‹ Dissertatio chirurgica ... [Examen des diverses méthodes opératoires pour la cure radicale de la hernie inguinale réductible]Chapitre 8 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L’arrêté royal en date du 15 Janvier 1821 , relatif aux ras de réforme et d’exemption du service militaire, admet, comme étant propres au service, les miliciens porteurs d’une hernie inguinale réductible. Cet arrêté n’a pas été abrogé par le gouvernement belge et il continue à être mis en vigueur dans notre armée.

Sous l’empire français, cette affection n’était pas non plus un cas d’exemption. A cette époque, on conçoit qu’une pareille mesure pouvait avoir lieu; celte grande puissance avaiL alors à soutenir une guerre contre toute l’Europe coalisée; pour faire face à tous les événements, il fallait de nombreuses armées; les pertes étaient grandes, et, pour les réparer, les levées d’hommes se succédaient avec une rapidité effroyable, on n’avait pas comme aujourd’hui la faculté de faire un choix parmi les recrues. Alors aussi les médecins militaires ne se trouvaient pas dans la position de pouvoir apporter une grande attention sur les soldats atteints de hernies, les nombreux accidents causés par la poudre à canon absorbaient toute leur attention et occupaient tous leurs moments. Mais depuis que la France est rentrée dans l’état de paix , ou plutôt depuis que cette puissance ne fait plus la guerre sur une aussi grande échelle , les médecins français se sont trouvés à même de pouvoir s’occuper plus particulièrement des hommes atteints de hernies , et c’est surtout pendant la campagne d’Espagne, en 1825, qu’ils ont eu l’occasion de se convaincre qu’un militaire atteint d’une hernie, ne peut se livrer aux marches forcées, aux exercices un peu prolongés et qu’il est impropre au service actif. Ils soumirent alors leurs observations au gouvernement qui s’empressa de prendre un arrêté qui exempta du service les hommes porteurs de hernies.

J’ignore si , sous le gouvernement des Pays-Bas, les médecins militaires ont beaucoup insisté pour obtenir cette réforme dans l’armée. M. le chevalier de Kirckhoff, d’Anvers, ex-cliirurgien-major aux armées françaises, médecin très-distingué, qui s’est spécialement occupé de tout ce qui a rapport à la santé du soldat, dit dans son Hygiène militaire, « qu’une hernie même réductible devrait exempter du service militaire; car un homme qui a une hernie ne convient pas pour être soldat; il ne peut pas bien se plier aux exercices et résister aux fatigues inséparables du métier des armes. Tous les médecins militaires partagent cet avis. » Quoi qu’il en soit, cette observation n’eut aucune suite et le gouvernement continua à recevoir dans l’armée des hommes atteints de hernies réductibles. Peut-être le motif en est-il dans la grande fréquence de ces affections en Hollande , contrée froide et humide qui donne aux habitants une constitution molle et lâche, cause si puissante de ce genre de maladie. Mais nous ne voyons aucune raison qui autorise, pour notre pays, la continuation de la mise en vigueur de l’arrêté royal du 15 Janvier 1821, car, d’un côté, nous n’avons ni guerre à soutenir, ni armée nombreuse à entretenir, et, la position politique qu’on nous a faite, permet de faire un bon choix dans les hommes qui se présentent aux conseils de recrutement; de l’autre, les cas de hernie ne sont guère aussi nombreux ici qu’ilslesont en Hollande; nous ne croyons même pas qu’ils le soient plus qu’en France. Nous voudrions, en conséquence, voir modifier la disposition réglementaire au sujet des hernieux; nous désirons vivement dans l’intérêt de ces derniers, dans l’intérêt de l’armée et du pays même, voir ces hommes complètement libérés et exemptés du service militaire.

Voyez-les en marche, chargés du poids du fourniment et du bagage (armes, effets de linge et chaussure, vêtements sup-

plémentaires et quelquefois objets de campement), ils souffrent, se plaignent et sont toujours éloignés du reste du corps; et pour peu que les marches se prolongent, force est de les abandonner dans les hôpitaux. En 1824, en nous rendant de Venlo au camp de Mechelen avec le 2e bataillon de la 14e afdceling, nous fûmes obligés, dans les trois journées de marche que nous eûmes à faire, de laisser trois hommes en arrière parmi lesquels se trouvaient deux hernieux.

L'homme atteint de hernie est très-sujet à éprouver divers troubles fonctionnels. Il accuse un sentiment de faiblesse, de la douleur avec redoublement dans les changements de temps et surtout dans les temps humides. La hernie, pour lui, est un aussi bon baromètre que le rhumatisme, ou la cicatrice des moignons pour les opérés. Elle est alors plus difficile à contenir, et tel bandage, qui était efficace par un temps sec, est insuffisant dans les temps d’orage: Il paraît aussi que les étranglements sont plus fréquents dans les circonstances signalées, et , comme les bandages que portent les soldats ne sont pas toujours de première qualité, qu’ils n’en ont qu’un, que souvent ils sont mal appliqués et maintiennent difficilement la hernie, il en résulte que ces malheureux éprouvent des coliques sourdes, du météorisme, des éructations, un malaise physique et intellectuel, une pesanteur de ventre, de la douleur et des tiraillements à l’épigastre, aux lombes et tous les accidents de mauvaises digestions. En tout temps aussi, le hernieux doit être soumis à un certain régime : plusieurs aliments lui sont nuisibles, les légumes et particulièrement les haricots, les choux, etc., déterminent chez lui une accumulation de gaz qui l’oppressent et rendent sa digestion trèslaborieuse; de là la nécessité pour lui d’une alimentation animale. Comment sera-t-il possible à un soldat de faire ce choix d’aliments, lorsqu’il sera exposé à des fatigues de toutes espè-

ces, à des privations, à des intempéries de saisons et de climats et à une infinité d’autres causes morbides? Mais l’influence d’une hernie ne se borne pas aux viscères abdominaux : elle s’étend aux forces physiques et morales. Elle ne permet plus à l’homme qui la porte de rassembler toute sa puissance musculaire. Pour faire un effort, il perd haleine, il se trouve tout à coup arrêté dans ses tentatives, tous ses mouvements sont gênés et exécutés avec peine, il devient craintif et pusillanime. C’est ainsi qu’on voit souvent l’ouvrier dans la pénible obligation d’abandonner son métier et de chercher un autre genre de travail souvent moins lucratif. Les tourneurs, les serruriers, les menuisiers ne peuvent plus travailler debout, les musiciens qui se servent d’instruments à vent doivent y renoncer, les forts de la halle ne peuvent plus porter que la moitié des fardeaux qu’ils portaient auparavant. Que doit donc éprouver le soldat dans les attitudes et les progressions diverses auxquelles l’astreint la profession des armes ! Dans ces position^' souvent forcées, ayant le haut du corps en avant, le ventre tendu, les buffleteries sur la poitrine et le h av resac sur le dos, qui gênent les mouvements des muscles du thorax et l’obligent à respirer du ventre; dans l’agenouillement du feu de deux rangs, dans les marches forcées, dans les courses en tirailleurs, les sauts, les chutes, dans les exercices à pied, les jambes largement ouvertes, le sabre ou la lance à la main et simulant la position à cheval , dans l’équitation avec ou sans étriers, au trot ou au galop, les conversions de droite ou de gauche, l’action de monter et descendre de cheval lorsqu’il est en pleine course comme cela se pratique dans l’artillerie légère, etc., etc., etc., ces différentes positions et ces différents mouvements ne peuvent s’exécuter sans dilater et élargir l’anneau inguinal, sans que les viscères repoussent la pelote du bandage herniaire et sans être cause fort souvent d’étrangle-

ment. Il est donc impossible à l’homme qui se trouve atteint d’une hernie de se plier aux exercices et de résister au métier des armes , et, nous oserions même, au point où l’on est arrivé aujourd’hui dans la connaissance des hernies, qualifier d’inhumaine l’application de l’arrêté royal du 15 Janvier 1821.

Un écrivain a dit que la puissance qui , ne s'attachant point à avoir un grand nombre de soldats , s’efforcerait d’en avoir de bons, s’enrichirait pendant la paix et se couvrirait de gloire pendant la guerre. Cette maxime s’applique complètement à la circonstance.

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