OBSERVATION GENERALE
IJiN résolvant ainsi le problème historique donl je viens de m'occuper, mon intention n'a été nullement de prouver que les ouvrages des anciens sont exemts d'erreurs ; car où l'erreur ne se trouve-t-elle point ? Mais j'ai été guidé par les probabilités que j'ai cru pouvoir mettre d'accord avec les faits. Annibal connaissait parfaitement la route d'Espagne en Italie; il savait bien, ainsi que le dit Strabon (i), d'après Polibe , qu'il y avait quatre passages des Alpes. S'il avait été allié des Marseillais, il aurait préféré celui de la Ligurie, qui était peut-être plus court et plus commode pour arriver à Romcj ne pouvant compter sur eux.
(1) IV, 6. Oa trouvera ce passage dans le Polibe de SchweigUaeuser, tome 4, p. 647.
iio Observation.
il préféra celui des Tauriiii, comme le dil Polibe : mais il est ridicule de croire qu'ayant des guides du pays , il ne suivit pas la voie directe fort bien tracée sur la carte du département des Hautes-Alpes j dans l'ouvrage publié sur ce département , par un de ses anciens administrateurs. Si l'on s'étonne de trouver quelqu'inexactitude dans les expressions de Polibe et de Tite-Live sur ce sujet , qu'on descende à des tems plus modernes : qu'on ouvre ceux de nos livres , non manuscrits , mais imprimés, ce qui suppose une révision plus soignée et plus facile; et Ton y trouvera trop souvent des fautes graves dans le récit des événemens que les auteurs devaient le mieux connaître, fautes répétées aveuglément dans plusieurs éditions successives. Je me contenterai d'en citer ici quelques exemples puisés dans les ouvrages les plus estimés que je ne prétends point déprécier par le reproche que je vais leur faire. Ma seule intention est de prouver le danger qu'il y aurait à suivre trop littéralement les textes anciens dans toutes leurs parties , et à s'attacher trop scrupuleusement à leurs assertions. Apprenons à nous défier de nous-mêmes, et à ne point trop présumer de nos forces. Nous serons
Obsen^ation. m
ainsi plus modestes, moins trancbans, et nos efforts redoubleront pour atteindre cette vérité si précieuse et si rare, que l'homme passe sa vie à chercher , mais que le plus grand mal est de croire avoir trouvée, lors-, que Ton en est encore bien loin.
Correction
fc'«.'vw\ivww«.' vwwvt/vi/i'w w«'%/v«/w%< www vwvxnivMw/s/y vw
Correction bnportajite à faire à V Art de vérifier les Dates.
Tout Français doit être jaloux de la gloire de Louis XIV. Si l'honneur de ce prince est indirectement attaqué dans un passage important de l'Art de vérifier les Dates , ouvrage en générai si exact , nous regarderons certainement tous comme indispensable de corriger cette faute. Voici ce dont il s'agit. On le trouvera page 694 de l'ancienne édition de l'Art de vérifier les Dates, tome premier j et p. 298 du tome 6 de Tédition in-8°, qui a copié littéralement la première en cet endroit.
« L'an 1692.... le Roi fait en personne le ♦< siège de Namur j la ville se rend le 5 juin <f après huit jours de tranchée, le château « après vingt-deux, à la vue du prince d'O- « range et du duc de Bavière , qui étaient ve- « nus au secours , à la tête de cent mille
à VArt de ve'rifief les Dates. 1 1 d
« hommes.... Le 2 août, le Roi quitte la cam-
« pagne et reprend la route de Versailles. Ce
* départ précipité lui fait manquer l'occasion
« d'acquérir un nouveau degré de gloire. Le
« lendemain, en effet, le maréchal de Luxem-
« bourg bat, à Steinkerque, le prince d'O-
« range. »
Si Louis XIV est parti la veille de la bataille, comme le disent ici les Bénédictins, auteurs de l'Art de vérifier les Dates, ce départ, qu'ils appellent avec raison précipité, est presque flétrissant pour ce prince. La haute idée que je me suis formée de lui m'a porté à suspecter cette assertion. Je l'ai trouvée complètement fausse. Voici les faits. Je les puise dans deux ouvrages très- connus.
Le premier est une Relation du siège de Namur, extrêmement détaillée, imprimée en 1692, et insérée dans les OEuvres du grand Racine, qu'on en croit l'auteur. Elle est authentique et très-exacte.
Le second est un Recueil distingué par sa véracité et le soin avec lequel il est imprimé. M. le marquis d'Aubais en est l'auteur. Il est intitidé : Pièces fugitives pour servir à l'Histoire de France , Paris, 1759, On trouve à la
1 1 4 Correction
fin du tome premier, ui Itinéraire des Rois de France, depuis Louis VU, en ii57, jusqu'à la mort de Louis XIV, en 1715. Ce petit ta- Weau est précieux pour la vérification des titres, et aurait mérité d'être inséré en entier dans l'Art de vérifier les Dates, auquel il appartenait spécialement. Voici ce qui résulte de ces deux ouvrages.
Ce fut en effet le 3o juin 1692, que le château de Namur se rendit à Louis XIV en personne, après vingt-deux jours de tranchée ouverte (i).
Le Roi employa les deux jours qui suivirent la reddition du château, à donner tous les ordres nécessaires pour la sûreté d'une si importante conquête 5 il en visita tous les ouvrages , et en ordonna toutes les réparations. Il alla trouver à Floreff, le maréchal de Luxembourg, qu'il laissait avec une puissante armée dans les Pays-Bas, et lui expliqua ses inten-lions pour le reste de la campagne. Il détacha différens corps pour l'Allemagne; et pour
(i) Œavres diverses de Jean Jlaciae. Londres, 1768, t. 6, p. 422.
à l'Art de vérifier les Dates. 1 15 assurer ses frontières de Flandre et de Luxembourg (i)
Enfin ^ tous les ordres étant donnés, il partit de son camp le troisième de judlet, pour retourner, à petites journées, a Versailles (2).
Le 5 juillet, il coucha à Dinant.
Le 5, à Charlemoni.
Le 6, à Marienbourg,
Le 7, à Rocroi.
Le 8, à Aubenlon.
Le g, à Marie.
Le 10, à Laon.
Le 1 2 , à Soissons.
Le i5, à Villers-Cotterets,
Le i5, à Dammartin.
Le 16, à Versailles (5).
Le combat de Steinkerque eut lieu le 3 août; par une surprise faite au maréchal de Luxembourg qui, le matin même de ce jour, ne s'y attendait pas. Il était donc bien impossible au Roi de le prévoir un mois d'avance , le^ juil-
(i) Id. p. 424.
(2) Id. p. 425.
(3) Itinéraire des Rois de France, p» i53.
iiÔ Correction
let, lors de son départ du camp, et moins en» core le 16 juillet, à Versailles. Si donc la gloire de s'y trouver lui a manqué, ce n*est nullement sa faute, et l'administration gêné" raie, à laquelle il était venu donner ses soine, exigeait de lui autant d'attention que la con» duite de son armée , où le maréchal de Luxembourg pouvait suffire.
Correction aux Mémoires de Saint" Simon.
XiOuis XIV ne se trouva pas plus à la bataille de Nerwinde, en 1695, qu'à celle da Steinkerque, en 1692. On a regardé encore cet événement comme fâcheux pour ce prince , à qui l'on a reproché, à cette occasion, un départ subit et imprévu (i). L'Itinéraire des Rois
(i) Œuvres de Jean Racine. Paris, 1807, tome 7, ^). 809. Ce reproche est exprime très-fortement dans les Couvres de Saint-Simon. Strasbourg et Paris,
aux Mémoires de Saint-Simon, 1 1 7 de France vient encore expliquer ce point d'histoire , que le grand Racine achèvera d'éclaircir parfaitement. Voici d'abord la marche du Roi, en iGgS.
Le 8 mai, il coucha à Versailles.
Le 18, à Chantilli.
Le 20 , à Compiègne.
Le 22, à Roye.
Le 25, à Péronne.
Le 24) à Cambrai.
Le 25, au Quesnoi.
Le i®"^.^ juin, au camp de Thieusies.^
Le 4 , au camp de Harlemont,
Le 6, au camp de Thiméon.
Le 7, au camp de Gemblours.
Le 10, à Namur.
Le 1 2 , à Dinant.
Le i3 , à Givet.
Le i4, à Marienbourg.
Le i5, à Rocroi.
Le 16, à Mézières.
Le i8,àRhéiel.
1791, t. I, p. 24. C'est là que Tout pnisé les éditeora de Racine.
1 1 8 Correction
Le 20, à Reims.
Le 2 2, à Fismes.
Le 25, à SoissoDS.
Le 24, à Villers-Cotterets* Le 25, à Dammarlin.
Le 26, à Versailles (i).
Cet Itinéraire est parfaitement d'accord avec les lettres de Racine , dont j'ai en ce moment sous les ieux trois éditions qu'il est bon de connaître.
1°. Celle qui a été publiée par le fils du grand Racine , à la suite des Mémoires sur la vie de son père, à Lausanne et Genève, en 1747, en deux petits volumes. Elle a le mérite d'être la première j mais il y a des suppressions. Les dates de Tannée qui manquent souvent dans le texte, n'ont pas été suppléées, ni les lettres rangées à leur place.
2°. Celle que Luneau de Boisjermain a insérée dans le septième tome de son édition des OEuvres de Racine. Paris, 1768. Ce n'est qu'une copie littérale de la précédente, sans aucune amélioration.
(i) Itinéraire des Rois de Fr^ice^ p. i53»
aux ùlémolres de Saint-Simon» 1 19 5°. Celle qui forme le septième volume de l'édition des OEuvres de Racine, avec le commentaire de Laharpe , imprimée à Paris, en 1807. Ici l'édition de Louis Racine est inliniment améliorée. Les nouveaux éditeurs lui re* prochent avec raison plusieurs défauts qu'ils corrigent. L'inspection des deux autres prouve clairement que celle de 1807 est supérieure sous tous les rapports. Mais l'autorité des Mémoires de Saint-Simon les a engagés à infirmer le témoignage de Racine , qui écrivait à Boileau, dans l'intimité, et qui n'était pas moins incapable d'une bassesse que son ami. L'édition de 1807 est parfaitement d'accord avec l'Itinéraire. Racine y écrit en 1695 :
1°. Du Quesnoi, le Somai (i)»
2°. Encore du Quesnoi, le 5i mai (2).
5°. De Gemblours, le g juin (3).
4'*. De Versailles, le 9 juillet, etc.
C'est dans sa lettre du 9 juin, de Gemblours,; veille du départ du Roi, que Racine écrit t
(i) OEuvres de Racine , t. 7, p. 294.
(2) Id. p. 298.
1 20 Correction
ce Le Roi fait un grand détachement de ses ar- « mées, et l'envoie en Allemagne avec Monu seigneur. Il a jugé qu'il fallait profiter de ce « côté-là d'un commencement de campagne qui « paraît si favorable, d'autant plus que le prince u d'Orange, s'opiniâlrant à demeurer sous de « grosses places et derrière des canaux et des « rivières , la guerre aurait pu devenir ici fort « lente, et peut-être moins utile que ce qu'on K peut faire au-delà du Rhin ».
On voit que Louis XIV avait parfaitement Lien instruit son historiographe de ses desseins et de leurs motifs. Le maréchal de Luxembourg put être fâché de se voir ainsi enlever une partie de son armée par M. le Dauphin, qui allait joindre l'armée du maréchal de Lorges, et ne put engager les Allemands à un combat (i), tandis que 49 jours après le départ du Roi , c'est-à-dire le 29 juillet , Luxembourg vint à bout de forcer le prince d'Orange à se battre, et remporta une victoire sanglante qui fit chanter plus de De profundis que de TeDeum{p),
(i) L'art de vérifier les Dates. Paris, 1818, tom. 6, page 3oo.
(2) Id. p. 299.
aux Mémoires de Saint-Simon, 1 2 1 N'était-il pas naturel que le Roi eût des affaires plus pressantes pour lui à Versailles , au centre de son gouvernement , que d'attendre aussi long - tems un événement auquel le maréchal de Luxembourg suffisait? Comment Saint-Simon a-t-il pu dire que le prince d'Orange était enfermé de manière à ne plus conserver l'espoir de sauver son armée , en ajoutant que Luxembourg se jeta aux genoux du Roi pour empêcher son départ , mais qu'il ne fit que l'importuner? Sans doute si Luxembourg voulut empêcher le départ du détachement qui allait grossir l'armée du maréchal de Lorges inutilement selon lui, il avait le droit de le faire , et peut-être le fit-il. Mais la marche personnelle d'un Roi, âgé de cinquante-cinq ans, pouvaitelle recevoir d'autre direction que celle que lui donnait ce Prince lui-même si éclairé, si habile, si absolu dans son royaume, et surtout si nécessaire à la tête de son conseil ?
Ce n'est pas dans les mémoires de Saint- Simon qu'il faut étudier ce point d'histoire , mais dans ceux de Louis XIV lui-même (i).
(i) Œuvres rie Louis XIV, tome 4. Mémoires militaires» Paris, 1806, p. 403.
122 Correction
que je vais copier littéralement , afin qu'on reconnaisse évidemment quelle en est l'exactilude et l'impartialité.
« Louis XIV se rendit, le i5 (i) mai, de « Versailles à Cbaniilli, d'où il alla le 20 à ^ Compiègne , le 22 à Roye , le 25 à Péronne , « le 24 à Cambrai , et le 25 au Quesnoi. Un « catarrhe l'y retint jusqu'au 2 (2) Juin, qu'il •( joignit à Thieusies près de Mons, son armée «< que le maréchal de Boufllers y amena le même « jour. Le maréchal de Luxembourg , destiné « à couvrir les mouvemens du Roi, marcha le 3 {£ juin de Gévries à Fallui, près de Nivelle. « Le 4 , le Monarque campa à Chapelle-Hair- V lemont, derrière le ruisseau de Piéton , le 6 « à Thiméon , en avant de ce ruisseau, et le 7 «f à Gembloux (5) , en avant de l'Orneau , en f( même temps que le maréchal de Luxembourg « s'avança du Bontrelet, ou plutôt de Bassi, « entre Gembloux et Nivelle , à Tourine-lestc Ordons.
(i) L'Itinéraire dit le 18; mais cette différence est peu importante. C'est presque la seule.
(2) L'Itinéraire dit le 3.
(3) Racine et l'Itinéraire écrivent Gemblours.
aux Mémoires de Saînt-Simoîi. 1 25 c< Le prince d'Orange , qui avait réuni près « de Bruxelles soixante-un bataillons et cent « quarante- deux escadrons, voyant les Fran- « çais s'approcher de la Méhaigne , envoya <c quinze ou dix-huit mille hommes , tant in- « fanterie que cavalerie, à Liège, avec ordre 4k de réparer lesretranchemens destinés à cou- « vrir celte ville, et vint camper à l'abbaye du « Parc , en avant de Louvain. Ces mesures « rendant le siège de Liège, sinon impossi- « ble du moins très -difficile, les projets de « Louis XIV furent dérangés. Il tint un conseil « dans lequel on considéra que le maréchal de «< Lorges ayant pris d'assaut, le 22 mai, la * ville d'Heidelberg et le château par capitula- « tion , il semblait que le meilleur moyen de « finir la guerre qui commençait à épuiser la « France d'hommes et d'argent, était de porter « ses principales forces dans l'Empire et d'y «pénétrer, parce qu'alors l'Empereur et les « membres du corps germanique se décideraient « à la paix, et que les autres alliés imiteraient « probablement bientôt cet exemple. On ajouta « qu'avant de se porter sur Liège, il fallait s'em- « parer de Hui qui pourrait résister assez de « temps, pour donner au prince d'Orange celui « de mettre Liège dans un état de défense assez
1 24 Correction
« respectable pour ôter l'envie de l'attaquer. « On ignore s'il fut proposé ou non, un autre (c parti plus avantageux et surtout plus milice taire : celui d'aller accabler , avec les deux « armées réunies, le prince d'Orange dans son « camp du Parc, où il ne lui restait qu'environ « quarante mille hommes : quoi qu'il en soitj < le Roi résolut d'envoyer, le 1 2 juin, le Dau- « phin prendre le commandement de l'armée « d'Allemagne , à laquelle il Conduirait un ren- « fort de trente-quatre bataillons et de soixante- « quinze escadrons. Louis, en remettant au marc réchalde Luxembourg le commandement du « reste de ses forces dans les Pays-Bas ^ lui re- H commanda de ne rien négliger pour retenir (t les alliés sur la Dyle , les empêcher de se poru ter vers la mer, les prévenir sur l'Escaut, les (c combattre quand il croirait le pouvoir tenter «avec avantage, et profiter du succès pour if. leur enlever quelque place. Le Roi se rendit (c le 1 2 à Namur avec son fils , qui le lendemain « prit lechemin de l'Allemagne, en même temps « que le Monarque reprenait celui de Versailu les où il arriva le 26, et depuis il ne se remil « pas à la tête de ses armées ».
Sans doute si Louis XIV avait été pli«
aux Mémoires de Saint-Simon, laS homme que Roi, il n'aurait pas laissé échapper Toccasion de vaincre en personne le prince d'Orange, son ennemi personnel. Il préféra de porter la guerre en Allemagne pour conquérir la paix . Il y envoya son fils qui exposa sa vie ( i ) pour une attaque dont le succès fut jugé impossible. Mais ceux qui prendront la peine de jeter les ieux sur lesévénemens de l'année lôgS, y trouveront cinq «villes soumises par les armes de Louis, entr'autres Roses et Charleroi j deux batailles gagnées , 70 vaisseaux marchands pris ou détruits. Il n'y eut de perte que celle de Dixmude et de Hui (2). Certainement la direction générale des affaires ne fut pas mauvaise, et puisque le rédacteur des Mémoires de Louis XIV, recueillis en 1806, et par conséquent sous une domination ennemie des Bourbons, ignore s'il fut même proposé à ce Prince de suivre le plan qu'aurait préféré Saint-Simon, quel droit a-t-on de le blâmer d'en avoir adopté un autre? Comment surtout peut-on se per-
(i) Mémoires pour servir à l'Histoire d'Europe, depuis 1600 jusqu'en 1716 (par d'Ayriguy}. Amsterdam, 1725, t. 4, page 20.
(2) id. p. 3i.
126 Correct, aux Ment, de S t. -Simon.
suader que le maréchal de Luxembourg se soit jeté à ses genoux pour l'y engager ? S'il avait fait une pareille démarche , serait -il permis de dire, quinze ans après la publication des mémoires de Saint-Simon, qu'on ignore que le plan du maréchal ail été proposé au Roi? C'est ce qui n'a pas la moindre vraisemblance , et il faudrait des preuves plus claires que le jour pour se le persuader.
Autre correction non moins impor^ tante à VHistoire de Louis XIV, par Voltaire.
Les ouvrages historiques de Voltaire , dont la lecture est si intéressante , ont été critiqués Lien souvent, parce que les erreurs en ont été plus en vue. L'histoire ancienne , si difficile à connaître, m'en a déjà offert à moi-même deux occasions , l'une au sujet de Xénophon , à qui il reproche d'être un jeune aventurier , lors de la retraite des dix mille, quoique Xénophon eût
Voltaire corrigé, 127
alors cinquante ans (i); l'autre au sujet d'Aristarque de Samos , qu'il a confondu avec un moderne qui eu avait pris le nom (2) ; mais on sentira facilement que ces erreurs peuvent à peine être reprochées à un auteur qui a écrit sur tant d'objets diiférens, sans Jamais ennuyer ni fatiguer ses lecteurs.-
Il paraît peut-être moins excusable lorsqu'il méconnait le gentilhomme qui tua en duel le fds du poëte Malherbe , et qu'il fait un anachronisme à ce sujet (3). Mais ce qu'il ne lui
(i) Voyez la Vie de Xëuophon , Paris , 1794 ? in-S", et surtout les Mélanges imprimés ensuite chez Cour— cier, où l'on démontre clairement celte erreur qui appartient véritablement à M. Larcher, dans sa traduction de la Retraite des Dix mille.
(2) Traité des distances du Soleil et de la Lune , en grec, en latin et en français. Paris, 1810, p. 233 àfà notes sur le texte.
(3} On trouvera cette faute dans l'édition des Œuvres de Voltaire, publiée par Déterville. Paris, 1817, t. 7^ p. 182, ligne 14, note 33 sur le second chant de la Henriade. Il dit que le père de celui qui tua Malherbe, fut massacré le jour de Saint-Barthélemi , en 1572. Ce fils n'aurait pu avoir en 1628, moins de cinquante-six ans, et Balzac dit que le gentilhomme dont il est question en avait vingt-cinq. Ce qui a donné lieu
1 28 Voltaire corrige',
était pas permis d'i^^norer, c'est l'âge du duc d'Orléans, régent, qui l'avait persécuté, et qu'il aurait du bien connaître. Il lui suffisait de lire un livre de l'usage le plus ordinaire, pour savoir que Philippe , fils de M. le duc d'Orléans, et petit-fils de Louis Xlll , roi de France, était né le 2 août 1 674« Ainsi l'âge de ce Prince était bien facile à calculer. Cependant , au chapitre seizième du siècle de Louis XIV, qui a été si souvent réimprimé, en décrivant ce même combat de Steinkerque dont nous venons de parler, on lit :
« Il (Luxembourg) avait dans son armée « Philippe, duc d'Orléans, alors duc de Char- '(. très, depuis régent du royaume , petit-fils de (t France , qui n'avait pas alors quinze ans, *k II ne pouvait être utile pour un coup décisif; « mais c'était beaucoup pour animer les sol- (( dats, qu'un petit-fils de France, encore en- <i faut, chargeant avec la maison du Roi, blessé
à l'errenr de Voltaire, est que M. de Clermont de Piles fut lue en 1672, et celui qui tna le jeune Malherbe, s'appelait aussi de Piles; mais ce dernier e'tait Ludovic de Fortia de Piles , qui avait en effet vingtcinq ans, frère de Paul II de Fortia, gouverneur de .Marscillo.
Voltaire corrigé. 129
« dans le combat , et revenant encore à la K charge malgré sa blessure. »
Quoiqu'il fût absolument possible qu'un prince, qui n'aurait pas eu quinze ans, combattît à la tête de la maison du Roi , cela est d'autant moins vraisemblable , que le duc de Chartres avait fait ses premières armes sous les ieux de Louis XIV, son oncle , dès le mois de mars de 1 691 , au siège de Namur. Il était alors dans sa dix-septième année et conséquemment dans l'âge auquel un jeune Prince peut commencer à paraître dans une armée. Il avait eu dix-huit ans accomplis la veille du combat de Steinkerque , et avait combattu à seize , l'année précédente , sous le maréchal de Luxembourg, dont il était le digne élève. Rien n'empêchait donc qu'il ne se distinguât comme il le fit à Steinkerque , et la vérité suffisait à sa gloire , sans y ajouter une circonstance qui la détruirait, au lieu de l'augmenter.
Il est singulier que cette faute n'ait été corrigée dans aucune des nombreuses éditions de l'histoire du siècle de Louis XIV.
Jusqu'à présent je ne me suis occupé qua des erreurs commises par les historiens modernes qui méritaient le mieux notre confiance ,
i3o Voltaire corrigé.
et qui écrivaient sur des faits qu'il était facile d'éclaircir. Je terminerai ces observations en prouvant combien la vérité est difficile à connaître, même sur un événement que Ton peut regarder comme très - récent. Il s'agit d'un homme tellement connu pendant sa vie et après sa mort, que l'on aura de la peine à comprendre comment un nuage profond a pu envelopper la Maiss^nce de son épouse.
Sur le comte de Modêne, iZi
Sur le mariage de Molière, et sur Esprit de Raiinond de Monnoiron , comte de Modène,
Esprit de Raimondde Mormoiron, comte de Modèae (i), est connu dans la république des lettres par une Histoire des révolutions de la ville et du royaume de Naples (2) , où lui-même avait joué un très • grand rôle , en sorte que cet ouvrage a l'intérêt qu'excite toujours un auteur qui parle des événemens dont il a été le témoin, et auxquels il a pris part.
(i) C'est le nom d'un fief acheté' par son père , dans le comté Véaaissin, de Jean-Baptiste d'Ornaao, et Marie de Raimond, dame de Moatlaur, son époase.
(2) Imprimée à Paris, en 3 vol. ia-12; le premier Yolume en i665, et les deux antres en 1667.
i53 Sur le comte de Modène,
Il est donc naturel que l'on veuille connaîtra les principaux traits de sa vie , et surtout celui qui en lie un fait très-important à celle du célèbre Molière , sur lequel une dissertation curieuse qui vient d'être publiée par M. Beffara , a dirigé particulièrement notre attention.
Parmi plusieurs erreurs commises par les biographes de Molière, M. Beffara croit devoir en relever une de laquelle je m'occuperai ici , et qui exige la connaissance détaillée de tout ce qui concerne le comte de Modène.
Esprit de Raimond de Mormoiron, fils aîné de François de Raimond de Mormoiron , baron de Modène , et de Catherine d'Alleman , naquit à Sarrians , village assez considérable , situé dans le comté Vénaissin, à deux lieues de Carpentras, le ig novembre 1608 (i). Son père, parent (oncle maternel à la mode de Bretagne) du connétable de Luines , avec lequel il était fort lié, avait partagé ]a faveur de Louis XIII,
(i) Voyez l'Histoire de la Noblesse du comté Vénaissin, d'AvigQOu et dje la principauté d'Orange (par Pithon-Cnrt). Paris, lySo^tomeS, p. 19, 20, 21 et 22 , article Raimond. Voyez aussi l'Histoire manus— irrite de Pernes, par Giberti, généalogie des Raimond»
Sur le comte de Mo de ne» i55
ijiii lui accorda son eslime, et, lui coufiant ses affaires les plus importantes , le nomma son ambassadeur extraordinaire à la cour d'Espagne , à celle de Savoie, etc. A son retour , il fut nommé conseiller d'état le 25 juillet 1617 , et conseiller au conseil des Finances le 7 janvier 1620 ; au mois de mars suivant , le Roi lui donna la charge de grand - prévôt de France , vacante par la démission de Joachira de Bellengreville (i). Il était très-connu à la cour, où on l'appelait le gros Modène.
Son fils, dont il s'agit ici, fut élevé page de Monsieur ( Gaston ) , frère du roi Louis XIII » duquel il devint un des Chambellans, vraisemblablement lors de son mariage, dont le contrat fut signé le 19 janvier i63o, avec Marguerite de la Baume , veuve d'Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin , gouverneur du Maine et du Perche , et fille de Rostain de la
(i) Sur les prétentions que les ennemis du connëtaWe attribuaient au baron cle Modène, et sur la manière dont le connétable fit donner à son oncle la grande prévôté de l'hôlel, voyez le « Recueil des « pièces les plus curieuses faites pendant le règne du « connestable M. de Luynes. Quatriesme édition^ « 1628, » pages 338 et 474.
1 54 Sur le comte de Modène*
Baume, comte de Suze et de Rochefort, maréchal-de- camp, et de Madelène de Lettes des Prés de Monlpezat, sa première femme (i). Cette dame, qui s'était mariée pour la première fois en i6i4 (2), devait être beaucoup plus âi^ée que son second époux. Elle en eut cependant un fils, né vraisemblablement en i63o, qui fut nommé Gaston par Monsieur, duc d'Orléans, et qui porta le titre de baron de Gourdan. La mère ne survécut pas longtemps à cet accouchement tardif. Le père, encore bien jeune, puisqu'il devait avoir alors vingt-trois ans, se remaria peu de temps après avec Madelène l'Hermite de Souliers , en Limousin, de laquelle il n'eut pas d'enfans. Il parait que le comte de Modène contracta ces deux mariages par déférence pour son père , plutôt que par inclination. Le prince auquel il était attaché , et qui était du même âge que lui , étant né précisément la même année, ne lui donnait pas de bons exemples. Les mœurs de
(i) Hist. de la Noblesse du Comté Vénaissin. Tome premier. Paris, 17435 p. i35, arr.la Baume.
(2) Histoire généalogique de la maison de France , par le père Anselme j art. du maréchal de Lavardin.
Sur le comte de Mo de ne, i35
ce tems-là n'avaient pas à beaucoup près la décence qu'elles acquirent sous le beau siècle de Louis XIV. Gaston , né avec de l'esprit et une humeur facile et douce, ne respectait pas toujours les convenances de son rang. Il s'avilissait quelquefois par la fréquentation d'hommes obscurs ou de femmes perdues ( i ). Le jeune Modène suivit cet exemple, et s'attacha à la fille d'un simple bourgeois de Paris , appelée Madelène Béjard, connue depuis par soi* goût pour le plaisir. 11 eut de cette femme une fille qu'il fit batiser le 1 1 juillet i658 sous leur nom à tous deux, et qu'il fit tenir sur les font» par son fils Gaston, âgé d'environ sept ans, et représenté par son beau-frère l'Hermite de Vauselle (2). La mère de Madelène Béjard , appelée Marie Hervé, fut la marraine. Le père prit alors dans l'acte de célébration du batême le litre d'écuyer, que lui domia sûrement son gendre futur pour le rapprocher de lui. Peutêtre en effet M. de Modène eut-il la faiblesse
(i) Cest ainsi que s'exprime le Dictionnaire universel, à l'article Gaston. Voyez les Mémoires du tems.
(2) Dissertatiou sur J. B. Poquelin-Molière , par L. F. Belïara. Paris , 1821 , p. i3,
i56 Sur le comte de Mo de ne.
de promettre d'époustr cette Madelène, s'il devenait veuf un jour (t). Mais on sait ce que valent ces sortes d'eugagemens. Le comte de Modène eut bientôt des occupations plus sérieuses. Après avoir imité Gaston dans ses faiblesses amoureuses , il ne fut sans doute pas étranger aux intrigues politiques dont la France fut agitée sous le règne de Louis XIIL D'ailleurs il avait été trop attaché à la famille du connétable de Luines , pour n'être pas ennemi du cardinal de Richelieu. Il se jeta sans doute dans le parti du comte de Soissons, et entra dans cette ligue fameuse qui prit le nom spécieux de (k Ligue confédérée pour la paix uniu verselle de la chrétienté. •» On sait que ce Prince fut tué le 6 juillet 164 1 , à la bataille de la Marfée, près de Sedan, entre les bras de la victoire (2). Il fut remplacé par le jeune duc de Guise (Henri II de Lorraine), digne d'être
(1) Grimarest (Vie de Molière ), dît qu'ils avalent coutiacfë uii mariage caché. Ou trouvera cette vie dans l'édition des Œuvres de Molière. Paris , 1716, t. i. Dissertation, p. 20.
(2) L'Art de vérifier les Dates. Paris, 1818, t. 6, page 256.
Sur le comte de Modène, i57
chef du parti par son esprit et son courage (i) ; Modène s'attacha à lui, et, comme il avait six ans de plus , Guise profita quelquefois de son expérience. Pendant que ce Prince était condamné dans sa pairie à avoir la tête tranchée, il se rendit à Bruxelles, pour commander les troupes confédérées de la maison d'Autriche contre la France. Ce fut là qu il unit son sort à celui d'Honorée de Berghes, veuve du comte de Bossut : mais ayant fait sa paix avec la Cour en 1645, il revint en France, et oublia son épouse au milieu des plaisirs de la capitale. Modène revenu à Paris avec lui, trouva Madelène Béjard, livrée à une société qu'il ne connaissait point. Le principal objet des attachemens de cette fille était le fils d'un tapissier , qui formait une troupe de comédie en 1645. C'est le célèbre Molière qu'elle accompagna dans la province , ainsi que ses deux frères et sa sœur , et avec lequel elle s'unit pour le reste de sa vie. Le comte de Modène, ainsi débarrassé d'une famille qui lui était devenue presqu'étrangère, s'occupa principalement de sou
(i) Biographie universelle, t. 19, p. 199; article Guise.
i58 Sur le comte de Mode ne,.
fils , jeune homme plein d'esprit et de mérite, dont on admirait la tacilitë à s'exprimer , mais qui malheureusement mourut fort jeune (i).
Le duc de Guise roulant prendre une nouvelle épouse, Modène s'y opposa, et s'efforça de modérer sa passion. N'ayant pu y réussir, il partit avec lui de Paris pour Rome, vers la fin de l'année 1646, afin de faire casser le mariage du duc avec une femme qui le gênait (2). Le succès ne couronna point les espérances de ee prince : mais son séjour dans la capitale du monde chrétien s'étant prolongé à cette occasion , il s'y trouvait encore lorsque les Napolitains, mécontens du ducd'Arcos, qui gOH- Ternait alors les deux Siciles, pour le roi d'Espagne Philippe IV, se révoltèrent contre lui. Ces rebelles, sentant qu'ils avaient besoin d'un chef qui leur procurât l'appui de la France (3), s'adressèrent au duc de Guise, par l'intervention de Modène qui lui rappela
(i) Histoire manuscrite décernes, par Giberti.
(2) Histoire des Révolutions de Naples, t. 2 , p. 6g.
(3) L'Art de vérifier les Dates. Paris, 1819, t. 18, p. 288. Histoire des Rois des deux Siciles, par d'Egly. Paris , 1741 , t. 4, p. 195.
Sur le comte de Modène. iSg
qu'il descendait des anciens rois de Naples (i), et que cette entreprise était digne de lui. Le cardinal Mazarin promit de la favoriser. Sans attendre la flotte qui devait partir de Provence, le duc s'embarqua au port d'Ostie, sur des felouques napolitaines, et arriva le i5 novembre 1647, à Naples, où il entra au milieu des acclamations du peuple (2). Modène arriva trois jours après lui, avec quelques prisonniers espagnols qu'il avait déjà faits. Dans l'acte de fidélité que Guise prêta au nouveau gouvernement, dans la cathédrale, il prit la qualité de « Général des armées, et de défenseur du « royaume et de sa liberté. « Il fit frapper en même tems des pièces d'argent et de cuivre au coin de la république, et se fit élire pour sept ans duc de Naples. Modène fut son mestre-de- camp-général, c'est-à-dire, qu'il eut le premier emploi après celui de duc. Il prouva qu'il en était digne. En moins d'un mois il soumit plus de trente villes j mais ses
(i) Il descendait d'Yolande d'Anjou, fille du roi René.
(2) Histoire des Réyolutions de Naples, tome a, page 245.
i4o Sur le comte de Modène.
armes ne furent pa^, toujours heureuses. Le mauvais succès du siège de Capoue mit la division parmi les rebelles. Le duc de Guise crut devoir faire arrêter Modène, et publia un manifeste à ce sujet, le 17 février 1648 (i). Mais en se privant ainsi de son principal appui , ce prince ne fit que s'affaiblir. Le comte d'Ognate, qui avait succédé au duc d'Arcos dans la vice-royauté, vint à bout de rétablir la paix à Naples, par de simples négociations, et y rentra, sans effusion de sang, le lundi saint, 6 avril 1648. Le duc de Guise , obligé de prendre la fuite, fut poursuivi avec tant de diligence, qu'il fut arrêté à Gaëte, et de -là transporté en Espagne, où il fut privé de sa liberté pendant l'espace de quatre ans (2).
Pour le comte de Modène, il fut retenu prisonnier par les Espagnols plus de deux ans dans le Château-Neuf de Naples, et traité comme un esclave. Quand il fut revenu en France , il s'informa sans doute de ce que sa fille était devenue. Le vieux Béjard s'était fait procureur. Ses enfans continuaient de jouer la
(i) Id. t. 3, p. 260.
(2) L'art de vérifier les Dates, t. 18, p. 290. HUt. tics V\oii ttes deux Siciles , par dXgly, t. 4, p. 2i3.
Sur le comte de Modène, 141
comédie avec Molière, toujours assidu auprès de Madelène Béjard, certainement plus âgée que lui, puisqu'elle avait été mère en i658, et que Molière était né en 1622 (1). Il n'avait donc que seize ans de plus que Françoise, qu'il se chargea d'élever, et à laquelle il donna tous ses soins. La mère , qui compiait sur l'attachement qu'il lui avait témoigné, s'aperçut trop tard que le précepteur était devenu amoureux de son élève. Elle n'avait jamais voulu que sa fille jouât la comédie (2), se flattant peut-êlre qu'à l'aide de l'extrait batisiaire elle pourrait la faire reconnaître et lui procurer un établissement avantageux. M. de Modène sans doute ne se prêtait nullement à celte idée. Il avait perdu son fils unique; mais il voulait assurer sa succession à quatre neveux (3) qui conservaient un nom , dont il s'honorait avec raison. Molière n'avait pas la prétention de la leur disputer j on sait que son caractère n'était
(i) Grimarest, Yie de Molière. M. Petitot, daus SOQ édition de Molière, dit que Françoise fat élevée à Nîmes, depuis sa naissance jusqu'à sa réunion avec sa mère.
(2) Yie de la Guérin, citée par Bayle et Joly.
(3) Histoire de la Noblesse du comté Vénaissin, tome 3.
i42 Sur le comte de Modène.
ni avide ni intéressé. La famille Béjard crut devoir se prêter à une précaution nécessaire pour l'exercice des droits que M. de Modène avait l'intention de laisser à ses héritiers légitimes. Elle reçut sans doute un dédommagement pécuniaire. Cet arrangement n'avait rien de vil de sa part. Dans les usages de la société, Françoise pouvait réclamer une dot , mais non un héritage. En épousant Molière, le 20 février 1662 (i), elle changea de nom ; elle fut métamorphosée en Armande-Grésinde Béjard. La vieille madame Béjard, Marie Hervé, la reconnut pour sa fille, quoiqu'elle fut véritablement son aïeule et sa marraine ; le comédien son oncle, la comédienne sa tante, et sa mère elle-même, se prêtèrent à ce déguisement, et j jouèrent leur rôle comme ils l'auraient fait sur le théâtre. Quant au père et au beaufrère de Molière, qui signèrent aussi l'acte de célébration , ils ont pu ignorer des faits qui leur étaient presqu'étrangers , et qu'ils tenaient aisément pour vrais , lorsque celui qu'ils re"gardaient avec raison comme le plus intéressé dans cette affaire, les tenait pour tels. Le vieux
(i) Disgertatiou de M. Beffara , p. 7.
Sut le comte de Modène. i45
Béjard, devenu procureur, était mort, ainsi que son fiJs aîné , ce qui facilita vraisemblablement la conclusion. Ce fut ainsi que l'on vint à bout de faire disparaître légalement la fille de M. de Modène, qui cependant ne la perdit pas entièrement de vue. En effet, il fut parrain du second enfant qu'elle eut de Molière, le 4 août i665 (i). Aussi le public ne fut point trompé sur la prétendue Armande-Grésinde. Baron, élève et ami de Molière, dans les Mémoires qu'il fournit a Grimarest, pour la vie de cet homme illustre, reconnaît que la femme de Molière est fille de Madelène Béjard, et de M. de Modène (2). Il soupçonne même qu'il y a eu un mariage secret entre ce père et cette mère, ce que l'extrait batistaire, dont il peut avoir eu connaissance, donnait lieu dépenser. Il ne fut engagé par Molière qu'en 1670, huit ans après le mariage de son directeur, dont la tradition était conséqucmment déjà un peu ancienne. Son erreur à cet égard est donc très-naturelle, et ne diminue nullement la force de son témoignage. D'un autre
(i) Id. p. i5.
(2) Vie de Mplière, par Grimarest.
i44 •^"'" ^^ comte de Mo de ne.
côté, Montfleuri, comédien qui osait être rival de Molière, crut si bien qu'Armande-Grésinde était fille de la comédienne Béjard, qu'il accusa Molière d'avoir épousé la fille et d'avoir vécu autrefois avec la mère (i), parce que Molière avait en effet vécu intimement avec celte comédienne. On alla même Jusqu'à le soupçonner d'avoir épousé sa fille (2)5 mais la disproportion d'âge rendait cette accusation absurde, puisqu'il aurait fallu que Molière eût été père à quinze ans, et que d'ailleurs sa liaison n'avait commencé qu'en i645, sept ans après la naissance de Françoise; mais aussi la calomnie aurait été trop grossière, et sans aucune espèce de fondement , si la femme de Molière eut été fille légitime du procureur, et si elle avait eu pour mère Marie Hervé, qui avait vingt-deux ans de plus que Molière (3) , et qui n'aurait pu devenir mère d'Armandc qu'à un âge assez
(i) Lettres de Racloe, dans Védltioa de Laharpe, faite sur les originaux. Ces lettres ne sont point complètes dans réditioQ de Luneaa de Boisjerraain.
(2) Diclionaire de Bayle , art.. Poquelin.
(3) Conjecture de M. Befiara, p. 24 de sa Dissertation.
Sur le comte de Modène. i45
avancé. Le nom de Béjard resta cependant à ]a prétendue Arraande-Grcsinde, qui prendseiilement le prénom de Grésiude, le 3i mai 1677, dans l'acte de célébration de son second mariage avec Isaac François Guérin , en sorte qu'elle n'est pas d'accord avec elle-même en supprimant ici son premier nom de batême. Lorsque son premier mari l'avait inscrite sur le rôle des acteurs , il lui avait donné le noni de mademoiselle Molière (i)j après son second mariage, elle fut inscrite sur le rôle de 1680, sous les noms d'Armande - Grésinde- Claire -Elisabeth Béjard, femme Guérin ^ reprenant ainsi le nom d'Armande, et en ajoutant deux autres. Si l'on veut se faire une idée nette de toutes ces variations, on observera que les prénoms sont inscrits ainsi :
Armande-Grésinde, acte de mariage de 1662,' premier enfant , 1 664 ; second , i665 ;
Armande-Claire-Elisabeth Béjard, troisième enfant, 16725
Grésinde, mariage avec Guérin, 16775
Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth, registre
(i) PiCgistres de la Grange , pour 1662 , i665 , 1670 et 1672,
1 46 Sur le comte de Modènei.
de la Grange, de 1662; liste de 1680; et, comme on va le voir, extrait mortuaire de la femme Guérin.
Les actes de mariage, qui devraient être les plus exacts, le sont le moins, si l'on veut que les quatre noms aient appartenu à la femme de Molière. Elle n'osa jamais prendre celui de Modène, dont la famille ne l'aurait pas souffert. Quant à son père, il était mort avant le second mariage de sa fille, puisque Charles deRaimond son frère, prêta hommage au Pape, pour la terre de Modène, le 2 décembre 1675, comme frère et substitué à ce fîef par le décès de son frère sans enfans (i).
La tradition de la naissance de madame Molière n'en fut pas moins conservée publiquement, même de son vivant. En effet, l'écrivain contemporain de sa vie, de laquelle il y eut deux éditions publiées en 1688 et i6go, conâéquemment avantsa mort, citées par Bayle (2) fit par Joly (5), la reconnaît aussi pour fdle de
(i) Histoire maauscrite Je la rille de Pernes, par. Giberti.
(2) Diclionaire de Bayle, ai't. Poqaelia; remarq. C.
(3) Remarques critiques sur ce Dictionaire, art.. -Poquelin , p. 63o.
h^'^ii^? 0i^;*. 1;
Sur le comte de Modène. 147
MadelèneBéjard,etd'un gentilhomme qiieMadelène ne nommait point. M. Bret, Voltaire, Petitot et tous ceux qui ont écrit sur la vie de Molière, n'ont pas même révoqué ce fait en doute. Pouvons-nous le faire aujourd'hui sur le vii d'un acte évidemment contraire à toutes les traditions historiques , pour ce qui concerne le nom qu'on a voulu y déguiser. Il faudrait pour cela produire du moins à l'appui, l'extrait mortuaire de Françoise, et l'extrait batistaire d'Armande-Grésinde, ou de Grésinde, ou d'Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth ; car on a vu que le nom de Françoise a subi ces trois transformations différentes. Il faudrait encore que l'on nous fit voir, non un simple acte de célébration, mais un contrat de mariage où serait stipulée la dot donnée par la prétendue mère qui aurait eu encore trois autres enfans, lorsque Molière signa l'acte de célébration. Il n*y a pas de généalogiste qui n'exige trois actes pour admettre une descendance. Ici on n'en produit qu'un, démenti par tous les témoignages contemporains. Il n'y a pas jusqu'au Nobiliaire du comté Vénaissin (t), dont l'au-
fi) Tome 3, p. 21 et 22.
i48 Sur le comte de Modène]
leur, travaillant sur les Mémoires fournis par ]a famille de Modène, dit (en lySo) que la illle de M. de Modène a épousé Molière. Il commet à la vérilé une erreur en énonçant le fait en ces termes :
« Le baron de Modène eut de la nommée tc Guérin, femme de ... . Béjard, comédienne « de Molière , une tille naturelle que celui-ci « épousa. »
On voit que la véritable naissance d'Armande-Grésinde est avouée ici clairement par une famille qui ne craignait plus alors des réclamations trop tardives, et qui s'honorait en quelque sorte de s'allier ainsi à un nom devenu célèbre ; mais celui de Guérin n'appartenait pas à la mère j il rappelle seulement celui qu'avait pris la femme de Molière en se remariant, et sous lequel sa vie avait été composée et publiée de son vivant; car elle n'est morte que le 5o novembre (i) 1700. La faute est trop évidente
(l) La Dissertation de M. Belfara, p. 23, disait Iç 3 octobre ; iwais l'extrait mortuaire dit le 3o noveittbre.
Sur le comte de Mode ne. i49
pour aYoir été commise à l'impression. Les points placés avant le mot Béjard, font voir que ce qui précède était une simple note en marge, et que le manuscrit portait : >
« Le baron de Modène eut de la nommée « Béjard, comédienne de la troupe de Molière, « une fille naturelle que celui-ci épousa (Guéif rin, femme de). »
Le texte ainsi rétabli, par une simple transposition facile à comprendre pour un manuscrit dont l'auteur n'est pas l'éditeur, prouve que la tradition n'a pas varié, qu'elle est universelle, et ne peut être détruite par un acte que toutes les parties ont eu intérêt à falsifier, comme tant d'autres que nous connaissons.
Le 27 janvier 1821 , M. Beffara, toujours jû 2,^ ^ infatigable dans ses recherches, a découvert l'extrait mortuaire de la veuve de Molière, sous la date du 2 décembre 1700. Elle y est appele'e femme Guérin ( Armande-Grésinde-Clairc-Elisabeth Béjard) , morte le 5o novembre, à 1 âge de cinquante-cinq ans. Elle était logée rue de Touraine (paroisse Saint-Sulpice).
Selon cet extrait mortuaire, mademoiselle Béjard serait née l'an 1645, sept ans après l'ac-
i.5o Sur le comte de Modem.
couchement de sa prétendue sœur : c est-à-dire, que madame Béjard aurait fait un enfant sept ans après l'accouchement de sa fille. Peut-être cela est-il absolument possible ; mais il faut convenir que ce serait un fait extraordinaire. N'est-il pas plus vraisemblable qu'en altérant son existence civile, elle s'est supposée plus jeune qu'elle n'était réellement, et qu'en supprimant son extrait batislaire elle était la maîtresse de le faire ? Tant que cet extrait batistaire ne se trouvera point, il sera permis de le supposer, et la multiplicité des découvertes de M. Beffara est un argument de plus en faveur de la non existence de l'extrait mortuaire de Françoise et de l'extrait batistaire d'Armande. En se fesaut naître en 1645, madame Molière autorisait la calomnie de Monlfleuri, qui était i ^ alors plausible. Elle se supposait mariée à dixsept ans au lieu de vingt-quatre 5 elle s'était retirée du théâtre dans un âge assez avancé, en 1694 (i)' ^ cinquante-six ans, et non à quarante-neuf, comme elle le prétendait, ce qui aurait été un âge prématuré pour cet objet. Tel est le point de vue sous lequel j'en-«
(i) Dissertation, p. 2.2.
Sur le comte de Modène, 1 5 1
visage eette question, à laquelle j'ai été entraîné à consacrer plus de teras que je ne le voulais. Je déclare y avoir donné toute l'attention dont je suis capable. M. Beffara , par ses objections, m'a forcé d'éclaircir les moindres difficultés, et je lui ai l'obligation de les avoir bien connues. M. de la Porte, qui a composé l'article Modène, dans la Biographie universelle, y a beaucoup contribué, dans les conférences que nous avons eues à ce sujet. M. Auger n'a pas cru devoir les examiner dans l'article Molière qu'il a composé pour c» même ouvrage ; mais il n'a sans doute qu'ajourné la question; il pourra s'en occuper dans son édition des OEuvres de cet auteur, qui s'est rendu si intéressant dans les moindres détails de sa vie privée, et pour la postérité la plus reculée. Je crois ne pouvoir mieux, faire que de m'en rapporter au jugement d'un éditeur aussi éclairé , et j'adopte d'avance sa décision.
Le comte de F i>'U ....
■Il fo-uicL l 'y^-
«/V«t|ia«VV%tA/\lt/V%«>%%«/\^l/VVi'V%'tn/«/VVki«/%l«l/VlV%/%fcfV%VVVV\^VVW
TABLE ALFABÉTIQUE