DE LA COMPRESSION ET DE LA POSITION HORIZONTALE
La compression doit être le premier moyen qu’on ait employé pour la cure des hernies. Déjà elle était mise en usage du temps de Celse quoique d’une manière très-incomplète. L’appareil contentif qu’il appliquait se composait d’une pelote de chiffon cousue à une bande. Souvent par ce moyen, ditil, r intestin était repoussé en dedans et ses membranes s’agglutinaient entre elles. Nous devons supposer que c’est sur des enfants en bas-âge que Celse est parvenu, à l’aide de ce moyen, à agglutiner ce qu’il appelle les membranes des intestins. Il faut arriver jusqu’à Nicolas Lequin et jusqu’au fameux Blegny pour constater dans cet art quelques progrès saillants.
La compression est généralement employée comme moyen
palliatif clans le traitement des hernies, mais un grand nombre de faits prouvent que, si elle est faite de manière à ne laisser jamais sortir la hernie, elle amène le resserrement progressif du collet du sac et de l’ouverture herniaire, qu’elle rend à l’anneau inguinal sa résistance, qu’elle en rapproche les piliers, et peut en conséquence amener la cure radicale, si le sujet se trouve dans de bonnes conditions. C’était déjà , en 1739, l’opinion d’Heister. Selon lui, par l’usage méthodique d’un bandage, l’ouverture aponévrotique se fortifie si bien que la hernie ne revient plus. On ne doit pas surtout oublier ce qu’en dit Richter , qui traita spécialement de ce moyen thérapeutique, et, d’après ce que nous allons citer de lui, il n’est pas douteux que ce grand chirurgien ait pensé pouvoir obtenir la cure radicale des hernies par la compression. «Les parties enflammées contractant aisément des adhérences plus fermes, ne pourrait-on pas, dit-il, au moyen d’un bandage, obtenir sûrement dans la plupart des cas la cure radicale, en s’en servant de manière, non-seulement qu’il comprimât le col du sac herniaire, mais encore qu’il y produisît une inflammation? Il suffirait pour cet effet, de serrer un bandage muni d’une pelote un peu dure jusqu’à ce que le lieu de son application devint douloureux , et de le laisser en place jusqu’à ce que les douleurs devinssent considérables et que le malade pût les supporter, sans craindre d’autres fâcheux accidents, surtout du côté du testicule; après quoi, on appliquerait un bandage avec une pelote molle et qui n’exercerait qu’une pression légère. Je crois que ce serait la manière la plus facile, la plus sûre, d’opérer la cure radicale ; et j’ai de fortes raisons de penser que j’ai vu plusieurs personnes qui ont été guéries radicalement par ce moyen. » « Lawrence est d’accord sur ce point avec ce célèbre chirurgien anglais et il donne pour raison que l’anneau obéit alors à
celte loi générale de physiologie , par laquelle nous voyons les cavités et les conduits se rétrécir et s’oblitérer aussitôt que les fonctions qu’ils remplissent cessent d’être exercées. Le canal artériel, le canal veineux, les vaisseaux ombilicaux s’oblitèrent quand ils ne sont plus parcourus par du sang. Un œil est-il atrophié, la cavité orbitaire perd ses dimensions; une cavité articulaire qu’une tête d’os abandonne se rétrécit et s’efface même. » Comment ne pas supposer le rétrécissement de l’anneau inguinal dès que la cause qui l’a dilaté n’existe plus? A voir ce qui se passe tous les jours dans la pratique, on pourrait croire que l’analogie est trompeuse, mais cela tient à ce que le sac herniaire reste toujours perméable, à ce que la compression n’est pas exercée d’une manière convenable, à ce qu’on néglige de la faire sur l’anneau abdominal et sur tout le trajet du canal, à ce qu’on ne s’attache pas assez à faire un bon choix de bandages et de pelotes propres à chaque espèce de hernies , enfin à ce qu’on n’attache pas assez d’importance à l’application du bandage herniaire. Car si toutes ces conditions étaient exactement exécutées, pourquoi la loi dont nous venons de parler ne s’appliquerait-elle pas aux orifices herniaires ?N’avons-nous pas des faits incontestables , qui nous prouvent, d’après les expériences de M. Ravin, que la position horizontale seule continuée longtemps, en prévenant la sortie des viscères, a suffi quelquefois pour guérir radicalement des hernies? A plus forte raison, arrivera-t-on au même résultat, lorsqu’une compression méthodiquement faite sera réunie il la position.
M. Fournier de Lempdes cite des observations assez nombreuses de guérison de hernies par des bandages de sa composition , et déjà, à une époque où les bandages herniaires e'taient loin d’être arrivés au degré de perfection qu’ils ont atteint aujourd’hui , nous trouvons des exemples frappants de guéri-
sons radicales des hernies. Ambroise Paré cite une observation de guérison, parla compression , d’une hernie intestinale complète chez un homme âgé de quarante ans. « Jean Moret , épislolier , c’est-à-dire, chantant à l’épistre au Dimanche, lequel auait vne hargne intestinale complette , se retira vers moy, me monstrant son mal, demandant secours, parce qu’il disoit sentir une très-grande douleur , principalement en chantant son épistre. Voyant sa greueure , ie luy dy , que véritablement il deuoit mettre un autre en sa place : Ce qu’il fit priant le curé (pour lors Monsieur Leclerq, doyen de la faculté de théologie) et les marguillers d’en commettre un autre, leur déclarant son impuissance. Ce que luy estant accordé, se met entre mes mains et ie luy ordonnay plusieurs remèdes propres à son mal; luy faisant prendre vn brayer, qu’il porta par l’espace de cinq ou six ans : et un jour luy demandant comment se portoit son mal , me fit response qu’il ne sçauoit plus que c’estoit , et qu’il estoit guary. Ce que iamais ie n’eusse peu croire , si ie ne l’eusse veu. Parquoi l’amenay à mon logis et vey ses parties génitales sans aucun vestige de hargne, emerueillé grandement comment il auoit peu être guary cognoissant son âge. Or, six mois après que ie l’eu ainsi reuisité, aduint qu’il mourut d’une pleurésie : et ayant sccu sa mort, ie m’en allois en la maison du dit curé , en laquelle ledit Moret se tenoit, le priant qu’il me permist faire ouuerture du corps mort, afin que i’eusse cognoissance quel bastiment nature auoit fait en la voye où les intestins descendaient : Ce que volontiers il m’accorda.
» le proteste à mon Dieu, que trouuay autour du trou de la production du péritoine vne substance adipeuse de la grosseur d’un petit esteuf , infiltrée et attachée si fort au dit endroit qu’à bien grande difficulté la pouuoit destacher sans dilacérer et rompre les parties adiacentes. Et voilà la cause pourquoy la
guarison s’en estait ensuiuie. Semblablement i’aycogneu quelques-uns qui auoient porté le brayer par longues années, sans autre chose estre entièrement guary : estant maigres et puis deuenant gras, les intestins accueillent gresse qui les grossit , de sorte qu’ils ne tomboient nullement aux bourses, et ont laissé de porter le brayer sans aucune récidiue.
» Ces choses nous monstrent , qu’il ne se faut haster d’oster les coüillons aux pauures garçons. Chose admirable, que nature guarisse des maladies estimées incurables, si elle est tant soit peu aidée. Le principal aide consiste à empescher l’intestin dedescendre, pendant qu’elle opère, etfaire ce quedessus (1).»
D’après ce fait, il est permis d’établir que la compression méthodique seule et permanente peut guérir radicalement une hernie , et, quoique nous ne doutions pas que les cas de guérison soient rares à cet âge, cette observation atteste qu’ils peuvent cependant avoir lieu , et que toutes les fois que les circonstances le permettront; ce moyen devra être employé. Mais ce sera principalement chez les enfants et quelquefois même chez les adultes porteurs de ces hernies susceptibles d’une réduction facile et immédiate , non accompagnées de symptômes inquiétants, que le chirurgien devra chercher à guérir, en apportant toute son attention dans l’application d’un bandage convenable; mais c’est malheureusement chez les uns comme chez les autres et surtout chez les enfants que ces précautions sont négligées.
M. Biagini rapporte dans le journal intitulé Bull, délie Scienze Med. de Janvier 1840, une guérison radicale de hernie obtenue par le procédé de M. Ravin. Ce fait est si intéressant que je crois devoir le mentionner succinctement.
Obs. Broglie, tailleur , âgé de 32 ans. — Hernie inguinale
(1) OEuvres d’Ambroise Paré, 11e édition. Lyon MDCLII , pag. 197.
gauche depuis 1857, du volume d’un citron de Naples, rentrant sous la pression en donnant lieu au gargouillement et reparaissant aussitôt qu’on cessait de comprimer le trajet du canal inguinal. On proposa au malade la chilissochiroraphie récemment proposée par M. Signorini, ou bien de le soumettre au décubitus horizontal prolongé, aidé de la compression et de quelque autre moyen. Le malade se soumit seulement au moyen palliatif, le bandage. Pendant un an et demi la hernie put être contenue et la santé générale de l’individu n’avait pas cessé d’être florissante; mais vers le commencement de 1839, il fut pris d’un rhumatisme articulaire qui l’avait obligé par deux fois de garder le lit pendant plusieurs semaines : survint comme complication une péricardite , ce qui motiva l’emploi des déplétions sanguines et l’administration de la digitale à hautes doses. Toutefois la terminaison fut heureuse , et , après trois mois de décubitus horizontal , le malade put reprendre ses anciennes habitudes. Non-seulement il était guéri desonaffection rhumatismale, mais sa hernie n’existait plus. Au grand étonnement de M. Biagini la tumeur ne reparaissait plus , l’étendue de l’orifice externe du canal inguinal gauche était singulièrement rétrécie. Le malade debout pouvait tousser avec force sans qu’auctln des viscères abdominaux tendît à se faire jour à l’extérieur à travers le canal aponévrotique.
Ce fait confirmatif des idées de Ravin paraît à l’auteur italien suffisant pour établir les conclusions suivantes :
i° Qu’il est possible d’obtenir la guérison radicale de quelques hernies par la position horizontale longtemps prolongée.
2° Que cette guérison a lieu par la diminution de la largeur du canal, le retrait de ses parois qui reprennent l’obliquité qu’elles avaient perdue , tous changements matériels qui se produisent en vertu seulement de la force tonique des tissus.
3° Pour que ces tissus aient la force tonique suffisante pour
obtenir ce changement désiré , il est nécessaire que les forces physiologiques générales du sujet soient assez énergiques et douées d’une vitalité convenable. D’où il résultequeles vieillards ne pourront être soumis à la méthode de M. Ravin, d’abord à cause de leur faiblesse, et en second lieu par l’impossibilité où ils se trouvent de supporter sans de grands dangers le décubitus horizontal longtemps prolongé; enfin, que dans les hernies anciennes et volumineuses, les ouvertures par lesquelles les viscères ont fait hernie sont considérablement élargies et les canaux sont réduits à l’état de simple anneau ; d’où résulte l’impossibilité absolue que la force tonique puisse rendre à leur état physiologique des parties aussi profondément altérées.
La guérison que nous venons de mentionner paraîtra d’autant plus extraordinaire que la méthode de M. Ravin a eu à combattre l’état de maigreur dans lequel ce malade devait se trouvera la suite d’une maladie aussi longue, de grandes pertes de sang et de l’action hyposthéuisante de la digitale à hautes doses, état qu’on a toujours considéré comme étant cause de hernie chez les personnes qui antérieurement avaient joui d’un certain embonpoint.
Si, parla position seule, comme nous venons de le voir, on parvient à obtenir de si beaux résultats , à quels succès ne devons-nous pas nous attendre lorsque la compression sera employée concurremment avec elle? Car lorsqu’un bandage herniairebienconfectionnéa étéappliqué avec exactitude, non-seulement les ouvertures par lesquelless’ échappaient les viscères se resserrent, le canal reprend son obliquité, mais encore le sac herniaire qui les contenait remonte peu à peu dans la cavité abdominale dont il est une dépendance, c’est-à-dire que la membrane qui le forme cessant d’être violentée, tiraillée parla sortie fréquente de la hernie, revient sur elle-même et rappelle la portion distendue et entraînée au dehors par les organes déplacés.
Le véritable moyen d’oblitérer complètement l’orifice du sac herniaire, de rendre à l’anneau son obliquité et de resserrer ses ouvertures, consiste donc, à appliquer le bandage , nonseulement sur l’ouverture inguinale mais encore sur tout le trajet du canal et sur l’ouverture abdominale. Le retour de la hernie ne peut en effet être prévenu et la cure ne saurait être radicale qu’au tant que la pression portera à la fois sur l’anneau abdominal et sur le canal inguinal.
Les bandages anglais remplissent souvent cette indication, mais il faut que la compression soit faite d’une manière permanente , que le malade porte son bandage jour et nuit, qu’il ne détache pas ses souscuisses; car si , pendant le cours du traitement, les organes viennent à s’échapper une seule fois, tous les soins antécédents seront nuis et comme non avenus. Il est bon de se prémunir contre le préjugé généralement répandu , que , chez l’enfant, on ne doit pas employer le bandage en acier et qu’il faut chez lui sê borner à l’application d’un bandage en toile ou en basin; cette erreur doit donc être réformée, car le bandage en acier peut être porté dans tous les âges, et elle serait d’autant plus préjudiciable que c’est dans l’enfance qu’il faut le plus espérer de ce moyen.
On peut donc établir que la compression méthodique et permanente simultanément employée avec la position horizontale et les topiques, à l’exemple d’Ambroise Paré, peut guérir radicalement les hernies; que cette méthode est la plus rationnelle, qu’eile n’expose pas le malade à des accidents et qu’elle doit être préférée à toutes celles connues jusqu’aujourd’hui.
Conclusion. De l’examen que nous venons de faire des diverses méthodes opératoires pour la cure radicale des hernies inguinales, il résulte que toutes , si nous en exceptons la compression convenablement pratiquée, doivent être rejetées
de la pratique, les unes comme inutiles, insufli santés ou incertaines, les autres à cause des dangers qui les accompagnent; car nous pensons qu’une opération grave , de la nature de celles qui viennent de nous occuper, c’est-à-dire, une opération accompagnée de dangers et qui peut même compromettre les jours du malade , ne doit jamais être pratiquée pour des affections qui 11e sont pas incompatibles avec la vie, et qu’on doit exclusivement la réserver pour des cas graves, pressants, qui mettent les jours du malade en danger. Telle est notre règle de conduite: elle nous paraît devoir être celle de tout médecin, qui, dans ses opérations, ne cherche que l’intérêt de ses malades.