SUR
v Jertains enthousiastes de la langue basque ayant cru voir dans son alphabet une perfection incom-, parable et de profonds mystères, M, Lécluse leur dit en deux mots , il y a près d'un an , que cette langue n'a point d'alphabet particulier. C'était ce qu'il fallait répondre à des écrivains passionnés qui s'épuisaient en pure perte pour faire valoir, comme propre à notre langue, un alphabet qui lui est commun avec la langue latine et celles de tant de peuples modernes.
Cet alphabet n'a donc rien de merveilleux ni même de particulier qui puisse justifier leur enthousiasme ; mais notre alphabet prononcé , dont ils ne se sont pas occupés, et dont personne n'a rien dit
encore, nous semble donner lieu à quelques observations intéressantes.
•« Comme la prononciation dépend (dit M. l'abbé « Girard [i]) et de la situation et du mouvement « des organes, cela fait qu'elle comprend deux espè- « ces de modifications, dont l'une forme le son, et « l'autre l'articulation. Le son est la voix prononcée « par la seule forme du passage que lui donne la
« situation des organes L'articulation consiste
« dans les mouvemens que les organes ajoutent à « leur situation , dans le temps de l'impulsion de la
« voix On nomme particulièrement i^'oyelles
« ceux ( les caractères ) qui représentent les sons , « et consonnes ceux qui représentent les arlicula- « lions. »
M. Beauzée trouve la distinction de l'abbé Girard nettement énoncée , et ses fondemens bien marqués dttîis la diversité du mécanisme qui opère les deux sortes d'élémens. Mais comme le judicieux critique pense et prouve (2) que les termes qui caractérisent la distinction manquent de justesse, nous conserverons avec lui le nom général de son aux élémens de la parole représentés par les lettres; et comme lui nous appellerons spécialement voix et articulations , les deux sortes de sons représentés par les voyelles et par les consonnes.
Ce que la physique spéculative enseigne de la divisibilité à l'infini de la matière ou de l'espace,
[1] Vrais princip. , tom. 1., dise. 1., pag. 7. (a) Gramm. gén., liv. 1., chap. 1.
la grammaire peut l'appliquer à l'ouverture de l'or^ gaae vocal. Il est une infinité de nuances possibles entre l'ouverture a et l'ouverture è; il en est une infinité entre ïè ouvert et l'e fermé, entre l'e fermé et 1'/. Ainsi je conçois successivement l'e très ouvert, moins ouvert, peu ouvert-, IV fermé, plus fermé, très fermé, tellement fermé qu'il touche à Vij et qu'enfin il devient /, Ainsi les voix simples, et conséquemment les voyelles qui en sont les signes, peuvent être conçues sans nombre. Mais jusqu'ici il ne s'agit que de conception et de possibilité : venant au fait, il est évident qu'une langue qui multiplierait considérablement ces sortes de nuances, n'aurait pas le mérite de la simplicité.
Or cette simplicité, dans une langue, consiste avant tout, en admettant un assez grand nombre de voix pour éviter la monotonie , à ne pas affecter une variété excessive, trop voisine de la confusion- se renfermant dans un juste milieu , qui paraît nettement indiqué par l'accord des langues, lesquelles, à quelques nuances près, sont toutes fixées à cinq voix, représentées par les cinq voyelles a , e , ij o ^ u : d'où l'on peut induire que ce nombre de voix est en harmonie avec les organes de la parole \ qu'il ne s'éloigne guère de l'ordre naturel, et que nous ne nous en éloignons nous-mêmes qu'à mesure que nous surchargeons notre langue de sons intermédiaires.
Puisque les langues s'accordent assez généralement pour le nonabre des voix simples , ce n'est pas
sous ce rapport qu'il faut clierclier ïa supériorité de la notre. Il s'en faut de hcancoup au reste que toutes aient conservé comme elle cette simplicité' primitive dont nous parlons.
Les Latins , par exemple , avaient un ê long ouvert, répondant à Xéta grec, et un é bref fermé, équivalant à Xepsilon grec. E vocalis , dit Capelle, diiarum grœcarum çini possidet ; nam ciim corripitur e grcecum est, ut ab hoste-, cùm producilur eta est , ut ab hac die.
Les Latins paraissent encore avoir eu un é très fermé , ou une prononciation moyenne entre le et IV. C'est à cause de Taffînité de ces deux lettres, dit Douât, que les anciens n'ont pas fait difficulté de dire heri et hère , maiie et inani , vespere et vesperi.
On pense encore que les Latins ont connu uu son moyen entre le et l'o, puisqu'ils ont écrit indifféremment adversiiin ou advorsiim , veriex ou i^ortex ^ verk ou i^ero , tutè ou tnto , iiiiniè ou niniio , rare ou l'arb , &c.
L'on peut former encore, et l'on forme en effet d'autres conjectures sur la multiplicité des mêmes sons latins. Mais, sans aller plus loin, je le demande, reconnaît-on les premières leçons de la nature dans ce raffinement qui distingue un son d'avec un autre très l'essemblant, ou plutôt davec luimême? Pense-t-on retrouver la simplicité primitive dans la complication de nos e français h , les , père ^ bonté j succès ., têtu , ou dans ceux qui embarrassent
l'hébreu ? Est-il croyable que la simplicité primitive ait admis un é long ouvert (tsere), un é bref fermé ( segol ) , un é très bref fermé ( cateph-segol ) , un autre e dit hréiissùne (sclieva)? Est-ce sans préjudice de cette simplicité primitive que les Grecs donnèrent à je ne sais quels e ou quels i ces nuances multipliées et fines qui sont totalement perdues de nos jours {\)?
Si l'on dit que c'est la culture qui a introduit dans les langues ces nuances intermédiaires des voyelles-, que l'hébreu, le latin, le français, le grec, moins cultivés, en seraient aujourd'hui au même point que d'autres idiomes sous le rapport des sons dont il s'agit; c'est comme si Ton disait que la culture et tous les etforts humains ne servent quelquefois qu'à multiplier les difficultés des langues.
Félicitons donc la nôtre de n'avoir pas été ainsi cultivée. Elle reconnaît cinq voix, représentées par cinq voyelles -, chacune de ces voix peut être longue ou brève. Jusqu'ici rien qui ne soit très naturel et très simple.
C'en est assez, et peut-être déjà trop, sur les cinq voix en général-, mais nous ne saurions nous résoudre à passer outre , sans appeler l'attention des lecteurs sur la cinquième en particulier, qui chez les Basques est un ou.
Quelques bons esprits pensent que le son u tel qu'un français le prononce n'est point naturel; ils veulent au moins qu'il soit postérieur à ïou dans
(i) Lex. fr. , art. I.
l'ordre de la nature. La preuve en est que tous les hommes pronoucent ou sans peine , et qu il est pénible à beaucoup de gens , impossible même , de prononcer Yu français. Si l'on oppose que la diiFe'rence vient dé ce que tous les hommes, chez tous les peuples, ont 1 habitude de 1 un des deux sons, et non pas de l'aytre, le fait pai'le pour nous. Aussi nous nous empressons de le reconnaître, et même de l'appuyer de quelques preuves.
Oui, sans doute, le son ou est familier à tous les hommes, chez tous les peuples-, il était familier aux anciens, et aujourd'hui encore il paraît incomparablement plus répandu et plus usité que Vu français.
Pour ce qui est de nos jours. Il n'y a en Europe j dit M. Lécluse , que les Français et les Turcs qui connaissent le son de celte voyelle (u) -, tous les autres peuples la prononcent ou (i).
Si nous clierclions notre u dans des époques éloignées, // nous i^ient de l ancien gaulois ^ dit une société de savans-, car tous les autres peuples de l'occident ont prononcé ou (s).
Térentien dit formellement que telle était la prononciation de cette voyelle chez les Romains. Aussi n'employaient-ils que 1'// simple pour rendre la diphtongue grecque ou , écrivant Epicurus pour Epikouros ^ Bucephalus pour Boukephalos ^ &c.j comme au contraire toutes les fois que les Grecs voulaient
(i) Lex. fr.-gr. , art. U.
(2) Dict. univ. , art. U.
écrire en caractères propres à leur langue un nom
l'omain, ils represenlaient Vu simple des Latins par
ou : Toullios , Loukoullos , &:c.
Chacun sait comment on raisonne à cet égard sur le mot latin cuculus (en français coucou)-^ ce nom, de l'aveu de tous les grammairiens, n'était (jue l'onomatopée ou Timilation du cliant de l'oiseau , comme le mot coucou dans notre langue : les Romains prononçaient donc coucoulous.
Le mot culpa était coulpa dans la bouche des Latins , comme le prouve le mot coulpe que nous conservons encore dans le langage théologique.
Les orientaux avaient aussi leur om, comme il est aisé de s'en convaincre, en lisant dans les Hexaples d'Origène le texte hébreu présenté en caractères grecs-, mais il nous paraît difficile de signaler r« français dans la famille des langues orientales. Que leur mère commune ait, si l'on veut, son h'bbuts ; que les Français l'appellent tant qu'ils voudront u bref ; pour les autres peuples il est le kihbouls ou \ou bref des Hébreux. D'ailleurs Vu primitif et long des orientaux est pour l'ordinaire ou , même dans la bouche des Français, soit pour la valeur que nous continuons à lui donner dans la lecture, soit surtout pour le nom ouaou que nous lui conservons encore -, or si Yu long est ou , Yu bref ne peut être que le même son abrégé.
Retenir ce qui est antique et naturel, n'adopter jpas ce qui sent la gêne et la nouveauté, est le double moyen par lequel une langue se conserve dans
la simplicité primitive-, or la langue basque se montre sous ce double point de vue en fait d'articulations.
1.° Le basque de nos jours conserve encore des articulations antiques et naturelles, perdues pour la plupart des tangues.
Ceux de notre nation qui babitent les provinces espagnoles ne connaissent point d'articulation aspirt'c : ce que l'on doit attribuer à l'infliicuce et, si on peut le dire, à rentraînement de la langue dominante. Quant à nous, qui sommes liors de cette portée, nous en reconnaissons trois, ph , kh , th. Elles étaient les mêmes chez les Grecs, phi, chi , ihcla ; les mêmes chez les orientaux , phé , hheth , thau : et si Von veut remonter encore, et lire dans la nalure, chacun peut interroger ses organes, s'exerçant k aspirer des consonnes ; il sera bientôt convaincu que ce nombre de consonnes aspirées est en harmonie parfaite avec ce que ces organes peuvent à cet égard.
Il est certain, pourra-t-on nous dire, que la langue basque l'cconuaît les mômes consonnes aspirées que les langues anciennes (concession tjui ne serait pas indifférente)-, mais pour obtenir tout le résultai que l'on peut désirer de ce rapprochement, ne faudrait-il pas démontrer que cette aspiration s'effectue chez les Basques exactement comme elle s'opérait dans la bouche des anciens ? Or ceci ne parait pas susceptible de preuve satisfesante.
Nous pensons qu'il y a moyen de désabuser
ceux qui parleraient de la sorte. En effet, les anciens ont reconnu des consonnes aspirées dans toute la force du terme : or il n'est qu'une manière rigoureusement vraie d'aspirer une consonne-, c'est de la prononcer avec une aspiration simultanée , sans anéantir ni dénaturer son articulation primitive et essentielle. Telle était donc la manière d'aspirer une consonne parmi les anciens-, c'est-à-dire qu'ils la prononçaient en lui conservant son articulation essentielle, k^ t^ et en mariant à ce son, bien conservé, une aspiration véritable.
Il n'en est pas ainsi chez les modernes. En effet, ceux-ci nous renvoient au ch allemand , pour nous faire saisir le M des anciens -, mais cette articulation allemande qui, comme \e jola des Espagnols, violente singulièrement les organes, et peut à peine passer pour une articulation humaine, n'est pas du tout un k aspiré , puisque le son k j est évidemment perdu.
Il en est de même lorsqu'on nous renvoie au Ûi des Anglais, comme à la véritable prononciation du / aspiré. La première condition essentielle au t aspiré est|qu"il soit l; et la seconde, qu'il soit aspiré : or la première se fait désirer en vain dans le th.
Le ph ou p aspiré n'est pas plus heureusement rendu chez les modernes par le son/ qui l'a remplacé. Celui-ci , comme dit Térentien , diffère du premier en ce qu'il est beaucoup plus faible : F /zViera à gra-co ph recedit , lenis et hebes sonus. De là vient que Cicéron se raillait d'un Grec qui pronon-
çait Fundanius comme s'il j avait eu Phundaiiius ( i ).
Cette manière d'aspirer une consonne , que nous avons présentée comme la seule vraie , de la prononcer avec une aspiration simultanée , sans anéantir ni dénaturer sou articulation primitive et essentielle , qui était celle des anciens -, se retrouve chez les Basques , comme on peut s'en convaincre en nous faisant prononcer les mois, phago [2] (hêtre), Jihe (fumée), thu (crachement), &c. Notre langue conserve donc des articulations antiques et naturelles, perdues pour la plupart des autres langues.
2.° Il est également vrai qu'elle repousse toute articulation qui sent la gêne et la nouveauté, comme les sons i^ ^ x , z ^ g\, j , prononcés à la fran(^aise.
Le V présente de grandes difficultés à tout homme qui ne s'est pas familiarisé de bonne heure avec cette articulation. C'est un fait dont l'expérience ne permet pas de douter.
Ce son ne paraît d'ailleurs ni généralement reçu dans les langues , ni consacré par une haute antiquité.
Saint Augustin dit (3^ que Vaticamis était le nom du dieu qui déliait aux enfans l'organe de la voix, et leur fesait jeter des ci'is ; ou plutôt que c'était Jupiter, en tant qu'il fesait cet office. Aulu-Gelle et Vanon qu il cite , en font un dieu particulier f\v qui dépendaient les commencemens de la voix-,
(1) Inst. orat. 1. , 4.
[2] Les Grecs (lisaient phcgos , les L&Vins fagus.
(3) De Civil. Dei , lib. 4., cap. n.
1 1 parce que le premier son que les enfiins font entendre est la première syllabe du nom de ce dieu. Le son i^a est donc au jugement des Romains le premier que fait entendre un enfant. Mais un enfant qui balbutie aujourd'hui pour la première fois, n'articule pas le (^ à la française; et s'il le fesait, nous ne dirions pas qu'il balbutie, mais qu'il i^'alt^uiie. Un enfant sonne ouo , ou ba j et par conséquent les Latins , qui prétendaient imiter son cri dans le nom du dieu f^a/ican, prononçaient aussi ouaticanous ou baticanous.
S'il est vrai qu'il y eut un temps ou \u des Romains n'était que voyelle , ceux-ci durent prononcer ouaticanous. Mais il n'y a pas loin des syllabes oua, oue j oui, &c., aux syllabes ba , be , bi , &c. , surtout si le b ne s'articule que légèrement. De là 1m ou Xou romain devcii;int consonne, parut se confondre avec le b ; ainsi l'on écrivit venejicium pour benejicium^ de même l'estias pour bestias , vobem et bovem , biginti et i^'iginti , berna et i^erna , bixit et ^ixil , &c. : en sorte qu'on peut dire des Romains de ce temps-là, comme Scaliger l'a dit des Gascons : Felices populi quibus t^ii^'ere est bibeT'c !
Quoi qu'il en soit des Grecs modernes , il paraît que les Grecs anciens n'attribuaient pas le son de notre i> à leur bcta ; et, pour le dire en passant, ils prétendaient signifier par le mot baba ^ des sons inarticulés, tels que les premiers essais de la parole d'un enfant au berceau : ils prononçaient donc baba. Un ancien (Cratinus) employait aussi le bêta pour
exprimer le bêlement des brebis, selon ce vers que nous a conservé Eusthale : Is faLuus perindè ac om bê , be, dice/is incedit ; or quelle brebis ou quel mouton articula jamais le v ?
Non seulement le bêta n'avait pas le son i^ cliez les Grecs, mais depuis même que Xu romain fut devenu labial ou consonne, ils furent long-temps sans avoir de signe représentatif de ce son. La preuve en est que, lorsqu'ils voulaient représenter, avec leurs caractères propres, un mot latin ayant t', ils employaient souvent leur digainino aoliciini (f). Quelquefois aussi ils remplaçaient le P' latin par un ou voyelle ou par un b : exemples, les foudres du Vatican Oiuilicania anathemata , Vespasianus Ouespasianos , Ambivius Ambibios , Varus Ouaros , Varo Ouaron , Virgilius Oucrgilios , Severus Seoueros et Seberos j Servius Serouios et Serbios , David Daouid et Dabid^ &c.
Bien loin que l'on puisse se flatter de découvrir la même articulation i> cli«^z les orientaux, il parait constant qu'ils ne lont point connue. Leur iou est sans doute le seul caractère auquel on puisse attribuer, avec quelque apparence de raison, la valeur dojit il s'agit. Mais le (^ que les grammairiens ont employé quelquefois pour nommer ce caractère, ne doit pas nous donner le change. Ce qui était t-' sous la plume de ces grammairiens était ou ou b dans leur bouche. Ainsi, en écrivant i^'au , ils ont pi'étcnda faire prononcer ouaou ou boou ; et c'est ainsi que l'on fait prononcer encore aujourd'hui.
« Il faut observer (dit le savant Araire d'Edesse) « que les Chaldëens n'ont aucune lettre qui réponde « au g latin, parce qu'ils n'ont aucun mot qui l'etc xige. Adi^erleiidiim Chaldœos non habere litteran) « quœ propriè respondeat g latino , quia ipsi nullam, c< hahent voceui guœ hujusmodi litteram recipial ( i ). )»
Le g doux est également inconnu à l'hébreu : le ghimel se prononce toujours rude , comme dans guitare (2).
La prononciation forte est aussi la seule que l'on attribue au gamma ou g grec. Il se prononce devant a, o, u , comme le g français dans gamme, gobelet , guttural; devant é , ê , i , comme notre g dans guérite , guêpe , guide (3).
Quand nous disons, avec Araire d'Edesse, que les Chaldéens n'ont aucune lettre qui réponde au g latin , nous entendons parler du g latin moderne ; et bien loin de supposer que les Romains aient jamais attribué à leur g le son doux dont il s'agit , nous savons qu'ils le prononçaient toujours comme les Grecs. Quand je prononce le mot lege^ dit saint Augustin, le grec y attache un sens, et le latin un autre : Ciun dico lege ^ in lus duabus syUabis , aliud grœcus , aliud latinus iatelligit. Il est évident par ce témoignage que le même mot lege était commun aux Grecs et aux Latins-, le même mot, dis-je, prononcé : car il ne s'agit pas ici d'un mot écrit, mais
(1) Gramm. syr. , liv. 1., chap. v.
(2) Gramtn. hébr. , pag. 1.
(3) Burnouf , Mélh. grecq., i. part. , liv. i.,chap. 1.
d'un mol prononcé ^ comme s'expi'ime le saint docleur.
Si le ^ doux ou, co qui esl la même chose, l'y consonne français ne compte pas parmi les sons antiques , l'on est de'jà en droit de conclure qu'il n'a pas le mérite d'être simple et. naturel, selon cette parole de Ficino : Qiiod primum non est , non est simplex (i).
D'ailleurs la difficulté <le cette consonne est prouvée par la raison que les étrangers^ comme dit M. Lécluse , ont beaucoup de peine à la prononce?^ (2).
Il faut avouer que le doux zcia des Grecs chatouille agréablement 1 oreille, et n'est pas inutile à l'harmonie d'une langue. Mais cette articulation fine, peu de nations l'ont saisie; et c'en est assez pour ne lui assigner qu'une place reculée dans l'ordre naturel, et pour se consoler de ne la point connaître. Que l'italien s'approprie donc le mérite d'avoir rencontré le doux dzêta grec, ou que le français l'emporte on cette contestation, noti'c langue a assez d'avantages sans avoir besoin de ces beautés de ralîinement.
Ce que Ton vient de dire sur le z doit s'étendre évidemment à l'arliculation x des mots examen , exécution, exil, exorde , exubérance , &c.
On nous signalera peut-être notre s comme une articulation difficile, et dès lors peu naturelle. Nous savons en effet qu'elle embarrasse les organes ha-
(i) ricin, in Plot. En. 2., lib. 9., cap. 1. (2) Lcx. fr.-gr. art. J.
i5 hituës à la pi'ononciation française-, mais nous savons aussi quelle ne coûte rien à un espagnol. Ce son nous paraît d'ailleurs plein de gravité -, et si nous nous permettions do lui assigner quelque préférence sur le son français qui lui correspond , nous emploierions volontiers les termes dont se sert un savant maronite pour déterminer la différence qui existe entre les deux s {ssode , sekath) des Chaldéens. Le premier, dirions-nous avec cet auteur, a un son plus nowri et plus plein : Densior aliquanto est et plenior.
Ce qui a été dit jusqu'ici nous conduit à certaines conséquences utiles pour apprendre à lire et à écrire correctement le basque.
1.° De ce que le caractère u est essentiellement ou dans le basque, il s'ensuit qu'il est ridicule de l'accompagner d'un o pour le déterminer au son oit,.
2.° De ce que le basque n'admet que le g guttural, il s'ensuit qu'il ne faut pas écrire guiçon , guère ^ &c., comme nous le faisons comnmnément, mais giçon , gero. Cet u serait inutile, puisque la langue ne comporte pas que le g prenne devant Yu un son qu'il n'avait pas devant l'^ et le. L'« dont il s'agit serait même préjudiciable, parce qu'il commanderait de prononcer gouiçon , gouero , &c.
3.° De ce que le basque ne connaît aucune articulation correspondante aux caractères i' , x , il s'ensuit qu'on ne doit Jamais les employer pour écrire notre langue : à moins qu'on ne veuille se servir du dernier au lieu du ts.
Nous pourrions aussi supprimer sans inconvëiiienl les caractères q , c , y : le premier, parce qu'il peut toujours être remplacé par le k ; le second, parce qu'il n'a aucun son qui ne puisse être représenté par le k ou par le z ; le troisième, parce qu'il n'ajoute rien à notre i simple.
Le premier objet que nous rencontrons au sortir de ces élémens, sont les syllabes l'adicales. Elles sont dignes d'attention, i,° pour leur simplicité, comme nous allons le prouver en les mettant en contact avec les radicales si vantées de l'hébreu.
« La nature de la langue hébraïque fournit en- « core une preuve de sa primauté et de son anti- « quité (dit dom Calmet [i]). La nature commence « toujours par le plus simple, le plus court et le
« plus aisé Les racines hébraïques communé-
« ment n'ont que trois lettres. »
Ce raisonnement, qui n'est pas méprisable, ne pourrait-il pas s'appliquer à notre basque avec plus d'avantage encore qu'à la langue hébraïque? Car si l'on nous parle de trois consonnes, il nous a paru qu'il n'en existe pas niême autant dans la plupart des mots purement basques, non composés. Si l'on veut parler de deux syllabes , rien n'est plus ordinaire au bas(pie que les mots bâtis sur deux radicales : exemples , ikus ( voir ) , adi ( entendre ) , minlça (parler), ibil ( marcher ), egon (rester), eror ( tomber), allcha (lever), &c., &c.
Quand ou se permettrait de renchérir sur cet
[i] Dissert, sur la prera. langue.
éloge de dom Calmet -, quand on dirait que l'hébreU a des mots établis sur une seule radicale, notre idiome soutiendrait encore avec avantage la comparaison que nous avons provoquée. Les racines monosyllabiques ne sont pas rares chez nous : exemples, «T ( prendre ) , os (commencer, az (nourrir), el (arriver), ets (fermer), ez (dompter), // ( mou^ rir, tuer), its (flétrir), uts (vider), utz (laisser), ial ( sortir ), jaji ( manger ), jar ( s'asseoir ), jiit ( venir), jo ( frapper ), jos ( lier ), jiin ( aller ), ken ( ôter ), lot ( lier ), rnotz ( couper), pitz ( vivifier, allumer ), sal ( vendre ), sar ( entier ), sor ( naître ), &c., &c.
Concluons que les radicales de notre langue sont remarquables par leur simplicité»
Jusqu'ici nous n'avons envisagé ces mots primitifs que sous le rapport matériel -, mais ce n'est pas là le côté le plus intéressant qu'ils présentent au lecteur judicieux.
Les syllabes radicales ne forment pas toujours un sens, ni par conséquent un mot, dans le commun des langues. Par exemple at7i dans le latin, aiin dans le français, sont les seules radicales nécessaires du latin amare et du français aimer ^ tout le surplus étant variable-, cependant chacune de ces syllabes ne suffit pas pour faire un sens dans la langue qui l'emploie. N'est-ce pas une impuissance qui la déprécie? J'aime bien mieux cette langue dont les radicales forment nécessairement un mot , et contiennent uu sens , lors même que le mot porte sur
i8 une radicale unique, comm3 az (nourrir), ez (domp ter), ils (flétrir), &c., &c,
Conuiie c'est un vice dans le langage que les syllabes radicales^ sans le concours des inflexions accidentelles, soient souvent impuissantes pour faire un sons même générique-, ce serait aussi une autre extrémité vicieuse, qu'un mot primitif, par Ik même qu'il aurait un sens , fût nécessairement déterminé à un sens spécifique, adjectif, substantif, adverbial , &c.
Le mot primitif est à tous les mots qui en dérivent ce que le genre est à ses espèces-, il entre donc dans l'idée de ce mot de présenter un sens qui conserve rindétern)i nation propre du genre : de là tout mot primitif doit être un mot infinitif dans toute la force du terme, c'est-à-dire un mot d'un sens étendu et indéfini quant à 1 espèce. Ainsi, ou les grammairiens se trompent lorsqu'ils nous disent que la troisième personne du prétérit est la racine de chaque verbe hébreu; ou la langue hébraïque, sous ce rapj)ort, est à une dislance considérable de la ligne naturelle.
La marche de notre langue en ce point dénote plus de pliilosophie. En effet , comment procède la rigoureuse logique pour donner une définition, pour transmettre les notions les plus exactes possibles sur l'espèce qu'elle se propose de faire connaître? D'abord elle signale le genre, c'esi-?.-dire qu'elle commence par appeler l'attention sur une classe étendue, contenant l'espèce dont il s'agit.
»9 Elle propose ensuite la diflTérence qui fixe l'esprit à l'espèce subalterne qu'elle avait pour but de faire connaître. Or voilà justement la marclie constante de notre langue : elle pose d'abord le mot primitif, qui est un genre; et rarcompagne iramédiateuient d'une désinence ou d'une inflexion, qui est une véritable diirérence logique, et qui détermine l'espèce grammaticale du mot, en particularisant sa signification.
Ce n'est pas que chaque langue ne conserve quelque chose de ce procédé, qui est la marche propre de la nature; mais toutes paraissent y déroger, ou en ce que leurs radicaux n'ont pas un sens achevé quant au genre; par exemple dans le genre d'aimer, de haïr, &c. : ou en ce qu'ils ont un sens trop particularisé et trop borné ; par exemple délerminément adjectif, substantif, &c. : ou enfin parce que ces langues défigurent souvent les mots radicaux dans la formation des dérivés ; par exemple l'infinitif, qui, étant la base et comme l'abrégé de tout le verbe, devrait, comme chez nous, se retrouver en son entier dans toutes les inflexions accidentelles de ce mot.
Une matière obéissante et flexible, une cire molle entre les mains de l'artiste , est l'image fidèle des radicaux de notre langue : l'état d'indétermination qui leur est propre, est dans ces mots primitifs une rare disposition aux divers sens particuliers qu'on veut y attacher, et conséquemment aux diverses formes grammaticales dont on veut les revêtir. La
monosyllabe az , par exemple , répond à peu près à l'infinitif «oMmr; je dis à peu près, parce que le sens qu'elle présente est encore plus vaste et plus iudéfini que celui de l'infinitif français, comme on le verra plus bas. Reprenons : la monosyllabe az est une l'adicale sur laquelle nous établissons naturellement azte (nourrir ), ^?3/e (nourricier), fl;c<7i (nourrisson), azcor (nourrissant), ozcurri (nourriture), ffs/ (nourri), &c. Egalement de la monosyllabe as dérivent fi'A/e (comnienoer), asle (commençant), asi (commencé), <757(7/;'e7?- elaspen (commencement), &c. La racine handi , comme toutes celles de la môme classe , présente une série de dérivations que l'on chercherait en vaiii dans une autre langue : ainsi, de handi (grand), handiclico ( assez grand), handiago (plus grand), handichago ( un peu plus grand), handichagotlo ( d'un rien plus grand), handiegi ( trop gi'and), handichegi (un peu trop grand), handichegilto ( d'un rien trop grand ) , Jiandizhi ( grandement ), handizkiago ( plus grandement ) , handizkichago (un peu plus grandement), handizkichagotto ( d'an rien plus grandement ) , handizkiegi ( trop grandement ) , handizkichegi ( un peu trop grandement, ( handizkichegitto ( d'un rien trop grandement ) , handicor ( ayant des dispositions à grandir), handitasun (grandeur), handigua ([en mauvaise part] grandeur), liandiguna\xxw peu de grandeur), Jiandiliar , handicari ( aimant les grands , les grandeurs ) , handàze ( grandir ) , handilu ( devenu grand ) , handiaraz (faire grandir), handiaraci( fait gi'andir)..
&:c. De même gicon (homme) donne giçonfce ( devenir liomme), givondu (devenu liomme), giçonki ( de l'espèce de Thomme ) , gicachca ( homme de rien), gîconlo (houhomme), giçonago (plus homme ), giconchago (un peu plus homme), giçonena (le plus homme), &:c.
Si l'on ajoute que tous ces mots, et beaucoup d'autres, dérives des mêmes radicales, ont chacun tous les cas d'une riche déclinaison •, (|ue de plus nous pouvons convertir chacun de ces cas en un nouveau nominatif, pour lui faire subir derechef toutes ^es inflexions d'une déclinaison surajoutée, comme il sera expliqué plus bas -, l'on connnencera à faire quelque état de nos radicales et de notre système de dérivations. En effet , // était infiniment plus avantageux , pouvons-nous dire avec Gébelin, de déduire tous les mots possibles d'un petit nombre de racines , que s'il a^ait fallu imposer des noms dijférens à chaque objet , à chaque action , à chaque état. Ce sont là proprement les trésors du langage philosophique , du sentiment et du goût , ceux de la nature , qui , avec le plus petit nombre d'élémens possible , opère les effets les plus vastes et les plus vurries (i).
Après avoir envisagé les mots de notre langue , comme dans leur germe, et les avoir suivis dans leur développement, nous allons voir comment ils se partagent en leurs espèces grammaticales.
Sans parler de l'interjection, qui ne paraît pas
(i) Gramm. univ., liv. 2., past. a., chap. 7.,§ 4-
appartenir au langage de l'esprit, Ton compte ordinairemenl neuf espèces de mots. Mais il est des grammairiens qui les réduisent à un moindre nombre : quelques-uns en admettent quatre seulement, d'autres trois-, d'autres enfin n'en veulent que deux, comme Priscien : Partes orationis ^ dit cet auteur, sunt secitndùm dialecticos duce , nomen et ^'crbuin ( i ). Ce'tait le sentiment de Platon (2) et d'une partie des anciens grammairiens latins et grecs. 5. B. Gail se déclare aussi pour cette opinion, et en donne une preuve abrégée dans sa Grammaire grecque (3).
Il ne nous appartient pas de prendre parti sur une question qui exerce encore aujourd'hui les esprits les plus pénétrans -, mais , sans prétendre à beaucoup de profondeur, nous pouvons mettre en principe qu'une langue est plus près de l'état primitif et de la nature, à mesure que ses mots se prêtent plus commodément à la classification la plus simple que les grammairiens aient encore conçue : or les mots de notre langue se prêtent singulièrement à cette division. C'est de quoi l'on n'aura pas de peine à convenir lorsque nous nous serons expliqué en détail sur l'espèce du nom et sur celle du verbe.
Quant aux noms, nous avons à parler en premier lieu de leur force expressive. Si le son matériel d'une voix simple ou articulée exprime le sou na-
(1) Lib. 2.
(2) Dans son Sophiste.
(3) Prem. part., liv. 1., chap. i>
■^3 turel de ce qu'elle signifie, c'est une onomatopée, comme le glouglou de la bouteille , le cliquetis des armes , le trictrac , le coucou , &c. Un mode d'expression si naturel ne saurait être étranger à une langue dont le caractère distinctif est de suivre la nature.
Eu effet , sans parler des onomatopées ou imitations que les langues les moins intéressantes savent employer pour exprimer les cris de certains animaux, nous pourrions faire remarquer les sons qui, dans le basque , répondent aux expressions triviales tousser , cra^lier , moucher, respirer, bâiller, souffler , sifjlei^ , ronfler , humer , rire , éterfiuer , &c. Mais co^nme les avantages dont nous avons à traiter ocrent un vaste champ , nous nous dispenserons de faire valoir en détail les expressions mentionnées. C'est un petit sacrifice que l'on fait en faveur des oi'eilles délicates. Il suffira donc d'avoir dit en passant que ces actions et toutes celles de même nature sont rendues chez nous par des sons excellemment imitatifs. C'est ainsi que nous expri-r nions un cri perçant par des articulations aiguës, ichkiritu ; un cri plaintif par des interjections analogues, heiagora ; un grincement, un cri de rage, par des consonnes rudes, carrasca, înorrasca ; un effort, par des syllabes difficiles et pesantes, entsegu ; l'action de traîner, herresia ^ le carnage, sarraski , &c.
Outre l'onomatopée il est encore une autre sorte de conformité ou d'analogie naturelle entre l'ex-
pression et son objet, lorsque une expression consacrée d'abord à nommer un attribut est employée ensuite à désigner le sujet «rui possède cet attribut,
« C'est un principe de bon sens (dit dom Calraet) « de n'imposer aux cboses, aux personnes, aux ani- « maux, fjue des noms qui mai-quenl leur nature^ (e leur origine, leur perfection, leurs propriétés-, en « un mot des noms significatifs, et fondés sur queï- « ques qualités et quelques rapports à la nature « de la chose. Si aujourd'hui parrai nous on voit « des noms si bizarres, et dont l'orig-ne et la srgni- « fî( aiion sont si obscures, c'est que feotre langue « ( fraui^aise ) n'est pas une mère langue, et qu'elle (c est mêlée de plusieurs mots étrangers. Tous les « noms dont nous nous servons sont significatifs dans « la langue d'où ils viennent-, mais ils ne le sont pas « toujours dans la nôtre ( française ), parce que « plusieurs lui sont venus d'ailleurs. Or dans les « commenceroens, comme il n'y avait qu'une seule « langue, tous les noms que l'on imposait aux choct ses étaient significatifs, (i) »
Si dom Calmet avait eu le dessein de signaler notre langue, et d'offrir un hommage distingué à son mérite, aurait-il dû parler autrement que dans les phrases que nous venons de citer? C'est un principe de bon sens , devons-nous dire avec ce judicieux auteur , de n'imposer aux choses , aux personne? , aux aidmaux , que des noms qid marquent leur nature, leur oiigine , leur perfection^ leurs pro-
(i) Dissert, sur la prem. langue.
priétés , en un mot des noms significatifs ; or telle est justement la marche propre et comme caracte'rislique de la langue bas([ue.
Nous allons le prouver.
Le nom que le Seigneur s'est donne, au livre de l'Exode, chap. 3. (i), est sans contredit le seul nom digne de son être -, mais après ce mot ineffable, comme s'expriment les Juifs, après ce nom tout divin , auquel nul autre ne peut être comparé, notre expression Jaincoa est tout ce qu on peut dire de plus significatif.
En effet :
Veut-on que cette expression soit la même que Gaincoa 7 Le double son dont la lettre g est susceptible dans les langues modernes, a pu occasionner cette substitution de l'y au g^ comme il arrive assez fre'quemment. Le mot jardin, par exemple, dérive, selon Guicliart ( Etienne ), de Tliébreu gadar ; et Ménage le fait venir de l'allemand garten ou gaart. Du Cange témoigne qu'on a dit dans la basse latinité gardinum , gardinus et jardinus. Le laot jatte vient, dit- on, du latin gabatta (grande écui?lle) : du Cange le dérive de gatta (ancienne espèce ûo navire rond). De goia (basse latijiité) nous avons fa'it joie ; de Gala Jale , petite rivière qui tombe dans la Garonne. Il se peut donc que Jaincoa soit le même nom que Gaincoa^ (celui d'en haut): antonomase énergique, expression pins sublime que tous les superlatifs employés par les Grecs,
(i) Eyjeh , et de là Jehovah.
les Latins, les Français, &c. , pour remplacer ]e nom propre de Dieu (i).
Quoique cette étjmologie ne soit nullement forcée , nous ne balançons pas à lui préférer celle que nous suggère la prononciation du mot Jaincoa j usitée dans les provinces espagnoles. Jaongoicoa ou Jabe-on-goicoa ( le bon maître d'en haut ). Quoi de plus philosophique !
Le nom du soleil, igiizMa , pourrait bien dériver de sou attribut le plus sensible : igiiz ne serait autre chose que ikus (voir). La terminaison kia exprime le service, la destination, comme estaU7<7 (qui sert à couvrir), cerraZ/a (qui sert à fermer), yAkia pour \sL\\kia (qui aide à manger). Ainsi les deux formatifs ikuskia nommeraient le soleil par son attribut le plus distingué, par sa propriété d'être le moyen de voir.
Le mot iguzkia ou, comme prononcent d'autres, eguzkia ^ une fois formé, nous avons dit par syncope ekia , et sans article eki. Si l'on ajoute duna , qui signifie ayant , l'on forme ekiduna , et par syncope eguna (ayant soleil). C'est le nom du jour de notre langue.
Egiin peut être un composé de eki-dun j con^me nous venons de le dire : mais il se pourrais aussi que l'on dût prendre la chose au rebovfs -, il se pourrait, dis-je, que le mot egun , l)ien loin d'être un dérivé du nom du soleil, en fût le primitif, par la raison que eguzkia n'est pas très di/férent de egu-
(i) Nous disons en français le Très-Haut , comme les I-aùns ont dit Altissiinus , les Grecs Hypsistos , &c.
iiezcoa , et que ce dernier mot signifie appartenant au jour ( diurnum ).
Enfin, comme il a été dit que le mot eguzkia ou iguzkia peut être le re'sultat des radicales ikus-làa , on peut aussi proposer de le dériver des primitifs egun-kia. L'on a vu ci-dessus quelle est la valeur de la terminaison kia ; et si nous ajoutons que la formule kia , geia , ekeia , considérée comme un mot à part , s'emploie pour nommer la matière ou ce dont une chose se fait, on comprendra sans peine que le mot eguzkia ou egunkia peut signifier ce par quoi le jour est.
Ce qu'il y a de plus clair en tout ceci, c'est qu'il existe une communauté de syllabes entre les mots ekus , eki , egun (\oir ^ soleil, jour)-, or voilà qui nous suffit.
Le nom basque ilargi , servant à désigner la lune, peut signifier une lumière sujette à s'éteindre. Il n'est pas besoin d'observer combien cette dénomination est accommodée à son objet, à raison des défections de cet astre.
llargia peut signifier aussi la lumière des morts: c'est ainsi que nous disons ilkutcha ( la bière des morts), Uobia (la fosse des morts), ilerria (la région des morts (cimetière), ileguna (le jour des morts), &c.
Le même mot peut se décomposer encore par ilun-orgi (lumière des ténèbres ou de la nuit)-, et cette interprétation, qui se présente aussi naturellement que toute autre, a ceci de particulier, qu'elle
élaLlit une correspondance admirable entre plusieurs mots de notre langue. En effet, nous avons observé plus haut une communauté de syllabes entre le nom du jour et celui du soleil ; et la marche est pleinement satisfesante si nous l'etrouvons ici la même communauté entre le nom de la lune et celui de la nuit. L'esprit de Dieu a signalé le fondement de ces rapports par les paroles de Moïse : Fecilque Deiis duo luminaria /riagna : luminare majus ni. prœcsset diei , et luminare minus ut piœesset nocti; et par celles du prophète, qui a dit : Fecil. . .
solem in poleslatem diei , lunam. in po-
testatem noctis.
Argizari est un autre nom de la lune également usité et non moins significatif. Il se compose évidemment des doux radicales argi-izari lumière-mesure-, ce qui pourrait signifier une lumière mesurée ou faible, mais mieux, une lumière servant de mesure. En effet, comme, après la distinction du jour et de la nuit, il n'est pas de durée plus frappante ni plus facile h saisir que la durée de chaque lune, tous les siècles et tous les peuples en ont fait la mesure du temps. Nous savons d'ailleurs que rien n'était plus conforme aux desseins du Créateur, selon ces paroles de la Vulgale , Fecit lunam in tempora ; et plus nettement encore selon la paraphrase chaldaïque, ut nunierentur in ea tempora.
Notre langue, toujours conséquente dans sa progression, n'a pas eu besoin d'un mot à part pour nommer le mois : nous disons une pleine-lune, deux
*9 pleines-lunes , trois pleines-lunes , comme l'on dit
ailleurs un mois, deux mois, trois mois-, ilabete
( mois ) étant évidemment ilargibelc ( pleine-lune ).
Quant aux noms des mois en particulier, il ne faut que les parcourir pour y trouver des expressions significatives.
Urlaril (janvier) se décompose très naturellement en ces trois radicales, urle (année), ar (saisir), il (mois ou lune), c'est-à-dire lune qui saisit l'année. Cette étjmologie , si naturelle et si simple , est en harmonie parfaite avec celle du premier jour de l'an, appelée urlats , de la réunion des primitifs urte-as ( année commencer ),
Ilbaltz , autre nom du même mois , signifie incontestablement lune ou mois sombre.
Otsoil ( février ) n'est autre chose que osa-il ou ctz-il ou otso-il. Selon la première étjmologie, il signifie lune complémentaire. Il est vrai qu'on peut trouver étrange d'entendre que le second mois de l'année en soit le complément -, mais ne sait-on pas que les Romains commençaient l'année i^diX jaiwier , quoique ce mois et le suivant fussent des mois complémentaires ajoutés par Numa à Tannée de Romulus? D'ailleurs il ne s'agit ici que de justifier la force significative des mots basques; et l'on ne saurait refuser cette propriété au mot otsail, expliqué ci-dessus.
Olz-il signifie la lune du froid-, et si l'on observe que le mois de janvier répond mieux à ce nom, nous disons que rien n'oblige à croire que Tannée
3o (le nos pères ait commence h la même époque dans tous les temps, ni qu'ils aient toujours habité le même climat. Cette même observation doit être faite sur chacun des autres mois ^ et déjà elle peut servir à ceux qui tiennent que le nom ilbaltz , consacré au mois de janvier, eiJt plus justement qualifié celui de décembre.
Otso-il serait la lune du loup, expression naturelle dans la bouche d'un peuple pasteur, pour signifier l'époque où Tennemi du troupeau serait plus i-edoutable qu'en aucune autre saison.
Epail (mars) signifie lune de la coupe ou de la taille, et peut s'entendre, selon le climat, ou de la coupe des arbres, ou du fauchage des prés.
Jorrail ( avril ) littéralement lune de sarcler, soit les arbres, soit les moissons les plus considérables, comme le froment, l'orge, le seigle, &c.
Ostaro ( mai ) signifie l'époque de la feuillaison.
Les deux noms errearo et ekain , qui servent à qualifier le mois de juin, sont deux synonimes également énergiques : le premier, erre-aro , signifie saison brûlante -, le second , eki-gain , dénote l'époque de la plus grande élévation du soleil.
l/zlail ( juillet ) lune de la moisson.
Agoril { août) est formé de agoj- (tarir), et de la monosyllabe il , souvent expliquée.
Ifail ( septembre ) se compose de ira ou iî-atz (fougère), avec ladite monosyllabe il , el avertit le laboureur qu'il faut songer à s'approvisionner de fougère pour l'hiver-, ou bien il se compose de iraul-
il, par quoi l'on exprimerait qu'il s'agit d'entieprendre le labeur de la terre.
l/ril (octobre), selon la force du mot, est la lune des eaux ou des pluies.
y4cil OU aci-il (novembre) [lune de semailles], açaro ou aci-aro (saison de semailles).
Lotazil, équivalant de loeco , lotceco , lotaco , ou lotazco-il , paraît inviter au repos et au sommeil. Cette attribution convient parfaitement au dernier mois de l'année.
On doit remarquer ici que, comme tous les noms de mois reçus en chaque province ne se trouvent pas dans ce tableau , aussi tous ceux que Ton y a portés ne sont pas usités dans toutes les provinces basques. Quant au mois de décembre en particulier, nous ne le désignons guère que par le nom abendo , qui n'est autre que lavent ou Xad^entus latin. Le mot basque est perdu pour la plupart des provinces-, et ce ne nous est pas une petite gloire de l'avoir condamné à l'oubli , pour lui en substituer un consacré par la religion chrétienne (i).
(i) A ce mot, nous rappelons avec douleur une imputalion humiliante, faite naguère à la religion des Basques, par un historien d'ailleurs ami de la nation. Le jeune auteur les croit doués de tous les avantages du corps et de l'esprit , mais soumis aux superstitions les plus grossières. Que ne pouvons-nous le prier de retirer sou premier compliment , et obtenir à ce prix qu'il nous épargne la honte du dernier. Mais , vœux inutiles ! Il n'est pas donné à l'historien d'entrer en composition avec la vérité : son devoir est de peindre les choses telles qu'il
Le lecteur aura remarque que notre lan^ie a son messidor ( uzta-il ) , son thtrmidor ( erre-aro ) , son plui-'iôse (ur-il), et tant d'autres noms de mois, qui ne cèdent ni en force ni en justesse aux dénominations du calendrier républicain.
Le nom de la semaine, aste , signifie commencement-, et dès lors l'expression est significative : ce qui suffit dans la thèse présente. Mais, comme il y aurait un avantage réel à découvrir le rapport qui lie ces deux idées , nous allons proposer ce qui paraît le plus plausible à cet égard , sans nous promettre un plein succès.
Les phases de la lune sont des phénomènes trop frappans pour n'avoir pas été observés par tous les hommes -, mais nos pères , pour qui l'astre de la nuit était la mesure du temps, comme on l'a vu, durent surtout être attentifs à la renaissance de cet astre -, et cette époque , il était à propos de la désigner par le mot comviencement.
les saisit. Heureusement pour nous, il est au moins deux manières de .saisir les choses : on peut les saisir bien ou mal. Or mal saisir paraît être la manière propre de notre auteur, toutes les fois qu'il se permet de disserter sur les matières religieuses. Quant à nous, qui pensons connaître mieux que lui la religion des Labourdains , desquels il s'ûcciqie spécialement dans son Résumé de l'histoire des Basques, nous sommes persuadé que ces bonnes gens entrent dans le véritable esprit du christianisme aussi bien qu'aucun autre peuple de la campagne.
La nation aurait encore à réclamer contre les opinions politiques que lui prête son historien
Les anciens ne se bornaient pas à observer les diffe'rens états de la lune : son retour, ou la Jiéoménie , était une époque de réjouissance pour tous les peuples -, et ce temps de relâche ne revenant que de mois en mois , pouvait bien se prolonger durant trois jours comme nos solennités. Dans cette liypotlièse, le premier jour eût pu être appelé «5/elehcna (premier du commencement ou de la nouvelle lune), le second eût pu être dit aste-artta (le milieu de la néoménie), et enfin le troisième, asteazkena ( le dernier de la uéoménie ).
C'est là une des hypothèses propres à expliquer les trois mots basques que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, et qui qualifient encore aujourd'hui les trois premiers jours de la semaine.
La solennité de la nouvelle lune étant passée , le mot aste, ou commencement, n'était plus de saison; ainsi Ton aurait continué en disant : quatrième , cinquième , sixième , &c. , de la lune, ou en toute autre manière.
Depuis que la lumière de l'Evangile eut éclairé nos ancêtres, ils durent adopter la distribution du temps en semaines de sept jours, et il fallut des expressions pour désigner et la semaine elle-même et les jours qui devaient la composer. L'usage consacra à la semaine l'antique nom aste , et à ses trois premiers jours les trois noms déjà reçus. Quatre expressions manquaient pour ([ualifier tous les jours de la semaine ; la circonstance invitait à les prendie dans la religion. Le quatrième jour, qu'il s'a-
gissait d'abord de nommer, rappelait rinstitution da mystère commëmoralif du sacrifice de la croix-, il rappelait les paroles même de rinstitution de ce mystère : Hoc facile in meain commemorationein ( Faites ceci en me'moire de moi)-, aussi fut-il appelé le jour commémoratif or//ce-eg-««a , d'où ortceguna. Le cinquième était marqué par ce que l'iiistoire de la religion olFre de plus mémorable, par la mort du Sauveur des hommes j et il fut appelé ortciiaria ou orilce-il-aria , ce qui peut avoir deux sens également adaptés au jour de la passion de Jésus-Clirist. En effet, //signifie mort, o/'z/ce souvenir; la terminaison aria équivaut à la terminaison française eur ^ comme dans ihiztaria ( chasseur ), arraincaria (pêcheur), geçurtaria (menteur). Ainsi, ou cette terminaison affecte le mot oritce souvenir, et alors oricilaria signifie commémoratif de mortj ou bien la terminaison aria affecte le mot il ( mort ) , et alors il signifie souvenir mortel , souvenir capable de donner la mort.
Le nom du samedi , larunbata , peut se décomposer en larre-egun-bata ou en lan-egun-bala. Sous la première forme il signifierait le dernier jour des champs j et sous la seconde forme, le dernier jour de travail. Ibiacoitza ou ebacoitza , autre nom du samedi, serait le synonime du premier, si ebacoilz ét^iX, egun bacoitz (jour unique, sous-entendu pour le travail ).
Igandia ou egandia est visiblement egun-andia ( le grand jour ).
Quoique 1 histoire de la semaine, telle qu'on vient de la présenter , ne soit ni force'e ni absolument gratuite, il s'en faut bien qu'elle offre un degré de certitude suffisant pour faire rejeter tout autre système relatif à cette durée. Le fait est qu'aujourd'hui nous appelons «5/e ^ ou commencement, une durée de sept jours-, or quel est, peut-on demander, ce commencement qui a précisément une durée de sept jours ? ce commencement d'ailleurs si digne de vivre dans le souvenir des hommes , que tous les jours doivent en faiie mémoire, dans l'étendue des siècles? Ne seraient-ce pas les six jours de la création, avec le repos du septième? Si la plupart des peuples ont conservé la mémoire de la création en comptant des semaines de sept jours , est-il incroyable, est-il môme bien étonnant que nous l'ayons conservée dans le nom de cette dui-ée ?
Mais comment concevoir, dans cette hypothèse, que le troisième jour ait été appelé asteazkena (dernier du commencement)? Nous le dirons avec quelque défiance, parce que la prétention est assez forte -, nous le dirons toutefois sans craindre de paraître ridicule, parce que tout ne sera pas gratuit dans notre exposition. Si nous sommes assez heureux pour avoir conservé la mémoire de la création dans le nom de la semaine, ce n'est pas chose étrange que nous l'ayons divisée par relation à ce commencement de toutes choses. L'histoire de la création nous apprend que le soleil, la lune, les étoiles, ne furent créés que le quatrième jour. Cette crémière
époque, qui précéda la création du soleil, et que 1 Ecriture divise en trois jours, avait évideuuiicnî quelque chose de particulier-, et les trois jours qui partagèrent ce temps durent être diiFérens de ceux que le soleil éclaira : ce qui peut donner lieu à diviser le temps de la cicalion en deux époques, et les six jours en deux séries -, ceux de la première série marqués, comme disent les commentateurs, par la lutnière informe créée dès le premier jourj ceux de la seconde série éclairés par le soleil. Voyons maintenant comment s'exprime le basque. Il dit des trois premiers jours : le premier du commeiicement , le milieu du commencement , le dernier du comme nceinent ; et jusqu'ici le mot jour n'est point employé ui ne pouvait l'être dans notre langue-, dans noire langue, dis-je, à raison de la force significative que nous avons attribuée à l'expression eguna. Reprenons -. le nom jour n'est pas employé dans le basque pour qualifier ceux qui précédèrent la création du soleil, niais il est employé pour désigner le quatrième, comme si l'on voulait dire que ce fut là le pi'emier jour marqué par cet astre. En effet, le vcioi ortceguna , prononcé ortche-egima , signifie là précisément le jour. Ce n'est pas tout : eguna étant composé de eki-duna ( ayant soleil ), orlche-eguna vaut autant que si l'on disait en français là précisément celui tjui a le soleil. Autant l'idée des trois premiers jours, privés du soleil, repousse cette façon de parler, autant elle est juste et énergique pour désigner le quatrième.
Si nous eussions entrepris une dissertation sur la
semaine basque, il nous serait permis, ce serait môme un devoir pour nous de fournir, pour les trois jours restans , des élymologies analogues à la dernière hypothèse -, et nous ne desespe'rerions pas d'en proposer quelques-unes d'assez plausibles : mais, dans la crainte de franchir les bornes de notre objet, nous nous contenterons d'observer que rien ne s'oppose à ce que les mêmes étyraologies proposées pour les derniers jours dans la première supposition, soient maintenues dans celle-ci. La première série des jours de la création conservant les noms primitifs , ceux de la seconde série ont pu faire place à des noms plus analogues aux idées de la loi évangélique.
Les noms des montagnes , des rivières , des fontaines, des provinces, des villages, offrent aussi une infinité d'exemples dans le genre significatif. Par exemple, le premier village sur la route de Bayonne à Hazparren est Hiriburu ( cap de ville ). Celui qui suit immédiatement est une terre sèche et aride : de là Mugerre ou Muga-erre (pays brûlé), ou plutôt Muga-eder [he^n site), parce qu'en effet son site est très élevé. De Mouguerre l'on descend à Elicaherri ( église neuve) : non loin de ce quartier sont des terres incultes, lieux couverts de beaux chênes jusqu'à ces derniers temps. L'on arrive bientôt à Hazbarne ou Haiz-barne ^ par oîi Ton exprime qu'il fallait tra- Terser une forêt de chênes pour y arriver (i).
(i) Hazbarne répond, selon relie ctyraologie, au Cariath-iarirn des Hébreux (ville des foicls).
Un volume médiocre suffirait à peine pour ëpniser les noms significatifs des maisons de nos provinces. Mais, loin de chercher à grossir celui-ci par une longue et fastidieuse énumération , nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples : Etche- Z'e/7-/ ( maison neuve), Etcheçahar (maison vieille), Elchegorri ( maison rouge), Elchechuri ( maison blanche ) , Efchegoicn , Goihenelche , Etchegarai , (maison sur le haut), Etc/iernendi (maison sur la montagne ou comme une montagne), Baztaretche ^ (maison à l'écart), ArteAche ( maison au défilé), Barnetche ( maison enfoncée ) -, ou bien , sans exprimer le mot etche (maison), Bidcgain ( sur le chemin), Bidart ( entre les chemins), Baratcart ( entre les jardins), Oihanart (au milieu des bois), Landart ( au milieu des champs ) , Larrart ( dans les terres incultes ) , Basart ( dans les lieux sauvages ) , Uhart , Urort ( entre les eaux), Uhalde , Uralde ( près de l'eau ), ElicaJde ( près de l'église ), Ithuralde ( près de la fontaine ) , Eiharalde ( près du moulin), Landahuru , Larreburu , Oihonburu , (à l'extrémité du champ, de la lande, du bois), Harizpe (sous le chêne), Intchauzpe (sous le noyer), Aranpé (sous le prunier).
Ces noms et une infinité d'autres, destinés dans l'origine à désigner les habitations , se sont étendus insensiblement à désigner les familles et les individus -, en soi'te qu'il n'est aucune classe de noms où l'on ne puisse en signaler un noml)re considérable ajant une étymologie également nette et expressive.
L'on a remarque sans doute que nous n'avons pas clierclié à gêner la liberlé du lecteur sur le choix des étymologies. L'inle'rét de notre thèse ne nous commandait pas de nous fixer à une étymologie plutôt qu'à une autre : ii nous suffisait de prouver qu'il appartient au ge'nie de la langue basque de faire un grand usage des mots significatifs : et nous étions assuré d'offrir un ensendile auquel on ne résiste pas.
C'est un principe de bon sens , avions-nous dit avec dom Calmet, en commençant cet article, c'est un principe de bon sens de n'imposer aux choses , aux personnes , aux animaux , que des noms qui marquent leur nature , leur origine , leur perfection , leurs propriétés , en un mot des noms sigjiificatifs ; or telle est la marche bien caractérisée de la langue basque : donc sa marche est celle de la nature et du bon sens.
La plupart des idiomes connus en Europe, partagent leurs noms en deux genres. Le basque reconnaît aussi cette distinction établie par la nature; mais il n'a garde de l'étendre aux êtres sans vie. C'est de quoi nous croyons pouvoir le féliciter.
En effet : L'institution ou la distinction des genres , a dit M. Duclos (i), est une chose purement arbitraire , qui n'est nullement fondée en raison , qui ne parait pas auoir le moindre avantage , et qui a beau^ coup d'ineonvéniens.
\.° La distinction des genres est une chose arbitraire. On peut bien trouver dans la nature la pre-
(i) Remarq. sur la Gramm. gén. , ii., ▼.
mière idée et le modèle de la division reçue en genre masculin et genre féminin -, mais quelle raison première exige que tous les êtres inanimés, ceux même qui n'existent que dans notre imagination , soient partagés en deux genres ? Si c'eût été là une leçon de la nature, toutes les langues ne l'eussentelles pas reçue? Cependant combien n'en est-il pas qui la méconnaissent? Le persan n'a point de genre, dit Louis de Dieu, ou plutôt Jean Elichma (i). Le chinois, le japonais, le malais n'en ont pas, dit le savant Bragia (2). Don Astarloa va nous compter plus de soixante langues qui ne connaissent pas la distinction des genres entre les êtres inanimés : « Las len- « guas aimara , araucana , armena ; las lenguas ha^ , « lahandea , harmana , hengala , herula ^ heloi , hilela, « bisaya ; las lenguas calmuca , canara , cor a , curda; « las lenguas escitica , estonesa , eudehe ; las lengitas « grantamico , griimisch , goana, gudicuru , guarani , « gusarata ; las lenguas }77^i/z\, ihera , indoslana , in- « dua-pérsica , inglesa , ilonama , javana , jamea , ja- « rura ; las lenguas lapona , lihonesa , liluona , Iule, « maillas , maipure , mtxicana , mobima , mohwa , « moxa ; las lenguas omagiia , opata , olomila , persa , « pima , poconchi , quichua • las lenguas samscrutani- « ca , tagala , tamanaca , tamulica , tafse , taraumara, « tibetana , tongusa , turca , turusc ; las lenguas hûn- « gara , xeremisa , no tienen géneros en los nomce bres. »
(i) Rudim. Persic. , lib. 3., cap. i.
(2) Dict. géogr. hist. de Espana, tom. 2., pag. i63.
Le grec, le latin, rallemand, et toutes les langues qui comptent des noms neutres, de'cèlent aussi l'arbitraire de la division dont il s'agit; puisque les noms neutres, comme on le comprend aisément avec un peu de connaissance de la langue latine, sont ceux que l'usage de ces langues n'a de'tcrminés à aucun genre.
Enfin, il n'est pas de langue qui ne concoure, à sa manière, à prouver que la distinction des genres est une chose arbitraire : car il n'en est aucune qui n'attribue arbitrairement tel genre à tel nom, sans égard au genre qui lui est assigné en une autre langue.
2." La distinction des genres ne parait pas ai-oir le moindre ai^antage. Le profond Beauzée, cherchant à modifier cette proposition de M. Duclos, dit que les genres ne paraissent avoir été établis que pour rendre plus sensible la corrélation des noms et des adjectifs. Sur quoi nous confessons volontiers que la distinction des genres peut être nécessaire à la clarté dans phisieurs langues libres-, mais elle est alors d'une nécessité relative. On a besoin de se jeter dans le mal de cette distinction, pour éviter le mal de l'obscurité et de l'embarras. Il semble que ce soit Uîa premier vice de la langue qui en commande un autre, et, s'il est permis de le dire, un abyme qui appelle un autre abyme. En effet, la langue basque, quoique libre dans sa construction, ne se ressent nullement du vide de cette distinction-, sa clarté n'en souffre dans aucune circonstance.
3.° La distindion des genres a beaucoup d'inconvénieiis , c'est-à-dire qu elle contribue considérablement à rendre un idiome compliqué et difficile. Ainsi le savant Amire d'Edesse consacre douze pages in-4-" aux règles servant à faire discerner les genres de la langue syriaque, et renvoie pour le surplus à l'usage. Dans 1 hébreu , le féminin se forme du masculin: i.", en y ajoutant la lettre servile hah ; exemples, tob (bon), tohah ( bonne), nabal ((ou) ^ nebalah (folle): 2.°, en ajoutant ith; exemple, scïeeni ( second ), schenilh (seconde ) : 3.°, en ajoutant elh ; exemple, rnéîék (l'oi), méUkeih (reine) : 4-°, ^^^ changeant i en outh ; exemple, schcbi (captivité) au masculin, schebouth (captivité) au féminin : 5.°, en ajoutant alh ; exemples, 2âf/?7^r ( chanter ) , ziinrath (chanson), «'sar (secourir ), ezrath (secours).
On se tromperait beaucoup si l'on croyait avoir déjà parcouru les difficultés que le système des genres introduit dans Ihébreu. // se fait encore un grand nombre de changemens dans la prononcia~ tion , et par conséquent dans les points i'oyelles , et même quelquefois dans les lettres , lorsque du masculin on forme le féminin. ....... Ces changemens
s'apprennent et se retiennent beaucoup mieux par Vusage que par les règles (i).
Après toutes les règles qui apprennent à discerner les genres du grec et du latin, on finit aussi par en appeler à l'usage. Mais plût à Dieu que toute la difficulté consistcàt à faire ce discernement! Com-
(i) I.advocat, Graram. hcbr. , pag. 3i et suiv.
bien ne faut-il pas être attentif au genre du nom pour le décliner? et combien plus encore pour obtenir l'harmonie du genre entre l'adjectif et son substantif, masculin, féminin ou neutre?
Quant au français, il est impossible , dit l'abbé Estarac , d'établir des règles pour faire distinguer les genres des substantifs. . . : il n'y a que l'usage et les bons hWes qui puissent donner cette connaissance. Et quand on l'a obtenue à grands frais, si toutefois il est permis de dii-e qu'on l'obtient, ne sont-ce pas pour l'application à peu près les mêmes difficultés que dans le grec et le latin?
Concluons donc, avec l'illustre académicien (M. Duclos) que l'institution ou la distinction des génies est une chose purement arbitraire , qui n'est nullement fondée en raison , qui ne parait pas avoir le moindre avantage , et qui a beaucoup d' inconvéniens . Et, comme M. Siret complimente la langue anglaise de n'avoir pas assujetti les choses inanimées à ces différences bizarres ( des genres ), qui rendent l'étude des langues si difficile , félicitons la nôtre du même avantage.
L'hébreu, le grec, le polonais, le lapon, et peutêtre quelques autres langues , reconnaissent trois nombres : le singulier, qui désigne l'unité-, le duel, qui marque la dualité-, et le pluriel, qui exprime la pluralité, c'est-à-dire une quotité plus grande que le nombre deux. Sur quoi les grammairieus observent qu'il y aurait plus de précision à distinguer seulement le singulier et le pluriel , par la raisou
que la pluralité se trouve clans deux comme dans mille.
Le basque reconnaît deux nombres seulement, le singulier et le pkirîel; mais, avant tout, les noms de cette langue présentent un sens indéfini quant au nombre. Ce sens étant le premier que présentent les noms basques , sous leur forme la plus simple, il est étonnant que nos grammairiens ne l'aient pas saisi-, et il serait plus étonnant encore que, l'ayant saisi , ils ncn eussent tenu aucun compte : car cette façon de parler, qui nous est propre, est vraiment digne d'attention et pleine d'utilité, comme on va le voir.
Les noms appellatifs ^ si nous en croyons M. Beauzée, n'ont d'autre fonction essentielle que de ^6%/gner les êtres par Viàxie générale d'une nature commune à plusieurs. D'après cette notion , j'essaie de prononcer ou d'écrire un nom appellatif, en me bornant à exprimer par ce nom ce qu'il est essentiellement destiné à signifier-, mais aucune langue connue, si j'en excepte la nôtre, ne me fournit ce moyen. En effet, je veux me borner à désigner des êtres par l'idée générale d'une nature commune à plusieurs ; mais je le veux inutilement, parce que, devant employer le nom déterminé au singulier ou au plui'iel , je fais malgré moi une précision relative à la quotité.
On appelle nombres en grammaire , dit encore M. Beauzée (i), des terminaisons qui ajoutent , à l'idée principale du mot, l'idée accessoire de la quotité. L'i-
(i) Gramm. gén., liv. 3., chap. 3.
dée de ta quotité est donc accessoire au nom ; il serait donc conforme à la nature des clioses que le nom pût en être dépouillé , comme il peut Tèlre chez nous.
Cette façon de parler avec abstraction de nombre étant conforme aux lois fondamentales du langage, elle ne peut manquer d'avoir son utilité dans la pratique. Deux exemples suffiront pour ouvrir un vaste champ aux reflexions du lecteur. Supposons que je veuille apostropher un auditoire en ces termes , Hommes et femmes , grands et petits , jeunes et vieux, riches et pauvres , écoutez tous;]c dirai en basque : Giçon eta emazte , handi eta chipi, çahar eta gazte , aberats eta pobre , adi-çaçue oroc, 11 j a cette différence dans l'expression, que le français a dû répéter la marque du pluriel avec chacun des noms, tandis que le pluriel du dernier mot a suffi dans le basque pour déterminer le nombre de tous les noms indéfinis qui l'ont précédé. Si je dis : deux grandes maisons noires , j'emploie maisons au pluriel , comme si l'expression deux n'avait pas suffisamment déterminé ce pluriel-, je suis contraint de déterminer à ce même nombre l'adjectif grandes, et encore l'adjectif /zo/ats ; et s'il suivait trente-six épitbètes, il faudrait employer trente-six fois la marque du pluriel. Il en serait de même dans le latin et ailleui's. Mais quand je dis en basque, bi etche handi bellz , comme la monosyllabe hi exprime nettement un pluriel, et qu'elle s'identifie sans équivoque avec le mot e/c//e et avec les adjectifs qui
raccompagnent, je ne leur attache aucune autre marque de quotité. Celle marclie ne changerait pas, pour multiphés que fussent les adjectifs.
Les noms appellatifs basques étant essentiellement indéfinis, comme on vient de le dire, il faut quelque modification qui, au besoin, les détermine à l'un ou à l'autre nombre. C'est la terminaison a pour le singulier, et la terminaison ac pour le pluriel. De là cette sorte d'accusation souvent répétée , que tous les noms basques finissent en a.
Rien ne nous fait plus d'honneur que cette imputation. Dire que tous les noms basques se terminent en a , c'est nous dire que nous paraissons avoir cela de commun avec la langue d'Abraham. Celte idée paraîtra sans doute extraordinaire*, mais fût-elle plus extraordinaire encore , elle n'est pas un simple jeu de notre imagination. En effet, nous pouvons supposer que ce patriarche parlait chaldéen, puisqu'il était né en Chaldéc, et qu'il n'avait quitté ce pays qu'après son mariage-, or le chaldéen de ces preiniej'S temps avait tous ses noms parfaits du nombre singulier terminés en a. Ce sont les propres termes du savant maronite Amire d'Edesse, dans le prélude de sa Grammaire chaldaïque : Primo liiigua chaldaica pi'iscis illis temporibus. . . . sua nomina perfàcta singularis mimeri habet desinentia in aleph. \Jaleph des orientaux répond, comme Ton sait, à notre a ; mais comme le son de ce caractère peut varier selon le signe qui l'accompagne, le célèbre grammairien ajoute que cet aleph final est marqué du
signe a , qui le détermine à ce son ( ale])h ciiin plhohho ). Ainsi l'on disait en chalde'en : Alahah ( Dieu ) , scemaila ( ciel ), angela ( ange ), qaddiscia ( saint ) , gabra ( homme ) , malkha ( roi ) , abba ( père ) , imma ( mère ) , ianca ( enfant ) , kouleba (célibataire), armela (veuve), gara (menu troupeau), aballha ( gros be'tail ), laietha ( lion ), dei-a ( loup ), calba ( chien ) , canna ( vigne ) , areza ( cèdre ) , na~ ala ( fleuve ), tura ( montagne ), kala ( pierre ), &c.
Les habitans des contrées reculées de l'orient conservent encore aujourdhui dans les noms parfaits du singulier cette même terminaison en aleph, bien caractérisée par la marque a : Et modo apiid remoliores parliuin orientis habitatores sua nomina perfecta singularis numeri habet desincntia in aleph cum ptJiohho (a). Les orientaux plus voisins de nos contrées terminent aussi presque tous leurs noms syriaques en aleph, avec la différence toutefois que ce caractère est accompagné chez eux d'un signe qui le détermine au son o. Prœtereà sciendwn hoc loco est , nomina syriaca perfecta ^ singularis numeri, juxta propincjuiores orientales , ferè seinper solita esse desinere in aleph cum 0(1).
Nous ne saurions nous résoudre à passer outre, sans faire observer au lecteur ces mots, nomina perfecta singularis numeri. Ce sont les noms parfaits du nombre singulier qui, selon Amire d'Edesse, ont leur terminaison en aleph dans la langue chaldaique ou syro-chaldaïque ^ et voilà aussi les noms basques
(1) Aniira? Edess., Graiiim. cbuld. , lib. 11., cap. 2.
terminés en « : ce sont justement les noms parfaits du nombre singulier.
Avouons cc])eudant, car nous ne voulons rien aux dépens de la vérité, avouons que la comparaison n'est juste, sous le dernier point de vue, qu'autant que ces mots, jionis par-faits , auront le même sens dans l'une et dans l'autre grammaire : ce qui n'est pas clair, parce que les noms parfaits sont ainsi appelés dans les langues orientales, par opposition aux noms contractes ; et chez nous par opposition aux noms indéfinis ) quant au nombre Ainsi, pour établir l'identité de sens '^nlre ces noms parfaits , il faudrait avoir montré Videntilé de cexix qu'on leur oppose , c'est-à-dire des noms contractes et des noms indéfinis. Mais laissons aux savans le soin des recherches profondes , et revenons à la tei'minaison que l'on dit être celle de tous les noms basques.
S'il est un son autorisé à revenir souvent dans le discours, c'«^st celui que les grammairiens reconnaissent ])our le plus aisé , le plus grave , le premier dans l'ordre de la nature, et duquel Wachter a dit sérieusement qu'il est à la tète de tous les autres de droit di^'in (i). Ainsi nous pouvons reconnaître que ce son est un des plus familiers à notre langue, sans craindre de compromettre sa dignité.
Cependant nous sommes bien éloigné d'avouer que tous les noms basques finissent en a dans le sens du vulgaire. Ils ne sont pas en a, i.° les noms indéterminés pour le nombre-, 2.° les noms plu-
(1) Gloss. gerin. , proleg. , sect. 1. , §. 82.
riels, quels qu*ils soient; 3.° les noms, même singuliers , qui sont le sujet du verbe actif; 4-° les noms qui sont à tout autre cas qu'au nominatif. Enfin, cette terminaison n'e'tant, comme il a été dit, que pour les nominatifs déterminés singuliers, elle ne se rencontre pas assez fréquemment dans le discours suivi, pour fatiguer les oreilles même les plus délicates.
Si l'on demande après cela d'où vient cette persuasion commune que tous les mots basques finissent en a, il est aisé de le deviner; elle vient de ce qu'un homme du peuple, interrogé comment il SiT^^eWe la maison , le jardin , le verger, &c., répond par le nom accompagné de l'article, etchea , haratcea , sagardeia , &c. Les auteurs de nos dictionnaires ont contribué aussi pour leur bonne part à accréditer cette erreur, en écrivant tous les mots avec la terminaison a, comme si elle était essentielle à chaque mot.
L'existence d'un article dans notre langue , et sa manière d'exister, donnent lieu à deux observations que l'on ne jugera pas inutiles.
M. du Marsais , examinant la question si les langues qui ont des articles ont un av'antage sur celles qui n'en ont pas , s'exprime ainsi : « Les langues qui « ont des articles ou prépositifs doivent s'énoncer « avec plus de justesse et de précision que celles ft qui n'en ont point. L'article le tire un nom de la « généralité du nom d'espèce , et en fait un nom « d'individu, le roi, ou d'individus, les rois. Le nom
5o « sans article ou prépositif est un nom d'espèce -, « c'est un adjectif. Les Latins, qui n'avaient point « d'articles, avaient souvent recours aux adjectifs « de'monstratifs. Die ut lapides laù panes fiant ( Di- « tes que ces pierres deviennent pains). Quand ces « adjectifs manquent , les adjoints ne suflisent pas «< toujours pour mettre la phrase dans toute la clax'te (c qu'elle doit avoir : Si fiJius Dei es , on peut tra- « duire Si vous êtes jils de Dieu ; et voilà yZ/s nom (( d'espèce -, au lieu qu'en traduisant Si vous êtes le « fils de Dieu , le fils est individu.
(c Nous mettons de la difFérence entre ces quatre « expressions : i.° Fils de roi ; i° Fils d'un roi ; « 3.° Fils du roi; 4-° Le Fils du roi. Knfils de roi, (t roi est un nom d'espèce, qui, avec la pre'position , <( n'est qu'un qualificatif. 2. Fils d'un roi ; d'un roi est « pris dans le sens particulier dont nous avons par- <c lé, c'est le fils de quelque roi. 3. Fi/s du roi ; fils « est un nom d'espèce ou appellatif, et roi est un « nom d'individu , ^/5 de le roi. 4- Le fils du roi; le a fils marque un individu. Filius régis ne fait pas (( sentir ces diffe'rences.
« Etes-^'ous roi ? Etes-^ous le roi ? Dans la pre- « mière phrase J'oi est un nom appellatif-, dans la « seconde, roi est pris individuellement. Rex es tu? (C ne distingue pas ces diverses acceptions. Ne/no sa- « tis gratiatn i-egi refitrl (1), où régi peut signifier fc au roi , ou à un roi.
K Un palais de prince est un beau palais qu'un
(1) Térence , Phorin. IL, 2., 24.
5i « prince habite , ou qu'un prince pourrait habiter et de'cemment-, mais le palais du prince ( de le prin- « ce ) est le palais déterminé qu'un tel prince ha- « bite. Ces ditïércntes vues ne sont pas distinguées « en latin d'une manière aussi simple. Si, en se met- <c tant à table , on demande le pain , c'est une to- « talité qu on demande : le latin dira da ou ajjer pau nem. Si, étant à table, on demande du pain , c'est « une portion de le paùi : cependant le latin dira « également panem.
« Il est dit au second chapitre de saint Matthieu ,' a que les Mages s'étant mis en chemin au sortir du fc palais d'Hérodc , videnles stellam , gai-'isi sunt ; et « inIran/es domum ini'enerunt puerum. Voilà étoile , « maison , enfant , sans aucun adjectif déterminatif. « Je conviens que ce qui précède fait entendre que « cette étoile est celle qui avait guidé les Mages de- « puis l'orient; que cette maison est la maison que « l'étoile leur indiquait-, et que cet enfant est celui a qu'ils venaient adorer. Mais le latin n'a rien qui préce sente ces mots avec leur détermination particuliè- « re : il faut que l'esprit supplée à tout. Ces mots ne «c seraient pas énoncés autrement quand ils seraient « noms d'espèce. N'est-ce pas un avantage de la lan- « gue française, de ne pouvoir employer ces trois « mots qu'avec un prépositif qui fasse connaître qu'ils « sont pris dans un sens individuel déterminé par « les circonstances ? Ils virent V étoile ; ils entrèrent f< dans la maison ; et trouvèrent l'enfant.
« Je pourrais rapporter plusieurs exemples qui fe-
« raient yoir que , lorsqu'on veut s'exprimer en laliu « d'une manière qui distingue le sens 'adlviduel du « sens adjectif ou indéfini, ou bie-n le sens pcatitif » du sens total, on est obligé d'avoir recours kv quel- « que adjectif démonstratif, ou à quelque autre ad- « joint. On ne doit donc pas nous reprocher que K nos articles rendent nos expressions moins forte* « et moins serrées que celles de la îang^ue Istine. « Le défaut de force et de précision est le défaut « de l'écrivain , et non celui de la langue.
« Je conviens que quand l'article ne sert point ù « rendre l'expression plus claire et plus précise , on « devrait être autorisé à le supprimer. J'aimerais « mieux dire, comme nos -çkves ^ pauvreté n'est fias « vice y que de dire, la pauvreté n'est pas un vice, « Il y a plus de vivacité et d'énei'gie dans la phrase « ancienne; mais cette vivacité et celte énorgis ne c sont louables que lorsque la suppression de l'arU- « cle ne fait rien perdre de la précision de l'idée ^ « et ne donne aucun lieu à l'indétenninatioa du « sens.
« L'habitude de parler avec précision , de distin- « guer le sens individuel du sens spécifique adjectif « et indéfini , nous fait quelquefois mettre l'article « où nous pouvions le supprimer. Mais nous aimons « mieux que notre style soit alors moins serré , que « de nous exposer à être obscurs. Car, en général, « il est certain ( i ) que l'article , mis ou supprimé de- « vant un nom, fait quelquefois une si grande diffé-
(i) Regaier, Gramm. , pag. iSa.
<: rence ds sens , quou ne peut douter eue les langues « qui admettent /'article n aient un grand avantage K sur la langue latire , pour exprimer nettement et c clairement certains rapports ou vues de l'esprit, « que l'article seul peut désigner , sans quoi le lec- « leur -îst exposé h. se méprendre.
« Je me contenterai de ce seul exemple. Ovide, K faisant la description des enchantemens qu'il ima- « gine que Médée fit pour rajeunir Jason, dit que « Médée ( 1 ) tectis , nuda pedeni , cgreditur. Les tra- V. ducieurs, instruits que les poètes emploient sou- « vent un singulier pour un pluriel, figure dont il» « avaient un exemple devant les yeux en crinem ir~
V roravit aquis (2) , qui se trouve quelques vers plus «t bas; ces traducteurs, dis-je, ont cru qu'en nuda « pedem , pedem était aussi un singulier pour un pluie riel; et tous, hors l'abbé Banier, ont traduit nuda « pedeni par ayant les pieds nuds. Ils devaient mettre, « comme l'abbé Banier, ayant un pied nud. C'était « effectivement la pratique de ces magiciens , dans « leurs prestiges , d'avoir un pied chaussé et l'autre c nud. Nuda pedem peut donc signifier ayant un pied
V nud , ou ayant les pieds nuds ; et alors la langue , K faute d'articles, manque de précision, et donne « lieu aux méprises. Il est vrai que, par le secours « deô adjectifs déterminatifs , le latin peut suppléer « av" défaut des articles -, et c'est ce que Virgile a fait « en une occasion pareille k celle dont parle Ovide.
(1) MelaTD. , :.ib. 7. , v. 184.
i(a) Metam. , lib. 7., ■^. 189.
<( Mais alors le latin perd le pi'étendu avantage d'être « plus serré et plus concis que le française
« Lorsque Didon eut recours aux encliantemens, Cl elle avait un pied nud, dit Virgile. ... (i) unum « exula pedem vindis ; et ce pied, c'était le gauche, « selon les commentateurs.
« Je conviens qu'Ovide s'est énoncé d'une ma- « nière plus serrée, nuda pedem; mais il a donné <( lieu à une méprise. Virgile a parlé comme il au- « rait fait s'il avait écrit en français : unum exuta « pedem (ajant un pied nud): il a évité l'équivoque, « par le secours de l'adjectif indicatif unum ; et ainsi « il s'est exprimé avec plus de justesse qu'Ovide.
« En un mot, la netteté et la précision sont les « premières qualités que le discours doit avoir. On « ne parle que pour exciter dans l'esprit des autres « une pensée précisément telle qu'on la conçoit. « Or les langues qui ont des articles ont un ins- « Irument de plus pour arriver à celte fin-, et j'ose « assurer qu'il y a dans les livres latins bien des pas- « sages obscurs qui ne sont tels que par le défaut « d'articles : défaut qui a souvent induit les auteurs ce à négliger les autres adjectifs démonstratifs, à cause ce de l'habitude où étaient ces auteurs d'énoncer les « mots sans articles, et de laisser au lecteur à supcc pléer (2). »
Appuyé de l'autorité de M. du Marsais et des preuves solides que nous a fournies le célèbre gram-
(1) -«n. , lib. 4., V. 5 18.
(v.) Princip. de gramm. , Paris 1807, pag. 80 et suiv.
maii'ien , nous concluons avec assurance qu'il est avantageux à une langue, et notamment à celle qui nous occupe , de posséder l'article.
Et qu'on ne dise pas que la présence de l'article nuit quelquefois à la vivacité et à l'énergie du discours. Quand cet inconvénient serait aussi réel dans le basque qu'il l'est dans le français , nous pourrions encore répondre, avec notre auteur, que la vù'acité et l'énergie ne sont louables que lorsque la suppression de V article ne fait rien perdre à la précision de l'idée, et ne donne aucun lieu à l'indétermination du sens.
Mais nous n'avons que faire de cette réponse, qui est bonne en soi. La manière d'être de notre article nous met parfaitement à l'abri du reproche que l'on fait à cet égard à la langue française. Notre article n'est pas de nature à constituer ce long et embarrassant cortège de monosyllabes dont parle M. Laharpe à ce sujet : il n'est qu'une légère modification du nom qu'il détermine , et ne saurait nuire ni à la rapidité ni à l'énergie du discours-, comme il est aisé de le sentir dans le parallèle d'un nom décliné successivement avec article et sans article.
L'élément dont il s'agit n'est donc pas un mot à part -, et c'est là comme une preuve commencée de ce que nous disions à la page 22 sur la réductibilité des mots basques à deux espèces grammaticales.
Le pluriel se forme du nom indéfini, en y ajoutant la terminaison ac , s il s'agit d'en faire un simple nominatif pluriel -, et la terminaison ec , pour un nom pluriel qui soit le sujet du verbe actif.
Que Von rapproclie de celte règle celles qui dirigent la formation du pluriel dans les autres idiomes, et que l'on juge s'il en est quelqu'un qui puisse soutenir la comparaison.
J'ouvre une grammaire française , et j'y trouve cette règle générale fort simple : On forme le pluj'iel des substantifs j en ajoutant un % à la fin de chacun. Mais aussitôt il est dit qu'il faut excepter de celte règle, i.° les noms terminés au singulier par lune des trois consonnes s,Xj z; 2." les substantifs qui se terminent au phniel par un ce ; 3." tous les substantifs terminés au singulier par les diphtongues au , eu , ou : cependant, par une exception k l'exception elle-même, clou ^ matou , trou, suivent la règle générale. 4-° Les noms terminés en al ou en <7z7font leur pluriel en aux; cependant /7or/«//^ détail, éven~ tailj épouvantail, font portails, détails , éventails , épou^ vantails. 5." A'ieul , ciel , œil , font au pluriel dieux , deux , yeux.
Il serait inutile de transcrire plusieui'S autres exceptions que l'on trouve dans le même grammairien -, c'en est déjà assez pour conclure avec lui quil j a une grande irrégularité dans la fijrmation des pluriels des noms communs ; et que , cette formation ne pouvant pas être ramenée à des règles générales et invariables , il faut, pour parler correctement, apprendre ces choses-là par la lecture et par l'usage.
On sait que le grec et le latin forment aussi leur pluriel diversement, selon la diversité du genre ou de la déclinaison.
Mêmes irrégularités pour la formation du pluriel chez les orientaux. L'arabe a une mullilude de pluriels qui ne prennent pas ces terminaisons (communes), et on les appelle irréguliers (i).
Le syriaque est très compliqué sur ce point, dit Amire d'Edesse (2) : Magna est iarieias formandi numeri pluralis à singulari. Cette opération, continue le même grammairien , se fait principalement en sept manières : Nomina pluralia jîunl septeni potissitmifu jnodis. Puis tx'ente pages sont consacrées à développer ces manières diverses de former le pluriel.
Dans l'hébreu, autre est la formation des pluriels des noms masculins , autre celle des noms féminins. De plus il s'y fait un grand nombre de changemens dans la prononciation , et par conséquent dans les points voyelles , et même quelquefois dans les lettres , lorsque. . . le nom passe du singulier au pluriel. . . . Ces changemens s' apprennent et se retiennent beaucoup mieux par l'usage que par les règles (3).
Si M. Gébelin (4), à travers tant d'exceptions et d'inconvéniens, n'a pas laissé d'admirer cet «r^ par lequel une lettre ou un son de plus ou de moins change totalement le tableau , en offrant un individu ou en les présentant tous ; s'il n'a pu parler qu'avec enthousiasme de ce miroir magique qui change en un clin d'œil ,
(1) Gramm. arab. P. G. A. , tableau 4.
(2) Graram. chald. , liv. 2, , chap. 5.
(3) Ladvocat, Gramm. hébr. , pag. 38.
(4) Gramm. univ. , liv. 2., part. 2., chap. 1., §• 9*
pour faire voir tout ce qu'on désire , et qui se prête à toute ïimpalience , à toute la i^ii-'acité de la i^olonté et de l'imagination ; avec combien plus de raison n'eûtil pas admiré cette même règle dans 1 idiome qui ne lui fait souffrir aucune exception !
Les cas et les prépositions sont deux moyens différens n'ayant qu'une et même fonction , celle d'exprimer les rapports généraux des êtres. Aussi est-il constant ([ue certaines langues expriment par les cas ou par les chutes des mots, ce que d'autres rendent par les particules appelées prépositions.
« L'hébreu, le français, l'italien, l'espagnol, l'an- « glais, qui eu général n'ont point de cas, sont obli- « gés de désigner par des prépositions , ou par la « place que les mots occupent dans la construction « usuelle , la plupart des rapports dont les cas sont « ailleurs les signes.
« Si, au lieu d avoir recours aux prépositions, on V avait suivi la première méthode, c'est-à-dire si lou i( avait donné à chaque substantif et à chaque moi( dificatif particulier une terminaison différente pour « chaque nouveau rapport qu'on sentit le besoin K d'exprimer-, on aurait eu un nombre considérable « de cas , comme dans la langue péruvienne , et l'on «f n'aurait point eu de prépositions. Ce n'est pas là « une hypothèse sans réalité : la langue basque est « absolument sans prépositions, et exprime par des « terminaisons différentes, qui sont de vrais cas, tous « les rapports qu'on désigne ailleurs par des prépose sitions (i). n
(i) Estatac, Grainm. gén. , tom. i., pajj. 44^ et suiv.
On peut demander à ce sujet si le s}*slème des cas est préfe'rable à celui des prépositions.
La nature des idées exprimées par les cas et par les prépositions, parait commander la réponse affirmative. En elFet, les idées exprimées par les prépositions sont des idées accessoires de relation ou de rapport , qui ne se troui^ent point comprises dans la signification primitive des mots généraux ( i ) -, or des idées accessoires ne sauraient être plus convenablement exprimées que par les cas, qui sont les accessoires des mots.
Les intérêts du langage réclament aussi le système des cas préférablement à celui des prépositiosis. « Une des premières qualités d'une langue ( dit M. « Laharpe) est de présenter à l'esprit, le plutôt et 'e « plus clairement qu'il est possible, les rapports que (c les mots ont les uns avec les autres dans la compo- « si tion d'une phrase. Ainsi, par exemple, les rap- « ports des mots entre eux ou avec les verbes sont « déterminés par les cas. » M. Laharpe prouve ensuite qu'il n'y a point de cas dans le français, ou que les mots français ne se déclinent point, quoi qu'en puissent dire les Femmes sa^'anles de Molière*, et là dessus il exprime ainsi son regret : « On sera peut- « être tenté de croire que ce défaut de déclinaison, « auquel nous suppléons par des articles et des parce ticules, n'est pas une chose bien importante-, mais <c c'est qu'on n'en voit pas d'abord la conséquence. . . « Cette privation de cas proprement dits est une
(i) Beauzée , Gramio. gén. , liv. i. , chap. 5.
« des causes capitales qui font que l'invei'sion n'est « point naturelle à notre langue, et qui nous pri- « vent par conséquent d'un des plus précieux avan- « tages des langues anciennes. »
Puis, venant à un autre inconvénient, « Nous « n'aurions pas cru (conlinue-t-il) les déclinaisons si « importantes; et il me semble que cela jette déjà f< quelque intérêt sur les reproches que nous avons « à faire aux particules, aux articles, aux pronoms, « long et embarrassant cortège sans lequel nous ne « saurions faire un pas. A , de ^ des , du^je^ moi, il, « vous , nous, elle ^ le , la, les , et ce que éternel, « que malheureusement on ne peut appeler que re- « tranché que dans les grammaires latines : voilà « ce qui remplit continuellement nos phrases. Sans « doute, accoutumés à notre langue, et n'en connais- « sant point d'autres, nous n'y prenons pas garde; « mais croit-on qu'un Grec ou un Latin ne fût pas « étrangement fatigué de nous voir traîner sans cesse « cet attirail de monosyllabes, dont aucun n'était « nécessaire aux anciens, et dont ils ne se seri/aien/; « qu'à leur choix? (i). »
La variété des cas , dit Gébelin (a) , rend une lait' gue capable d'imiter la nature de ia nianiersiJt^. pîas parfaite.
Il serait inutile d'accumuler d'autres citations ; car déjà ce n'est plus un problême si le système des cas est préférable à celui des pi'éposi^ions. Le
(i) Lycée, toiu. i., pag. 75 et suiv. Parie 1820. (2) Gramrn. univ. , liv. 4., art. a.» chap. 7., §. %.
6i basque es- donc singulièrement avantagé sur les langues qui n'ont point de cas.
Disons plus, le basque a des avantages marques même sur les idiomes qui se glorifient de leurs déclinaisons, notamment sur le grec et sur le latin. En effet , le grec et le latin ont des cas pour exprimer les rapports des étrès-, mais ces cas ne suffisent pas pour exprimer tous les rapports : les langues qui s'en servent ont souvent recours aux prépositions , c'est-à-dire qu'elles emploient deux moyens pour obtenir un but unique. C'est là multiplier les êtres sans nécessité, en dépit de la bonne philosophie.
Telle est de plus la marche vicieuse de ces langues, que souvent elles emploient un cas et une préposition tout ensemble, pour i-endre un seul rapport. Par e\emple , si dans la phrase Eo Romam la terminaison de l'accusatif latin suffit pour signifier un rapport de mouvement vers Rome, cette même terminaison de l'accusatif est reconnue insuffisante pour exprimer le même rapport de mou- Yement vers la ville : ainsi il faudra ajouter une préposition à un cas , et dire Eo in urbem.
Si nous consultons la grammaire grecque , nous verrons également qu'on y accumule préposition à cas, et cas à préposition, pour exprimer un seul et même rapport. Les prépositions ^ dit M. Gail (i), sont séparables ou inséparables. Il y a dix-huit prépositions sêparables De ces prépositions , quatre
se construisent avec le génitif. . . . , deux avec l'accu'
(i) Grciura. grecq. , pag. a56 et suiv.
satif. . . . , deux ai-'ec V ablatif. . . . , cinq avec le génitif et l'accusatif . . . , cinq avec le génitif l'accusatif et l'ablatif
Il n'est rien de semblable chez nous : quand le basque décline un nom , chaque cas exprime son rapport , sans qu'il ait besoin de l'aide d'une préposition. On peut se former une idée de celte différence en se représentant le datif latin, qui n'attend pas, comme l'accusatif et l'ablatif, qu'une particule ob , ad^ in, &c., achève le sens du cas auquel on l'adjoint.
Le basque étant borné au seul moyen des cas pour exprimer tous les rapports que le grec et le latin rendent tantôt par un cas, tantôt par un cas et une piéposition, il pourrait être soupçonné d'avoir des déclinaisons multipliées et prolixes : c'est ainsi que le grec et le latin, malgré la ressource de leurs prépositions, emploient encore plusieurs déclinaisons, hors lesquelles sont les noms irréguliers. Cependant une seule déclinaison basque , très facile et point prolixe, représente tout ce qu'il y a de prépositions et de déclinaisons embarrassantes dans les autres idiomes. Elle seule s'approprie et règle tous les noms, tous les pronoms, tous les adjectifs, tous les participes , tout ce qu'on appelle ailleurs infinitifs des verbes.
Chacun doit être impatient de voir le tableau d'une déclinaison si riche et si simple à la fois -, mais il importe avant tout de concevoir par quel secret elle peut cire telle.
« Qu'il nous soit permis ici (dirons-nous avec M. « Beauze'e ) d'emprunter un langage étranger sans « doute à la grammaire, mais qui peut convenir à « la philosophie , parce que de droit elle s'accom- « mode de tout ce qui peut mettre la vérité en évi- « dence. Les calculateurs disent que 3 est à 6 com- « me 5 est à 10, comme 8 est à i6, comme aS est «à 5o, &c. Que veulent-ils dire? que le rapport « de 3 à 6 est le même que le rapport de 5 à lo, « que le rapport de 8 à i6, que le rapport de aS (c à 5o? mais ce rapport n'est aucun des nombres « dont il s'agit ici -, et on le considère sans déter- « mination d'aucun terme , quand on dit que 2 en « est l'exposant.
« C'est la même chose d une préposition ; c'est , K pour ainsi dire, l'exposant d'un rapport considéré « d'une manière abstraite et générale , et indépen- « damment de tout terme antécédent et de tout ter- « me conséquent. De là vient que l'on peut em- « ployer la même préposition avec diflerens mots, (c comme le même exposant désigne le rapport de « ditTérens nombres : nous disons la main de Dieu, « la colère de ce prince , les désirs de Vâme ; et de « même , contraire a la paix , utile a la nation , agréa- « hle K mon père ; et encore, penser Ay^c justesse . « parler avec iférité , écrire avec netteté , &c. (i) »
Ce raisonnement, qui est démonstratif, peut être produit ainsi sous une autre forme. Un rapport, lequel s'exprime par une préposition ou par un cas,
(i) Gramni. g«':n., liv. -t., chap. 5., arl. i.
suppose deux objets ou deux termes qui se rapportent. Les termes entre lesquels existe le rapport, peuvent être des objets physiques ou des êtres de raison, des noms masculins ou féminins, singuliers ou pluriels, le rapport restant toujoui-s le même. Par exemple, un rapport de tendance vers un objet ne change pas, quel que soit le sujet d'où il part, et quel que soit le sujet qu'il atteint. Aussi l'exprimé-je uniformém^ent dans tous les cas par la même préposition i-ers , comme je l'exprimerai en latin par la même préposition ad, et en grec par la particule /Jràs; sans égard aux termes du rapport, sans avoir besoin d'examiner si les termes sont des êtres physiques ou moraux , des noms masculins ou féminins , singuhers ou pluriels, &c.
Mais les langues qui s'accordent à exprimer ainsi le même rapport par la même préposition, quels que soient les termes du rappoi't, s'écartent évidemment de cette marche si raisonnable quand elles remplacent les prépositions par des cas. Si le latin, par exemple, eût adopté d'exprimer par une préposition le rapport d'attribution à , qu'il exprime par un datif, il n'eût employé qu'une seule particule pour signaler ce rapport, quels qu'en fussent les extrêmes: et cependant ce rapport, qui est le même partout, est exprimé par des chutes différentes dans consohrinœ , consohrino , fratri ; comme si attribuer à ma cousine, ou à mon cousin, ou à mon frère, ne disait pas le même rapport d'attribution à.
Quant au basque , plus conséquent dans sa mar-
che, il exprime constamment le même rapport par la même chute; et de là vient qu'il lui sulïlt d'une seule déclinaison.
De là il ariive encore que les cas de ses pluriels sont les mêmes que ceux qui leur correspondent au singulier ou à 1 indéfini. Non que le datif pluriel, par exetnpie, soit absolument le même que le datif singulier ou le datif indéfini ; car nous disons giçoni ( à homme ) , giconari ( à 1 homme ), et giconei ( aux hommes ) : mais l'extrême terminaison , si l'on peut s'exprimer ainsi, est la même en tous ces endroits, parce qu'elle est toujours l'expression du même rapport à.
Non seulement le basque exprime par une même terminaison les rapports reconnus pour être les mêmes-, mais encore il nous apprend, en plus d'un endroit, à reconnaître que des rapports que l'on aurait cru devoir distinguer, sont absolument les mêmes, doivent par conséquent être confondus et exprimes par une terminaison commune. C'est encore une des causes qui concourent à rendre notre déclinaison simple et abrégée. Supposons cette phrase, je suis dedans , dehors , dessus , dessous , devant , derrière, &c. -, ne dirait-on pas qu'il y a ici une foule de rapports à exprimer? être dedans , être dehors , être dessus , ^c, paraissent des situations différentes. La marche suivie par le grec et par le latin tendrait aussi à le persuader, puisque ces langues emploient autant d adverbes dilFérens qu'il y a de mots dans cette énumération. Mais, en y regardant de plus près,
on voit que toutes ces situations, m apparence distinctes, ne sont au fond qu'une même situation, un mi'uio rapport. Ladite phrase en effet équivaut à eelte aiilre,ye .suis dons le dedans, dans le dehors, dans le dessus , &c. Ces noms de lieu , le dedans , le dehors^ le dessus, &:c. , sont distincts-, mais la préposition sons-eniendue est partout la même, parce que c'est partout le même rapport de situation dans à exprimer. Dès lors , si une langue a des noms substantifs pour sif^iiifier /e dedans , le dehors, le dessus , &c. , il lui suffira d'une seule terminaison ou d'un seul cas, pour exprimer le rapport de situation dans qui 'icconijiagne ces noms-, et c est la marche du basque, ([uaiid il âhùarnean, canipoan, gainean, &c.
Tl serait temps sans doute de déterminer le nombre des cas ou des terminaisons quil faiit admettre dans le basque, et de donner à chaque cas le nom qu'il doit pojter. Mais quand il s'agit de l'enverser les systèmes i-eçus, et de parler un langage inouï ^ il faut ([îielqne précaution pour pouvoir même esp<her que l'on sera écouté,
M. l>eauzée est ici notre ressource, comme en beaucoup d'autres eudroits. Ce grammaii'ien , étranger il est vrai à la langue basque, mais profondément versé dans la connaissance des principes généraux (hi langage, a senti que les notions données jusqu'ici sur la déclinaison basque ne sont pas exactes; et voici comment il s'en explique :
« J'ai déjà remarqué qu'il n'y a point de mots dans « la langue basque ni dans celle du Pérou, que l'on
« puisse appeler prépositions-, ce sont des particules a enclitiques, qui se mettent à la fin des mots qui « énoncent les complémens des rapports : ces lance gués ont donc en eiFet autant de cas (ju'elles ont « admis d'enclitiques pour désigner des rapports gé- (c néraux- et tous ces cas ainsi formés sont autant « de cas adverbiaux, comme le génitif et le datif « des Latins. Il est vrai que les grammairiens que « j'ai lus sur ces langues, n'ont pas manqué d'en calce quer la grammaire sur celle des Latins, et d'en « réduire les cas à six : mais les cas qu'ils assignent ce sont formés comme je viens de le dire-, et, en parce lant ensuite des pos/posùions ( car c est ainsi qu'ils ce nomment les encliti(j[ues qui répondent à nos préce positions), ils ne manquent pas de remarquer le ce même mécanisme. Ils doivent donc, ou ne reconcc naître aucun cas, ou en admettre autant qu'il y ce a d'enclitiques servant de prépositions dans ces ce langues. Ils ont cru devoir reconnaître les cas corce respondans à ceux du latin-, mais ils n'ont osé en ce admettre d'autres que les Latins n'avaient pas nomce mes. Peut-être ne leur manquait-il que des déce nominations pour établir plus de cas-, et peutcc être l'eussent-ils fait s'ils avaient vu dans la gram- K maire lapone le locatifs le médiatif, le négatif, le ce faclif , le nuncupalif , le péiiélralif , le descriptif j <c &c. (i) »
Nous pensons, comme M Beauzée, que nos grammairiens s'énoncent fort mal sur la déclinaison bas-
(i) Gramm. gcn., liv. 3., cliap. \.
6S que. Ils n'ont reconnu six cas dans notre langue que parce qu'ils en ont vu autant dans la grammaire latine -, ils ne les ont qualifiés nominotif, génitif, datif, &c., que parce qu'ils sont ainsi qualifies chez les Latins. Or il est temps de mettre fin à cette routine fausse, en déterminant le vrai nombre de nos cas, et eu leur consacrant des noms plus assortis , plus propres à signaler leur force expressive et leur usage.
Loin de nous persuader que le nouveau paradigme de déclinaison qui va être proposé soit parfait dans l'exécution, nous le croyons très susceptible de perfectionnement, soit pour la pureté du dialecte, soit pour l'ordre et l'arrangement des cas, peut-être m.ême pour leur nombre : mais , s'il faut l'avouer avec la môme ingénuité, nous pensons que ce tableau est plus exact que tout ce qu'on a fait jusqu'ici dans le même genre-, qu'il ne laisse pas beaucoup à désirer pour em^brasser tous les cas existans dans notre déclinaison-, et, ce qui est bien plus important, qu'il est basé sur un système irréfragable.
Soit d'abord un nom adjectif pour paradigme de la déclinaison. Bientôt on saisira sans peine la raison de ce choix.
IndÉfiini.