PREMIER ETRE CREATEUR
Avant d'entrer dans le détail de cette première démonstration, il convient de présenter quelques éclaircissements utiles dans une matière de sa nature un j)eu obscure.
I. Aucun être ne peut exister, à moins qu'il n'y ait une raison suflisante de son existence. Ce principe est d'une évidence telle, qu'il serait ridicule d'enlreprencb'e de le prouver : ce serait d'ailleurs une peine inutile , car il n'est contesté par personne.
La raison suflisante de l'existence peut être de deux genres : ou la propre nature de l'être, ou une cause extérieure.
Tout être existe , ou par soi-même ou par autrui. Ce principe est encore reconnu vrai par nos adversaires.
L'être qui existe par soi-même, en vertu de sa propre nature, existe nécessairement; il ne peut pas ne point exister. Cette vérité est encore évidente et reconnue : puisque l'existence fait partie de l'essence de cet être , il ne peut pas ne pas l'avoir : on l'appelle en conséquence l'être nécessaire.
Au contraire , l'être qui doit son existence à une cause étrangère n'existe que dépendamment de cette cause, et autant qu'il a été produit par elle. Son existence n'est pas une cliose en soi nécessaire, puisqu'il a été un temps où il ne l'avait pas : on le conçoit non existant , il pourrait donc l'être. Nous le nommons en conséquence l'être contingent.
II. Il est important de distinguer deux sortes de nécessité ; l'une antécédente et absolue, l'autie
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conséquente et hypothétique. La première tient à la nature même, à l'essence de la chose. Ce qui est nécessaire de cette manière est aussi essentiel ; il imphque contradiction que cela ne soit pas , parce qu'il répugne qu'un être soit sans son essence. On appelle cette nécessité antécédente, non Iju'elle précède réellement la chose , mais parce que nous la concevons comme le principe de la chose; on l'appelle absolue, parce que, dans aucun cas, dans aucune supposition, elle ne peut pas ne pas être; l'hypothèse que l'on voudrait imaginer de sa non existence renfermerait une contradiction, présenterait l'être et le non être. C'est ainsi, par exemple, que sont nécessaires les axiomes de la géométrie. Il est nécessaire d'une nécessité absolue que tous les points de la circonférence du cercle soient à une égale distance du centre; on ne peut pas concevoir un cercle en excluant cette propriété essentielle. La nécessité conséquente ou hypothétique est, comme le mot l'annonce, celle qui résulte d'une supposition quelconque. L'hypothèse posée , la conséquence s'ensuit nécessairement ; mais sans cette hypothèse, la chose aurait pu ne pas être. Il est nécessaire qu'elle soit d'après la supposition ; il n'était pas nécessaire qu'elle fût avant la supposition. Par exemple tous les événements passés ne peuvent pas ne pas avoir existé; puisqu'on les suppose passés, il est nécessaire qu'ils aient eu lieu : mais il n'était pas nécessaire qu'ils fussent. Il est maintenant nécessaire que Louis XIV ait vécu : ce n'était pas en soi une chose nécessaire qu'il vécût. De même, dans l'ordre physique , le mouvement d'un corps est l'effet nécessaire de l'impulsion qu'il a reçue ; il est impossible que telle impulsion donnée à tel corps dans telle direction ne produise pas un tel mouvement : mais on sent que ce n'est là qu'une nécessité hypothétique , qu'une nécessité résultante de la supposition que l'impulsion a été donnée. Tout effet suppose une cause : il peut y avoir entre l'effet et la cause une relation
SUR l'existence de dieu. 17
nécessaire; mais une nécessité de simple relation n*est pas absolue. La nécessité d'un effet ne peut être que le résultat de l'existence et de l'opération de sa cause. Si j'ouvre la main , le corps que je tiens tombe nécessairement à terre ; mais sa chute n'est nécessaire que d'après l'hypothèse de l'ouverture de ma main. Un effet nécessaire d'une nécess.té absolue est une contradiction dans les termes. On s'exprimerait même plus exactement en disant que l'effet est nécessité, qu'en le disant nécessaire. Il résulte de là que les choses nécessaires d'une nécessité seulement hypothétique sont en soi et absolument contingentes : on les conçoit trèsbien non existantes ; il n'y a point de contradiction à ce qu'elles n'eussent pas été.
Ces explications préalables établies, je passe à la dé» monstration annoncée. Elle consiste dans une suite de propositions, qui vont faire la matière de plusieurs articles.
ARTICLE PREMIER
Preuve de l'existence de Dieu par la nécessité d'un 'premier Etre créateur.
On sent que je parle ici de l'être nécessaire dans le sens le plus strict , de l'être dont l'existence absolument nécessaire fait partie de son essence.
Je n'examine pas encore quel est cet être nécessaire ; s'il y en a un ou plusieurs : ce seront les sujets des discussions postérieures. Mon objet actuel est uniquement de prouver que tous les êtres ne sont pas contingents, et qu'il en existe au moins un par sa propre nature.
III. Il implique contradiction que la totalité des êtres existants soit contingente : dans ce cas , elle existerait, et ne pourrait pas exister. Elle existerait, c'est l'hypothèse: elle ne pourrait pas exister, car n'ayant pas l'existence par sa nature , elle n'aurait pu la recevoir d'autrui, puisque hors de la collection des êtres
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il n'y a aucun être : elle n'aurait donc ni un principe interne , ni une cause externe de son existence ; elle n'aurait aucune raison suffisante pour exister : il faut, ou nier qu'il existe aucun être , ou avouer qu'il y a quelque être existant par sa propre nature.
L'être continrent est par sa nature indifférent à l'existence et à la non existence : il n'existera jamais, s'il n'y est déterminé par une cause hors de lui. Dans l'hypothèse de tous les êtres contingents , il ne s'en trouvera aucun qui les détermine à exister : si donc il n'y a pas un être nécessaire, rien n'existera.
Ainsi, tel est notre premier concept, telle est la notion primitive que la raison nous présente de Dieu, et de laquelle elle fait découler toutes les autres idées qu'elle nous en donne. C'est aussi celle que Dieu donnait à IMoïse de lui-même : Js suis celui qui suis: lu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (1). Dieu est celui qui est, et qui ne peut pas ne pas être ; à qui l'être appartient en propre , et non pas en concession ; qui jouit de l'existence par la vertu de sa nature , et qui ne l'a reçue d'aucune cause ; qui la possède essentiellement , et qu'on ne peut pas concevoir non existant (2),
Cette vérité, qu'il existe un être nécessaire^ n'est pas contestée par les athées : leur système , adopté généralement par tous, sur lequel ils ne diffèrent que
(i) Dixit Deus ad Woysen : Ego suni qui siira. Sic dices lîliis Israil: Qui est rassit me ad vos. (^Exod. 3; i4).
(2) Ipse est qui quod est ion aliunde est; in se est ; secain est ; ad se est ; suus sibi est ; et ipse sibi oninia est. {S, Hilcnius , Tract, in psalm 1 ; n' 1 3 ). Vid. idtm in psalin. i 34 ; n^ 10, et de Trinit. lib. I ; n^ 5.
Et quomodo nomen commune subslantia? sibi propiium vindicat Dens? IlbT,ut dixinius, ci a sa : quia cœlcra ut birit , Dei siinîpseie benclîrio. Deus vero, qui ."-emper est iiec habet abnr.de piincipium , et ipse siii or go e^t suaeqne caasa bubstantiîP , non pote^t iiiteUigi abnnde habere quod subvistit. (^Ç. Hicronymus , Comment, in epist. nd Ephcs.^ Ul>. i ; cap. 1 ).
rolativement à quelques modifications, et même, à parler proprement, que dans la manière de l'énoncer, est que la matière existe nécessairement, en vertu de sa nature, sans avoir reçu l'existence. IVous examinerons dans un moment cette assertion ; mais pour la discuter, il est nécessaire d'examiner préalablement quelques propriétés qui découlent immédiatement de la nécessité d'exisler, autrement appelée asséité. Si nous prouvons (pie la matière ne possède pas ces attributs, il sera clair qu'elle n'existe pas nécessairement.
ARTICLE SFXOND.
L'être nécessaire est néccssairemenl ce qu'il est.
IV. Je ne parle point ici des opérations de l'être nécessaire, des actes de sa volonté. Lorsque je traiterai de sa liberté , j'examinerai quels sont ceux de ses actes auxquels il est nécessité, quels sont ceux sur lesquels il est libre. C'est uniquement des attributs de l'être nécessaire qu'il s'agit ici. Je dis qu'ils sont tous en lui d'une nécessité absolue , de même que son existence (1).
Dans les êtres contingents, il est tout simple qu'il y ait des propriétés accidentelles : ceux même de leurs attributs qui leur sont essentiels, ne sont nécessaires que d'une nécessité liypolliétique , c'est-à-dire d'une nécessité qui suppose Texistence contingente du sujet. Mais l'être nécessaire d'une nécessité absolue , a son essence d'une nécessité absolue : elle ne dépend pas d'une hypothèse, puisque l'existence de cet être est nécessaire absolument^ et n'est la suite d'aucune hypothèse : il n'a pas
(r) Nihil enim in îeternam illam et peifecfam iiatnram novum inridit : neque qui ila est ut qu;ilis est t:tlis et ^eIllpcl• sit ne aliqnamlo non idem s t , pjtest effîci aliquid alind essr qnaiu scinper est. (S. HilarliiS . Tract, in psa/ni. a ; ii' i3).
pu exister sans son essence ; et puisqu'il ne peut pas ne pas exister, il ne peut pas ne pas avoir cette essence. Or , toutes les propriétés de l'être nécessaire lui sont essentielles (1) : il ne peut pas en avoir qui soient accidentelles ; car de qui tiendrait-il des modifications purement accidentelles ? serait-ce de sa nature ? alors elles ne seraient pas accidentelles ; ce qu'un être possède en vertu de sa nature lui est essentiel : serait-ce d'une cause extérieure ? mais quelle serait cette cause contingente, qui aurait le pouvoir d'ajouter des modes accidentels à l'être nécessaire ? Non , ce n'est que de sa nature que l'être nécessaire peut avoir ses modifications. Les modifications d'un être ne sont pas des êtres à part , ayant une existence personnelle ; elles ne sont autre chose que l'être lui-même, modifié de telle façon. Celles de l'être nécessaire sont donc l'être nécessaire lui-même; elles sont donc nécessaires. En un mot, il répugne qu'un être soit nécessaire dans sa propriété d'exister , qu'il existe nécessairement , et cependant d'une manière contingente.