III. Sur Vile du Rhône
contée avec tant d'éloquence. Il pouvait les juger par lui-même, puisque, comme je l'ai déjà observé^ ce théâtre était en quelque sorte celui de son enfance , et qu'il le connaissait parfaitement. Personne n'a cependant rendu plus de justice que lui à Polibe^ qu'il ne fait souvent que traduire. Je vais rapporter ses expressions, en me servant de l'élégante traduction de M. Bureau de Lamalle. Je la préfère à celle que j'ai donnée moi-même, pour que l'on ne pense pas que j'aie altéré le texte dans le sens que je crois qu'il doit avoir.
a Après avoir ranimé les Carthaginois par « ses exhortations, Annibal leur ordonne de « prendre de la nourriture, du repos, et de « se préparer à partir. Dès le lendemain , prête nant sa route le long du Rhône en remon- « tant son cours, il gagne le milieu des terres, « non que ce fût le plus court chemin qui « conduisît aux Alpes ; mais parce qu'en se « tenant plus éloigné de la mer , il était moins « exposé à rencontrer les Romains , et qu'il « était résolu de ne les combattre qu'en Italie. « En quatre jours il arrive à l'île. C'est- là que « l'Isère et le Rhône , après s être précipités * des Alpes, chacun par un côté opposé, se
i8 III. Sur Vile du Rhône.
« rapprochent pour suivre une même dlrec- « tion, laissant entr'eux une certaine étendue <c de plaines; et c'est à ce pays, ainsi renfermé « entre les deux fleuves , que le nom d'île a « été donné par les habitans. Près de là se <v trouvent les Allobroges , nation qui ne le « cède à aucune autre de la Gaule en puis- « sance et en gloire (i). »
Ce passage explique le précédent, et j'en ferai usage pour bien comprendre Polibe, auquel je m'attacherai cependant davantage, parce que Tite-Live n'a souvent fait que le traduire. Il y a ici trois choses à examiner.
1*. Quel tems a mis Annibal pour arriver à l'île du Rhône?
2°. Quelle était cette île ?
3**. Par quel peuple était-elle habitée?
(i) Tite-Live, XXI, 3i. Voyez les Antiquités de Vaucluse, p. 178.
IV, Marche d'Aërîa à Vile, 19
Quel tems a mis udnnihal pour arriver à Vile du Rhône?
IV. C'est ici que se présente la première difficulté que l'on oppose à la marche tracée sur la carte jointe à ce Mémoire. En effet , si , comme le semblent dire très-clairement les deux traductions que l'on vient de lire , Annibal ne parvint à l'île du Rhône que le quatrième jour après qu'il eut passé ce fleuve, il serait difficile de comprendre que l'île fût aussi voisine de Roquemaure et d'Aëria. Aussi Mandajors place-t-il son île après le passage de l'Isère j c'est-à-dire , à cinquante-six mille cinq cents toises , environ six cents stades de distance. Mais peut-on véritablement croire que Polibe a prétendu peindre la frayeur d'Annibal , telle, qu'aussitôt après le passage trèspénible d'un fleuve aussi rapide, il ait fait une course forcée avec une armée aussi nombreuse? On sait qu'il avait cinquante mille homjcaefi
20 IV. Marche d'Aeria à Vile.
d'infanterie, neuf mille de cavalerie (i), et trente-sept éléphans. Cela n'est nullement vraisemblable, et je crois que cela n'est pas vrai. C'est surtout au commencement de sa marche vers les Alpes , que , craignant peut-être encore d'être attaqué par les Romains qu'il ne voulait pas combattre alors, il dut marcher avec beaucoup de précaution; son premier camp avait dû être placé, non à Châteauneuf, qui n'existait pas à cette époque , et qui est situé sur une hauteur entièrement pavée de caillous , mais au-dessous d'Aëria et le long du Rhône j c'està-dire depuis Sorgues, où il fut obligé de s'étendre pour disposer sa nombreuse armée , jusqu'à Bédarrides et à Courtézon, dont le nom est à peu près le même que le nom grec de
(t) C'est ce que dit Polibe, livre 3^ chap. 7, p. 3r de la traduction frauçaise. Mais au chap. 12, p. 88, il dit qu'Anuibal , au sortir du Rhône, avait avec lui 38,ooo hommes de pie , et plus de 8000 chevaux. Il résulte de là qu'il avait perdu, dans cette première partie de sa route, douze amlle fantassins, et près, de mille cavaliers : il me semble que c'est beaucoup. Au reste, en supposant l'armée d'Annibal déjà diminuée à ce point, elle était encore assez nombreuse pour pouvoir être partagée eu quatre corps.