‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 15 sur 39 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

Hcponse aux difficultés contre la preuve de l'existence de Dieu tiré de l'ordre du monde.

XVIII. Nous avons répondu surabondamment à une première objection des athées, que les mouvements ré-

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guliers de la matière ne sont pas les effets d'une cause intelligente, puisqu'ils sont les suites nécessaires des lois du mouvement. Nous avons fait voir que de cela même qu'ils sont les suites nécessaires des lois, loin de combattre ils prouvent la vérité d'une intelligence ordonnatrice; qu'il ne peut pas y avoir de lois sans lé-»gislateur; que les suites des lois ne peuvent être nécessaires que d'une nécessité secondaire et hypothétique ; que ces mouvements ne sont pas nécessaires en euxmêmes; qu'ils sont nécessités , et par conséquent contingents. Il est inutile de revenir sur ce sujet.

XIX. a II n'est pas nécessaire, disent, d'après Epi- «• cure, quelques athées modernes, de recourir à une « cause ordonnatrice pour expliquer l'ordre de l'uni- « vers : les premiers éléments de l'univers , les atomes c existant nécessairement, ayant eux-mêmes une éner- « gie qui les tenait dans un continuel mouvement en «« divers sens, ayant d'ailleurs des formes toutes di- « verses, ont dii nécessairement s'accrocher et se dé- « prendre successivement les uns les autres , et former « ainsi une suite de combinaisons toutes diverses, les- M quelles se formant et se déformant depuis l'éternité , « doivent avoir été en nombre infini , jusqu'à ce qu'il « en soit résulté une plus stable, qui est celle que nous « voyons. »

Principes et conséquences, tout dans ce raisonnement est sans fondement; et de toutes ces propositions, il n'en est aucune que de légères réflexions ne détruisent de fond en comble.

XX. 1° C'est une supposition, non-seulement gratuite, mais contraire à la vérité, que les atomes existent nécessairement : nous l'avons démontré.

2° C'est une contradiction que des atomes existent tous nécessairement, et tous avec des formes diverses : la nécessité d'exister aurait été le principe de résultats absolument semblables : nous l'avons pareillement montri.

3° La nécessité du mouvement des atomes est une

autre assertion contraire à l'expérience et à la raison , qui nous font voir dans la matière rindifFérence au mouvement et au repos. Nous en avons aussi donné la preuve.

4" Des mouvements nécessaires de nécessité absolue seraient tous dans le même sens. La nécessité qui aurait donné l'impulsion, aurait par là donné la direction; elle n'aurait pas donné des directions diverses et opposées. Nous en avons encore donné la preuve.

Ainsi, d'abord tous les principes de la physique épicurienne sont faux : c'est un système fondé sur des bases ruineuses. Mais oublions tout cela pour un moment; admettons la possibilité Je ces absurdes hypothèses. Même dans ce cas l'ordre du monde n'aura pas pu résulter du concours, soit fortuit selon les anciens, soit nécessaire selon les modernes, des atomes.

XXI. Chaque atome, dans ce système, est en mouvement par la nécessité de sa nature ; il ne peut donc pas cesser un moment de se mouvoir : dès lors il ne peut pas y avoir entre les atomes de cohésion durable. S'ils s'accrochent un instant , à raison de leurs mouvements opposés , la même opposition de mouvements les séparera l'instant d'après : l'atome mu en orient ren-' contrera celui qui se meut vers l'occident ; mais continuant l'un et l'autre leur mouvement essentiel, ils ne pourront pas rester unis. Il est physiquement impossible dans ces principes , non-seulement que l'arrangement du monde, mais qu'un seul des corps qui le composent , pût se former.

L'ordre du monde se compose d'une juste proportion entre le mouvement et le repos de diverses parties de la matière. Dans le système épicurien, pas un atonie ne pourrait rester un seul instant dans la même place.

Non seulement les corps se meuvent, mais ils se meuvent régulièrement. Il est absurde d'attribuer de la régularité à une multitude de mouvements , tous nécessaires, tous en sens opposés, tous irréguUers les uns envers les autres.

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Les mouvements réguliers de la nature se font selon des lois déterminées, stables et invariables. Mais comment des atomes sans connaissance et sans raison se seraient-ils soun)is à ces lois? En admettant même, ce qui est inconciliable avec un mouvement essentiel , que la percussion réciproque des atomes produise en eux un changement de direction, c'est, dans cette hypothèse, la seule règle que connaissent les atomes; c'est celle-là qui doit produire tous les phénomènes. Mais les lois du mouvement qui ne dépendent point de la percussion j par exemple celles de la gravitation et de l'attraction, comment les expliquera- t-on ?

Nous voyons dans l'ordre du monde s'unir merveilleusement la régularité et la variété ; les corps organisés se dissolvent et se reproduisent continuellement, mais toujours d'après les mêmes règles. Des atomes roulant pêle-mêle et confusément dans l'espace, se heurtant, s'accrochant , se séparant , pourraient tout au plus former des tourbillons divers, lesquels , ou resteraient dans leur même être , ou, s'ils se succédaient , ne pourraient pas mettre dans leur succession la régularité que nous voyons.

Nous calculons les mouvements des corps soit célestes, soit terrestres ; mais les mouvements résultant de la collision , de la conglobation , de la scission , d'à* tomes errant à l'aventure à travers l'espace , seraient incertains et incalculables.

Il y a dans le monde des ouvrages produits par l'intelligence humaine; c'est un fait que les athées n'imaginent pas de contester ; et s'ils voulaient nier cette vérité, il leur faudrait soutenir qu'il n'y a aucune distinction à faire entre le poèn^e de Virgile ou les harangues de Cicéron, et les propos sans suite d'un homme dans le délire. Les caractères auxquels on reconnaît les ouvrages de l'intelligence , sont la proportion , la disposition , l'union, la cohésion des parties, leur suite, leur relation entre elles et avec le tout, leur tendance commune vers un but. Des causes aveugles ne peuvent

pas produire ces combinaissons; le hasard est toujours hasard , il iie peut pas devenir la raison suffisante de ce qui exige de l'intelligence. Multipliez les agitations fortuites de matière, vous n'en verrez jamais ressortir l'œuvre du génie. Jetez^ aussi souvent qu'il vous plaira sur la terre des pierres , du bois et du fer , vous n'en composerez jamais l'édifice du Vatican. Jetez un million de fois un million de caractères, il n'en ressortira jamais l'Iliade.

XXII. Cette multiplicité de combinaisons non combinées, dont l'absurdité saute aux yeux, ne paraît point impossible aux athées; et voici comment ils raisonnent : '.« La combinaison des caractères en un poème « régulier, est une des combinaisons possibles de leur « réunion. Les projections de ces caractères sont sup- « posées en nombre infini : il ne doit point paraître « étonnant , il doit même arriver une fois au moins «« que chaque combinaison possible ait lieu ; celle-là « doit donc se présenter de même que les autres. Sup- « posons deux caractères d'imprimerie, D et I, jetés « au hasard : n'y ayant que deux combinaisons , il y « a à parier que, sur deux projections, celle que l'on « veut arrivera. Supposons ensuite le mot entier Dieu s « les quatre lettres qui le composent offrant vingt- .< quatre combinaisons , il y a à parier que , sur vingt- <( quatre projections , le mot Dieu se trouvera une fois « formé. Un plus grand nombre de caractères à faire «< arranger selon un ordre , ne présente qu'un plus .< grand nombre de combinaisons, et n'exige qu'un plus « grand nombre de projections. Ainsi, le nombre infini « de ces projections, donnera, parmi une multitude « de réunions confuses, dans l'un l'Iliade, dans l'autre « l'Enéide; dans une autre ïa Mélomanie; et ainsi de « tous les autres ouvrages. Appliquons ce raisonnement « aux atomes. Il est clair que dans un nombre infini de « siècles , après un nombre infini de combinaisons di- « verses , de mondes formés et détruits successive- « ment parce qu'ils n'étaient pas organisés de manière

tt à se conserver, celui-ci, dont la composition est meilw leure , est parvenu à se former. On serait bien étonné « sans doute de voir sortir d'un cornet cent mille six de « suite; mais si les dés était pipés, on cesserait d'être « surpris. Eli bien ! les molécules de matière peuvent " être comparés à des dés pipés , c'est-à-dire produisant « toujours certains elïets déterminés : ces molécules « étant extrêmement variées par elles-mêmes et par « leurs combinaisons , elles sont pipées , pour ainsi « dire, d'un inûnité de façons dilïérentes. La tête » d'Homère , ou la tête de Virgile, n'ont été que des «< assemblages de molécules, ou, si l'on veut, de dés « pipés par la nature , c'est-à-dire des êtres combinés et « élaborés de manière à produire l'Iliade ou l'Enéide. » XXIII. Hommes qui jouissez de votre raison, car c'est pour vous seuls que j'écris, je consens sans difficulté que vous croyez la formation de cet univers par le concours des atomes, aussi possible que vous jugez l'Iliade praticable par une multitude de caractères jetés au basard.

Des caractères jetés confusément , l'ont été par quelqu'un. Qui est-ce qui a lancé les atomes à travers l'espace? C'est la nature , répond-on. Mais la nature n'est autre cliose que les molécules de matière rassemblées; ce sont donc les molécules de matière qui se font mouvoir : voilà un effet qui est sa propre cause.

C'est des débris d'une multitude de mondes successifs que l'on compose le monde actuel. J'aimerais autant entendre dire qu'un beau palais s'est élevé tout seul des ruines de plusieurs maisons.

Des dés pipés l'ont été par quelqu'un ; ils sont l'ouvrage d'une intelligence ; ils sont faits pour un objet. Qui est-ce qui a pipé les atomes? C'est,, dit-on toujours, la nature. La nature est-elle un être intelligent ? c'est donc une intelligence qui a présidé à la composition du monde. Ne l'est-elle pas? ce sont donc les atomes qui se sont pipés eux-mêmes.. C'est une comparaison bien maladroite pour prouver qu'un ouvrage a pu être fait

par une cause aveugle et sans dessein , de l'assimiler à ce qui exige une cause intelligente et agissant avec projet.

Les calculs dont on étaie cette difficulté pèchent essentiellement en un point. On ne fait attention qu'à une combinaison purement spéculative , qu'à une progression abstraite de nombres ; on ne considère pas les obstacles sans nombre qui s'élèveront dans la pratique de l'immense multitude et de la prodigieuse variété soit des moyens, soit des objets. D'abord, de ce qu'un petit nombre de combinaisons sur un petit nombre d'objets pourrait difficilement, mais absolument, produire un ordre peu compliqué, on conclut à tort que des millions de milliards de caractères d'imprimerie puissent fortuitement produire un long et beau poëme. Et quand, contre toute raison, nous en accorderions la possibilité, les athées n'en pourraient encore tirer aucun parti pour leur système. Ce n'est pas seulement une combinaison d'un seul genre, comme celles des caractères d'imprimerie , ce sont des combinaisons de genres tous différents, que le concours des atomes aurait dû produire. Il aurait fallu un genre de combinaison pour former les astres lumineux; un autre pour composer les globes solides ; une multitude d'autres pour les diverses plantes , pour les différents animaux j d'autres encore pour l'air, pour l'eau, pour le feu, pour tous les phénomènes de la lumière, du son, de l'électricité, du magnétisme; et ainsi du reste : en un mot, chaque sorte d'être aurait dû être le produit d'une combinaison différente de celle de tous les autres : il aurait fallu que ces combinaisons toutes diverses se combinassent encore entre elles ; qu'une même cause aveugle , une même nature opérât ces combinaisons de manières toutes variées, de manières toutes justes, de manières toutes parfaitement relatives les unes aux autres, de manières qui formassent une multitude» une gradation de tous particuliers, entièrement dissemblables, et cependant se correspondant entre eux, et formant par leur ensemble

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un tout général qui se soutînt par l'iiarnionie , et en même temps par la diversité et l'opposition de ses parties.

XXIV. Voici une autre ditticulté que les athées répètent souvent avec grande confiance : « Si, d'après « les choses où nous croyons apercevoir de l'ordre, u nous jugeons que l'univers est l'effet d'une cause ina telligente et sage, les choses où nous ne découvrons « aucun ordre, où nous apercevons même du dé- « sordre , doivent nous convaincre du contraire. Nous a ne })Ouvons juger de cette cause que par ses effets : a nous ne pouvons juger de l'ensemble de l'univers « que par les parties qui nous sont connues; or, «« dans ce monde , il y a manifestenient beaucoup • de choses cxDntraires à une bonne administration , « beaucoup de choses désordonnées iNous voyons un « grand nonibre de parties inutiles , faites sans raison, « placées sans rapport, actives sans but. Il y en a M même beaucoup qui sont nuisibles, et qui rendent « malheureux les êtres qui sont dans le monde. De « tous ces êtres, il n'y a pas un seul qui ne ren- « ferme des imperfections; tous sont imparfaits, « tous le sont inégalement. Un auteur que l'on sup- « pose infiniment puissant, sage, juste, aurait-il « laissé dans son ouvrage tant d'imperfections ? aurait- « il mis ces irrégularités entre des créatures qu'il « doit aimer également ? »

Je n'examine pas encore la partie de l'objection relative aux choses que l'on dit nuisibles aux êtres qui sont dans le monde : ce sera l'objet d'une discussion particulière (1). Je ne m'occupe en ce moment que de ce qui concerne le désordre et les imperfections qu'on dit être dans le monde.

XXV. Le principe sur lequel porte toute l'objection est faux. De ce qu'un grand nombre de parties de l'univers nous présente un ordre admi-

(i) Voyez ci' dessus, partie a, tbap. aj n" 8 et s.

rable , nous concluons avec raison que Tunivers a été formé par un ordonnateur intelligent : mais la proposition inverse ne fonde pas la conséquence contraire. De ce qu'il y a dans le monde des parties dont nous ne connaissons pas les rapports et la destination, nous ne sommes nullement autorisés à conclure que l'univers n'est point l'œuvre d'une intelligence. Distinguons deux choses fort différentes : apercevoir clairement qu'une chose est inutile , et ne pas découvrir à quoi elle est utile. Notre ignorance d'une chose n'est assurément pas un titre pour en juger.

Or, d'abord je dis que nous ignorons, et qu'il est tout simple que nous ignorions , l'utilité d'un grand nombre de choses : leur destination est analogue à leur nature ; et combien il y a d'êtres dont nous ne connaissons pas la nature ! Leur utilité est le résultat de leurs rapports : aurions-nous la prétention de connaître toutes les relations des êtres entre eux? Pour juger qu'un être est inutile, il faudrait être assuré qu'il n'a aucun rapport avec aucun être connu ou inconnu , soit comme cause , soit comme effet, soit comme terme, soit comme moyen. Les erreurs dans ce genre viennent quelquefois de vouloir prendre pour la fin ce qui n'en est que le moyen. Je trouve un amas de pierres jetées confusément sur un champ ; je les juge inutiles et même nuisibles , parce que j'ignore qu'elles y ont été apportées pour bâtir une maison. D'autres fois nous ne considérons qu'un être isolé , sans avoir égard à la place qu'il occupe dans la création et à ses relations avec les autres êtres, qui sont précisément ce qui fait son utilité, et nous osons le juger inutile (1). Ne voyons-nous pas tous les jours

(i) lia ordinanlur oninia finibus sois in pulchritudinem aniversilatis, Qt qnod horremus in parle, si in toto considereinas , plurimanj placeret. (5. Augu$,tinus ^ de Fera religione j n° 76.)

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dans les arts mécaniques beaucoup de choses intel* ligibles seulement pour les gens instruits, et qui échappent aux connaissances du vulgaire ? Plus des ouvrages sont compliqués et parfaits , plus ils surpassent la portée du peuple des spectateurs. Il y a une distance incommensurablement plus grande , puisqu'elle est infinie, entre le fabricateur du monde et nous , qu'entre l'artiste le plus habile et le sauvage le plus grossier. Nous ne devons donc pas être étonnés que cet ouvrage du Tout-Puissant , dont les parties sont si multipliées, dont les détails sont si variés, dont les rapports sont si compliqués , n'excède de beaucoup des lumières aussi courtes , des esprits aussi faibles que les nôtres (IJ.

(i) Quis potest dicere ; Car ifa facis ? Job. 9 ; 12. )

Quis enim hominum poteiit sciie consiliura Dei ? aat qois poterit cogitare quid velit Deus? Cogitationes enim mortaliam timidae, et incertœ providentiae nostrae. {Sap. 9 ; 1 3, 14. )

Mnlta abscondita sunt majora his : pauca aatem videmns operam ejus. {Eccl. 43 ; 36. )

Non enim cogitationes meae cogitationes vestrae, neque viae meae viap vestrae , dicit Dominas. Quia si« at exaltantur cœli a terra , sic exaltataî sunt viœ meae a viis veslris , et cogitationes meae a cogitationibas vestris. [Is. 55; 8, 9.)

O aliitudo diviliararn sapientiae et scientiae Dei! Quam incomprehensibilia snnt jndicia ejus , et investigabiles viae ejus ! Quis enim cognovil sensum Domini? (^Rom. 11 ; 33, 34.)

Ad qnos jnste qois dicat , quemadmodum ipse homo snggerit : qaatenus super Deum extollitis cogitationes vestras inconsiderate elati. Audistis mensos esse cœlos in palma. Dicile mihi mensuram, et enarrate multitudinem cubitoitim; exponile mibi plenitudinem circummensnratioiiis; initiuiu et finem , qaae non intelligit cor horainis et non comprehendit. Vere enim magna sont thesaurophylacia cœlestia. (5. Irenœus , contra hœret.^ Ub. 4; cap. 19, n° a.)

Quis causas naturasque cœli hnjas et superiornm seiat .>* Quis corpoream aeris bnjus, nt quidam putant, se disserere posse mentiatur.^ Quis terram aqua portari, an aquam terrae gremio contineri se nosse praesamat .-* Quis spiritns aerios, quis fugas ventorom , quis inter marinos aestus flurainum augmenta , quis dcnique opificinm Dom'«ni Deique consilium se deprehendisse gloiiabitur .' (5. Zeno Feron.y lib. 2 ; tract. 17, n° i.)

Qaando enim Deus operatar aliqnid, noli hamana ratiocinatione

Je dis ensuite , et ceci est évident , qu'ignorant nécessairement la nature et les relations des différents êtres, nous ne pouvons avec justice taxer d'inutilité aucune partie de l'univers, et que nous aurions la témérité de juger étranger à la sagesse ce qui pourrait être l'effet de la plus profonde sagesse. Quand j'entends des hommes qui se disent philosophes , proposer cette objection, je me figure un honuiie qui, n'ayant aucune idée de mécanique , à l'inspection d'une horloge , critique et prétend retrancher quelques-unes des pièces qui la composent , décidant d'un ton tranchant qu'elles ne servent à rien (1).

ej as opéra exqairere. Transcendunt enioi mentem nostram : et nunquam potest bumana cogitatio attingere et coinprehendere eornm qaae a Deo condita suiit rationem. ( 5". Joannes Chrisost,, in cap. 7 Gen.^ hoinil. 2 5; n° 4.)

Nobis increduli responderent ; Si vnltis at credamas , de singalJs reddile rationem. Nos non posse contiteinar, eo quod istis et similibas Dei operibus infirma mortaliiim ratio vinceretur : fixam tamen apud nos esse rationem , non sine ratione omnipotentem facere; unde animas humanas infirmas rationem non potest reddere. Et in maltis qaidem rebas incertum esse qoid velit. [S. Angustinus , de Civit. Dei, lib. 21 ; capx 5, n° 2.)

Malta snnt in dispensationem divinoram operum , quorum, causis latentibas, soli monstrantur effectus : ut cum pateat qaod geritur, non pateat ad quod geiaîur; negoiio in médium deducto , et in occalfum rationi subducto, ut in eadem re , et de inscrutabibbus praesamptio comprimatur, et de manifestis falsitas refutetur. ( Opus S. Leoni adjiid. de T'ocat. gent.^ lib. i; cap. 14.)

(i) Ne dicas, quare hoc ? aut ad qnid hoc? Unnmquodque mile est, etsi nos rationem ignoramus. Sicut enini si in medici officinam ingrediaris, et mnlta proposita videas instrumenta, varietatem ins» trumentorum admiraris, licet ipsorum non scias usus : sic et in creatura facias, etsi videas malta animaliam, herbarum, plantarum et aliaram rerum qoarum utilitales nescias, adinirare ipsarum varietatem, optiraumque opifîcera, Deam; quoniam nec omnia tibi nota «ont, nec omnia incognita. Non fecit quippe omnia incognita, ne dicas esse mandum sine providentia; non peimisit vero tibi cognifa esse omnia, ne cognitionis magnitudo te in superbiam extollat. {S. Joannes Chrjsost. , ad Pop. Ant , homil. ta; n° 3.)

Si intrares forte in officinam fabriferrani, non auderes reprehendere folles, incades, maleos. Et da imperitum hominem , nescientem

SUR L EXISTENCE DE DIEU. lit

Je l'ai déjà dit ^ et je ne cesserai de le répéter :pour juger qu'une chose est i'ccuvre de l'industrie, il n'est pas nécessaire de connaître toutes les fins pour lesquelles elle a été faite. Nous voyons certainemeut dans la machine de l'univers plus de grandeur, plus de variété, plus de régularité, plus de relations entre les parties , plus de concours aux mêmes uns, en un mot plus d'ordre qu'il n'en faut pour nous assurer qu'il y a dans sa disposition des causes finales; et par conséquent dans sa cause efficiente de l'intelligence. A cette vérité^ ajoutons-en une autre. Chaque connaissance que nous acquérons ( et tous les jours l'anatomie, l'astronomie , l'histoire naLurelle s'agrandissent) nous montre dans les choses naturelles des utilités jusque là inconnues : chaque découverte que fait la physique devient une nouvelle preuve de la sagesse suprême qui a donné des lois à la nature.

XXVI. Quand on reproche au créateur les imperfections qui se trouvent dans ses créatures, on prétend donc qu'il aurait dû les faire toutes infiniment parfaites ? Tout défaut de perfection est une imperfection. Relativement à nous , le parfait et l'imparfait sont des termes relatifs ; il n'y a de perfection absolue que celle qui est infinie; tant que celle des créatures ne le serait pas, elle pourrait être augmentée : on se plaindrait toujours, comme à présent, de ce qu'elle ne serait pas plus grande. Mais une créature infiniment parfaite répugne dans les termes ; elle répugne du côté de la créature ; l'infini appartient exclusivement à l'être néces-» saire , le contingent est essentiellement limité : elle répugne de la part du créateur : en créant l'infini il ne

qnid , quare fît, et orania reprehendit. Sed si non habeat peritiaiu artiticis , et habeat saltem considerationem homin's , quid sibi dicit : Non sire cauta folles hoc loco posili sunt. Aitifex novit quaie, etsi ego non novi. In officina non audes vituptraie fabrum ; et audes in hoc mundo leprehendere Deuni! [S Aui^nsditus , Enar. in psalin. 148; n'' la.)

pourrait rien y ajouter, sa puissance serait épuisée , il cesserait d'être tout-puissant. La toute puissance de Dieu s'oppose donc à ce qu'il crée des êtres infiniment parfaits. Nous avons vu qu'elle ne s'étend pas à produire soit ce qui contrarie les attributs divins , soit ce qui implique contradiction.

On prétend que Dieu devait à toutes ses créatures la même perfection. Il leur devait donc à toutes la même destination. Il a donné à chaque espèce d'être le genre et le degré de perfection analogue à la fin pour laquelle il la créait ; cela sufiit pour justifier sa sagesse. Croit-on que l'ordre du monde fût plus parfait si toutes les parties étaient de la même espèce , toutes égales , toutes absolument semblables ? Ne voyons-nous pas au contraire que cette immense variété , cette coordination , cette subordination des êtres les uns aux autres , contribuent à rendre l'ordre de cet univers plus admirable ? L'incalculable diversité des êtres atteste la puissance de leur créateur ; la multiplicité et l'exactitude de leurs relations proclament sa sagesse (1),

On traite de partialité injuste l'inégale distribution des 'propriétés entre les divers êtres. Le distributeur des dons n'en est-il pas le maître? Ce qu'il donne à l'un l'ôte-t-il à l'autre? Il doit, dit-on, à toutes ses créatures

(i) Summe bonus fecit omnia, sibi quidem imparia, sed tamen bona. Bonum qnippe, etiam non summum, imo vero etiam infîmnm, nisi a summo bono esse non posset. Nimis aatem de Deo maie sentit qui propterea bonum esse aliqaid negat, qni.i aeqnale Deo non esse cognoscit.... Unus ergo atque idem Dans est institutor cœli et terrae, stcllarum et lierbarum. Qoidqaid mensara , forma, ordine sno constat in cœlo et in terra, non solam illi a quo snnt condita, sed nec inter se esse oportebat aeqaalia, et ideo sont omnia. Nam si essent aeqaalia, nnom genus bonorum esset, non omnia. Nunc vero ideo snnt omnia bona, quia sont aliis alla nieliora; et bonitas inferioram addit laudibus meliornm, et in rernm bonarnm inaeqnalitate ipsa est jocunda gradatio; ubi minorara comparatio amplioium est commendatio. {S. Augiis tinus ^ contra advers, Legis et Propliet.^ tib. i ; cap. 4, n° 6.) Fid. idem, de Genesij eont. Munich. ^ lib. 1 1 ; cap. 29, n« 43.)

un amour égal. Sur quel fondement assure-t-on qu'il doit aiîner également Fliomme , la bète , la plante, la pierre ? Il leur doit seulement , ou plutôt c'est à luimême et à sa sagesse qu'il doit de rendre chaque être propre à la fin pour laquelle il le fait exister.

XXVII. Les athées présentent encore contre le principe des causes finales divers sophismes, qu'il n'est pas tout-à-fait inutile d'examiner soigneusement.

« L'homme, disent-ils , agit pour une fin qui est son « besoin : Dieu , qui n'a besoin de rien , ne peut pas se « proposer une fin. »

Il s'ensuit de là que Dieu n'agit pas pour la même fin que l'homme : ne peut-il pas s'en proposer une autre?

•» C'est , ajoute-t-on , l'ignorance des causes physi- « ques qui fait recourir aux causes finales. «

Fausse assertion. Plus nous pénétrons dans la connaissance des causes physiques , plus nous reconnaissons la nécessité de la cause première qui en a voulu l'effet. Plus j'étudie le mécanisme de l'œil , plus je reconnais la cause finale de ses diverses parties,

« Les causes finales ne sont , dit-on , que des ab- « stractions mentales, que des rapports arbitraires. »

L'idée générale de cause finale est, dans notre esprit , une abstraction ; mais elle a un fondement au dehors. En voyant une belle statue , je conclus que le sculpteur a eu, en la faisant, une intention: de ce que cette idée est abstraite dans mon esprit, s'ensuit-il que l'artiste ne se soit réellement proposé aucune fin ?

Nos idées des causes finales ne sont nullement arbitraires: il ne dépend pas de nous de les changer. Suis-je le maître de voir par les oreilles , d'entendre par les yeux ?

On réchauffe une vieille objection de Lucrèce (1).

(i) lUud in liis rebas viiium vehenienJer, et islam Effngere errorem , vilareqae prsemeditator,

•t Nous usons des choses parce qu'elles existent ; « elles n'existent point pour que nous en usions. L'u- « sage de la chose est postérieur à la chose même. « Nos membres existaient avant que nous nous en « servissions : pourquoi donc croire qu'ils ont été a créés par l'utilité dont ils sont?

Raisonnement ridicule. Il faut bien que les choses soient faites pour que l'on s'en serve. La maison doit être bâtie avant qu'on l'habite , s'ensuit-il qu'elle n'a pas été bâtie pour être habitée? Nous n'userions pas de nos membres comme nous faisons^ s'ils n'existaient pas tels qu'ils sont : mais ce n'est point par choix que nous en usons ainsi: c'est leur conformation qui nous y force impérieusement. " Si une horloge n'est K pas faite pour montrer l'heure , dit un auteur qui «t ne doit pas être suspect aux incrédules , j'avouerai « alors que les causes finales sont des chimères , et je « trouverai fort bon qu'on m'appelle cause-ûnalier , « c'est-à-dire un imbécile (1). »

En voilà, je crois, plus qu'il n'en faut pour réfuter

Iiamina ne facias ocalomm clara creaia, Prospioere ut posbimus , et ut proferre viai Proceros passus ideo fastigia posse Sararum ac feminum pedibus fundafa plicari ; Brachia luia porro validis ex apta lacertis Esse, manusque datas utraque ex parle ministras, Ut fiicere ad vifam possitnus qnae foret usas. Caetera de génère hoc inier quaecamque prelantur, Omnia perversa praepostera sunt ralione. Nihil adeo quoniam natum est in corpore, ut nti Posserans; sed qnod natam est, id procréât usuin; Nec fuit ante videre oculorom lumina nata, Nec dictis orare prias quam lingua creata est; Sed potins longe linguae praecessit origo Sermonem, multoque creatae sunt prius aures, Qaam sonus est audilus; et omnia denique merabra Ante fnere, ut opinor, eorum quam foret nsus; Haud igitnr potuere utendi crescere causa.

(Lucretius^ lib. 4; vers. 821 et seq.

(i) Dictionnaire phdos. , Causes finales , sect. a. )

des objections si futiles, qu'on peut dire avec Cict ion ^ que ce sont plutôt des délires d'hommes dans le sommeil, que des raisoiuiements de philosophes (1).

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