des prisonniers parmi les premiers; mais c’était dans le but de mieux assouvir leur vengeance sur eux. Ils voulaient se donner la satisfaction de les torturer et de les voir souffrir, puis agoniser dans les flammes.

Dans ce cas, une femme qui avait perdu son mari à la guerre pouvait néanmoins délivrer l’un de ces captifs, et l’arracher au supplice qui l’attendait en l’adoptant comme successeur de son défunt conjoint(20).

De réels sauvages étaient-ils encore lorsqu’ils scalpaient ceux qui avaient mordu la poussière, et gardaient précieusement leur chevelure, sinon leur tête entière, à la maison ou près du temple à l’égal des plus glorieux trophées.

(19) — Connu sous le nom de bled d’Inde au pays de la Nouvelle-France, mais qu’on commença à appeler “mahis” chez les colons de la région muskokie et plus tard en Louisiane. Cf. Margry, vol. I, pp. 563, 567.

(20) — John-R. Swanton, Encycl. of Rel. and Ethics, vol. IX, p. 189.

Mais la construction et l’agencement de cette maison, la simple existence même de ce temple, les élevaient au-dessus du sauvage ordinaire. Carrée ou ronde, la première était faite de perches de hickory, entre lesquelles s’entrelaçaient des lianes, ou plutôt des cannes, qui recevaient ensuite un torchis de boue. Comme charpente, des nattes étaient étendues qu’on recouvrait de bottes de foin superposées à la façon des bardeaux, et, par-dessus encore, d’autres nattes formant un toit complètement à l’épreuve de la pluie.

Dans les cas exceptionnels, comme pour la demeure des chefs ou le temple communal, on élevait cette construction sur un tertre artificiel, ou mound (21).

Comme les mœurs et coutumes, ainsi que la technologie, des Natchez étaient identiques à celles des Taënsas, leurs voisins et amis, la description par un témoin oculaire d’une loge appartenant à ces derniers, ainsi que de son contenu, pourra donner une idée adéquate de celles dans lesquelles vivaient les premiers. L’explorateur Henri de Tonty écrit donc, à l’occasion de sa visite aux Taënsas le 22 mars 1681:

“Les autres sauvages ne sont point bastis de la mesme manière. L’on reconnoit à cette nation une partie des qualitez que possèdent les gens policez. L’on nous fit d’abord entrer dans une cabane de quarante pieds de face; les murailles en sont de bouzillage, épaisses de deux pieds et hautes de douze. La couverture est faite en dôme, de nattes de cannes, si bien travaillées que la pluye ne perce point à travers.

“En entrant dedans, nous vismes le chef qui estoit assis sur un lit de repos. Il y avoit plus de soixante vieillards vis à vis de luy, couverts de grandes nappes blanches... Il y avoit un flambeau de cannes sèches au milieu de la cabane, laquelle estoit ornée de plusieurs boucliers de cuivre jaune attachez sur les quatre faces des murailles, de quantité de peintures, d’une alcôve où repose le chef et de plusieurs lits de camp, sur lesquels reposent les chefs des huit villages qui sont situés sur le lac et qui dépendent de luy.

“Tous ces vieillards qui estoient auprès de luy dans la dite cabane avoient leurs mains sur leurs testes, et hurloient tous d’une voix comme des loups criant: ho! ho! ho! ho! Et après que le chef leur eut

(21)— Peut-être pour la mettre à l’abri de toute inondation; car il est facile de voir par les premiers explorateurs français que leur pays était bas, sujet à “noyer”, comme ils disent dans leur pittoresque langage, par suite du débordement du Mississipi.

parlé, ils s’assirent tous, et l’on nous fit asseoir sur une natte de canne qui estoit préparée sur la terre, qui estoit délicatement travaillée (22).

Un autre signe indubitable d’une civilisation qui commençait à poindre était, chez les Natchez, la présence de sièges, de basses chaises dont leurs habitations étaient pourvues même avant l’arrivée des blancs. C’est là, pensera probablement le novice en sociologie américaine, un point bien infime; quelle importance peut-il avoir? Une grande pour qui connaît les manières des races primitives: un vrai sauvage ne s’assied jamais. Il s’accroupit sur le sol ou le plancher.

Ces aborigènes étaient habiles dans l’art du potier. Des pots en terre bien ornés et d’excellente cuisson, et surtout des ustensiles en treillis de toute taille et de toute forme, étaient l’œuvre de leurs femmes, et servaient aux besoins de leur ménage.

Avec l’écorce intérieure du mûrier, ils se tissaient des étoffes dont leurs femmes se revêtaient de la taille aux genoux. Quant aux hommes, ils se contentaient en été du pagne retenu par une corde à la ceinture. Ils se fabriquaient aussi des tissus entremêlés de plumes, et d’autres encore dont la matière première était des fibres d’ortie ou des poils de sarigue.

Ils étaient en outre très heureux dans leur traitement des peaux de bêtes, qu’ils travaillaient intelligemment et peignaient parfois d’une manière fort agréable — procédé de civilisés — ou bien décoraient de piquants de porc-épic — art sauvage qui réapparaissait. Une fois tannées, ces peaux conservaient indéfiniment leur souplesse.

Et pourtant, le croira-t-on? malgré leur remarquable avancement dans les voies de la civilisation, ces Indiens pratiquaient la déformation crânienne, comme les Tchinouks, bien qu’à un moindre degré. Faudrait-il voir dans cette abrutissante coutume la cause ultime du peu d’estime pour la chasteté professée par leurs femmes non mariées(23)? On assure même qu’on s’appliquait à inculquer chez la jeunesse l’inutilité de sa pratique avant le mariage(24). Il n’est que juste d’ajouter qu’après sa consommation on s’attendait à la plus stricte fidélité de la part de la femme.

En cas de mort, le cadavre était revêtu de ses plus beaux atours; on l’ornait de plumes et on en peignait la figure. Puis ses parents et amis s’assemblaient près du défunt, pour le pleurer pendant toute

(22) — Ap. Margry, vol. I, pp. 600-01.

(23) — Circonstance, on le voit, qui rend assez peu vraisemblable l’épisode sur lequel roule le roman d’Atala.

(24) — Swanton, op. cit.

une journée. Enfin on l’enterrait accompagné de ses armes, si c’était un homme, d une chaudière si c’était une femme, et de provisions dans l’un et l’autre cas.

Après quoi ses parents allaient matin et soir le pleurer sur sa tombe pendant un mois, ce que continuaient de faire trois ou quatre autres mois ses proches et ses intimes, dont les cheveux avaient été coupés ou grillés ras en signe de deuil, et qui devaient pendant ce temps s’abstenir de se peindre le corps et d’assister à n’importe quelle fête.

C'était bien pire encore lorsque le défunt était un chef, ou appartenait à la noblesse. Et ceci nous amène à mettre en relief ce qu’il y avait de plus remarquable chez les Natchez, je veux dire leur merveilleuse organisation sociale, qui n’était certainement pas celle de sauvages, et le respect pour l’autorité, encore moins connu de ces derniers, respect qui, tout en les laissant des barbares, ne leur donnait pas moins le droit d’être considérés comme jouissant d’une certaine culture.

Civilisés ou non, on verra bientôt que leurs moeurs et leurs croyances ne leur inspiraient aucune horreur pour l’effusion du sang, même du sang le plus pur et le plus innocent — au contraire, et c’est ce qui me porte à les classer parmi les peuples barbares.

On pourrait presque dire que la nation des Natchez avait une organisation sociale basée sur des notions théocratiques, puisque sa tête a été réputée avoir une origine quasi divine, et gouvernait autant qu’elle régnait. Les Natchez étaient divisés en deux catégories distinctes: celle des Soleils ou nobles, et celle du commun peuple. Au-dessus planait la personnalité imposante du Grand-Soleil, ou chef principal, auquel on assignait l’astre du jour pour ancêtre, et qui avait un pouvoir absolu sur ses sujets et leurs biens.

Les Soleils ne paraissent pas avoir été nombreux. A une certaine époque, ils n’étaient pas plus de onze, au dire des uns, dix-sept, selon les autres, et leur classe se subdivisait à son tour en trois moindres catégories. D’après l’abbé Domenech, ils n’en auraient pas compté moins de cinq cents lorsqu’ils s’établirent pour la première fois en ce qui devait s’appeler plus tard la Louisiane ( 25 ).

Au point de vue de l’hérédité, et partant des alliances matrimoniales, un système de stricte exogamie était en force chez ce peuple.

(25) — Voyage pittoresque, p. 352.

Tous ces nobles devaient donc prendre femme dans une caste différente, ou plutôt inférieure, c’est-à-dire parmi les plébéiens. Le matriarchat était la loi fondamentale de leur société, en sorte que l’enfant suivait le rang de sa mère et par conséquent n’héritait jamais de la condition supérieure de son père.

Comme ce système d’hérédité faisait descendre d’un cran les enfants d’un homme marié dans les rangs du peuple, le fils d’un Grand- Soleil était simple Soleil et celui d’un Soleil ordinaire devenait plébéien.

Une raison de l’exogamie en honneur chez les Natchez consistait en ce que les femmes ou maris des Soleils (car il y avait des Soleils féminins) devaient s’offrir en holocauste, par conséquent disparaître à la mort de l’un de ces derniers, ce que ne pouvait faire un Soleil.

On comprendra que je ne puis entrer ici dans les détails techniques, et peut-être discutables aujourd’hui, de l’organisation sociale des anciens Natchez. Ceux qui voudraient approfondir cette question, pourront consulter avec avantage un article par W.-C. MacLeod, Natchez Political Evolution, qui parut il y a deux ans dans le vol. XXVI de Y American Anthropologist. Ils y trouveront aussi un exposé consciencieux des lois qui gouvernaient chez ce peuple la succession aux titres, ainsi que le mariage des nobles, et pourront se rendre compte des nuances qui divisaient les rangs de ces derniers.

Le Grand-Soleil était aidé dans le gouvernement de la nation par un conseil de vieillards, qui jouissait ordinairement d’une grande influence. Cette seule particularité marquait ces aborigènes au coin d’un certain degré de civilisation. En effet, parmi les vrais sauvages le vieil âge n’est guère en honneur. Il est plutôt l’objet de la dérision publique(26).

Un autre indice non équivoque d’une certaine culture était le respect que ce peuple professait pour l'autorité, chose absolument inconnue du sauvage authentique, qui ne connaît que la crainte du plus fort. De ce respect et de la pompe extérieure qu’il engendrait les auteurs contemporains nous ont laissé maints exemples. Je pourrais me contenter du suivant, qui se rapporte à un chef taënsa, mais s’applique tout aussi bien aux Soleils des Natchez.

(26) — Tœzlni , ntnqan, tais-toi, la veillesse est entrée dans ton esprit, c’està-dire tu radotes, dira un Porteur à un vieillard qui osera essayer d’émettre une opinion sur un sujet d’actualité.

Le P. Zénobé Membre, stationné sur- le Mississipi, écrivait de ces chefs le 3 juin 1682:

“Ils commandent et on leur obéit. On ne passe jamais entre eux et le flambeau de canne qui brusle dans leurs maisons, mais on fait le tour avec quelque cérémonie. Ils ont leurs valets qui les servent à table. On leur apporte à manger de dehors. On leur sert à boire dans leur tasse après l'avoir rincée, et personne ne boit dedans qu’eux. On fait de mesme à leurs femmes et à leurs enfans. Ils distribuent les présens, à leur volonté, à qui bon leur semble des leurs.

“C’est tout vous dire que le chef des Taënsas venant voir M. de La Salle, un maistre de cérémonie vint, deux heures auparavant, avec cinq ou six estafiers auxquels il fit balayer avec leurs mains le chemin par où il devoit passer, luy fit préparer une place et tendre un tapis dessus, qui estoit une natte de cannes très délicatement et artistement faite.

“Deux hommes en cérémonie le précédoient avec des éventails de plumes blanches, comme pour chasser les mauvais esprits; un troisième estoit chargé d’une lame de cuivre et d’une plaque en rond de la mesme matière. Jamais homme ne s’est comporté si gravement que ce chef dans cette visite, qui fut pleine de confiance et de démonstrations d’amitié” (27).

Ces manifestations de respect pour l’autorité étaient chose si absolument rare chez les Paléo- Américains que je ne puis résister au plaisir de transcrire encore ce passage de la relation de M. de Tonty, un laïque cette fois. Lui aussi a en vue un chef taënsa qui, dans ce cas, venait de recevoir la visite de M. de La Salle.

“Les François qui couchèrent à son village nous dirent qu’on avoit chanté toute la nuit à sa porte, et que le lendemain en s’embarquant il y avoit deux corps de musique, et que les canoteurs venoient à la cadence; que deux hommes, un devant, l’autre derrière, avec deux éventails fort bien faits de plumes de cygnes, empeschoient que les cousins ne les piquassent.

“Nous entendismes dire: Voilà un chef qui arrive! et nous fusmes au-devant de luy. Nous remarquasmes que deux cents personnes de ses gens se mirent en haye, et avec les mains nettoyèrent la place par où il passoit” (28).

(27) — Ap. Margry, vol. II, pp. 209-10.

(28) — Ubi suprà, vol. I, p. 610.

Si l’on traitait de la sorte des individus qui n’étaient probablement que de simples Soleils, de quelle vénération et de quelle pompe ne devait-on pas entourer le Grand-Soleil, 1 incarnation pour ces aborigènes de l’astre qu’ils considéraient comme l'âme de la nature et qui était l’objet de leur culte principal? Ce grand chef, qu’on aurait pu appeler roi, était pour eux un personnage si éminent que, d’après un missionnaire qui en écrivait en 1704, “les Natchez, qui ont leurs traditions les plus assurées, comptent quarante-cinq ou cinquante [grands] chefs qui ont succédé successivement (sic) les uns aux autres’’ (29).

Aussi la mort de l’un d’eux était-elle une véritable calamité publique pour ce petit peuple. Près de quarante-cinq ans après la découverte de son pays, et en dépit des efforts de simples Français comme de missionnaires dans ses villages, pour mitiger ce qu’il y avait de cruel et d’extravagant dans son système social et sa religion, voici comment furent célébrées les funérailles de son chef militaire, le Serpent-Tatoué, en 1725.

Ceux qui se trouvaient dans sa maison proférèrent à sa mort de grands cris, auxquels on fit immédiatement écho dans tout le village, pendant qu’on tirait des coups de fusil pour communiquer la triste nouvelle aux autres places. A un signal donné par le Grand-Soleil, on jeta de l’eau sur le feu du foyer, et un officier, sortant de la maison mortuaire, lança aux échos d’alentour un hurlement qui fut partout répété, pour avertir que tous les feux devaient être éteints de même.

Il n’est que juste d’ajouter que la raison de cette particularité était que le Grand-Soleil avait décidé de mourir lui-même en témoignage de son appréciation du défunt chef. Des Français qui se trouvaient là l’empêchèrent de donner suite à sa résolution.

Pendant ce temps, on avait revêtu le corps de ses plus beaux atours, et on l’avait décoré de ce qui lui donnait droit aux honneurs militaires. On lui offrit à manger de temps à autre, et ses femmes, avec tous ceux qui devaient l’accompagner au pays des mânes, repassèrent deux fois par jour le rôle qu’elles devaient jouer à l’heure fixée pour son enterrement. Cette heure arrivée, le Serpent-Tatoué fut sorti sur une litière, porté plusieurs fois autour de sa maison, puis de là en serpentant au temple.

Lorsqu’on y arriva, les victimes, qui avaient suivi la dépouille

(29) — Lettre de M. de la Vente, 20 sept. 1704.

mortelle du chef militaire, se placèrent sur des nattes et furent immédiatement étranglées avec des cordes qu’on leur passa autour du cou, et dont deux personnes saisirent chacune des extrémités qu’elles tirèrent en sens inverse. On inhuma alors le Serpent-Tatoué dans le temple et, près de lui ou juste en dehors, ses proches qui venaient de se sacrifier à l’autel de l’amitié ou du désespoir rituel, tandis que les corps des personnes qui appartenaient à d’autres villages étaient emportés pour être enterrés dans leurs temples respectifs(30).

Par où l’on peut voir combien peu fondé est le scepticisme qui termine une relation analogue, consignée dans le journal du chevalier d'Iberville (31), où se lit ce qui suit: “Ils avoient coustume, à la mort de leur chef, de tuer quinze ou vingt hommes pour l’accompagner, disent-ils, dans l’autre monde, et le servir. Plusieurs, à ce que l’on dit, sont ravis d’être de ce nombre. Je doute fort de cela’’.

Ce qui n’en était pas moins vrai, on en a des preuves sans nombre.

Les temples des Natchez et des Taënsas avaient la double destination d’autels aux sacrifices et d’espèces de panthéons. Qui peut nier après cela que ces peuples aient été civilisés? Ne l’est-on pas à Paris?...

Ces temples, qui se dressaient surtout sur des tertres artificiels, contenaient donc les os de leurs grands hommes, et l’on y entretenait un feu perpétuel, symbole probablement du soleil qu’on y adorait. Dans l’un d’eux, sans doute à la “capitale’’, c’est-à-dire tout près de l'habitation du grand chef, on y gardait une espèce d’idole, “statue en pierre renfermée dans une boîte de bois’’, écrit l’un des missionnaires de l’époque, qui ajoute:

“Ils disent que ce n’est pas proprement le Grand Esprit, mais un de ses parents qu’il a autrefois envoyé en ce lieu pour estre le maistre de la terre; que ce chef est devenu si terrible que de son seul regard il faisoit mourir les hommes; que, pour éviter cela, il se fit faire une cabane, où il entra et se changea en statue de pierre, de peur que sa chair fut corrompue dans la terre’’(32).

Un nommé Lasource, qui visita les Natchez probablement en 1699, écrivait de son côté au sujet d'un de leurs temples: “Le temple est enclos d’une clôture faite en façon de muraille; elle est presque

(30) — V. Swanton, Encycl. of Rel. and Ethics, vol. IX, p. 190.

(31) — Dans son second voyage au Mississipi, déc. 1699-1700; ap. Margry, IV, p. 415.

(32) — M. de St. Cosme; Natchez, 8 janv. 1706.

garnie de testes de morts(33). Ils ne vouloient pas nous laisser entrer dedans, disant que ceux qui y entroient mouroient. Nous y entrasmes moitié par force, moitié de bonne volonté” (34).

Lacourse ne décrit point ce temple, mais le P. Le Petit, supérieur des Jésuites au pays, supplée abondamment à son silence. Je traduis d’une version anglaise.

‘‘Les Natchez”, dit-il, ‘‘habitaient un beau pays, et étaient la seule tribu (35) qui parût avoir un culte établi. Ce temple ressemblait à un four de terre, ou au dos d’une tortue, et avait cent pieds de circonférence. Au-dessus, à l’extérieur du toit, se trouvaient trois aigles en bois peint rouge, jaune et blanc. Devant la porte, il y avait un hangar d’où le gardien du temple en prenait soin.

‘‘Tout autour on voyait un cercle de piquets peints, portant les crânes de leurs ennemis tombés sur le champ de bataille. L’intérieur était garni d’étagères supportant des paniers pleins des ossements de leurs compagnons les plus appréciés, qu’on avait étranglés pour servir leurs maîtres dans le monde des esprits... Aucune femme, à l’exception de la mère et des sœurs du Grand-Soleil, ne pouvait entrer dans l’édifice sacré. Tout ce que le commun peuple osait faire, c'était d’approcher près du seuil.

‘‘Le soleil était leur divinité. On appelait leur grand chef du même nom, et lui, à son tour, appelait le soleil son frère. Chaque matin, à l’aurore, escorté de sa suite, le chef gravissait un tertre pour converser avec son céleste frère. Dès que le soleil apparaissait au firmament, le chef le saluait d’un long hurlement, puis faisait de la main un signe allant de l’est à l’ouest, lui indiquant la route qu’il devait parcourir” (36).

“Le temple des Taënsas”, écrivait à son tour un autre missionnaire, M. de Montigny, ‘‘a des murailles épaisses de sept à huit pieds, à cause de la grande quantité de nattes qui y sont les unes sur les autres. Ils ont pour une de leurs divinités, autant que j’ay pu voir le serpent” (37).

C’est peut-être de ce dernier édifice qu’il est question dans le

(33) — I.e. d’étrangers tués à la guerre; car cette peuplade était fort belliqueuse.

(34) — Cong. des Américanistes, ubi suprà, p. 40.

(35) — Avec celle des Taënsas qui, nous le savons, avait les mêmes us et coutumes.

(36) — Ap. H. -B. Cushman, history of the Choctaw, Chickasaiv and Natchez Indians, p. 531 ; Greenville, 1899.

(37) — Cong. des Amer., ibid., ibid.

Journal d’Iberville (1699-1700). Ce que l’explorateur dit est si suggestif et projette une si vive lumière sur la religion et la mentalité de Taënsas et Natchez, que je fais à ce document l’important emprunt suivant.

“Le 1 7e [jour de mars 1700], la foudre est tombée sur le temple des Taënsas, et y a mis le feu qui l’a entièrement bruslé. Ces Sauvages, pour apaiser l’esprit, qu’ils disent estre fasché, jetèrent cinq petits enfans au maillot dans le feu du temple. Us y en auroient jeté plusieurs autres sans trois François qui y accoururent et les en empeschèrent.

“Un vieillard de soixante-cinq années environ, qui estoit comme le principal prestre, estoit près du feu, criant à haute voix: Femmes, apportez vos enfans pour les offrir à l’Esprit en sacrifice pour l’apaiser. Ce que cinq de ces femmes firent, luy apportant leurs enfans, qu’il prenoit et les jetoit au milieu des flammes.

“L’action de ces femmes a été regardée comme une des plus belles qu’on puisse faire, de manière qu'elles suivirent ce vieillard, qui les amena en cérémonie à la cabane de celuy qui devoit estre fait chef de la nation, car il y avoit peu [de tems] que le chef estoit mort...

“Ce vieillard, dont j’ay parlé ci-dessus, disoit que l’Esprit s’estoit fasché, parce qu’à la mort du dernier chef on n’avoit tué personne pour l’accompagner, et qu’il estoit luy-mesme fasché, qu’il faisoit brusler le temple, accusant les François que c’estoient eux qui esfoient cause de ce malheur, parce que M. de Montigny, s’estant trouvé au village à la mort du chef, avoit empesché que l’on ne tuast personne, de quoy tout le monde de la nation parut fort content hors ce grand prestre”.

Ce qui suit montre combien ces sacrifices humains étaient en réalité jugés par ces Indiens, en dépit de cette dernière remarque du voyageur français:

“Ces femmes sanctifiées et consacrées par l’action qu’elles venoient de faire, c’est comme [cela que] les nomment plusieurs de ces Sauvages, estant menées chez le prétendant à la couronne, furent caressées, fort louées des anciens, et on les revestit chacune d’une couverture blanche, qu’ils font d’escorce de meurier, et on leur mit à chacune une grande plume sur la teste, et [elles] parurent toute la journée à l'entrée de la cabane du chef, assises sur des nattes de cannes, destinant cette cabane pour servir de temple, où le feu fut allumé, comme ils ont coustume de faire.

“Toute la nuit du 18e au 19e, ces femmes et ce vieillard la passèrent à chanter dans la cabane du nouveau chef, et le jour elles res-

toient aux costcz de la porte, en veue de tous les passants” ( 38 ).

Un autre auteur contemporain confirme pleinement la réalité des rites sanguinaires de ces peuplades. Cette fois c est des Natchez qu’il s’agit. D’après Périault(39), à la mort de la Grand-Soleil de la tribu, son mari, qui n’était point de sang royal, fut étranglé par leur fils aîné, pour qu’il allât lui tenir compagnie dans l’autre monde. Douze enfants subirent aussi le même sort, par ordre du successeur de sa mère, qui avait le droit de mettre à mort autant de personnes qu’il jugeait nécessaires à son service au pays des trépassés.

Il faut avouer que tous ces sacrifices humains n’étaient pas de nature à augmenter la population de Natchez et Taënsas. Ce qui la diminuait bien plus encore c’était les guerres incessantes qu’ils soutenaient contre leurs voisins, au point que, le 25 août 1699, M. de Montigny ne craignait pas d’écrire des premiers qu’ils “avoient pour lors la guerre avec presque toutes les nations qui sont sur le Mississipi”.

Les efforts des missionnaires eurent pour l’un de leurs principaux objets le retour d’une paix durable parmi ces tribus, qui se suicidaient sans s’en douter. Taënsas et Natchez, parents comme ils étaient, s’entretuaient alors autant qu’ils pouvaient. On craignait l’ardeur belliqueuse bien connue des derniers. Ils cédèrent pourtant aux instances de ‘Tesprit blanc”, comme ils appelaient le missionnaire, et envoyèrent aux Taënsas des députés chargés de présents, pour sceller la paix avec eux.

“On leur fit une réception magnifique, après quoy on les conduisit à la porte du temple où s’estoient rassemblés les principaux de la nation. Là se firent les cérémonies accoutumées, puis on porta dans le temple les présens des députés natchez. Cette offrande consistoit en six robes de rats musqués fort bien travaillées. Et la paix fut conclue.

“Pour terminer la cérémonie, le vieillard qui avoit le soin du temple monta sur une petite élévation, et adressa la parole tantôt à l’Esprit, tantôt aux assistants, exhortant les deux nations à oublier le passé et à vivre dans une paix inviolable” (40).

Ces bonnes dispositions durèrent-elles ? On voudrait pouvoir répondre affirmativement; mais des lettres ultérieures ne nous le permettent pas.

Les Natchez finirent même par s'attaquer aux Français établis

(38) — Ap. Margry, IV. pp. 414-16.

(39) — Cité par Cushman, ubi suprà.

(40) — Lettre de M. de Montigny, 25 août, 1699,

dans la vallée de leur grand fleuve, et leur firent trois guerres distinctes, pas toujours inexcusables, l’une en 1716, une autre en 1722 et la dernière en 1 729. Celle-ci devait être fatale à leur nation. Pouvaient-ils invoquer des circonstances atténuantes pour ce conflit désastreux? Je ne crois pouvoir mieux répondre à cette question qu’en soumettant les faits suivants au jugement du lecteur.

On s'accorde à rejeter sur le gouverneur français, un M. de Chopart qui commandait au fort Rosalie, la faute immédiate du soulèvement natchez; mais on ne s’tentend point sur la nature exacte du fait qui le provoqua. Ainsi, tandis que les auteurs du petit article sur les Natchez dans le Handbook of American Indians disent qu’il voulait s’emparer de leur village central pour en faire une plantation, le but final que lui attribue S. -G. Drake paraît plus vraisemblable(41 ).

D'après lui, ce fonctionnaire convoitait le site pour y établir “élégamment” les quelques centaines de blancs de son voisinage. H. -B. Cushman assure de son côté que “la compagnie Indienne”, quelle qu’ait pu être cette corporation, avait donné ordre au gouverneur de la Louisiane d’éloigner les Natchez de la colonie blanche pour prévenir toute possibilité de collision entre les uns et les autres (42).

Mais s’il faut en croire Charles de Wolf Brownell(43), il n’était nullement question de village. La difficulté venait simplement d’une espèce d’impôt, la contribution d’une peau tannée par famille, que le représentant du roi de France aurait voulu prélever sans rien donner en retour, contribution forcée qui n’entrait point dans les mœurs des Indiens. Cet écrivain suit en cela les dires d’un vieil auteur antifrançais, James Adair, traiteur de fourrures, qui ajoute à cette occasion que “le cœur des guerriers s’aigrit, et s’attacha aux peaux de daim” (44).

Quoi qu’il en soit, il paraît difficile de nier que de Chopart ait été dans son tort, et cela est d’autant plus digne de remarque que le même auteur gallophobe ne peut s’empêcher d’admettre que “la magistrale habileté des Français leur permit de faire plus avec des bagatelles, auprès des sauvages, que tous nos directeurs expérimentés en affaires indiennes n’ont pu effectuer par la grande quantité de riches

(41) — The Aboriginal Races of North America, p. 383; New-York, 1880.

(42) — Hist., p. 540.

(43) — The Indian Races of America ; p. 388; Boston, 1855.

(44) — Cité par Brownell, ubi suprà, D’après le défunt James Mooney, indianologue respecté que j’ai eu l’honneur de connaître, ce prétendu impôt devait plutôt être considéré comme une amende dont le gouverneur avait frappé trois villages coupables d’agression sur des Français ( The End of the Natchez, ap. American Anthropologist, vol. I, pp. 511-12).

présents qu’ils leur firent libéralement. Les premiers octroyèrent leurs petites faveurs avec une sagesse consommée, et la valeur en fut extrêmement augmentée par la bienveillance extérieure et les opportunes manières doucereuses du donateur” (45 ).

En d’autres termes, pour être plus juste et tout aussi clair, les Français, dans la vallée du Mississipi comme ailleurs, n’apportaient point dans leurs rapports avec les indigènes la morgue anglo-saxonne et la suffisance, sinon le mépris peu voilé, qui sont propres aux émigrés d’Angleterre et ne vont à personne.

La faute de Chopart n’en fut donc que plus regrettable. Il devait la payer cher. Les Indiens Chickasaws, autre tribu muskokie qui était alliée aux Anglais, en profitèrent pour fomenter des troubles contre les ennemis traditionnels de ces derniers au Nouveau-Monde. Par suite de leurs intrigues, le Grand-Soleil des Natchez finit par envoyer de tous côtés des messagers pourvus de calumets et de tabac, avec des paquets de petits bois qui devaient servir de jetons. On devait détruire chaque jour un de ces derniers, et, lorsqu’il n’en resterait plus, fondre sur la colonie française.

Le gouvernement eut bien vent de ce complot par l’intermédiaire d’une Soleil amie des Français, ou froissée de ce qu’elle eût dû surprendre un secret qui n’avait été confié qu’aux hommes. Mais quem Jupiter vult perdere dementat prius. De Chopart ne voulut rien croire, ne fit aucun préparatif de défense et mit même aux fers, paraît-il, des subalternes qui se permirent de lui faire des représentations à ce sujet.

Le jour vint pourtant où il allait être terriblement châtié de son inexcusable agression et de son incroyable présomption. Encore si la punition s’était arrêtée à l’auteur de tout le mal! Mais non; le 29 novembre, veille de la Saint-André(46), jour d'un des massacres les mieux réussis qui aient rougi les annales des aborigènes d’Amérique, toute la garnison du fort et la plupart des hommes de la colonie, près de sept cents en tout(47), s’il faut en croire des anciens auteurs, tombèrent victimes de la rage natchèze, d’autant plus terrible qu’elle avait

(45) — Ubi suprà.

(46) — D’autres disent à tort le 30.

(47) — De peu véridique Adair dit quinze cents, tandis qu’un auteur moderne d’ordinaire bien informé, James Mooney, réduit à deux cents hommes le nombre des victimes des Natchez qui, ajoute-t-il, perdirent eux-mêmes douze guerriers, mais emmenèrent en captivité toutes les femmes et tous les enfants. Cushman, de son côté, dit que les Français perdirent 250 hommes qui furent tués et environ 300 femmes qui furent faites prisonnières.

été plus longtemps contenue(48), tandis qu’un bon nombre de femmes étaient emmenées en captivité(49).

Le Grand-Soleil, celui-là même que les Français avaient empêché de s’immoler sur l’autel de l’amour fraternel lors des funérailles du Serpent-Tatoué, aurait voulu donner suite à son succès en tombant sur les autres blancs de la Louisiane, et en les détruisant jusqu’au dernier. Mais c’était une entreprise devant la magnitude de laquelle ses alliés reculèrent.

Je ne puis entrer dans les détails de la lutte à mort qui s'ensuivit entre blancs et Peaux-Rouges. Ceux qui voudraient apprendre à quel degré d’héroïsme la haine et le désespoir, ajoutés au sentiment de la préservation nationale, peuvent conduire une race naturellement belliqueuse, n’ont qu’à lire les douze pages que feu James Mooney consacre à l’extinction ethnique des Natchez dans le premier volume de Y American Anthropologist. Je dois me contenter des grands traits.

En janvier 1730, une force de plusieurs centaines de Tchactas sous la conduite d’un officier français attaqua un fort natchez, y tua 80 hommes, captura 18 femmes et remit en liberté un grand nombre de personnes faites prisonnières lors du massacre de l'année précédente.

Le mois suivant, les Français vinrent eux-mêmes venger la mort de leurs compatriotes avec des canons et de nombreux alliés tchactas. Malgré l’excellence au point de vue militaire de la position des Natchez et le courage indéniable avec lequel ils reçurent l'ennemi, ils durent battre en retraite après une sortie qui coûta cher aux deux côtés, laissant un grand nombre des leurs aux mains de Français, qui les exilèrent à Saint-Domingue, où on les vendit comme esclaves, pendant que les autres s’enfuyaient chez les Chickasaws.

L’asile que ceux-ci leur offrirent alors, après les avoir aidés dans la lutte, eut naturellement pour résultat d’attirer sur eux une attaque des Français, qui, s’il faut en croire le peu impartial Adair(50), tour-

(48) — L’art de dissimuler ses sentiments les plus intimes dans lequel les Indiens froissés et vindicatifs sont passés maîtres, témoins les boucheries du Boston et du Tonquin, fut rarement si frappant que dans le massacre natchez, dont la préparation fut non pas limitée à un ou deux individus blessés dans leur orgueil, mais le fait de tout un peuple éparpillé en un assez grand nombre de localités.

(49) — En ce qui est du nombre des victimes, ce massacre n’a guère eu de supérieur que celui des Sioux du Minnésota en 1862, alors qu’ environ 500 colons et 300 soldats américains tombèrent victimes de sauvages qu’on s’était indirectement acharné à agacer par d’incessantes injustices.

(50) — Anglais qui détestait “le pathos de cette volage nation” (Ap. Brownell, op. cit., p. 389).

na d’abord à l’avantage des assiégés. Mais cet ancien traiteur de fourrures paraît si anti-français qu’il est difficile de savoir quand il faut ajouter foi à ses avancés.

Il assure, par exemple, qu’un jour les Français attaquèrent les Peaux-Rouges sous un déguisement si étrange qu’ils jetèrent la terreur dans leurs rangs, terreur que ne put qu’augmenter le peu d'effet des missiles des derniers sur les surtouts rembourrés dont les premiers s’étaient affublés.

Les Indiens étaient, dit-il, sur le point de prendre la fuite, croyant avoir affaire à des revenants, lorsque ceux-ci s’étant approchés pour lancer des grenades dans leur fort, les assiégés s’aperçurent, une fois près d’eux, qu’ils n’étaient après tout que des gens faits de chair et d’os comme eux et, par un effort concerté, parvinrent à les repousser. Adair “garda avec vénération deux de ces projectiles pris comme trophées aux vantards “monsieurs’’, dit-il lui-même(5 1 ).

Ce qui n’empêche qu’après maints combats ce qui restait des Natchez fut obligé de se disperser, et de demander l’hospitalité à diverses tribus indiennes. Leur plus fort groupe comptait encore presque sept cents âmes en 1735. Quelques-uns se réfugièrent chez les Catawbas, d’autres- chez les Cherokees, où ils purent se maintenir comme unité ethnique jusqu’en 1800. La maladie et d’autres causes achevèrent leur destruction, en sorte que le Handbook of American Indians est positif que “les Natchez ne furent pas exterminés par les Français, comme on l’a souvent écrit’’, comme l’a à peu près affirmé, entre autres, ce grand misanthrope, neurasthénique et critique universel de quiconque a réussi, en particulier des Jésuites et des évêques, qui avait nom J.-C. Beltrami(52).

Des Taënsas il ne reste plus depuis longtemps un seul individu.

Comme conclusion, il nous est donc permis de remarquer que si les blancs et leurs alliés indiens furent responsables de l’extinction totale de la race des inoffensifs Béothuks et l’immoralité, doublée d’ivrognerie, de celle des sensuels Tchinouks, l’agent qui finit par avoir raison des fiers Natchez et des Taënsas fut quand même la guerre et le peu de prix que les uns et les autres attachaient au sang humain.

A la mémoire des premiers, nous ne pouvons refuser l’hommage de notre pitié et de notre plus vive sympathie, double sentiment que

(51) — Ibid., p. 390.

(52) — A Pilgrimage in Europe and America, vol. II, p. 516; L,ondres, 1828.

ne provoque aucunement le souvenir des seconds, tandis qu’au nom des derniers nous devons au moins le tribut d’un sincère respect. Ils tombèrent en combattant, ou finirent par disparaître pour avoir combattu, pour ce qu’ils concevaient être leurs droits les plus chers, et qui l’était parfois. Nous serons assez généreux pour ne pas crier à leur occasion V ae victis! alors même que nous savons que leurs adversaires étaient des nôtres.

Essai VI

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