DISPARUS DU CENTRE: LES MANDANES
Il y a près de deux cents ans, lorsqu’on pensait en Nouvelle- France à la “mer de l’Ouest’’(l) et au chemin qui y conduit, la vision des Cris et des Assiniboines, dont il fallait traverser les vastes plaines pour s'y rendre, se présentait instinctivement à l’esprit de l’explorateur, mais l’ambition du missionnaire allait plus loin. Difficiles à évangéliser par suite de leur nomadisme et pas plus faciles à convertir à cause de l’influence plutôt délétère qu’exerçaient sur eux le coureur de bois, dont la vie était trop souvent en contradiction avec sa foi, ainsi que “l’infâme trafic’’ (2) de l’eau-de-vie que leur offraient des traiteurs sans conscience, ces aborigènes n’excitaient plus guère la sympathie des aspirants-missionnaires, dont les espérances se tournaient surtout vers une tribu, un peu au sud, que la voix publique portait aux nues.
Cette tribu était celle des Mandanes qui, bien disposés, assuraiton, et menant une vie sédentaire, étaient plus faciles à atteindre et à instruire. “Si notre Bon Dieu le veut..., je seray le premier à leur porter la bonne nouvelle de l’évangile”, écrivait dès 1735, le P. Aulneau de la Touche, S. J. (3), qui devait, au contraire, tomber sous le tomahawk des Sioux.
Il y a des peuplades américaines qui, bon gré mal gré, n’ont jamais eu bonne réputation. Les Mandanes n’en ont jamais eu de mauvaise. Il y a un siècle et plus, ils passaient pour l’aristocratie des familles ethniques de l’Amérique du Nord. Ce n’étaient pas des sauvages comme les autres, se répétait-on. Ils étaient plus blancs, plus cultivés que la plupart des Paléo- Américains. Ils possédaient de grandes qualités, entre autres celle d’une hospitalité à toute épreuve, et se montraient ouverts à toutes les influences civilisatrices.
Aussi les théoriciens s’en donnaient-ils à cœur joie au sujet de
(1) — L’océan Pacifique.
(2) — Lettre du P. Aulneau de la Touche, ap. Morice, Histoire de l’Eglise catholique dans l’Ouest canadien, vol. I, P- 42.
(3) — Le 25 avril; Morice, Hist. de l’Eglise, I, P- 40.
leur origine, qu’on déclarait devoir se chercher dans quelque coin de la vieille Europe. Leur nom était dant la bouche de tous les traiteurs de fourrures et coureurs de bois qui s'étaient enfoncés dans le mystérieux Ouest. Ce n’était pas eux, assurait-on, qui auraient pu lever la hache de guerre contre des blancs qui ne leur voulaient que du bien! On chantait leur culture et on vantait leur industrie, en sorte qu’aucun voyage au centre du continent nord-américain n’était supposé complet, aucune relation sur les déserts occidentaux du Nouveau- Monde n’était censée intéressante qui n’avait pas, au moins partiellement, le pays des Mandanes pour but et leurs us et coutumes pour objet.
Aujourd’hui personne n’en parle plus. Leurs parents, les Sioux, occasionnent encore des études plus ou moins scientifiques. Cette nation n’a guère perdu de sa vitalité, dirait-on; la question de ses mœurs et de tout ce qui la touche est toujours d’actualité dans un certain monde; mais où sont donc les aimables Mandanes? Hélas ! eux aussi sont tombés victimes de la loi qui semble condamner les races aborigènes d’Amérique en contact avec les blancs à une extinction inéluctable.
Dans leur cas, cette extinction est d’autant plus lamentable qu’elle est due non pas à des fredaines causées par la peur et le désir de représailles, non pas à l’immoralité secondée par l’ivrognerie, pas plus qu’à des dispositions trop belliqueuses et au peu de valeur attachée au sang humain, comme c’était le cas pour les disparus que nous avons jusqu’ici étudiés, mais à une cause extrinsèque et indépendante de leurs propres agissements: la maladie, c’est-à-dire une épidémie apportée par des blancs qu’on voudrait pouvoir déclarer innocents de toute faute, même de simple négligence.
C’était, on a pu le pressentir, mon intention première de passer des Natchez et des Taënsas à leurs survivants de la région qu’occupaient ces Indiens. Mais fort de mon droit de franc-tireur libre de ses allées et venues dans le champ ethnologique, je crois maintenant préférable, après avoir essayé de faire revivre un moment pour le lecteur des tribus dont l'habitat était à l’Extrême-Est, à l’Extrême- Ouest et au sud de notre continent, de répéter la même opération en faveur d’une peuplade qui habitait non loin de son centre.
C’est là, sur les bords du haut Missouri, que se trouvait il y a un siècle la fameuse tribu des Mandanes, rejeton de la grande famille siouse, qui, on peut le dire, faisait bande à part, à l’instar de ses
frères les Assiniboines, eux aussi en état de guerre perpétuel avec ces écumeurs des grandes prairies américaines.
Le prince Maximilien de Wied, celui-là des anciens voyageurs qui nous en a laissé le plus systématique exposé, prétend(4) que les Canadiens les connaissaient sous le nom de Mandais. Le sieur Varennes de Lavérendrye, l’explorateur qui en a le premier écrit, et la plupart de ses compatriotes après lui, les appelaient Mantannes, ou Mantanes.
Ce nom vient, paraît-il, du dakota Mawatani, dont on ne donne point le sens. D’après Washington Matthews, ils s’appelaient eux-mêmes Numakiki, les gens, terme que Maximilien écrit Numangkake, et qu’il donne comme synonyme d'hommes.
S’il faut en croire Hayden(5), le nom qu’ils se seraient donné eux-mêmes aurait été Miah’tanes, qui, prétend-il, voulait dire “gens sur le rivage”, ce qui porte cet auteur à croire qu’ils ont dû occuper les bords du Missouri depuis un temps immémorial (6).
En 1750, ils avaient neuf villages, dont l’un touchait à la rivière du Cœur. Deux se trouvaient sur la rive orientale et sept sur le côté opposé du Missouri. Ayant terriblement souffert de la petite vérole et d’attaques d’ Assiniboines et de Dakotas (Sioux), ce qui restait des deux villages de la rive est se fondit en un seul, qu’ils établirent toujours sur le Missouri, mais un peu plus haut. Des causes analogues réduisirent à cinq les autres villages qui, en 1776, s’amalgamèrent en un seul situé dans le voisinage du premier, à environ quatre milles de l’embouchure de la rivière au Couteau, sur la rive opposée du fleuve; ce qui ne faisait plus que deux localités, Metutahanke et Ruptari, pour toute la tribu des Mandanes.
Mais n’allons pas si vite, et faisons d’abord connaissance avec ces Indiens, leur nombre et leur physique, tels que nous les ont révélés les premiers voyageurs.
(4) — P. 334 de ses Travels in the Interior of North America, édition originale de Londres, 1843.
(5) — Cf. Handbook of American Indians, art. Mandans.
(6) — -D’après l’artiste indien, Georges Catlin, ils se donnent le nom de Seepohs-kah-nu-mah-kah-ke, gens des Faisans ( Letfcrs and Notes on the Manners, Customs and Condition of the North American Indians, p. 135 ; Philadelphie, 1859), qui, en réalité, ne désigne qu’une fraction de leur tribu et correspond au Sipuske-Numangkake du prince Maximilien (op. cit., p. 335). De Lavérendrye (Journal, p. 5) donne leur nom indien comme Ouachipouane, et le P. A'ulneau, qui aspirait à la gloire de les civiliser, en parle comme des Ouant Chipouanes (Morice, Histoire de l’Eglise catholique dans l'Ouest Canadien, vol. I, P- 40). Chacun de ces deux derniers vocables avait trait au fait que ces aborigènes habitaient des loges partiellement souterraines.
On ne saurait nier que, lorsqu’ils furent “découverts” par les blancs, les Mandanes aient été nombreux pour une seule tribu américaine. En 1804, alors que le chiffre de leurs villages était tombé de neuf à deux, on estimait encore leur population à 1,200 âmes, et, en 1837, époque fatale pour cette intéressante peuplade, elle était montée à 1,600 — Catlin dit 2,000.
En 1738, lorsqu’ils reçurent la première visite officielle des blancs, leur nombre ne devait pas être beaucoup en-deçà de 10,000. En effet, de Lavérendrye nous apprend que (pour lui) leur plus proche village, qui était en même temps le moins populeux, comptait 130 habitations(7). En accordant à chacune un minimum de cinq personnes, ce qui est très modéré pour des sauvages qui vivent la plupart du temps plusieurs familles ensemble(8), nous arrivons au chiffre de 650 âmes. Mais le village suivant, où l’explorateur envoya son fils, était deux fois plus grand: mettons 1,200 au lieu de 1,300 habitants, pour faire la part d’une exagération assez possible, et prenons ce chiffre pour la moyenne de la population de chacun de leurs villages en 1738 — d’autant plus que le plus éloigné était le plus populeux(9). Nous obtenons pour les neuf localités un total de 1 0,800 âmes.
On s’accorde généralement à dire que les Mandanes étaient une belle race: hommes de taille au-dessus de la moyenne(lO), forts et vigoureux, avec de larges épaules et des muscles d’athlètes. Quelquesuns étaient naturellement plus sveltes; mais fort rares étaient ceux qu’on pouvait réellement appeler petits. Quant aux femmes, elles ne pouvaient manquer d’être moins grandes. Elles étaient assez portées à être trapues.
Hommes et femmes pouvaient se glorifier de leurs dents: bien taillées, fermes et blanches comme l’ivoire. “Il est bien rare de voir parmi eux un défaut dans les dents, ou l'une d’elles qui manque même chez les vieillards”, assure Maximilien(l 1). L’âge n’avait guère
(7) — Qu’il avait pris la peine de faire minutieusement compter.
(8) — Et nous avons l’assurance de Catlin, qui les vit plus tard et vécut chez eux, que “leurs loges contenaient un grand nombre de personnes” ( Op . cit., p. 140).
(9) — De Lavérendrye, Journal, p. 22.
(10) — Il est surprenant d’entendre Catlin, qui connaissait si bien ces Indiens, nous dire qu’ils étaient, comme taille, en dessous de la moyenne ( Letters and Notes, p. 158; The Geo. Catlin Indian Gallery, p. 85). Tous les autres auteurs affirment le contraire.
(11) — Ubi suprà, pp. 336-37.
chez eux d’autre résultat que de les raccourcir un peu en les usant.
Mais ce qui rendit ces sauvages célèbres dans le monde des explorateurs, des traiteurs de fourrures et des naturalistes, comme on appelait autrefois les anthropologues, c’était leur remarquable apparence faciale, le teint d’un grand nombre et surtout la couleur de leurs cheveux. “L’étranger qui arrive au village mandane’’, écrit Georges Catlin, “est tout d’abord frappé des différences dans le teint et des couleurs variées dans les cheveux qu’il voit dans les foules autour de lui. De suite, il est presque porté à s’écrier: Ces gens ne sont point des Indiens’’ ( 12).
De son côté, le sieur de Lavérendrye écrivait avec son orthographe peu classique que “la plupart n'ont point la fisionomie sauvage" (13).
Tout d’abord, il est reconnu qu’ils n’avaient pas les pommettes si saillantes ni si hautes que les Sioux, leurs frères par le sang devenus leurs ennemis implacables par des malentendus communs chez les aborigènes américains.
Leur nez n’était point camus, comme c’est le cas chez beaucoup de tribus sauvages, et, sans être aussi long que celui de leurs congénères que nous venons de mentionner, il était parfois légèrement aquilin et souvent droit comme celui des blancs. Leurs yeux, généralement en amande, étaient d’un brun foncé, au lieu du nonr d’ébène propre aux autres aborigènes, quand ils n’étaient point bleus — couleur qui, normalement, n’affectait jamais cet organe dans les vrais enfants du sol américain. Ils avaient la bouche large et la mâchoire inférieure forte et angulaire.
D’après Maximilien ( 14), leur angle facial, auquel on faisait de son temps plus attention que de nos jours, n’était généralement pas plus faible que celui des Européens.
Mais ce qu’il y avait de plus curieux dans leur physique, c’était, avec leur teint qui était d’ordinaire assez clair, la couleur de leurs cheveux. Avant de partir pour son grand voyage, au cours duquel il se proposait d’étudier minutieusement ces Indiens et de les peindre, Catlin fut prévenu par le gouverneur Clarke du nouveau qui l’attendait. “Vous allez”, lui dit celui-ci, “voir un peuple étrange et à moitié blanc” (15).
(12) — Letters and Notes, p. 156.
(13) — Journal, p. 20.
(14) - — Op. cit., p. 336.
(15 ) — Letters, p. 157.
En effet, non seulement plusieurs de ses membres avaient des cheveux châtains et soyeux comme ceux des Européens, mais “un très grand nombre, des deux sexes et de tout âge, de l’enfance à l’âge mûr et à la vieillesse, avaient les cheveux d’un gris d’argent bien clair ( bright ), et, dans quelques cas, parfaitement blancs”.
Cette assertion de Catlin(16) a été depuis reproduite, au moins dans son sens général, par tous ceux qui ont parlé des Mandanes. Bien que le résultat d’une inspection oculaire de tous les jours, elle n’est elle-même que la confirmation du témoignage de ses devanciers chez cette remarquable peuplade. “Il y a chez eux des familles entières... dont les cheveux sont gris, c’est-à-dire d’un noir mêlé de blanc, en sorte que toute la tête paraît grise”, écrivait le prince de Wied en 1832(17).
Plus de vingt-cinq ans auparavant, en 1806, Alexandre Henry le Jeune avait aussi écrit, lui aussi de visu, à propos des Mandanes: “Ce qui me frappa comme extraordinaire chez ces gens fut le fait que plusieurs enfants d'une dizaine d’années avaient des cheveux parfaitement gris et ressemblaient à des personnes âgées. Ceux que je vis étaient tous des filles. En général, ce peuple n’a pas des cheveux grossiers et plats comme les autres naturels de l’Amérique du Nord; leur chevelure est bien plus fine, tirant sur un brun foncé, et j’en vis qui était presque blonde”(18).
Et la preuve que cette singularité dans les cheveux et le teint des Mandanes ne pouvait être attribuée à de récentes unions matrimoniales avec des blancs, bien qu’on n’eût pas précisément pu donner leurs femmes comme des modèles de continence, se trouve dans le fait qu’elle frappa jusqu’au sieur de Lavérendrye en 1738. “Cette nation est d’un sang meslé blan (sic) et noir”, écrit-il dans son journal. “Les femmes sont assez belles, surtout les blanches; beaucoup de cheveux blon et blan” (sic) (19).
Dans tous les cas, on ne voit guère comment un mélange de sang, qui d’ailleurs n’aurait pu être que la très grande exception, aurait causé une anomalie de si fréquente occurrence comme la présence de cheveux gris même chez des enfants.
(16) — Ubi suprà.
(17) — Op. cit., p. 336.
(18) — Journal, édité par Elliott Coues, vol. I, p. 341; New-York, 1897.
(19) — Journal, p. 20.
Les hommes qui étaient affectés de cette espèce d’albinisme(20), qui leur infligeait des cheveux non seulement de vieillards mais d’une grosseur et d'une raideur qui faisaient penser aux crins d’un cheval, faisaient leur possible pour le dissimuler, en oignant leur chevelure de colle mêlée de terre rouge ou noire(21). Les femmes, au contraire, en étaient ficres, et s’appliquaient à faire ressortir cette couleur anormale.
Yeux bleus et cheveux châtains, teint clair et pommettes peu prononcées, qu’en fallait-il davantage pour mettre en branle les cerveaux féconds des théoristes et des penseurs portés aux sensations? Les Mandanes ne peuvent être de vrais sauvages, se disait-on; ils sont trop blancs, trop cultivés, trop avancés même dans leur manière de se bâtir et de se protéger (comme on le verra en temps et lieu). D’où peuvent-ils venir?
Et l’on se rappela du même coup qu’un prince gallois du nom de Madoc, ou Madawc (comparez avec “Mandane”, murmurait-on), ayant, vers le commencement du XlVe siècle, quitté son pays à la tête de dix vaisseaux, ne fut jamais revu. Ou avait-il pu aller sinon en Amérique? pensa-t-on, oubliant que tout son parti avait tout aussi bien pu aller au fond de la mer.
Si Eric le Roux put par accident découvrir le Groenland; si de ses compatriotes purent se rendre avant Christophe Colomb jusqu’aux forêts chargées de vigne sauvage de ce qui devait plus tard se nommer le Canada et la Nouvelle-Angleterre, qu’est-ce qui empêchait Madoc et ses compagnons de s’être échoués un peu plus au sud, et d’avoir atteint, par exemple, l’embouchure du Mississipi ?
Quoi d’étonnant alors si l'on prétendait depuis longtemps avoir trouvé sur le continent nord-américain des tribus indiennes qui parlaient le gallois? J’ai par devers moi le texte complet d’une déposition en forme à cet effet datée du 10 mars 1685, et publiée en 1740 par le Gentleman’s Magazine. Elle émane d'un certain Rév. Morgan Jones, qui se dit chapelain d’un major-général Bennett.
Elle atteste solennellement qu’ayant quitté la Virginie avec d’autres le 8 avril 1680, il s’enfonça dans l’intérieur des terres jusqu’à
(20) — Dan>s certains cas, c’était de l’albinisme authentique, comme, par exemple, dans celui du chef Mato-Chiha, que cite Maximilien. “Ses cheveux’’, écrit ce voyageur, “croissaient en mèches brunes, noires, argentées, mais surtout blanches, et ses sourcils étaient d’un blanc parfait, ce qui produisait un effet étrange chez un homme de bonne taille et par ailleurs beau, dont l’âge était de vingt à trente ans” ( Op . cit., p. 336).
(21) — J. -G. Wood, The N attirai History of Man, vol. I, p. 642 — d’après les auteurs contemporains; Londres, 1870.
ce qu’il eut atteint le territoire des Tuscaroras, qui le firent prisonnier. Ils s’apprêtaient à l’exécuter lorsque, ayant laissé échapper certaine remarque de découragement dans sa langue maternelle, le gallois, une espèce de chef militaire indien en visite chez ces sauvages s'approcha de lui, et lui dit dans la même langue qu’il ne mourrait point, mais qu’il allait, lui étranger homoglotte, payer sa rançon.
Après quoi, ce ministre passa avec les compatriotes de son libérateur, qu'il appelle Doegs, quatre mois entiers, “pendant lesquels”, ajouta-t-il, “j’eus occasion de converser familièrement avec eux en gallois” (22).
“Je suis prêt à conduire à ce pays n’importe quel Gallois ou autre”, déclare-t-il après avoir signé ce document.
Mystification, forgerie, va-t-on s’écrier. C’est possible, très possible. Ce qui n’empêche pas que, d’après Bancroft, “un certain lieutenant Roberts affirmait qu’en 1801 il rencontra à Washington un chef indien qui parlait aussi couramment le gallois que s’il était né et avait été élevé dans les environs de Snowdon”(23).
Dans tous les cas, l’un des auteurs américains les plus familiers avec la vie indienne, l’artiste Georges Catlin, fut trop frappé des singularités physiologiques et sociologiques des Mandanes, dont il fit une étude toute spéciale, pour ne pas penser à ce qu’il avait lu à propos du prince Madoc et ses compagnons disparus. Leurs remarquables caractéristiques, qu’on ne retrouve que chez les blancs, le laissèrent rêveur. Il se mit à ratiociner, à théoriser, et voici ce qu’il finit par croire.
Les dix vaisseaux de Madoc, ou du moins quelques-uns d'entre eux, durent entrer dans le Mississipi et le remonter jusqu’à l’Ohio,
(22) — Ap. P. de Roo, History of America before Columbus, vol. II, p. 331 ; Philadelphie, 1900.
Malgré son assurance, la déclaration de ce ministre ne peut être reçue sans de très grandes réserves. De fait, pour être franc, je ne crois pas un mot de sa référence au gallois. M. Morgan Jones paraît avoir mené une vie fort mouvementée, au cours de laquelle les déboires et les difficultés financières ne lui furent pas épargnées.
C’était originairement “an honest ploughman” , au dire des documents, qui, d’une manière ou d’une autre, parvint au rang de ministre baptiste. N’ayant pu se faire payer pour ses services professionnels, il passa en Amérique, et, transformé en maître d'école, vit bientôt son établissement fermé par les autorités de la Virginie. Ceux que ses aventures subséquentes pourraient intéresser n’ont qu’à consulter un article, The Rev. Morgan Joncs and the Welsh Indians of Virginia, paru dans le New-Bngland Historical and Genealogical Register pour janvier 1898. Mon exemplaire est une réimpression de cette année-là, publiée par la Cie David Clark & Fils, de Boston.
(23 ) —Ibid„ p. 332.
où les nouveaux venus se mirent à cultiver la terre dans une des régions les plus favorables à l’agriculture qu’il y ait au monde. Mais à la longue ils furent probablement attaqués par des sauvages qui les regardaient comme des intrus, ce qui les porta à ériger ces fortifications dont on voit encore les restes, et dont l’agencement trahit des connaissances militaires fort au-dessus de l’esprit des Paléo- Américains.
Là il est possible que le nombre supérieur des assaillants, ou le manque de provisions chez les assiégés, ait forcé ceux-ci à se rendre, alors qu’ils durent être exterminés, à l’exception de ceux qui avaient pu contracter des alliances matrimoniales avec les premiers occupants du sol, dont la progéniture était naturellement des métis. Les survivants finirent ensuite par s’éloigner d’une place qui leur rappelait le massacre des leurs, et commencèrent alors à être connus comme les gens de Madawc, ou Madawgwis, nom qui dégénéra ensuite en Madawis, ou Mandans.
C’est alors qu’ils durent remonter le Missouri, s’établissant, au fur et à mesure qu& leur nombre augmentait, en différents villages fortifiés comme celui où leurs proches avaient résisté aux sauvages d’alentour. De ces villages on retrouve aujourd'hui les traces en maint endroit le long du fleuve, jusqu’aux points où les blancs les trouvèrent dans la première moitié du XVIIIe siècle ( 24 ) .
En corroboration de son hypothèse, si ce mot peut s’appliquer à une théorie qui lui paraît des plus plausible(25), Catlin invoque des preuves qui peuvent se ramener aux suivantes:
1° La physionomie toute particulière des Mandanes: 2° les vestiges qu'on trouve de leurs anciens villages: 3° le nom même d’une de leurs divisions(26), qui signifie “gens des faisans’’, alors que, pour trouver un seul de ces oiseaux, il faut descendre jusqu’aux forêts de l’Ohio: 4" l’excellente poterie que font leurs femmes et qui, assure-t-il, “n’appartient à aucune autre tribu du continent’’ (27) ; 5° le secret qu'ont ces indigènes de la manufacture d’une très belle et très durable
(24) — Une chose est acquise à l’histoire: depuis ce temps et, de leur propre aveu, bien des années auparavant, les Mandanes avaient constamment remonté le Missouri, abandonnant village après village pour en établir d’autres plus haut. Pour l’exposition de cette théorie, V. Catlin, The Wclsh Colony, en appendice à ses Let'ters and Notes (pp. 781 et seq.).
(25) — I am fully convinced that they hâve formerly occupicd that part of the country ( i.e . la vallée de l’Ohio), p. 782.
(26) — Qu’il prend à tort, nous l’avons vu Note 6, pour celui de leur tribu entière.
(27) — Letters, p. 785.
espèce de rassade bleue; 6° la forme de leurs canots de cuir, qui sont la copie exacte du coracle gallois; 7° quelques mots de leur langue, malheureusement peu nombreux, qui, tels que cités, sont incontestablement les mêmes qu’en gallois.
A tout cela, les deux auteurs du petit article sur les Mandanes dans le Handbook of American Indians répondent en deux mots: "La théorie de Catlin, d’après laquelle ils auraient autrefois vécu dans l'Ohio et élevé des mounds( 28), puis émigré de là dans le Nord- Ouest, est dénuée de tout fondement’’ (29).
Est-ce à dire que pour eux les sept preuves qu’il apporte de sa contention soient non avenues? Bien osé serait qui irait si loin. Je cite la désinvolture de ce manuel simplement comme un exemple de la ligne de conduite qui semble avoir été adoptée par beaucoup des savants qui forment ce que j’appellerai la nouvelle école d’anthropologie américaine: tout nier lorsqu’il s’agit d’assimilations ethniques entre le Nouveau et les Anciens Mondes, ou, si l’on ne peut nier les faits, refuser d’en admettre les conclusions légitimes. En d’autres termes, mettre un aveugle tabou sur toute étude de l’origine de nos Indiens(30).
(28) — Catlin ne parle pas précisément de mounds, mais de fortifications en terre.
(29) — Op. cit., vol. II, p. 79 7.
(30) — Parce que cette question a donné lieu à tant de sottes théories, on décourage par des négations sans preuves ou des critiques sans raison quiconque ose entreprendre de l’élucider, même le plus discrètement possible. Pour être franc et par là mieux compris, au risque de me mettre trop en avant, voici un exemple de cette proscription inconsidérée et de ses résultats.
On avait invariablement bien reçu dans les cercles scientifiques mes humbles contributions à notre connaissance des races indiennes du Nord américain.. Mais ayant eu, il y a quelques années, l'incroyable audace de publier dans la défunte Nouvelle-France de l’abbé (plus tard Mgr) Lindsay une série d’études sur Y Origine des Dénés de l’ Amérique du Nord, faute que j’aggravai encore en réunissant ces articles en un volume, on changea de suite de dispositions à mon égard. Mes conclusions étaient le résultat de comparaisons établies entre des faits incontestables, contenus dans d’anciens et très rares volumes russes et autres, touchant les aborigènes de la Sibérie,, et ce que je connaissais d une famille américaine par suite d'études qui dataient de 1882, etudes qui m avaient valu la faveur des premiers savants du monde.
Dans le dit ouvrage, je mettais surtout en relief (chapitre XV) une remarquable légende avec des détails très frappants, que je venais de découvrir sur les tundras de l’Asie orientale, et dont j’avais longtemps auparavant publié un exact équivalent qui avait cours chez une tribu dénée parmi laquelle j’exerçais mon ministère. Par cette publication, je contrevins évidemment à l’édit tacite qui défendait pareils rapprochements.
Le simple bon sens était pourtant là pour dire que de semblables^ détails se retrouvant en Amérique dans leur intégrale originalité, ne, pouvaient etre 1 effet du hasard. Ils accusaient ou bien contact dans le passé, ou peut-être meme parenté ethnique entre les deux peuples chez lesquels on les trouvait, et c est
Avant de reprendre, pour les développer sans aucune préoccupation de rapprochements avec n’importe quel peuple d’Europe ou d’ailleurs, quelques-uns des points énumérés par Catlin, complétons ce que nous avons dit de l'apparence personnelle de Mandanes.
ainsi que m’en écrivirent certains savants, ainsi qu’un archevêque qui avait luimême étudié des questions analogues. Un périodique de Saint-Louis, je crois, le Fortnightly Revicw, consacra même une partie de quatre numéros consécutifs à un compte rendu très flatteur de mon livre et de la découverte qu’il exposait.
Que fit la nouvelle école d’anthropologie en face de ma violation de son tabou implicite? On parut vouloir organiser le silence autour de l’un et de l’autre (bien qu’à mon insu des recherches sur les lieux, c’est-à-dire en Sibérie, eussent alors laissé entrevoir une conclusion analogue à la mienne), et, quand, sur mes instances, on se décida à en rendre compte, ce fut pour affirmer que je ne prouvais rien, puisque les faits que j’apportais étaient communs à toutes les races primitives, ce qui est ridiculement faux, comme on a pu s’en apercevoir par la sociologie très distincte des tribus que nous avons étudiées ensemble. Par exemple, l’usage américain du calumet ne se retrouve point chez les Hottentots ; les Indiens des grandes plaines américaines ne connaissent point le patlache de la côte du Pacifique nord ; et on ne peut dire que les manières de se laver les mains (p. 108 de mon Essai), de manger la viande cuite devant le feu (110), de faire faisander le poisson en terre(112), de se nourrir de l’écorce intérieure de certains arbres (113), ainsi que l’ichthyophobie décrite à la page 114, qui sont communes aux Sibériens comme aux Dénés d’Amérique, soient universelles parmi les races primitives.
Et pourtant je ne donnais nullement ces similarités sociologiques comme étant de nature absolument probante. Elles n’avaient à mes yeux qu’une importance corroborante.
De la si remarquable identité dans les détails de la légende qui a cours en Asie tout aussi bien qu’en Amérique, point vital qui était comme le pivot autour duquel tournait ma thèse entière, pas un traître mot; ce qui montrait que ou bien on n’avait pas lu attentivement mon petit ouvrage, ou bien on ne m’avait pas suivi dans mon raisonnement, à moins qu’on ne doive ajouter qu’on était simplement de mauvaise foi, et qu’on s’était contenté de s’assurer que je me trouvais en terrain défendu. On était aussi muet sur mes preuves tirées des noms géographiques indiens du Grand-Nord, preuves qui sont de nature à convaincre le lecteur le plus sceptique.
Au lieu de cela, on m’accusait de trouver “dans le mirage des Dix Tribus perdues la solution finale de beaucoup de mes difficultés” (V. American Anthropologist, vol. XXIII, p. 219), c’est-à-dire de donner implicitement les Juifs comme les ancêtres de mes sauvages, à cause de la similarité entre quelques-unes de leurs coutumes et celles de ces derniers, opinion que j’avais indirectement tournée en ridicule dans ce même essai! Bien plus, on voulut m’apprendre que “beaucoup des points de la culture des Athabaskains du Nord sont en réalité le résultat d’emprunts, et pas du tout athabaskains”, alors que, dès 1892, apparemment avant que mon critique eût commencé à étudier ces questions, j'avais publié dans les “Transactions” de la Société Royale du Canada un essai pour montrer comment plusieurs de ces coutumes avaient été empruntées aux naturels de la Côte nord !
Pour établir les responsabilités et dégager celle de beaucoup de savants sans préjugés, je me vois obligé de mettre ici ce chef-d’œuvre de critique au crédit de son auteur, le prof. Roland-B. Dixon, qui venait justement d’avoir maille à partir, non sans une chaleur peu scientifique, avec plusieurs de ses confrères.
S’il fallait juger des études anthropologiques modernes par cette petite équipée (à laquelle n’était peut-être pas étrangère la rancune dont m’a poursuivi un nouveau venu sur le champ linguistique américain, récemment à la tête de la revue dans laquelle elle s’était produite, écrivain dont j’avais critiqué les manquements phonétiques dans Y Année Linguistique de Paris), on se croirait en
Gris ou blancs, noirs ou châtains, leurs cheveux se portaient aussi longs que possible et divisés, chez les femmes, en deux tresses qui, dans les moments de coquetterie, étaient rapidement défaites, puis étendues en éventail derrière le dos, par les doigts passés au travers à la manière d’un peigne. Elles coloraient en rouge la raie qui séparait leurs cheveux.
Quant aux hommes, ils se faisaient plusieurs tresses plates et larges d’environ deux pouces, dans lesquelles ils introduisaient, à la distance d’un pouce ou davantage, du vermillon enduit de colle pour les maintenir distinctes les unes des autres. Ces tresses étaient alors rejetées en arrière, et descendaient jusqu’aux genoux, sinon plus bas.
Autre point digne de remarque: dans cette tribu, la vanité individuelle, le soin minutieux de sa personne étaient le fait des hommes bien plus que des femmes. Comme le costume de l’un et de l’autre sexe était plutôt rudimentaire, c’était surtout sur la coiffure que se portait l’ingéniosité du dandy. Rudimentaire, ai-je dit: en effet, les hommes ne connaissaient même pas l’usage du pagne. Hiver comme été, ils ne se couvraient que d’une peau de buffle jetée sur les épaules, sans la moindre préoccupation des lois de la modestie.
Quant aux femmes, elles s’affublaient d’une espèce de robe en
droit de dire que nous sommes loin aujourd’hui du temps des vrais savants qui m’honorèrent de leur correspondance: Horatio Haie, avec qui on pouvait différer d’opinion sans démériter à ses yeux; le Dr Brinton qui prenait si bien une critique, exprimée pourtant en termes un peu sarcastiques (V. mes Notes. ..on the Western Dénés, p. 15), qu’il m’en remerciait par le cadeau de deux de ses ouvrages; le prof. Otis-T. Mason, le fameux technologiste, qui m’écrivait: We are at your feet, parce que je me trouvais alors en position de fournir bien des détails sur les Dénés ; le grand philologue Albert-S. Gatschet qui, tout protestant qu’il était, ne dédaignait pas de me consulter, moi prêtre catholique, et, de son côté, faisait son possible pour m’aider dans mes propres recherches linguistiques.
Je pourrais ajouter que tous les savants ne partagent pas la manière de voir du super-critique Dixon, qui ne chérit pas plus les œuvres du prof. Wiener que les miennes. En effet, le dernier numéro de Y American Anthropologist contient une monographie très fouillée sur le “Cérémonialisme de l’Ours” qui, citant ce que j’ai écrit de la manière dont les Dénés traitent les os de cet animal, dit : “L’occasion pour l’assertion de Morice est instructive. Il donne cette coutume comme un parallèle aux pratiques des natifs sibériens, fait que, dit-il, tous les voyageurs d’Asie et d’Amérique ont noté” ( Ubi suprà, p. 141). Elle appuie cette remarque plutôt sympathique sur mon essai : Northwestern Dénés and. Northeastern Asiatics. Or ce travail n’était que l’embryon anglais, écrit absolument dans le même sens, du livre français que condamne Dixon, peut-être sans le trop comprendre.
Pour en revenir à la théorie de Catlin, je ne voudrais pas me porter garant de son bien-fondé; mais je crois que, dans les circonstances, elle mérite l’attention, ou du moins le respect, des savants sans parti pris.
cuir sans manches, retenue à la taille par une ceinture de même matière. Il faut ajouter à cela de courtes mitasses, avec des mocassins distincts et sans ornement remarquable, que portaient l’un et 1 autre sexe.
Le guerrier qui s’était fait un nom par ses prouesses en face de l’ennemi représentait celles-ci par quelque chose comme des hiéroglyphes, des idéographes peints sur la peau qui lui servait de manteau, laquelle, au point de vue commercial, acquérait par là une valeur presque inestimable. Les Mandanes étaient, par ailleurs, renommés pour la manière artistique avec laquelle ils traitaient ces peaux qui, ornées de dessins ou d’inscriptions indigènes, se vendaient le double de la valeur d’une peau tannée de même grandeur sans aucun ornement semblable.
L’essentiel, du moins chez les hommes, était moins de se couvrir que de se parer. A cet effet, beaucoup d’entre eux introduisaient dans leurs tresses des bandes de cuir garnies de rassade blanche ou bleue, ou bien quantité de plumes peintes de différentes couleurs. Ils se faisaient aussi, quand leurs exploits à la guerre leur en donnaient le droit, une espèce de coiffure surmontée, dans les cas extrêmes, d’une paire de cornes de bison, dont la calotte avait en arrière un appendice très remarquable, consistant en bandes de peaux d’ermine blanche entremêlées de rubans d’étoffe rouge et garnies de plumes d’aigle noires et blanches, qui leur descendait jusqu’aux mollets.
Commercialement parlant, ce bonnet, qui était l’apanage des guerriers en possession d’un passé plus ou moins glorieux, valait un bon cheval.
Il va sans dire que sa valeur morale ne pouvait se représenter même en chevaux, tout précieux qu’aient été ces derniers pour les Mandanes. C’est à tel point que, du temps de Catlin, un seul chef, Matohtopa, jouissait du privilège de porter des cornes de bison, symbole de sa force, de son audace et autres qualités guerrières (3 1 ).
Ces cornes étaient assujetties à la coiffure de telle manière qu’elles pouvaient retomber en arrière, ou se porter en avant, selon que la tête s’inclinait ou non dans un sens opposé. L’une d’elles pouvait même à l’occasion se diriger en avant sans que l’autre la suive dans ce mouvement, à la manière des oreilles d’un cheval qui ne prennent pas nécessairement la même direction — et cela par suite d’un léger hochement de tête imperceptible à qui n’y prend pas garde.
D’aucuns ont été tentés de voir dans le port de cornes une ré-
(31) — Letters and Notes, p. 173.
miniscence de ce qu’ils croient avoir été une coutume distinctement judaïque, au lieu d’une simple métaphore propre à un peuple pasteur. Ils prennent à la lettre, par exemple, le texte du troisième livre des Rois d’après lequel le faux prophète Sédécias “se fit des cornes de fer" (32), et, dans ce cas particulier, ils n’ont probablement pas tort, bien que les cornes rendent plus souvent l’idée de force, physique ou morale, dans les Livres-Saints(33 ) .
Mais ne nous attardons pas trop avec les Juifs et leurs coutumes. Un séjour un tant soit peu prolongé avec eux pourrait nous mettre mal avec des savants genre Dixon et Cie.
Indépendamment de cette coiffure plus ou moins militaire — le képi des Mandanes — les chefs, officiers ou soldats, que leurs exploits avaient rendus fameux portaient aussi dans leurs cheveux des objets de bois ou autres articles qui rappelaient leurs hauts faits. C’étaient leurs décorations, leur croix de guerre ou médaille militaire avec un nombre déterminé de palmes !...
Ainsi “Matotope(34) avait introduit transversalement dans sa chevelure un couteau en bois peint en rouge de la longueur de la main, parce qu’il avait tué un chef cheyenne avec son couteau; puis six jetons de bois peints rouge, bleu et jaune et munis d’un clou de cuivre à l’une de leurs extrémités, pour indiquer qu’il avait reçu autant de blessures provenant de mousquets. Pour une blessure de flèche, il s’attachait aux cheveux une plume d’aile de dinde sauvage; en arrière de la tête il portait un gros bouquet de plumes de hibou teintes en jaune avec des extrémités rouges, comme symbole de la bande, ou clan (au sens large: celui du Chien) dont il faisait partie.
“Il avait la moitié de la figure peinte en rouge et l’autre en jaune; son corps était peint d’un brun rougeâtre, avec des raies produites en enlevant la couleur avec le bout du doigt mouillé. Sur ses bras, de l’épaule en bas, couraient dix-sept raies jaunes représentant ses exploits guerriers, et sa poitrine portait le dessin d’une main attestant qu’il avait fait des prisonniers” (35).
La couleur pour le deuil était le blanc, comme chez les Chinois.
Les femmes et les enfants ne se peignaient que la tête, et c’était alors le rouge que les unes et les autres choisissaient pour cela.
Les Mandanes se paraient aussi de colliers faits de griffes d’ours gris, quand ils ne recouraient point à cet effet à leurs fameuses perles
(32) — III Reg., XXII, 11.
(33) — V., par exemple, Ps. LXXIV, S; Ps, LXXXVIII, 25; Bccli., XLV1I, 13, etc.
(34) — Le Mahtotohpa de Catlin.
(35) — Maximilien, op. cit'., p. 339,
bleues de manufacture domestique, qu’ils estimaient beaucoup plus que celles que les traiteurs de fourrures pouvaient leur offrir. Ils se faisaient aussi de semblables ornements avec des racines odoriférantes, certains fongus et des dents d’élan, dont cent ou cent cinquante valaient un cheval (36).
Ces mêmes articles de bijouterie indienne, surtout les perles bleues, se retrouvaient incrustés ou pendants, tout autour de l’oreille.
Quant au tatouage, il existait aussi chez les Mandanes, mais se pratiquait modérément. Le côté gauche de la poitrine, avec le bras correspondant, était souvent marqué de raies noires parallèles et de certaines figures, tandis que l’avant-bras et quelques-uns des doigts étaient aussi parfois discrètement tatoués.
Ces ornements(?) ne demandaient naturellement aucun soin. Il n'en était pas ainsi des mille détails de la toilette, surtout de celle de la coiffure des guerriers, ou même des simples dandys. Aussi ces derniers étaient-ils constamment pourvus d’un petit miroir, dont ils achetaient le verre pour l’assujettir dans un cadre de leur propre manufacture, et qu’ils portaient suspendu à leur poignet ou attaché à leur éventail— une aile d’aigle entière. Est-il besoin d’ajouter qu’ils s’en servaient plus d’une fois par jour ?
Ces primitifs, s’ils vivaient encore avec leurs mœurs d’il y a cent ans, n'auraient donc rien à envier aux demoiselles modernes, qui ne croient pouvoir sortir sans leur miroir de poche, qu’elles considèrent sans doute comme le nec plus ultrà de la civilisation. Ces pauvres victimes de la vanité ne sont donc au fond que les imitatrices inconscientes de pauvres sauvages. Sont-elles beaucoup plus modestes dans leur costume? Tant il est vrai qu’on ne peut guère s’écarter de la décence chrétienne sans retomber dans les horreurs de la sauvagerie!
Quoi qu’il en soit, le costume des femmes mandanes, pour être probablement encore plus adamique que l’habit de nos mondaines vêtues à la dernière mode, ne paraît pas avoir eu pour raison d’être le désir de satisfaire aux exigences de la pudeur, s’il faut en juger par la manière dont elles prenaient leur bain quotidien — car tous les voyageurs s accordent à dire que ces Indiens étaient très propres. Catlin nous assure bien (3 7) que “leurs femmes sont belles et modestes et [que], dans les familles respectables, on chérit autant la vertu que dans n’importe quelle société”. Leur modestie n.’était pas la
(36) - — Ubi suprà, p. 340.
(37) — The Geo. Catlin Indian Gallcry, p. 83.
nôtre, et il ne manque pas d’auteurs pour nous apprendre que parfois même cette modestie brillait surtout par son absence chez eux.
Avant d’aller plus loin, ferai-je une allusion, même aussi voilée que possible, à certaine particularité physiologique due, chez leurs femmes, à des manipulations qu’on ne peut guère expliquer qu’en latin? Ceux qui sont au courant des mœurs des Hottentots n’auront pas besoin d’autre explication pour comprendre. Les autres pourront consulter là-dessus une note du prince Maximilien(38), pourvu qu’ils soient familiers avec la langue qui brave l’honnêteté, et sachent faire la part de certaines fautes d’impression.
Il n’est que juste d’ajouter que, d’après cet auteur, l’immonde pratique qui avait un si singulier résultat, très commune chez les voisins des Mandanes, n'avait guère pour objet chez ces derniers que les femmes qu’on pouvait appeler dissolues.
Qu’il y ait eu de telles femmes chez ces Indiens, en dépit de la bonne réputation générale dont ils jouissaient, est amplement prouvé par le journal d’Alexandre Henry le Jeune. Il écrit à la date du 19 juillet 1806: “Ce soir nous avons été tourmentés quelque temps par de jeunes femmes, qui sont entrées et wanted to lie with us( 39).
Cette même nuit, son parti fut réveillé par un vacarme insolite qui animait le village. Une troupe d’environ vingt-cinq personnes des deux sexes, nues comme des vers, parcouraient les rues en chantant et en dansant. De temps en temps, quelques couples se détachaient de la bande des forcenés, protégés uniquement par une obscurité qui n’empêchait pas quiconque avait bonne volonté de voir qu’ils s’adonnaient au coït.
Ce devait être quelque cérémonie vénérienne imitée des Saturnales des anciens Romains. Dans tous les cas, ajoute le voyageur anglais, qui certes ne se montra jamais porté à une pruderie excessive, “il ne peut y avoir de performance plus lascive que celle dont j’ai été témoin’’ (40).
“Plus lascive’’ dit-il. Est-ce bien le cas? Ceux qui voudraient s’en assurer — et ils doivent toujours être plus ou moins latinistes, vu que ces choses ne peuvent se dire dans une langue vivante non indienne — n’ont qu’à se reporter à ce que racontent Lewis et Clarke de la soi-disant danse des bisons, euphémisme qui cache des turpitudes
(38 ) —Travels in North America, vol. II, p. 327.
(39) — Op. cit., p. 326.
(40) — Journal, vol. II, p. 327.
séniles dont on ne se fait pas une idée(41). Et dire que ces infamies étaient supposées attirer le gibier qui faisait alors l'objet principal de la chasse de toutes les tribus des prairies!
Après cela, les circonstances qui accompagnaient le bain des femmes mandanes pourraient passer pour des symptômes d’une innocence native, à moins que ce sans-gêne ne soit en réalité dû à l’habitude du vice. Avant d’entrer dans la rivière, très large mais peu profonde jusqu’à une assez bonne distance du rivage, ces femmes se dépouillaient, en arrière, des rares vêtements qu’elles portaient, et se dirigeaient tranquillement vers l’eau “en présence de nombre d’hommes, jeunes et vieux, qui n’en faisaient pas de cas’’, dit Alex. Henry(42). Elles se tenaient ainsi dans l’eau qui leur venait à peine aux genoux, et s’y lavaient à leur aise, après quoi elles retournaient sans plus se presser, ou se cacher, reprendre les habits qu’elles avaient laissés à quelque distance du rivage.
Il n’est que juste d’ajouter que, du temps de Catlin, vers 1832(43), les choses ne paraissent pas s’être passées de la même manière. Après avoir dit que les femmes se rendaient chaque matin par centaines au lieu de leur bain public, cet auteur assure qu’à un quart de mille de là, sur un relèvement de la prairie “se tiennent plusieurs sentinelles, arc et flèches à la main, qui gardent et protègent ce lieu sacré de l’approche des garçons ou des hommes” (44).
Ce qui n’empêche que, soit innocence native soit habitude du vice, les hommes et femmes ne paraissent pas avoir eu le sens de la pudeur bien développé chez les Mandanes. Je n’en veux d’autre preuve que ce qu’en écrit un autre ami des sauvages, un traiteur du nom de Charles McKenzie qui, après avoir vanté leur habileté à la nage et leur endurance dans l’eau chargée de glaçons, dit formellement de leurs femmes en état de nudité complète: “Elles ne semblaient pas être le moins du monde gênées par la présence des foules qui bordaient le rivage. Les hommes et les femmes de cette place ne croient pas nécessaire de coudre ensemble des feuilles de figuier pour s’en faire des tabliers, et ils n’ont pas honte de paraître nus en public” (45).
A la maison, hommes et femmes étaient d’ailleurs habitués à
(41) — V. vol. I, p. 210.
(42) — Op. cit., p. 326.
(43) — Henry était passé chez les Mandanes en 1806.
(44) — Op. cit., p. 161.
(45) — The Mississnuri (sic) Indians, ap. Les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, vol. I, p. 338; Québec, 1889
coucher ensemble sans l’ombre de vêtement — je parle naturellement des gens mariés — dans “leurs lits faits en manière de tombeaux entouré de peaux”, dit l'explorateur de Lavérendrye, avec son mépris ordinaire des règles de la grammaire (46).
Un véritable lit est chose inconnue chez les vrais sauvages. Ceux des Mandanes les marquaient donc au coin d’une culture exceptionnelle parmi les Indiens des prairies. Ils ressemblaient aux nôtres par leur forme générale. La monture en était faite de pieux plantés en terre et fixés avec des lanières. Des peaux d’ours ou de bison remplaçaient naturellement nos matelats et couvertures, tandis qu’un parchemin ou une peau tannée ornée de franges ou de piquants de porc-épic faisait l'office de tenture ou de rideau. C’est l’apparence de réduit rectangulaire, dans lequel on s’introduisait par une ouverture dans le rideau, qui avait suggéré à l’explorateur canadien la pensée d’un tombeau.
Ces lits étaient adossés aux murs de la hutte, si l’on peut appeler ainsi de coquettes habitations de bonne grandeur et de forme circulaire, qu’on tenait très propres et qui étaient parfois pourvues de tout ce qu’on ne pourrait manquer de considérer comme du luxe, sous la forme de peaux et de nattes servant de tapis.
Ces soi-disant huttes avaient, au dire de Maximilien (47) , une moyenne de soixante pas en diamètre, une fort bonne taille, on le voit. Alexandre Henry en mesura une qui avait quatre-vingt-dix pieds de la porte (que précédait généralement un portique) au côté opposé (48). Celles que vit Catlin pouvaient contenir de vingt à quarante personnes, avec tous leurs effets et... leurs chevaux(49).
Car la peur d’avoir ces précieux animaux volés par les Assiniboines ou les Sioux avait forcé les Mandanes à les abriter sous leur propre toit, dans une partie spéciale de leurs habitations(50).
Les demeures des Mandanes étaient les habitations indigènes les plus élaborées dans leur plan et les plus soignées dans leur construction qu’il y eût au nord du Mexique. Tout en s’élevant très près les unes des autres, elles n’en laissaient pas moins des espaces
(46) — Journal, p. 20.
(47) — Travels, p. 343.
(48) — Journal, vol. II, p. 138.
(49) — Letters, p. 139.
(50) —Cf. Alexandre Henry, op. cit., vol. II, p. 325. Maximilien met la même coutume au compte des Mandanes campés dans leurs huttes d’hiver élevées dans la forêt (op. cit., p. 345). D’après Catlin, leurs habitations étaient si vastes qu’elles pouvaient contenir de dix à douze lits (op. cit., p. 140).
libres pour des rues et même une place publique destinée surtout aux jeux communaux. Et cet arrangement si voisin de celui de nos propres villes ne datait pas de la veille. “Toutes les rues, places et cabanes se ressemble (sic)”, écrivait de Lavérendrye en 1738. “Plusieurs de nos françois si écartoit ( sic pour “s’y écartoient’’ ) souvent”(5 1 ).
Le tout était régulièrement entouré d’une forte palissade, qui se dressait contre un fossé, à l’intérieur, au lieu de l’extérieur comme chez nous — de véritables fortifications, qui portaient Catlin à remarquer que “les Mandanes sont certainement en sûreté dans leurs villages contre les attaques de n’importe quelle nation indienne, et n’ont rien à craindre, à moins qu’ils ne rencontrent l’ennemi sur la prairie” (52).
Après cela, cet auteur et d’autres n’étaient-ils pas excusables de prêter à ces aborigènes une origine toute spéciale?
Hommes et femmes travaillaient à la construction de ces soidisant cabanes. Un espace circulaire de la grandeur voulue était d’abord creusé d’un pied et demi ou deux pieds de profondeur(53 ) ; puis quatre forts piliers étaient dressés au centre, de l’extrémité supérieure desquels partaient des chevrons dont l’autre bout reposait sur douze ou quinze poteaux plantés tout autour et reliés entre eux par de solides madriers. C’était la carcasse, ou l’encadrement, des murs, qui n’avaient pas plus de quatre ou cinq pieds de haut.
Sur la charpente qui résultait des chevrons disposés de manière à former un toit légèrement bombé, avec un trou servant de cheminée entre les piliers du centre, qui pouvaient avoir quinze pieds de hauteur, on fixait des nattes ou treillis d’osier, avec des bandes d’écorce pour fermer les interstices, et l’on étendait une couche de foin sur le tout. Après quoi, toit et murs étaient enduits de boue ou de terre.
D’après Washington Matthews, que corroborent les dessins de Catlin, en dépit de ce que le premier appelle leur inexactitude sous
(51) — La traduction anglaise porte: wandered about pour cette expression, qui s’est conservée avec son sens aujourd’hui archaïque chez les Canadiens de nos jours. De Lavérendrye voulait dire qu’ils “s’v perdaient”, sans doute pour montrer l’étendue du village.
(52) — Letters, p. 137.
(53) — D’où, paraît-il, le nom de Ouant Chipouanes, “ceux qui habitent en terre”, que certaines tribus, comme celles des Cris, je crois, donnaient aux Mandanes. Le but principal de cette excavation paraît avoir été simplement de trouver la terre ferme, de se débarrasser de la terre de surface, qu’on ne pouvait travailler et durcir comme celle du sous-sol.
d'autres rapports(54), le trou du toit, qui servait de fenêtre aussi bien que de cheminée, était muni d'un appendice en treillis, qu’on tournait dans un sens ou dans un autre selon la direction du vent, pour faciliter la sortie de la fumée par les temps de tempête(55). Lorsqu’il pleuvait, cette ouverture était bouchée avec un canot, dont la forme toute particulière s'adaptait à cet usage(56).
Au centre et par terre, comme d'habitude, un foyer d’environ cinq pieds carrés quelquefois bordé d’un rang de pierres; tout autour et entre les lits, des poteaux hérissés de chevilles d’où pendaient sacs et paniers, armes et bagages, raquettes et harnais, traîneaux l’hiver, etc., et, sur le sol artificiellement durci(57) et tenu très propre, des peaux de toutes sortes, qui tenaient lieu de carpettes sur lesquels les hommes flânaient et jasaient, fumaient la pipe ou baillaient aux corneilles, pendant que les femmes vaquaient aux travaux du ménage.
On n’était pas précisément dur pour ces dernières — bien que certains auteurs contemporains aient plutôt l’air de s’apitoyer sur le sort qu’on leur faisait— mais il fallait qu’elles travaillent, l’homme, de son côté, étant fait surtout pour commander et surveiller.
Mais, après avoir conduit le lecteur jusqu’au home du Mandane, une idée me vient qui réclame une minute de considération. Il me reste encore à montrer sa vie sociale et religieuse et à esquisser les grands traits de son histoire. C’est un programme assez chargé. L’abondance des matières et la peur de donner une longueur démesurée à la présente étude me forcent donc de la terminer brusquement.
Nous reprendrons cette intéressante peuplade chez elle, à son foyer, où nous la laissons pour le moment.
(54) — On accuse cet artiste, à bon droit apparemment, d’avoir fait trop régulières et proportionnément trop hautes dans ses dessins les loges des Mandanes, dont il a aussi uniformément omis le vestibule. Cf. Washington Matthews, The Earth Lodge in Art, American Anthropologist, vol. IV, p. 6.
(55) — Jd., Ethnography and Philology of the Hidatsa Indians, p. 4; Washington, 1877.
(56) — Henry, op. cit., vol. I, p. 339.
(57) — Presque à l’égal du ciment.
Essai VII