‹ Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, sur ses anetres, l'epoque de sa naissance qui avait eté inconnue jusqu'a présent; sur son buste et un inscriptionChapitre 37 sur 73 · IV · texte numérisé non relu

IV

Marche d'udnnibal, depuis Brîançon jusqiCÛL Turin,

XI. Ecoutons d'abord Polibe sur cette dernière partie de la route d'Annibal (i).

« On était alors sur la fin de l'automne , a et déjà la neige avait couvert le sommet u des montagnes. Les soldats, consternés par «( le ressentiment des maux qu'ils avaient « soufferts j et ne se figurant qu'avec effroi « ceux qu'ils avaient encore à essuyer, sem- « blaient perdre courage. Annibal les assem- « ble ; et comme du haut des Alpes , qui « semblent être la citadelle de l'Italie , on voit « à découvert toutes ces vastes plaines que le « Pô arrose de ses eaux , il se servit de ce « beau spectacle , l'unique ressource qui lui

(i) Histoire de PolyLe, III, ii, p. 64 du tome 2 de la traduction française de i704«

96 XI. Marche de Brîançon

« restait, pour remettre les troupes de leur « frayeur. En même tems il leur montra du V doi^'l où Rome était située, et leur rappela « quelle était pour elles la bonne volonté des « peuples qui habitaient le pays qu'elles « avaient sous leurs ieux. Le lendemain il « lève le camp , et commence à descendre. « A la vérité, hors quelques voleurs qui s'é- « taient embusqués, il n'eut point là d'ennemis « à repousser : mais l'ûpreté des liens et la « neige lui firent perdre presqu'autant de « monde qu'il en avait perdu en montant. La « descente était étroite , roide et couverte de « neige. Pour peu qu'on manquât le vrai che-; « min, on tombait dans des précipices affreux, tf Cependant, le soldat endurci à ces sortes « d'accidens, soutint encore courageusement « celui-ci. Enfin l'on arrive à certain défilé « qui s'étend à la longueur d'un stade et demi , « et que les éléphans ni les bêtes de charge « ne pouvaient franchir. Outre que le sentier « était trop étroit , le penchant déjà rapide « auparavant, l'était encore devenu davan- « lage depuis peu par un nouvel éboulement « des terres. Ce fut alors que les troupes fu- «< rcnt saisies de frayeur , et que le courage « commença de leur manquer. La première

à Turin. 97

« pensée qui vint à Annibal , fut d'éviter le « défilé par quelque détour : mais la neige ne « lui permit pas d'en sortir. Il y fut arrêté par « un incident particulier, et qui est propre à « ces montagnes. Sur la neige de Ihiver pré- « cèdent , il en était tombé de nouvelle : « celle-ci étant molle et peu profonde, se « laissait aisément ouvrir ; mais quand elle « eut été foulée et que l'on marcha sur celle « de dessous , qui était ferme et qui résistait, « les pies ne pouvant s'assurer , les soldats « chancelans fesaient presque autant de chutes « que de pas, comme il arrive quand on met « le pié sur un terrain couvert de glace. Cet « accident en produisait un autre encore plus « fâcheux. Quand les soldats étaient tombés « et qu'ils voulaient s'aider de leurs genoux , « ou s'accrocher à quelque chose pour se re- « lever , ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils « avaient pris pour se retenir. Pour les bêtes « de charge , après avoir cassé la glace en se « relevant, elles restaient comme glacées elies- « mêmes dans les trous qu'elles avaient creuc< ses , sans pouvoir , sous le pesant fardeau « qu'elles portaient, vaincre la dureté de la « neige qui était tombée là depuis plusieurs

g8 XI. Marche de Briançon

« années. Il fallut donc chercher un auirô

« expédient.

« Il prit le parti de camper à la tête du

« défilé \ et, pour cela, il en fit ôter la neige.

« On creusa ensuite par ses ordres un chemin

« dans le rocher même ; et ce travail fut poussé

« avec tant de vigueur, qu'au bout du jour

« qu'il avait été entrepris , les bêtes de charge

« et les chevaux descendirent sans beaucoup

y de peine. On les envoya aussitôt dans les

« pâturages, et l'on établit le camp dans la

« plaine, où il n*était pas tombé de neige.

;« Restait à élargir assez le chemin pour que

1« les éléphans y puissent passer. On donna

\u celte tâche aux Numides, que l'on partagea

l« par bandes qui se succédaient les unes aux

«( autres, et qui purent à peine finir en trois

« jours. Au bout de ce tems les éléphans des-

« cendirent, exténués par la faim, ne pouvant

« qu'avec peine se soutenir. Car quoique sur

«[ le penchant des Alpes, il se trouve des deux

« côtés des arbres, des forêts, et que la terre

* y puisse être cultivée, il n'en est pas de

« même de la cime et des lieus voisins. Cou-

« verts de neige pendant toutes les saisons,

« comment pourraient-ils rien produire ? Ij'ar-

à Turin. 99

K mée descendit la dernière, et au troisième « jour elle entra enfin dans la plaine, mais « fort inférieure en nombre à ce qu'elle était « au sortir de l'Espagne. Sur la route elle « avait beaucoup perdu de son monde, soit « dans les combats qu'il fallut soutenir, soit « au passage des rivières. Les rochers et les « défilés des Alpes , lui avaient encore fait « perdre beaucoup de soldats, mais incom- « parablement plus de chevaux et de bêtes « de charge. Il y avait cinq mois et demi a qu'Annibal était parti de la nouvelle Car- « thage, en comptant les quinze jours que « lui avait coûté le passage des Alpes, lors- « qu'il planta ses étendards dans les plaines « du Pô , et parmi les Insubriens , sans que « le déchet de son armée eut rien diminué « de son audace. Cependant il ne lui restait « plus que douze mille Africains et huit mille « Espagnols d'infanterie , et six mille che- « vaux. C'est de lui-même que nous savons « cette circonstance, qui a été gravée par son « ordre sur une colonne, près du promon-. « toire Lacinien (dans le Brutlium, en Calabre). « Du côté des Romains, Publius Scipion, « qui avait envoyé en Espagne , Cnéus son «r frère, et lui avait commandé de tout tenter

100 XI. Marche de Brîançon

« pour en chasser Asdrubalj Scipion, dis-je, « débarqua au port de Piles, avec quelques « troupes dont il augmenta le nombre en « passant par la Tirrhénie, où il prit les lé- « gions qui, sous le commandement des pré- « teurs, avaient été envoyées là pour faire la « guerre aux Boïens. Avec cette armée, il « vint aussi camper dans les plaines du Pô, « pressé d'un ardent désir d'en venir aux « mains avec le général carthaginois. »

On voit par ce long passage, que Polibe lui-même convient d'avoir négligé de parler des difficultés du passage de la Durance , si bien décrites par Tite-Live. Il dit en effet, qu'Annibal avait perdu beaucoup de monde au passage des rivières. Mais il faut encore examiner une autre objection sur les distances.

On a vu plus haut (IX) que Polibe a compté 1400 stades du passage du Rhône au commencement des Alpes, d'où l'on va en Italie, c'est-à-dire à Briançon. Il compte ensuite 1200 stades ou i5o milles romains du passage des Alpes aux plaines d'Italie, qui sont le long du Pô, chez les Insubriens, comme le dit Polibe j c'est-à-dire , de Briançon à l'extrémité de la

à Turin, loi

Gaule , que les Romains appelaient Cisalpine,

lorsqu'après avoir franchi le Tesin, Annibal

fut entré dans les plaines du Pô : c'est encore

la vérité. La distance de Briançon à Turin n'est

guère que de 28 lieues ou 85 milles romains (i);

il faut 65 milles pour compléter les i5o de

Polibe. Cette distance mène à moitié ch-emin

entre la Doria et la Sesia (le Sessites); il y

aurait 35 lieues de Turin aux plaines (2) du

Tesin où se donna la bataille entre Annibal

et Scipion. C'est ce qui autorise Polibe à

compter neuf mille stades au lieu de huit mille

dans le passage que j'ai rapporté. Les distances

seraient infiniment plus fortes du côté du petit

Saint-Bernard, et il est impossible de supposer

qu' Annibal , guidé par des chefs du pays , soit

allé chercher ce passage par lequel ils savaient

fort bien que la route était alongée de i5o

lieues.

Suivons à présent, avec Polibe, les détails du passage des Alpes. Annibal avait mis six jours à venir de Mons Seleucus à Briançon ,

(1) Lettre de M. Ambroise Tardien , du 3o juillet i8i8.

(2) Idem.

102 XI. Marche de JBna?içon

où il s'arrêia deux jours. Il monta ensuite le Genèvre , qui est le point le plus élevé, d'où il commença à descendre après avoir parcouru la petite plaine qui est au-dessus. Il eut beaucoup de peine à gagner Césanne où il campa certainement pour passer le col de Sestrière.

C'est ici l'endroit où il dut trouver de grands embarras, tant de la part de l'ennemi que du terrain dont les pas sont dangereux et difficiles, surtout quand on a l'ennemi sur les bras , et en outre la saison j car dès le mois de septembre, les neiges y tombent en quantité, et les chemins y sont fermés en octobre jusqu'à l'entrée de la vallée de Pragelas.

Il gagna enfin le col de Fenêtre, qu'il avait à sa gauche , par le haut des montagnes : c'est sur le plateau où est aujourd'hui le village de Barbottet qu'il dut camper , afin de faire travailler aux chemins pour descendre à Fenestrelles.

C'est dans ce camp qu'Annibal fit remarquer à ses soldats toute la plaine du Piémont jusqu'auprès des Insubriens; car c'est le seul endroit des montagnes d'où on puisse le découvrir; ceux qui en sont plus rapprochés en sont séparés par des montagnes qui la cachent aux ieux jusqu'à deux lieues de la plaine ;

à Turin, io5

€t le texte de Polibe se trouve conforme aux observations qu'a faites sur les lieus le chevalier Folard, d'après lequel je parle ici, puisque cet historien dit que, partant du camp , l'armée arriva le troisième jour au bord du Pô : il y a effectivement trois marches du Barbottet à la plaine, c'est-à-dire des marches d'armée dans la saison dont il est question ; car , comme le remarque encore le chevalier Folard, ce sont les embarras, les défilés et les obstacles naturels qui déterminent la quantité du terrain que l'on peut parcourir en corps d'armée.

Par ce trajet , Annibal arriva , à la vérité , plus ruiné et défait qu'il n'eût pu l'être par trois batailles perdues : mais le voilàplacé a la rive gauche du Pô , tout prêt à agir contre ceux de Turin ou à continuer sa marche (i);; car il paraît que Magile n'était pas le maître dans son pays , et qu'une grande partie de ses concitoyens étaient du parti des Romains.' C'est ce dont va nous convaincre la suite du récit de Polibe (2).

(i) Commentaires du chevalier Folard, dans Te'ditiou du Polybe français de 1754, p. 72 et 73.

(2) Livre 3, chap. 12, p. 88 de la tradaction.

I o4 XI. Marche de Brîançon

a Annibal , arrivé dans l'Italie avec l'armée H que nous avons vue plus haut , campa au ff pie des Alpes pour donner quelque repos « à ses troupes : elles en avaient un extrême « besoin. Les fatigues qu'elles avaient essuyées (c à monter et à descendre par des chemins si (c difficiles; la disette des vivres, un délabre- « ment affreux, les rendait presque mécon- « naissables. Il y en avait même un grand « nombre que la faim et les travaux continuels '( avaient réduits au désespoir. On n'avait pu « voiturer entre des rochers autant de vivres (c qu'il en fallait pour une armée si nombreuse, « et la plupart de ceux qu'on y avait voitures (c y étaient restés avec les bêtes de charge. fi Aussi quoiqu'Annibal, au sortir du Rhône, a eut avec lui trente-huit mille hommes de '( pié et plus de huit mille chevaux , quand il *t eut passé les monts il n'avait guère que la « moitié de celte armée; et cette moitié était « si changée par les travaux qu'elle avait es- « suyés, qu'on l'aurait prise pour une troupe "■ de sauvages.

u Le premier soin qu'eut alors Annibal fut j (( de leur relever le courage , et de leur fournir « de quoi réparer leurs forces et celles des « chevaux. Lorsqu'il les vit en bon état, il

à Turin. io5

'( tâcha d'abord d'engager les peuples du terce ritoire de Turin, peuples situés au pié des « Alpes , et qui étaient en guerre avec les In- K subriens, de faire alliance avec lui. Ne pouce vant, par ses exhortations , vaincre leur déce fiance, il alla camper devant la principale de ce leurs villes, l'emporta en trois jours, et fit pas- « ser au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient Xi été opposés. Celte expédition jeta une si « grande terreur parmi les barbares voisins , « qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à « discrétion. »

Ce fut ainsi qu'Annibal termina cette longue et pénible marche, qui n'était que le prélude des combats qu'il allait livrer. Ce grand homme vit périr les deux tiers de son armée dans cet affreux trajet, sans se décourager un instant, et sans perdre de vue l'objet de son entreprise, assuré qu'avec le peu qui lui restait, son courage et son habileté suppléeraient à tout. On ne peut que gémir en voyant d'aussi grands talens déployés pour la ruine de sa patrie, tandis qu'ils auraient pu être employés si utilement à quelques projets moins Lrillans peut-être, mais dant Texécution n'aurait pas entraîné la perte d'un si grand nombre d'hom-

loG XI. Marche de Briancon

mes, et bientôt après la destruction de Car-

thage.

Au reste, le passage d'Annibal ne fut pas le seul qu'exécutèrent les Carthaginois pendant la seconde guerre punique. Onze ans après , Asdrubal son frère, ayant été vaincu en Espagne, par le jeune Scipion , prit le parti d'aller rejoindre celui qui lui avait donné un si grand exemple. Lorsqu'Annibal réfléchissait sur tout ce qu'il avait souffert en passant le Rhône et les Alpes, pendant cinq mois et demi qu'il avait eu à lutter contre les lieus autant que contre les hommes, il ne comptait pas que son frère passât avec autant de facilité qu'il le fit.

Mais Asdrubal trouva beaucoup moins de difficultés et d'obstacles à passer ces montagnes, qu'on ne l'avait pensé généralement, et qu'il ne l'avait craint lui-même ; car nonseulement les Auvergnats, et après eux les autres nations de la Gaule et des Alpes , le reçurent, mais encore elles le suivirent à la guerre. Et outre que son frère avait frayé ces routes, qui auparavant étaient presqu'impraticables, les habitans du pays eux-mêmes , à force de voir passer des étrangers au milieu d'eux depuis douze ans, étaient devenus plus

à Turin. 107

traitables et moins farouches. Car avant ce tems-là, n'ayant jamais vu d'étrangers sur leurs montagnes^ et n'en étant guère sortis euxmêmes pour aller visiter d'autres contrées, ils n'avaient aucun commerce avec tout le reste des humains. Et d'abord, ne pénétrant pas le dessein d'Annibal , ils s'étaient imaginés qu'il en voulait à leurs cabanes et à leurs forts, et qu'il venait pour leur enlever leurs troupeaux, et les emmener eux-mêmes prisonniers. Mais depuis douze ans que l'Italie était le théâtre de la guerre, ils avaient eu le tems de comprendre que les Alpes n'étaient qu'un passage : que deux nations puissantes, séparées l'une de l'autre par un espace immense de terres et de mers , disputaient ensemble de l'empire et de la gloire (i).Ils ne prévoyaient pas qu'ils seraient bientôt la proie du vainqueur. Voilà ce qui ouvrit et facilita le passage des Alpes à Asdrubal. Il amenait avec lui quarante- huit mille hommes d'infanterie, huit mille chevaux et quinze éléphans (2). Cette armée,

(i) Histoire Romaine, par Rollin. Paris, 1771, t. 6, p. 90 et 91.

(2) Appiani roman, hisl. Lipsice , 1785 , t. T, p. 293. De hello Annihalico ^ c. 52.

I o8 XI. Marche de Briançon à Turin.

aussi nombreuse gue celle d'Annibal , laissa sans doute des traces de son passage qui a pu être confondu avec celui de son frère , et qui peut s'être effectué ailleurs que par le Mont- Genèvre, ce qui laisse un champ fort étendu aux partisaus des traditions contraires à l'histoire du passage d'Annibal, telle que je viens de la donner avec des preuves qui me paraissent convaincantes.

Le Comte de F d'U. . . .

Paris ,18 feWier 1 8 1 9.

P. S. Annibal, qai n'avait pa former d'alliance avec les Ganlois avant de quitter l'Espagne, a pris le chemla direct et ordinaire pour aller en Italie; Asdrabal , poar qui cette route avait été fermée par les Romains, et qui avait eu le tems de s'assurer des Gaulois, dut naturellement aller à Lion; il passa donc par le petit Saint-Bernard et le val d'Aoste. C'est cette dernière route qne le général Melville et M. de Luc ont tracée , et la tradition ne l'a point distinguée de celle d'Annibal , en sorte que la postérité les a facilement confondues. Mais il était dans la nature des circouslaaces , que les deux routes fussent différentes.

Observation. 109

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