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SOCIOLOGIE, RELIGION ET HISTOIRE DES MANDANES

Nous avons laissé nos Mandanes at home, à leur foyer domestique — ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’ils étaient alors à flâner ou à travailler dans leurs logis circulaires et plus ou moins hémisphériques. Car, en ce qui est de la première occupation, ils avaient l’habitude de s’en acquitter aussi bien sur leur toit qu’en dessous, et c’était là une des nombreuses particularités qui distinguaient cette singulière tribu. C’est Catlin qui nous l’apprend, après Alexandre Henry ( 1 ).

“Sur le toit des loges’’, écrit l’artiste indien, “on voit des groupes debout et couchés, dont la sauvage et pittoresque silhouette est difficile à décrire. D’austères guerriers, droits comme des statues et pleins de dignité, drapés dans leurs manteaux décorés de peintures, la tête ornée de plumes d’aigle propres aux enfants de Mars, étendent leurs longs bras dans la direction de l’est et de l’ouest, où se trouve le théâtre de leurs combats, qu’ils se racontent les uns aux autres.

“Ailleurs, le prétendant à la main de quelque belle Taih-nahtai-a lui fait sa cour, et essaie d’en attendrir le cœur avec les notes de son luth primitif. Sur d’autres loges plus éloignées, des bandes s’adonnent aux jeux du “mocassin” et de la “gamelle”.

“On en voit qui font des couvertures de traîneau et des habillements, tandis que d’autres, las d’amusements et d’ouvrage, se sont étendus les membres pour jouir du sommeil tout en prenant un bain de soleil. Mêlés à ces différents assemblages d’êtres humains, sont leurs chiens, qui paraissent si proches du cœur de l’Indien qu’ils constituent presque un anneau dans son existence(2)”.

(1) — Journal, vol. I, p. 32 7.

(2) — Let'ters and Notes, p. 147. Ce dernier membre de phrase de Catlin pourrait, sans forcer la note, être encore plus explicite. Chez les Dénés du Grand-Nord, les chiens sont regardés comme des membres de la famille. Les Indiens les appellent mon fils ou ma fille, selon le cas ; leur langue les reconnaît comme tels, et cela s’applique à tout animal domestique, au point que plus d’une fois je fus appelé moi-même le père de... mon cheval !

Quelque vingt pieds au-dessus de la porte de chaque wigwam, flottait au vent le scalpe d’un ennemi capturé à la guerre, tandis que, surmontant crânes de bisons et canots de peaux, vases et ustensiles de cuisine, étaient étalés les blancs boucliers et les carquois des guerriers.

Au centre du village, un espace était laissé libre pour les jeux publics et les cérémonies communales de ce qu’on pourrait appeler la religion des Mandanes. C’était une place, un square, qui pouvait avoir cent cinquante pieds de diamètre, où se tenaient aussi les expositions et tout ce qui demandait pareil espace pour se produire.

Si nous entrons dans la loge de l’Indien, nous pouvons y trouver quelque jeune fille de treize ou quatorze printemps, sur laquelle un guerrier en herbe a déjà jeté les yeux. Elle a souri à ses avances, et son père ayant favorablement reçu sa demande en mariage, il lui amène deux ou trois, parfois neuf ou dix, chevaux(3), qu’il attache à la hutte de celle qu’il peut déjà considérer comme sa fiancée. Celle-ci les mène alors à son père qui, peu après, en attache un nombre égal, ou à peu près, au logis de son futur gendre.

La jeune fille fait ensuite bouillir du maïs, dont elle porte chaque jour un plat à son fiancé. Quelque temps après, celui-ci se rend à la hutte de la première et passe la nuit avec elle. Sans plus de cérémonie, le jeune couple est marié.

Les Mandanes pratiquaient la polygamie; mais Maximilien semblerait donner à entendre qu’ils ne faisaient point d’excès sous ce rapport, vu que, dit-il, “ils ont très rarement plus de quatre femmes [quelle modération!] et généralement une seule’’ (4). S’il faut en croire Catlin(5), il n’y aurait guère eu que les chefs et les chamans à se payer ce luxe.

Leurs femmes avaient un assez grand nombre d’enfants, quelquefois jusqu’à une dizaine; mais la mortalité infantile était grande, et leur progéniture n’était généralement pas si nombreuse que celle des blancs, parce que ces femmes allaitaient trop longtemps la leur. La parturition se faisait d’ordinaire sans difficulté, et la mère se baignait immédiatement après dans la rivière, même lorsque celle-ci était gelée (6).

Leurs berceaux n’étaient guère que des sacs de cuir suspendus

(3) — Maximilien, Travels in North America , pp. 348-49.

(4) — Ubi suprà, p. 348.

(5) — North American Indians, vol. I, p. 120.

(6) — Ubi suprà, p. 349.

aux soliveaux de la cabane pour faciliter l’opération du bercement.

Comme tous les primitifs, ils aimaient intensément leurs enfants, mais ils ne les aimaient point de la bonne manière. C'est dire que, quoi qu’il pût arriver, ils ne les corrigeaient jamais. Le prince Maximilien va même très loin sous ce rapport. Il assure que l’on faisait son possible pour développer chez les garçons l’opiniâtreté et l’esprit d’indépendance. “Si la mère parle à l’un d’eux’’, écrit-il, “il lui donnera très probablement un soufflet ou un coup de pied; que dis-je ? il en fera parfois autant à son père, qui dira froidement, tête baissée: Ce garçon fera un jour un fameux guerrier” (7).

Croira-t-on après cela que des êtres si rébarbatifs, des enfants si bourrus, aient pu devenir “les plus doux et les plus honnêtes Indiens de tout le continent”? C’est pourtant ce qu’assure(8) celui de tous les traiteurs de fourrures auquel on peut le plus se fier (9), John Macdonell, dit le Prêtre, frère du premier gouverneur de ce qui est aujourd’hui le Manitoba.

Le lecteur n’aura pas oublié le bien que d’autres auteurs ont dit de cette tribu, la grande favorite de tous les contemporains.

Une vertu spéciale qu’ils s’accordent à mettre à son crédit est un remarquable respect pour les lois de l’hospitalité. Dès 1738, de Lavérendrye remarquait que “leurs manières estoit (sic) de nourir gratieusement tous ceux qui vont chés eux” (10). Plus loin, il rapporte qu’ils “lui apportèrent journellement plus de vingt plats de blé [d’Inde], de haricots et de citrouille” ( 1 1 ). Et encore: “Nous ne cessâmes d’assister à leurs festins tant que nous fûmes à leur fort, mais ne pouvions aller à tous ceux auxquel nous étions invités” ( 1 2).

Lorsque plus tard, le 27 octobre 1804, le capitaine Clark, de l’expédition Lewis et Clark, refusa d’accepter leur invitation à dîner, les Mandanes s’en trouvèrent très offensés ( 1 3 ) .

Cette même année, Charles McKenzie, de la mission Larocque, traiteur canadien venant de la Rivière-Rouge, rencontra les Américains sur le Missouri, où ils s’étaient momentanément établis dans le

(7) — Op. cit., p. 281.

(8) — Sonie Account of the Red River (about 1797) ; ap. Masson, Les Bourgeois de la Compagnie du N ord-Ouest, vol. I, p. 273.

(9) — Cf. Morice, Hist. de l’Eglise catholique dans l’Ouest Canadien, vol. I, p. 94.

(10) — Journal, p. 12.

(11) — Ibid., p. 21. Je traduis de la version anglaise qui fait face à l’original, pour n’avoir point à reproduire les fautes d’orthographe de l’explorateur.

(12) — Ibid., p. 23.

(13) — Hist. of the Expédition, vol. I, p. 172.

voisinage de ces Indiens. Il raconte à ce propos le petit incident suivant, qui a pour le sociologiste une double importance, puisqu’il met en relief leur grande honnêteté en meme temps que leur respect pour les lois de l’hospitalité.

Comme ce traiteur était à la veille de son départ, le chef des Mandanes, nommé le Chat-Noir, lui confia que tous ses compagnons blancs avaient résolu de l’abandonner, et avaient en conséquence disposé de leur léger bagage en faveur des Indiens, chez lesquels ils voulaient probablement prendre femme. Il ajouta qu'ils en auraient fait autant de sa propriété, à lui McKenzie, si lui, le chef, ne l’avait mise en lieu sûr pour la lui rendre à son départ.

Sur quoi le traiteur exprima le désir “de punir ces mauvais blancs’’. Mais le Chat-Noir l’en dissuada immédiatement, car, dit-il, “c’est le devoir des Indiens de protéger tous les étrangers’’ tant qu’ils sont leurs hôtes(14).

En 1806, c’était le tour d’Alexandre Henry. Comment fut-il reçu par ces aborigènes? Ecoutons-le. “Ayant dessellé nos chevaux et transporté nos bagages dans la hutte’’, écrit-il dans son journal, “le chef confia les premiers aux soins d’un jeune homme, et nous dit de ne pas nous en inquiéter, vu qu’on allait les bien garder. En entrant, nous trouvâmes des peaux de buffle étendues sur le sol pour nous y asseoir au feu, et l’on nous offrit deux grands plats de maïs et de haricots bouillis. Puis on nous donna un grand plat de viande sèche bouillie...

“Nous fûmes successivement invités dans plusieurs loges, où l’on nous présenta de la viande sèche bien faisandée! 1 5 ) , du maïs et des haricots, avec du maïs grillé et en jeunes épis dans un mortier de bois. Nous trouvâmes bon ce dernier plat” (16).

Et ce n’était point là une réception intéressée, une bienveillance passagère dictée par la perspective d'avantages matériels. C’était la mise en pratique d’une disposition constante, car, remarque le prince Maximilien de Wied, “les Mandanes sont hospitaliers, et invitent souvent leurs connaissances à venir les voir” (17).

C’est, du reste, de cette manière qu’ils reçurent plus tard le

(14) — Ap. Les Bourgeois du N ord-Oucst, vol. I, p. 367.

(15) — C’était pour eux tout ce qu'il y avait de mieux. Ils ne mangeaient la viande qu’à moitié pourrie, sinon plus, putrid comme disent les auteurs anglais du temps. V., entre autres, Charles McKenzie ( Bourgeois du Nord-Ouest, I, p. 337), dont les détails sont trop réalistiques pour être reproduits ici.

(16) — Journal, vol. I, pp. 324-25.

(17) — Op. cit., p. 346.

prêtre, dont ils ne pouvaient attendre aucun bien temporel. Le P. De Smet écrit de la première visite qu’il leur fit en 1840: “Les chaudières furent vite remplies dans toutes les loges et les rôtissoires mises au feu en notre honneur... Ce fut une succession d’invitations à des banquets que nous dûmes subir jusqu’à minuit. Refuser eût été le comble de la grossièreté. Du reste, ils nous croient aussi capables qu’eux de faire des repas de Gargantua à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit”(18).

Leurs repas étaient servis dans des plats de bois. Leurs cueillers, en corne de moufflon(19) ou de bison, étaient larges et profondes.

De la variété des légumes qu’ils consommaient et offraient à leurs visiteurs, on conclut naturellement qu’ils cultivaient la terre sur une plus ou moins grande échelle. De fait, non seulement la culture maraîchère, mais même l’agriculture proprement dite, étaient en honneur chez eux, double occupation qui était inconnue de leurs congénères sioux et assiniboines. Par ailleurs, l’agencement et le caractère permanent de leurs villages, avec leurs solides fortifications, les révélaient comme un peuple sédentaire.

John Macdonell, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, ne craint pas d’affirmer qu'ils étaient “les meilleurs cultivateurs de tout le Nord-Ouest” (20). A part le maïs, dont ils n’avaient pas moins de neuf variétés, ils cultivaient des haricots, des gourdes, des tournesols, des citrouilles, des courges et du tabac, auxquels Alex. Henry ajoute des pois(21 ).

Et ils en cultivaient non pas seulement assez pour leurs propres besoins, mais encore pour pouvoir en vendre et en donner à tous ceux qui visitaient leurs villages, ajoute Macdonell(22).

C’est dire que leurs femmes n’avaient guère de temps à consacrer à l’oisiveté, puisque, à l’exclusion de la chasse, la manufacture des armes et, partiellement, la récolte des moissons, avec, peut-être, la préparation de leurs petites raquettes, toute espèce de travail leur était réservée (23).

A elles le soin de se procurer et d’amener, fort péniblement, le

(18) — Life, Letters and Travels of Fr P. J. De Smet, vol. I, p. 246; New- York, 1905. Je traduis par conséquent de l’anglais, qui est peut-être lui-même une traduction du français.

(19) — Ovis montana, le big-horn des Américains.

(20) — Ap. Les bourgeois du Nord-Ouest, vol. I, p. 273.

(21) — “On nous régala d’excellents pois concassés”, dit-il dans son Journal (vol. I, p. 333).

(22 ) —Ubi suprà.

(23) — V. Maximilien, op. cit., p. 344.

bois de chauffage, d’aller chercher l’eau et, en hiver, les blocs de glace à la rivière, faire la cuisine et tout ce qui s’y rapporte, tailler la venaison en minces tranches et la faire sécher au soleil et à la fumée, préparer et cuire leur fameuse poterie, manufacturer la rassade indigène, tanner les peaux et les teindre ou les peindre, faire les habits et les mocassins et raccommoder les uns et les autres, labourer les champs(24), semer et sarcler, faire les bateaux de cuir(25 et les conduire, sans compter l’érection des loges conjointement avec leurs maris et les voisins et, ce qui aurait dû être presque leur unique occupation, élever des enfants.

Cette dernière tâche, chez eux, n’était pas la moindre, puisque, à l’instar d’à peu près tous les aborigènes américains, ils ne connaissaient point le sevrage imposé par les lois de l’hygiène conjugale.

Les hommes chassaient avec les espèces de chiens-loups, dont on faisait aussi parfois des bêtes de somme. Les objets de leurs recherches étaient non seulement l’ours, le castor et le bison, qu’on trouvait en immenses troupeaux, mais le loup, le renard, la martre et à peu près toute espèce de bêtes sauvages, dont on mangeait aussi la chair. On pourrait dire que le cheval était le seul de tous les animaux dont la viande leur répugnât(26).

Leur vie sédentaire et la facilité de se procurer maïs et légumes contribuaient à rendre à peu près inutile à ces sauvages la confection du fameux pemmican, si commode et si utile aux nomades du Grand- Nord et des prairies immédiatement au sud.

La seule culture à laquelle s’adonnaient les hommes était celle du tabac, plante sacrée à laquelle les femmes, êtres impurs, n’avaient pas le droit de toucher. Par exemple, on ne se faisait aucun scrupule de leur faire préparer la terre où cette plante devait être semée (27).

Ce tabac était, paraît-il, faible en nicotine. Il avait un goût différent du nôtre et l’odeur de sa fumée était désagréable à l’odorat des blancs, ainsi que nous assurent de Lavérendrye(28) et Charles McKenzie (29).

(24) — A l’indienne, naturellement, c’est-à-dire avec à peu près les mêmes outils que ceux des Natchez.

(25) — Qu’on faisait avancer en plantant l’aviron dans l’eau en avant, et en tirant à soi, de manière à ce que l’embarcation fut poussée dans la même direction.

(26) — Cf. Maximilien, op. cit., p. 347.

(27) — Cf. Ch. McKenzie, ap. Les Bourgeois du Nord-Ouest, vol. I, p. 339.

(28) — Journal, p. 23.

(29) — Ubi suprà.

J’ai déjà parlé incidemment des canots mandanes, si l’on peut ainsi appeler des esquifs qui ne ressemblaient aucunement aux moyens de locomotion qu’on est convenu de désigner par ce nom. Un mot d’explication à ce sujet ne sera pas hors de place, vu l’originalité de leur construction et la manière de s’en servir.

La carcasse de ces curieuses embarcations consistait en quelques branches de saule pliées et entrelacées de manière à leur donner la forme désirée — circulaire comme une pleine lune. Sur cette frêle charpente était tendue une peau de bison fraîche avec le poil à l’intérieur. Peu rassurante comme était leur apparence, elles étaient, paraît-il, très solides, et pouvaient porter un poids qui semblait hors de proportion avec les matériaux qui entraient dans leur construction.

Leur moyen de propulsion n’était pas précisément l’aviron commun à toutes les tribus indiennes, mais une longue perche d’environ cinq pieds, dont une extrémité était fendue pour permettre l’insertion en travers d’un planche de deux pieds et demi de large assujettie avec des lanières de cuir à la perche qui servait de manche, de manière à former une croix avec elle. Un seul de ces avirons d’un nouveau genre suffisait par bateau.

Naturellement, des Indiens sédentaires comme étaient les Mandanes n’avaient guère d’autres occasions de naviguer que lorsqu’il leur fallait traverser le Missouri ou en suivre les bords de courtes distances. Dans le premier cas, étant donné la largeur du fleuve — un demi-mille — ainsi que sa grande rapidité, et pour obvier à la déviation que cette double circonstance ne pouvait manquer d’imprimer à l’esquif, qui tournait sur lui-même à chaque coup de “croix” dans l’eau, ils le portaient sur la tête comme le vanneur son van, ou attaché sur le dos, assez loin en amont, et pouvaient ainsi atteindre leur objectif du côté opposé sans être emportés trop bas par le courant(30).

En ce qui était de leur céramique, ses produits ressemblaient assez aux échantillons de poterie trouvés dans les anciennes mounds de l’est. Ces produits affectaient une foule de formes, et il y en avait de très grands et de très petits; mais la couleur en était invaritablement d’un rouge jaunâtre, qui résultait d’une glaise couleur d'ardoise foncée à laquelle on mêlait de la poussière de silex ou de granit soumis à la combustion(3 1 ).

(30) — V. Alex. Henry, Journal, vol. I, pp. 331-332.

(31) — Maximilien, op. cit., p. 348.

Pendant que les femmes se livraient à l'utile occupation du potier, les hommes pouvaient s’adonner à divers jeux à la maison et surtout au dehors. Je ne puis entrer dans de longs détails à ce sujet. Qu’il me suffise de mentionner à la course le jeu favori des Mandanes, que Catlin décore du nom pas mal chinois de tchung-kee(^>2) , et qu’il admet être très compliqué et partant difficile à décrire. Bonne raison pour que nous ne nous croyions pas obligés de nous y arrêter.

Il y avait aussi le jeu de “la flèche”, qui était plutôt une exhibition d’adresse au tir, et consistait à lancer et à tenir simultanément en l’air le plus grand nombre de flèches possible. On prisait surtout un jeu dont les péripéties se déroulaient par terre, sur un espace recouvert de madriers juxtaposés, aplanis et polis comme les éléments d'un plancher. Lewis et Clark le comparent à notre jeu de billard, et se montrent portés à croire qu’il était peut-être le résultat “d’un ancien commerce avec les Français du Canada” (33).

Cette remarque était faite en 1804. Les rapports entre Mandanes et Canadiens ne paraissent pas avoir été assez fréquents avant cette date pour justifier la suggestion des auteurs américains, sans compter que les idées de billard et de “voyageur”, c’est-à-dire de civilisation raffinée et d’authentique sauvagerie ne jurent pas mal ensemble.

Mais l’homme, même sauvage, a autre chose à faire que de s’amuser. Les exigences d’un voisinage malcommode, ou le sentiment de torts à venger, peuvent se manifester par des actes plus ou moins belliqueux, par des randonnées guerrières qui sont l'antithèse du jeu. Les Mandanes s’y livraient tout comme les autres aborigènes américains, mais leurs guerres consistaient plutôt en prouesses d’ordre personnel qu’en efforts concertés.

L’un de leurs plus fameux guerriers était ce Matohtopah dont il a déjà été question. Il passait pour avoir tué au moins cinq chefs indiens. Il devait être de race audacieuse, car son père étant un soir entré dans la loge d’une famille ennemie, y avait mangé la figure couverte de sa couverture pour ne pas révéler son identité, puis s’était couché près d’une femme à laquelle il avait coupé une mèche de cheveux, petit larcin dont il emporta la pièce de conviction comme gage de son intrépidité.

Il aurait pu tuer cette femme: il préféra laisser aux lâches un exploit si facile ( 34) .

(32) — -Letters and Notes, p. 216.

(33) — Vol. I, p. 201.

(34) — Maximilien, p. 368,

Les arcs des Mandanes étaient faits de bois d'orme ou de frêne, et la corde en était de nerf tordu. Le carquois était en peau de panthère ou de bison. Ils avaient aussi des casse-têtes de pierre, ou simplement d’un bois noueux — dans ce dernier cas, de simples matraques, comme on dirait aujourd’hui. Leurs flèches n avaient rien de particulier.

Les blessures des guerriers guérissaient remarquablement vite. Du reste, ils avaient, à part le bain de vapeur commun à tous les indigènes d’Amérique, une foule d’expédients et de recettes, pas toujours des plus rationnels, pour recouvrer la santé perdue.

En cas d’insuccès, lorsque la nature avait affirmé ses droits, le corps du défunt, qu’il eût été guerrier ou non, était revêtu de ses habits de gala, peint et frotté d’huile, puis pourvu de son arc et de ses flèches, de son bouclier, de sa pipe et de son tabac, sans compter des provisions pour quelques jours. On l’enveloppait alors d’une peau de bison toute fraîche, qu’on assujettissait au moyen de lanières de cuir, et recouvrait encore d’autres peaux, qu’on mouillait pour les forcer à se retirer tout autour en séchant, en sorte que le corps se trouvait finalement comme enfermé hermétiquement dans un étui, à l'épreuve des effets de l’air ambiant(35).

Ainsi protégé, le tout était déposé sur un échafaudage composé de quatre solides pieus plantés en terre, dont l’extrémité supérieure supportait une plateforme rectangulaire en rondins de saule, les pieds du défunt donnant toujours sur le soleil levant.

Du temps de Catlin, des centaines de ces sépultures aériennes formaient ce que les Mandanes appelaient les villages des morts.

“On voyait chaque jour, couchés sous ces échafaudages, prosternés sur le sol ou la figure dans la boue, des pères, des mères, des épouses et des enfants qui hurlaient incessamment les plus pitoyables cris et lamentations sur l’infortune de leurs parents; s’arrachant les cheveux, se tailladant les chairs avec leurs couteaux, et faisant d’autres pénitences pour apaiser les esprits des morts, dont ils attribuaient l’infortune à quelque péché ou omission personnelle” (36).

Lorsque les échafaudages qui supportaient les restes mortels des Mandanes trépassés tombaient en ruines, on enterrait leurs ossements à l’exception de ceux de la tête, qu’on déposait en cercle sur le sol une centaine à la fois, autour d’un petit tumulus surmontés de deux

(35) — Catlin, Letters and Notes, pp. 149-50.

(36) — Catlin, ibid., p. 151.

crânes de bison, taureau et vache, et d’autant de mâts de “médecine”, ou mais magiques, portant en l’air de curieux objets auxquels on attribuait une singulière vertu protectrice.

Ces cercles funéraires devenaient alors le rendez-vous des survivants, qui venaient souvent visiter leurs morts représentés par leur crâne, s'entretenaient avec eux dans des colloques forcément unilatéraux, et leur montraient que l'affection qui les unissait autrefois existait toujours.

Un autre lieu de caractère sacré pour les Mandanes était le centre de la place publique de leurs villages, où se trouvait le “grand canot” représentant leur arche de Noé, sous la forme d’une espèce de grand tonneau sur le sol avec son extrémité supérieure ouverte — des douelles grossières retenues par des cercles en plantes grimpantes, ou des scions flexibles arrachés à quelque arbuste (37).

Du côté nord de ce square circulaire s’élevait une immense bâtisse communale, la “loge de médecine”, ou magique, où se déroulaient les péripéties des mystères de la nation.

D’après l’abbé Domenech, qui ne fait que traduire et résumer ses devanciers en sociologie américaine, les Mandanes étaient “les plus civilisés des Peaux-Rouges du nord” (38). Et pourtant si terribles étaient les performances semi-religieuses qui se célébraient annuellement dans cette grande loge, que Catlin, ne pouvait s’empêcher de s’écrier en sortant du lieu qui en avait été témoin: “Horribile visu et mirabile dictu! Dieu merci, c’est fini: je l’ai vu et puis le dire au monde” (39).

“Je frémis à la simple pensée de ces barbares et cruelles scènes”, écrit-il plus loin, “et suis comme près de reculer devant la tâche de les raconter, après en avoir si souvent promis un récit. Je suis entré dans la loge de médecine comme je serais entré dans une église, et m’attendais à y trouver quelque chose d’extraordinaire et d’étrange, bien que sous la forme d’un culte ou d’une dévotion. Hélas! j’étais loin de m’attendre à voir l’intérieur de leur temple saint converti en abattoir, et son parquet ruisselant du sang de ses fanatiques adeptes”(40).

Etant donné qu’en entreprenant les études ethnographiques qui

(37) — V. illustration dans le livre de Maximilien, p. 266 de l’édition de Cleveland (1905).

(38) — Voyage pittoresque, p. 474.

(39) — Op. cit., p. 244.

(40) — Ibid., p. 245,

forment le présent volume, je n’ai eu en vue que de simples esquisses de quelques-unes des peuplades aborigènes disparues ou survivantes, les plus capables de donner collectivement une idée adéquate de ce qu’étaient les Paléo- Américains et de ce que sont les Américains d’aujourd’hui, ces quelques phrases de l’artiste-auteur pourraient me dispenser d’entrer dans les détails de ces terribles rites. Je ne puis pourtant omettre entièrement leurs points les plus saillants.

Ces “mystères” se célébraient pendant quatre jours entiers. Ils commençaient par la commémoration publique du retrait des eaux du déluge, à l’époque ou les feuilles des saules ont atteint leur pleine croissance, vu que ces Indiens prétendent que le rameau que tenait en son bec l’oiseau libéré par Noé était une petite branche de cet arbuste. Jetons à leur insu un coup d’œil sur cette célébration et celles qui s’ensuivent.

Soudain, au lever du soleil, les cris stridents des femmes et les hurlements des chiens réveillent les plus endormis. Tous les yeux se tournent alors vers l’ouest, d’où l’on voit venir un individu dont l’apparition cause le plus grand émoi. Au milieu de l’agitation générale, l’étranger arrive d'un pas lent et mesuré et portant sur sa figure l’expression de la plus grande dignité. C’est le Premier Homme, ou l’homme unique, qui vient annoncer qu’il a seul échappé au cataclysme qui a détruit le genre humain. Le corps peint en blanc, il porte négligemment une robe faite de la peau de quatre loups blancs.

Ayant été amicalement reçu des chefs et des guerriers, il ouvre formellement la loge magique, et donne ses ordres pour les préparatifs des cérémonies qui vont suivre. Puis il fait jeter dans le fleuve, en sacrifice et gage de reconnaissance au Grand Esprit, des spécimens des outils dont il s’est servi pour la confection du grand canot auquel il doit son salut, spécimens dont chaque ménage doit fournir sa quote-part.

Après avoir passé la nuit on ne sait où, il introduit dans la grande loge les adolescents et jeunes gens qui s’offrent à subir les tortures qui leur feront gagner le rang de guerriers^ — une cinquantaine qui sont nus comme des vers et le corps peint de différentes couleurs. Puis, après avoir transmis ses pouvoirs à un vieillard tout barbouillé de jaune, il disparaît en assurant qu’il reviendra à pareille époque l’année suivante.

Dès lors, les candidats au titre de guerrier ne doivent ni boire, ni manger, ni même dormir, et on les surveille pour s’assurer qu’aucun d’eux ne rompt ce jeûne et cet état de veille forcés.

Différentes cérémonies se succèdent alors les second et troisième

jours sous la direction de celui qui remplace le Noé mandane, cérémonies ou performances dont la principale est ce qu’ils appellent la danse des taureaux, tour à tour burlesque, plaisante et ridicule dans ses détails, dont le but final n’en est pas moins très sérieux, puisqu’elle n’est au fond rien moins qu’une supplique à la Divinité pour obtenir de nombreux troupeaux de bisons.

Le quatrième jour, la dernière de ces danses est interrompue par une apparition insolite qui sème la terreur dans les rangs des assistants, et est saluée par des cris d’effroi sur le toit de toutes les loges. Hommes, femmes et chiens semblent s’être donné le mot pour lancer au ciel des hurlements inhumains lorsque, une demi-mille à l’ouest, un être singulier, d’un noir d’ébène des pieds à la tête, à l’instar de Sa Majesté Satanique qu’il représente, approche du village courant en zig-zags et tenant des deux mains une longue verge magique.

Cet être hideux se précipite alors sur les femmes, qui s’enfuient en criant dans le plus grand désordre; mais sa course est vite arrêtée par le maître des cérémonies qui, armé de son calumet magique, l’hypnotise et lui enlève jusqu’à l’usage de ses jambes.

Vaincu par ce pouvoir supérieur et devenu bientôt la risée de celles qu’il vient de poursuivre et qui ont mis en pièces sa verge magique, c’est à son tour de s’enfuir et d’être lui-même poursuivi par ceux et celles qu’il regardait, il n’y a qu’un moment, comme ses victimes assurées. L’esprit du mal ainsi repoussé, on peut procéder à l’initiation des futurs guerriers à jeûn depuis près de quatre jours.

Le maître des cérémonies, les musiciens ou chanteurs et ceux qui doivent jouer le rôle de bourreaux, ou plutôt d’agents de probation, et décider du degré de fortitude des jeunes gens rentrent dans la loge communale. Les chefs s’étant assis d’un côté, revêtus de leurs manteaux aux dessins commémoratifs de leurs hauts faits et coiffés de leurs superbes panaches de guerre, le vieux maître des cérémonies se poste auprès d’un petit feu, son calumet à la main,. et offre à la Divinité des bouffées de fumée, comme nous ferions des nuages d’encens, pour le succès des candidats. Puis deux hommes armés respectivement d'un paquet d’éclisses et d’un couteau qu’on a volontairement ébréché pour faire souffrir davantage, mènent au centre un des aspirants au grade militaire.

Celui qui porte le couteau saisit alors entre le pouce et l’index de la main gauche une pincée de la chair de chacune de ses épaules ou de ses seins, puis enfonce l’instrument en bas de la partie qu’il tient entre les doigts, la transperçant d’un côté à l’autre sans enlever le morceau. Retirant ensuite son arme, le second des agents de proba-

tion la remplace par une éclisse qui, passant sous la chair, en resssort de chaque côté.

Deux cordes sont alors descendues du faîte du toit, auquel l’une de leurs extrémités reste attachée. On les fait passer autour de chacune des éclisses enfoncées dans le corps du patient, puis on les ramène en haut, en sorte que l’infortuné demeure suspendu par les plaies mêmes qu’on vient de lui faire, les éclisses passées dans ses chairs servant de crochets aux cordes dont le second bout est maintenant assujetti au faite comme le premier. Alors pareilles incisions avec introduction d’autres éclisses lui sont faites à la partie supérieure de chaque bras, entre le coude et l’épaule, à chacun des avant-bras, sur les hanches et en bas des genoux (41).

Tout le poids du corps se trouve ainsi partagé entre ces différents points, et lorsque cette victime volontaire d'un système d’inutile cruauté est toute ruisselante du sang qui jaillit de ses nombreuses plaies, on lui attache encore, aux éclisses de chaque avant-bras et jambe inférieure, son bouclier, son arc, une tête de bison avec ses cornes, etc., probablement pour diminuer par le poids de ces objets les convulsions inévitables qui amoindriraient son pouvoir d’endurance aux yeux des assistants.

Tout se trouvant ajusté, le patient est hissé en l’air par les cordes que l’on tire d’en haut, jusqu’à ce que ses pieds soient à environ deux mètres et demi du sol.

Dans cette position, dit Catlin, le patient prend de suite un aspect aussi repoussant que terrifiant. Sa tête s’enfonce sur la poitrine, ou se rejette en arrière comme celle d’un pendu; ses yeux semblent sortir de leur orbite, tandis que le poids de son corps et des objets dont on 1 a chargé a allongé les bandes de chair qui supportent le tout au point d’atteindre une longueur de sept ou huit pouces(42) !

Et pourtant pas la moindre plainte, pas le plus léger soupir ne s échappent des lèvres livides de la victime de ce drame sanglant. Chacun des candidats compose même sa physionomie de manière à produire l’apparence d’un contentement et d’une fierté difficiles à comprendre.

Après que le premier patient est resté ainsi suspendu en l’air pendant que les mêmes opérations se répétaient sur d’autres candidats, on revient à lui et, comme s’il n’avait pas encore assez souffert et dans le but de prolonger son agonie, un grand sans-cœur se met à le

(^î) Va sans dire que ces incisions passaient en-dessous des muscles, qui servaient en réalité de moyen de suspension pour le corps du candidat.

(42) — Letters and Notes, p. 267.

faire tourner en l’air au moyen d’une perche, d’abord assez doucement, puis de plus en plus vite, jusqu’à ce que la nature, enfin vaincue, finisse par réclamer ses droits.

Plus ou moins inconsciemment, le martyr laisse peu à peu échapper des cris incontrôlables mêlés de prières au Grand-Esprit, auquel il demande la force de tout supporter jusqu’au bout.

De plus eu plus rapidement on le fait pirouetter dans l’air jusqu’à ce que, l’esprit indompté mais la chair à bout, il cesse toute plainte ou prière, et reste suspendu comme un cadavre sans vie. Les examinateurs notent avec soin le temps que tel et tel candidat est resté sans perdre connaissance, et jaugent par là sa force et son degré d’endurance.

Le soi-disant cadavre est alors descendu par terre, et lorsqu'il revient à la vie, il se traîne péniblement, avec les éclisses dans chacune de ses plaies, vers un autre bourreau devant lequel il fait au Grand Esprit le sacrifice d’un ou de plusieurs doigts, que le premier s’empresse de lui couper d’un ou de plusieurs coups de hachette.

Après avoir enduré ces divers supplices, il lui reste à subir une épreuve encore plus effroyable. Mais le lecteur en a sans doute assez de ces répugnants détails; je ne puis me résigner à agacer davantage ses nerfs par des descriptions peu faites pour d’autres que des Mandanes.

Une petite remarque pourtant avant d’aller plus loin. J’ai fait, d’après les auteurs contemporains, mention du Grand-Esprit dans les lignes qui précèdent. Or James-O. Dorsey l’auteur qui a exposé le plus au long le système religieux de la famille siouse à laquelle appartenaient les Mandanes, s’est donné beaucoup de peine pour nier l'existence non seulement de pareille appellation chez ces peuplades, mais même de la croyance qui y correspond parmi les Dakotas proprement dits et la tribu qui fait l’objet de cette étude.

A la page 365 d’un de ses essais(43), ce sociologue écrit que "l’on a représenté les Indiens comme parlant du Grand Esprit, du Maître de la Vie, etc., comme si l’idée d’un Dieu unique ait été familière à nos aborigènes pendant la période pré-Colombienne”, ce qu’il nie, du moins en ce qui est des tribus siouses, y compris celle des Mandanes. A propos des derniers, il fait remarquer plus loin que pareilles assertions "sont peu après suivies d’admissions qui expli-

( 43)—Study of Siouan Cuits , ap. Annual Rep. of the Bureau of Am. Ethnology; Washington, 1894.

quent l’erreur de l’écrivain [qui les fait], vu que, dit-il, “Grand Esprit est synonyme de Grande Médecine, nom qu’ils appliquent à tout ce qu’ils ne comprennent point” (44).

De son côté, le directeur de l’Institution Smithsonienne qui publia la monographie Dorsey, John-Wesley Powell, affirmait en la présentant au public que “d’aucuns, en particulier le colonel G. Mallery, ont nié la possibilité de l’existence de vraies croyances monothéistiques parmi les peuples de ce pays et d'autres” (45 ) ; après quoi il qualifie d’erreur la contention que les Indiens croyaient en un Grand-Esprit.

C’est dans le même sens qu’Henry-W. Henshaw écrivait plus tard dans Y American Anthropologist: “Parmi les nombreux concepts erronés à propos de l’Indien, aucun n’a poussé de racines plus profondes que celui qui attribue la foi en une divinité toute-puissante, le Grand Esprit” (46).

Je ne prétends pas en savoir plus long, ou même aussi long, que ces savants relativement aux stocks aborigènes qu’ils étudient. Mais le dernier, qui n’en cite aucun en particulier, va certainement trop loin. Les notions animistiques qu’on retrouve dans la cosmogonie d’à peu près toutes les tribus américaines n’excluent pas précisément un concept plus ou moins monothéistique. N’est-il pas admis de tout le monde que le culte principal de nos amis natchez, par exemple, avait pour objet le soleil? Le soleil était pour eux ce que les premiers anthropologues, ou les voyageurs d'autrefois, appelèrent le Grand Esprit, en conformité, sans doute, avec la phraséologie des tribus avec lesquelles ils étaient familiers.

Que dis-je? Même au sein d’une des familles indigènes les plus primitives de l’Amérique du Nord existait un système d’un monothéisme incontestable bien qu’entouré d’une nébulosité d’ailleurs assez transparente. Prenons, en effet, les Porteurs, peuple avec lequel nous ferons plus ample connaissance dans l’une de nos études à venir. Ils avaient bien la croyance en une multitude d’esprits, dont ils craignaient les mauvais et honoraient les bons. Mais cette croyance, qui n’était pas du polythéisme (47 ) , puisque ces esprits ne pouvaient se

(44) — - Ibid., p. 501.

(45) — Ibid., p. XLVI.

(46) — Fallacies respecting thc Indiens; ubi suprà, vol. VII, p. 198.

(47) — Contrairement à ce qu’ont pu croire des savants comme feu le Dr Wash. Matthews, qui traduisait par gods un mot des Navajos, tribu dénée du sud, qui signifie en réalité “doué de pouvoirs magiques, magicien”.

comparer à des dieux, n’empêchait nullement la foi en un unique Etre Suprême.

La double circonstance suivante le prouve. Lorsque, chez les Porteurs, des jeunes gens, peut-être plus étourdis que libertins, se laissaient aller à un langage trop libre, leurs parents, ou d’autres, ne manquaient pas de les reprendre en disant: ’Tœzîni, Yuttœre nyûzîhlt’sai, tais-toi, l’Etre Supérieur (48) t’écoute.

Cet Etre, ils ne pouvaient le définir; mais il devait être plus ou moins personnel puisqu’il “écoutait” les propos des humains, et l’on croyait qu’il pouvait en punir puisqu’on faisait taire ceux qui en tenaient de mauvais.

Ce n’est pas tout. Les Porteurs préhistoriques devaient certainement croire en un Etre Suprême, qu’on pourrait qualifier d’omnipotent power, contrairement à la contention de Powell en ce qui est des Indiens en général. En effet, lorsqu’ils voulaient faire un serment, ils disaient (et leurs descendants continuent à dire en modernisant le nom de cet Etre) -.Yuttœre nahl œdœsni, je le dis devant l’Etre Supérieur. Rien de sacré pour eux comme pareille formule.

Qu’on remarque bien que, ni dans l’un ni dans l’autre cas, on n’avait recours au totem, ou esprit protecteur personnel, dans lequel on avait pourtant la foi la plus vive.

Quoi qu’il en soit, d’après le prince Maximilien de Wied, qui base son assertion sur une excellente autorité indienne, les Mandanes “croyaient en plusieurs êtres supérieurs, dont l’un, le Seigneur de la Vie... était le premier, le plus élevé et le plus puissant; qui créa la terre, l’homme et tout ce qui existe” (49).

Quant à leur propre origine, ils s’imaginaient être venus de quelque retraite inconnue qui se trouvait dans l’est. D’après Lewis et Clark, “leur entière nation résidait originairement dans un grand village souterrain, près d’un lac situé dans la même région. Un ceps de vigne avait poussé des racines jusqu’à leur place, et leur révéla la lumière. Quelques-uns des plus aventureux grimpèrent jusqu’à la vigne et furent ravis de voir la terre, qu’ils trouvèrent couverte de bisons et riche en fruits de toute sorte.

“Etant retournés chez eux avec les raisins qu'ils avaient cueillis, leurs compatriotes en aimèrent tellement le goût, que leur nation entière résolut de quitter sa peu attrayante retraite pour les charmes

(48) — Lit. “ce qui est en-haut”.

(49) — Travels in the Interior of North America, p. 359.

de la région supérieure. Hommes, femmes et enfants montèrent au moyen du ceps de vigne; mais lorsqu’environ la moitié de la peuplade fut parvenue à la surface de la terre, une grosse femme qui remontait le ceps de vigne le rompit de son poids anormal, et referma la lumière du soleil sur elle-même et le reste de sa nation.

“Ceux qui restèrent sur la terre se bâtirent un village en bas du site actuel des neuf villages [mandanes], et lorsque les Mandanes meurent, ils s’attendent à retourner au séjour originel de leurs ancêtres, les bons se rendant à l’ancien village au moyen du lac, que le poids des péchés des mauvais les empêche de traverser’’ (50).

Telle est, selon leurs anciens, la préhistoire ( ! ) des Mandanes. Faudrait-il en conclure qu’ils venaient réellement d’un pays où croissait la vigne sauvage, du Vinland des sagas norses?

Ce qu’il y a de certain, c’est que leur habitat, même quelque temps avant la période historique, se trouvait le long du Missouri, une certaine distance en aval du territoire qu’animaient leurs villages à l'arrivée des blancs. Il est naturellement assez difficile de fixer une date précise pour ce premier contact entre le barbarisme et la civilisation. Tout ce qu’on peut affirmer sans crainte de se tromper, c’est que les représentants de celle-ci étaient de race française, et qu’ils s’établirent chez eux, ou dans leur voisinage, dans les premières années du XVIIIe siècle, ou même peut-être à la fin du XVIIe.

En effet, dès l’année 1704, on parlait de faire revenir en Louisiane quelque 110 Canadiens “séparés par petites bandes de sept à huit” (51). Deux ans plus tard, “parmi les Canadiens arrivés [à la Louisiane], il y en [avoit] deux qui [avoient], pendant deux ans, couru de village en village dans le Missouri” (5 1 ). D’autre part, le 6 octobre 1708, Nicolas de La Salle écrivait à propos de la même rivière: “Il y a des voyageurs canadiens qui l’ont remontée presque trois ou quatre cents lieues au nord-ouest et à l’ouest, dans les plus beaux pays du monde” (53).

Et, au cours du même mois de l'année 1717, un sieur Hubert remarquait que “cette relation du Missouri n'est pas d’un seul voyageur; c’est après en avoir questionné plusieurs séparément qu’on la rapporte icy”(54).

(50) — Hist. of the Expédition, vol. I, pp. 196-97.

(51) — Margry, vol. VI, p. 180.

(52) — Ibid., p. 182.

(53) — Ibid., p. 183.

(5 4) — Ibid., p. 190.

Ce qui n’empêche que la première visite officielle, ou formelle, des blancs aux Mandanes fut celle que leur fit, au nom de son roi, le sieur Pierre Gaultier de Lavérendrye, à la fin de 1738. Il leur arriva le 3 décembre de cette année, le drapeau de l’ancienne France flottant au vent porté par son fils le chevalier François qui l’accompagnait, ainsi qu’un M. de la Marque, un sieur Nolant, frère de ce dernier, huit autres blancs et une foule d’ Assiniboines.

Après une allocution de bienvenue que lui adressa le chef mandane, de Lavérendrye fit saluer son village, que le nouveau venu appelle un fort, par trois décharges de mousqueterie, prenant en même temps possession du pays au nom de son souverain.

Ces Indiens ne devaient pas être bien familiers avec les blancs, car l’arrivée des Canadiens fit sensation parmi eux. En effet, conduit avec sa suite à la loge du chef, de Lavérendrye la trouva bien grande, mais pourtant “pas assez pour tenir tout le monde qui vouloit entré (sic)”, dit l’explorateur qui ajoute: “La foule estoit si grande qu’il (sic) se portoit les uns sur les autres” (55).

En 1742, son fils le chevalier, accompagné de son frère Louis, repassait par chez les Mandanes au cours du mémorable voyage qui lui fit découvrir les montagnes Rocheuses.

Plus tard, vers la fin du XVIIIe siècle, la célèbre compagnie du Nord-Ouest pénétrait à son tour dans la vallée du Missouri, afin d’y continuer l’œuvre des premiers Français. Du reste, le faible des Mandanes pour les blancs était comme un aimant qui attirait ces derniers à eux. C’est ainsi que nous voyons, en décembre 1793 neuf Canadiens-français se rendre chez eux pour y faire la traite des fourrures.

Ces aventuriers devaient, il est vrai, trafiquer à leur propre compte: mais la corporation susmentionnée n’en avait pas moins régulièrement envoyé de pareilles expéditions du fort aux Pins, sur l’Assiniboine, jusqu’en 1794, époque où ce poste fut abandonné. Dès lors, ces pacifiques randonnées eurent pour base d’action un fort établi sur la Souris par la même compagnie(56).

Une visite d’un genre insolite pour l’époque, et même pour les temps qui devaient suivre, fut celle de David Thompson, “géographe officiel et explorateur de la compagnie du Nord-Ouest”, titre pompeux qui ne dut produire que peu d’impression sur les primitifs qu’étaient encore les Mandanes.

(55) — Journal, p. 16.

(56) — John Macdonell, ap. Les Bourgeois du Nord-Ouest, vol. I, pp. 27 et

Puis vint celle, assez prolongée de l’expédition américaine de Lewis et Clark, qui passa l’hiver de 1804-05 dans une fort improvisé par elle sur la rive droite du Missouri. Elle arriva le 26 octobre de la première année — le 25, dit François- Antoine Larocque, traiteur canadien dont le propre parti la rencontra au cours du même hiver.

Par où l’on voit que la tribu des Mandanes n’était alors guère négligée des blancs.

De plus, Alexandre Henry le Jeune, neveu d’un explorateurcommerçant du même nom, était reçu d’eux avec sa nombreuse suite de Canadiens-français le 19 juillet 1806.

Thompson, Lewis et Clark, Henry et quelques autres ont laissé de leur passage chez ces Indiens des journaux très intéressants. Le premier visiteur de marque qui les suivit, Geo. Catlin, fit plus. Sous forme de lettres, illustrées de nombreux portraits, scènes ou paysages, qui témoignent d’un vif intérêt et d’une sympathie qui honore autant l’auteur que les aborigènes qu’elles ont pour objet, il nous a légué des descriptions de caractère très attachant. Sa galerie de tableaux est aujourd’hui d’un prix inestimable, que l’évolution dans les tribus qu’elle représente rend encore plus précieuse.

Malheureusement la valeur historique de ces lettres est assez mince. Aucune d’elles ne porte la moindre date; en sorte que le lecteur ne peut s’imaginer à quelle époque précise elles se rattachent. Tout ce qu’on sait à ce sujet se réduit au fait que l’auteur, parti en 1832, pénétra dans les vastes solitudes sans voies de communication du continent nord-américain”(57).

Juste un peu plus tard, le 8 novembre 1833, arrivait au village de Ruhptare le parti d’Alexandre-Philippe-Maximilien de Wied- Neuvied, principicule allemand qui était grand amateur de la vie primitive telle qu’elle florissait alors en Amérique. Il était accompagné d’un véritable artiste, jeune Suisse du nom de Charles Brodmer, qui ne fut pas sans avoir ses aventures personnelles chez les sauvages. Un des résultats pratiques de cette expédition fut un ouvrage très important souvent cité dans les pages qui précèdent.

Après les fréquents ravages d’épidémies dont ils n’étaient pas responsables et les effets désastreux de guerres qu’ils n’avaient généralement pas cherchées, les Mandanes avaient vu leur population réduite à quelque 2,000 âmes; mais ils commençaient à se remettre de ces divers assauts lorsqu’en quelques instants furent déposés dans

(57) — Letters and Notes, p. 20.

leur sein les germes de ce qui devait être leur extinction à peu près finale.

Les auteurs ne s’entendent point sur les détails, ou même la date, de cette catastrophe. Tandis que Catlin fixe cette dernière à l’été de 1838(58), l’abbé Domenech la recule jusqu’en 1832(59). De son côté, le P. De Smet semblerait la reporter à 1835(60); mais, dans une autre lettre, ce missionnaire dit explicitement qu’elle arriva “il y a seulement deux ans’’, c’est-à-dire en 1837, date que donnent également Drake(61) et les auteurs de l’article sur les Mandanes dans le Handbook of American Indians.

Quoi qu’il en soit, il n’est que trop certain que le steamer de la compagnie de fourrures de Saint-Louis, qui portait deux cas de petite vérole, ayant abordé à un village mandane “par une impardonnable imprudence du capitaine’’, assure le P. De Smet(62), communiqua cette terrible maladie aux Indiens qui montèrent à son bord dans un but commercial, et par eux à la tribu entière. Dans quelques jours, presque tout le monde gisait par terre, agonisant et mourant.

On ne s’accorde pas plus sur les effets exacts du fléau que sur sa date; mais le P. De Smet, qui passa là peu après, dit que “seulement sept familles(63) échappèrent à la contagion. Environ 80 guerriers de cette petite nation se suicidèrent pendant les jours de la calamité, quelques-uns de désespoir à la perte de leurs enfants et amis, d’autres de peur de devenir les esclaves de leurs ennemis, et la plupart en disant qu’ils avaient horreur de voir leur corps se corrompre de leur vivant” (64).

Quant à Matohtopa, le héros de Catlin et d’autres, qui était devenu premier chef de son village, il fut, lui aussi, atteint par le fléau, après avoir vu mourir dans ses bras sa femme, ses enfants, toute sa famille. Mais, dit l’abbé Domenech, “la souffrance ne put briser sa robuste organisation (sic); il fut plus fort que la douleur et

(58) — Ibid., p. 111 .

(59) — Voyage pittoresque, p. 552. Cette date ne peut être correcte, car le prince Maximilien, qui visita les Mandanes à la fin de l’année suivante, n’en dit mot.

(60) — Life, Letters and Travels, vol. I, p. 245. Cette date ne saurait non plus être exacte, du moins en ce qui est de la saison suggérée par sa mention de campements d’hiver.

(61) — Aboriginal Races of North America, p. 667; New-York, 1880.

(62) — Op. cit., pp. 188-89.

(63) — Il dit ailleurs dix.

(64) — Ubi suprà, p. 189. .. .. j

revint des portes du tombeau. Alors il visita les cabanes silencieuses et muettes, pleines de cadavres qui attendaient en vain que des mains pieuses vinssent les ensevelir et les transporter au village de la Mort. Le fléau avait glacé tous les bras, et les mourants ne pouvaient rendre les derniers devoirs aux morts.

“Un instant Mahtotopa voulut émigrer, mais il ne put trouver un seul homme capable de manier la lance et de protéger les survivants dans leur marche; il ne retrouvait que des corps inertes ou inanimés. A la vue de ce déchirant spectacle, le vaillant guerrier sentit faillir son courage; des larmes tombèrent de ses yeux.

“Il revint dans sa cabane et ensevelit lui-même les membres de sa nombreuse famille, qui gisaient sur le sol tels que la mort les avait surpris. Il revêtit tous ces cadavres de leurs costumes de fête, les plaça les uns auprès des autres, attacha à leur côté les sacs de médecine de chacun d’eux; puis il mit sa coiffure en plumes d’aigle, qui tombait en éventail jusqu’à terre, il se couvrit de son manteau de peau d’hermine doublé de peau de cygne; il prit ses armes autrefois si terribles à ses ennemis, et s’en alla sur une colline élevée voisine de sa résidence.

“Du haut de cette colline il regarda les habitations sans feu de ses compagnons, il considéra les rues et la grande place de son village, aujourd’hui désertes, hier encore si animées. Il pleura amèrement, puis entonna le chant de l’adieu... Le sixième jour, il commença le chant de mort. Enfin, la voix de Mahtotopa s’éteignit; ses pleurs se séchèrent, il se sentit défaillir. Alors il se traîna péniblement vers sa cabane, s’étendit auprès des cadavres de ses enfants et rendit son dernier soupir, enveloppé des insignes de sa gloire passée” (65).

(65) — Voyage pittoresque, p. 552. D'après le Handbook déjà mentionné, les survivants mandanes, depuis amalgamés avec d’autres tribus, auraient été de 125 à 145, au lieu des 31 que mentionnent d’autres auteurs. S’il fallait en croire la première autorité, ils auraient même récupéré depuis d’une manière qu’on ne peut s’empêcher d’appeler miraculeuse. En effet, comptant 150 âmes en 1850, ils se seraient d’après elle multipliés au point d’atteindre le chiffre de 385 en deux ans (V. vol. I, p. 798) ! Qu’on vante après cela la natalité du Québec, qui est supposée doubler sa population tous les 26 ans! Cette bourde dans une publication qui doit faire autorité, ne serait-ce qu’à cause de l’éminence de sa marraine, l’Institution Smithsonienne, et de la plupart de ses collaborateurs, étonne d’autant plus que, parmi ces derniers, se trouve le grand critique qui signe Roland-B. Dixon...

Essai VIII

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