DIEU EST UNIQUE
Le dogme de l'unité de Dieu est combattu par deux systèmes différents; par le polythéisme, qui admettait la pluralité des dieux , et par le manichéisme, qui supposait deux premiers principes également nécessaires , également éternels, également puissants, auteurs de de tout ce qui existe dans le monde , l'un du bien , l'autre du mal; dont l'un est souverainement bon , et l'autre souverainement méchant.
Je commence par prouver l'unité de Dieu contre le polythéisme (1).
I. J'observe d'abord que quoique l'opinion de la pluralité des dieux fût générale parmi les peuples , c'était cependant une doctrine adoptée par tous ceux qui avaient quelques lumières , qu'entre ces divinités il y en avait une supérieure aux autres , et qui leur commandait ; qu'ainsi, dans le fait, l'unité d'un être suprême était reconnue. Que l'on donnât le nom de dieux à des êtres supérieurs à l'homme , mais soumis à un dominateur universel, cela est indifférent; le nom ne change pas la chose ; le principe est le même , quoique diversement énoncé. Que ce fût la religion commune,
tenetur, nec varia curando vaiiatur. (^S. Gvegorius Mag. , Moral. , lib. 27 ; cap. 18; no 55.) Vid. ibid. lib. i6 ; cap, . 8; n'^' 12 , et lib. 25; cap. i5 ; no 33.
(i) Andi, Israël: Dominus Deus noster , Dominas anus est. {Deuter. 6 ; 4.)
Videte quod ego sim soins , et non sit alius Dans prœter me. i {Ibid. 3î ; 39.)
Faciatis scire quia non est alius Deus omnipotens praeter eum. (To*. i3;4.)
Unns Deus , et pater omninra. ( Ephes. 4 ; 6.) Et alibi saepe.
sua l'existence de riEu. 217
sinon de la classe populaire et absolument i^aiorante , mais au moins de tous les hommes instruits, c'est ce qu'il serait facile de prouver par de nombreux passages des écrivains de tout ordre, philosophes, historiens, poëtes , orateurs, etc. Mais ce détail, qui nous mènerait très-loin , n'est pas nécessaire pour établir la vérité de notre dogme. Je me contenterai donc de citer quelques-uns des Pères qui attestent ce fait comme une chose indubitable (Ij.
(i) Sed qaid r.ecesse est apnd vos qaiinoinni doctrina versati esti» , aut poerarum meriiiiiisse , aut alias sententias exquirere ; cura paucis ita possim dicere ; Si philosophi et poelae nnuin quidem Deuin esse non agnoscerent , nec de istis diis ita sentirent, ut eos alii da^mones esse , alii materiam , alii homines fuisse dicant , non deesset causa cor exagitareir.ur , qui Deum et materiam ac utriusque naturas diseeinimus ? (^Atheiiagoras^ Légat, pro Christ., cap. 2 4-)
Quod omnium de isto habeo consensum ? Andio vulgus , cum ad cœlos manus tendunt , nihil alind quam Deum dicunt ; et: Deus magnus est ; et : Deus verus est ; et : Si Dens dederit. Volgi iste nataralis sermo est , an christiani conGlentis oratio ? Et qui Jovem principem volant, Calluntur in nomine : sed de ana potestate consentiunt. Audio poetas quoque unum patrem divum atque hominum praedicantes ; et talem esse moitalium mentem, qualem pareris omnium Deus induxeiit. Qaid Mantuanus Maro ?.. Recenseamus , si placet, disciplinam philosophorom. Deprehendes eos, etsi sermonibns vanis , ipsis tamen rébus in hanc nnam coire et conspirare sententiam. Omitto illos rudes et veteres, qui de snis diclis sapientes esse raeruernnt. Sic Thaïes Miiesius, omnium primus... Exposui opiniones omnium fere phi'.osophorum , quibns illustiior gloria est Deum unum, mnltis desdignasse iiominibus licet : ut quivis arbitretur, aut nunc christianos philosophos esse , aut pbilosophos fuisse jara tune chris'i.inos. (^Minutais FcUx , Octavius , cap. i8, 19,20.)
Unus est igirur princeps et origo rerum Deus: sicut Plao in Timaeo et sensit et docuit: cujus u)ajeslatem taniara e.sse déclarât, ut nec men'e comprehendi , nec lingua exprinji possit. Idem tesla'ui- Hermès, qaem Cicero ait in numeio Deorum apud vEgypfios hnbcri , eam scilicet qui ob viriutem niultarumque ariiuin scieniiam Tiismegistus nomina'ur. Et era» , non modo Platone, verum etiam l'ytîiagora septemque ill.s sapifîi'.tibus longe antiquior. Apud Xenoj^ bontem , Socrates dispufans ait formain Dei non oportere conquiii ; et Plato, in Legum iibris, qniJ omnino sit Deus non esse qna-rendjm , quia nec invenisi possit , ne enarrari. Pythagoras quoque nnuai Deum
De l'extst. de Dieu. 10
II. Dieu est l'être nécessaire, c'est-à-dire l'être qu'on ne peut pas concevoir non existant. Tout être dont on conçoit la non-existence possible n'existe pas nécessairement d'une nécessité absolue. 11 répugnerait qu'il n'existât pas un être nécessaire, parce que, s'il n'y en avait pas un , aucun être ne pourrait exister ; mais je ne conçois cette nécessité de l'existence , cette répugnance de la non-existence, que sur un seul être, parce que je conçois qu'un seul a suffi pour créer tous les autres. La non-existence de tous les autres êtres , celui-là excepté , n'implique point contradiction ; elle est donc possible ; ils sont dont donc tous , hors celui-là seul , contingents.
Dieu est infiniment parfait ; or plusieurs infinies perfections répugnent (1). Dira-t-on que ces êtres parfaits jusqu'à l'infini se ressemblent absolument et en tout ? Ils ne seront donc pas plusieurs : la distinction des êtres suppose en eux quelques différences. Dira-t-on qu'ils
confitetar , dicens, incorporaletu esse mentem , qaœ per omnem re-
ram natoram diffusa et «ntenta , vit.ilem sensaru cunctis animantibas
tribuat. Antislhenes autem in Physico unum esse naluralem Deom di-
cit ; quamvis gerites et nrbes suos habeant popolares. Eaderu fere
Aristoles cam sois Peripateticis , et Zeno cnra suis Stoïcis. Longias est
enim singulas sententias exequi. [Lactantins ^ de Ira Dei , cap. ti.)
(i) Deus antem, qui e^t aeterna mens, es omni uiique parte per-
fectae consuramataeque virtntis est : quod si veruni , unas sit necesse
est. Pofestas eniin vel virtus absoluta letinet suaiu propriam fiimila-
lera. Id autem solidum aestimandum est, cai nihil decedere ; id per-
fectnm , cni nil possit accedere. Qois dnbitet potentissimum esse
re"em qui toiius orbis babeat iinperiura P r.eqae iramerilo : cum illius
sint qaae nbique sont omnia; cum ad enin sobjm omnes copiae conge-
rantur. Ac si plures partiantur orbem , minus certe opum , minns
virium singali babebant , cum intia prsesrripiam porlionem se quis-
ane coniineat. Eodem etiam modo Dii si pintes sint, minus valebunt,
abis tanlumdera in se habeniibns. Virtutis antem perfectior natnra
potest esse in eo in quo totum est , qnam in eo in quo pars exigua
de toto est. Deus vero , si peifecins e^t (quia pen'ectns est , ut esse
débet), non potest esse nisi unus, ut in eo s'nt oninia. Deoram igi-
tnr virtutes, ac potestates infiimiores >int necesse est : quia tantum
singulis deerit, quantum in raeieiis fuerir. Ita qaanto plures, tanto.
minores erunt. { Lactancius , Divin, instit. lib. i ; cap. 3.)
SUR l'existence de died. 219
ne se ressemblent pas? Les uns auront donc des perfec- Lions qui manqueront aux autres (l).
S'il y a plus d'un Dieu, il doit y en avoir une multitude infinie. 11 n'y a pas de raison pour qu'il y en ait plutùt deux, trois ou dix, que cent, que mille, que des millions. L'infini est, comme nous l'avons vu, une propriété commune à tous les attributs divins; si donc il y a pluralité , Dieu doit être infini en nombre comme ians tout le reste. D'ailleurs, qui est-ce qui limiterait De noml)re? Serait-ce un être extérieur ? quelle puissance est supérieure à Dieu? Serait-ce sa nature? mais elle est infinie; et loin d'opposer quelque limitation, slle les exclut toutes.
Ces divinités différentes, ou seraient nécessitées à avoir toujours la même volonté, et, dans ce cas, elles ne seraient ni libres ni indépendantes; ou elles pourraient vouloir des choses opposées , et , dans ce second cas , elles ne seraient pas toute-puissantes. Il répugne dans les termes que la toute-puissance soit contrariée ou di visée (2).
(i) Divinum namen perfectam est, et omni defecta caret, sive bonitatem , sive sapientiara, sive pofentiam spectes, principii firiisqne expers, serapiternum , incircuinscriptam , et, ut siiDpliciter diani, per omnia perfectum. Quod si ergo multos assernerimas Deos , iifferentiam etiam in inullis considerare neces'^^e est. Si enim nalla îst inter eos differentia, nnus j)Otias est qnain muliij sin autrm diferentia inter eos, nbi est perfectio ? Sive eidm quoad boniiatera , iive quuad potentiara , sive quoad sapientiam, sive qaoad ternpus , iive quoad locuin alind ad perfectioneni desiderelur, non erit Deus. Vtque id entitas quod omnia unum potius qaam multos osendir. S. CjriUiis yilex., de S. Trinit.)
(2) Opoitet enim, ant unum esse, qnia omnia confinet, et in uis fecit unumqaodque eornm quae facfa snut , qnemadraodjm ipse oluit, ant mnlios rursns et indeterminatos factores, et Deos ad inviem quidem Incipientes, ad invicem autem desinenles^ per oinnem tartem , et alios omnes a foris ab alfe:o quodam roajori contineri; t velat inrlusos, et nianenres, in suis unomquemqne eoium confieri nécessitas erit, neininem autem hornni ornniam esse Deora. )eerit enim unicnique eorum partem minatissiraam babenti ad comarationem oraniam reliquurum ; et solvetar Oranipolentis appella-
Outre la nature de Dieu , la considération de son ouvrage nous prouve son unité. Nous avons observé plusieurs fois l'ordre admirable du monde , le rapport de ses diverses parties , soit entre elles , soit avec leur tout. L'unité de conseil et de dessein que nous y voyons, suppose une seule intelligence ordonnatrice. Plusieurs conceptions diverses n'auraient pas produit un ensemble aussi exactement lié; des parties aussi parfaitement correspondantes (1).
tio ; et nécessitas erit in impietatem cadere talem seasum. (S. Irenœus ^ contra Hœres., lib. 2; cap. i; n° 5.)
Satis, ut opinor. ostendimcs in nostris insiitationibus Deos maltos esse non posse; quod divina vis ac potestas , si distribuatur in plures , diminni eain necesse sit : quod autein minuitur, ntiqne et mortaie est; si vero morialis non est, nec rainui nec dividi potes t : Deus igitar unus es;, in quo vis et potestas, consaiumata, nec minui potest, nec augeri. Si autem multi sunt Dii , habent sir.guli };otesta tis aliqnid ; et nuniinis somma ipsa decrescit; nec poterunt singuli habere toium quod est cominniic cnm plnnbus; unicuiqne tantum décrit, quantum singuli habebunt. [Lactantius^ de Ira Dei, cap. 11.) (r) Rex unus est apibiis, et dus unus in gregibns, et in armentis rectof unus. Muho magis mnndi nnus Cat rector , qui universa qnaecamque sunt vei bo jubet, raiione dispensât, virtute consnmmat. (S. Cyprianus , de Idol. van.)
Unius ergo aibitrio mumlum régi necesse est. Nisi enim singnlarnm partiura potestas ad nnam providentiam referatnr, non poterit somma ipsa constare; unoqnoque nihil curante araplius qnam quod ad eum proprie pertinet : sicut ne res qnidem miUiaris , nisi nnum habeat dacera atque rectorera, Quod si in uno exercito tôt fneiint imperatores quoi legiones, quot cohortes, quot icanei, qnotalae, primum nec poterit instrni acies, unoqnoque periculum recasante, nec régi facile, aut temperari; quod suis propriis consiliis ulanlur, omnes quorum diversitate plus noreant quara provint. Sic in hoc rerum n.iturse iaiperio, ni-i unus fuerit ad quem totius suinmae cura referatur, universa solventur et corrnent. [Lactantiiis^ Div. Inst., lib. I, cap. 3.) Fid. idem, epitome ., cap. ir.
Cura unns sit mcndus ex nna similiter eademque maleria corpoiea conflatus, quippe cum plurimas in partes dividatur, tum vero unam qaamdara atque natnralera nniverisarura concensifmem prœ se ferat, ac propter eorum elemcntorum qnae ambitu suo continentnr. partim temperationem atque mixtionem, partim varias aliotuni in aba niutationes , aniverstun praeterea mundara unum a'que nna rerani ora-
SUR l'existence de dieu. 221
De toutes ces raisons , nous concluons avec TertuUien, (jue multiplier l'Etre suprême, c'est l'anéantir (1).
III. Le second système opposé à l'unité de Dieu est le manichéisme, autrefois victorieusement réfuté par S. Augustin , resté depuis pendant douze siècles dans les ténèbres du mépris, et que le trop célèbre Bayle a entrepris de ranimer par la subtilité de sa dialectique , eu prétendant que c'est le seul moyen d'expliquer l'origine des maux qui affligent le monde. Ce système peut être considéré dans son principe et dans ses conséquences , relativement à la Divinité et à l'œuvre de la Divinité. Est-il conforme aux notions certaines que nous avons de la nature divine? explique- t-il d'une manière satisfaisante l'origine du mal? Je dis que sous l'un et l'autre rapport il est insoutenable.
D'abord , un être nécessaire souverainement mauvais est une chose contradictoire. Dira-t-on qu'il est opposé en tout point à l'être infiniment bon , qu'il a toutes les propriétés contraires aux siennes ? Il n'a donc ni intelligence, ni puissance, ni immensité, ni liberté, ni indépendance ; il est soumis à l'autre ; ce qui détruit le sys-
miam concinnitate aptissimnm exibeat, non jara plures facnltates illius effectrices ponere , sed uiiam tantnin eatLique veri Dei vira, Deique sapienliam, divino quoque manere celebrare oportait. (Eu" sebius , Prœpar. evang. llb. ^ ; cap, i3.)
Qui etiara Heri poterit ut a multis raundus gnbernetnr, qnin dissolvatur coiTurapaturque, cum int.er gnbernatores pngna perspiciatur ? siquidem difl'erentia coiitradictionem inducit. Quod si vero dicat ali- ■ quis singulos singubs partibus imperaie, et quid est quod hune inler eos ordinem et disliibutiorieni feceiit? Ille enim potiori jure Deus erit. Quapropter unus Deus est perfectus, incircumscriptus, qui hoc nniversum fetit , et conservât , et gnbernat. {S. Cjrillus Alex.^ de S. Trinit.)
(i) Quae erir condilio ipsius sumini niagni ? Nempe ut nihil illi adaequetur , id est, ut non sit aliud summum magnum; quia si fuerit, adaequabitur; et si adaequabitur, non erit jam summum magnum, eversa conditione , et, ut ita dixerim , loge quai sumrao niagno nihil hinit adœquare. Ergo uriicum sit necesse est quod fuerit summum iDagnam , par non babendo, ut sit summum magnum; ergo non ali-
tème. Piétendra-t-on que cet être méchant a tous les inêmes attributs que Tautre , excepté la bonté ? Autre source d'absurdité. 1° Un être nécessaire essentiellement imparfait est une contradiction, puisque l'infinie perfection est une conséquence essentielle de la nécessité d'exister. 2° Conçoit-on qu'un être qui , par son intelligence infinie , voit ce qui est bon, puisse par sa volonté le détester ? qu'aimant nécessairement ses propres perfections , il les haïsse nécessairement dans les autres? 11 serait prodigieusement malheureux , cet être dont l'intelligence et la volonté seraient sans cesse entraînées de deux côtés opposés , et qui se trouverait dans la nécessité de combattre ce qu'il serait dans la nécessité d'approuver. 3"^ Qu'est-ce qui pourrait l'engager à ne faire que du mal? Il n'y a que deux causes à cette funeste disposition , l'ignorance ou l'intérêt. Mais ni l'une ni l'autre ne ]>eut influer sur un être à qui on suppose toutes les perfections, hormis la bonté. 4° Aucun de ces deux êtres suprêmes ne pourrait posséder plusieurs des attributs que nous avons vus découler de Texistence absolument nécessaire : ils n'auraient ni la toute-science, l'un ne pourrait pénétrer les pensées de l'autre ; ni la toute-puissance , ils s'arrêteraient mutuellement dans leurs opérations. Ils se limiteraient réciproquement sur tout ; ils seraient dans un malheur et dans une continuelle affliction des contrariétés qu'ils se feraient éprouver.
IV. Voici, contre ceux qui voudraient encore soutenir ce malheureux système , une autorké du plus grand poids ; c'est l'aveu positif de son plus ardent et plus habile défenseur. Bayle , puissamment combattu, et ne pouvant résister à la force victorieuse des raisonnements qu'on lui opposait, a cherché à se justifier d'avoir sou-
ter erlt, qaaia per qaod habet esse id et unicnm oninino. Proinde Deus, cum suniranm magnutn sit, recte veritas nostra pronontiavit : Dens si non unus est , non est. (Tertidl. adv. Marc, Ub. i ; cap. 3.) Vid. idem contra Hermogenem ^ cap. 4.
SUR l'existence de dieu. 223
tenu ce système, dont il a reconnu nettement la fausseté. « L'observation, dit-il, que je faisais et que j'é- « tendais suffisamment dans la remarque (D) de rarticle a Manichéens , contient tout ce qui est nécessaire pour a dégoûter du dogme des deux principes tous ceux qui « ont du jugement. Je disais que la bonté d'un système « consiste à ce qu'il ne renferme rien qui répugne aux « idées évidentes , et en ce qu'il donne raison des phé- « nomènes; j'ajoutais que le système manichéen n'a « tout au plus que l'avantage d'expliquer plusieurs « phénomènes qui embarrassent étrangement les secta- « teurs de l'unité de principe; mais qu'au reste il porte «< sur une supposition qui répugne à nos plus claires » idées, au lieu que l'autre système est appuyé sur ces « notions-là. Par cette seule remarque, je donne la su- « périorité aux unitaires, et je l'ôte aux dualistes : cartons « ceux qui se connaissent en raisonnement demeurent « d'accord qu'un système est beaucoup plus imparfait , « lorsqu'il manque de la première des deux qualités u dont j'ai parlé ci-dessus , que lorsqu'il manque de la « seconde. S'il est bâti sur une supposition absurde , a embarrassée , peu vraisemblable , cela ne se répare « point par l'explication heureuse des phénomènes; « mais s'il ne les explique pas tous heureusement, cela se « répare par la netteté , par la vraisemblance , et par la « conformité qu'on lui trouve aux lois et aux idées de « l'ordre ; et ceux qui l'ont embrassé à cause de cette « perfection , n'ont pas accoutumé de se rebuter , sous « prétexte qu'ils ne peuvent pas rendre raison de toutes « les expériences ... Le système des dualistes rend « mieux raison de certaines expériences que celui des « unitaires ; mais d'autre côté il renferme des ab- « surdités monstrueuses , et directement combattues « par les idées de l'ordre. Le système des unitaires jouit « de la perfection opposée à ce défaut-là; et ainsi , tout « bien compté et rabattu , il est préférable à l'autre. « Cela pouvait en quelque façon suffire , mais je ne « m'en contentai pas : j'observai de plus que le sys-
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M tèine des unitaires était conforme à l'Ecriture , et que «« celui des dualistes était réfuté invinciblement par la « parole de Dieu. Que peut-on souhaiter de plus fort et «t de plus démonstratif pour s'assurer que le système « des unitaires est vrai, et que l'autre est faux (1)? »
V. Le manichéisme, de l'aveu même de son défenseur, péchant évidemment par le principe, renfermant des absurdités monstrueuses, et devant à ce titre être rejeté, a-t-il du moins le faible avantage que Bayle lui attribue d'expliquer heureusement l'origine du mal? J'ai dit, et je vais le prouver, que sous ce second point de vue il est encore absurde.
Ou les deux principes agiraient chacun de leur côté, d'après la nécessité de leur nature ; ou, comme Bayle le prétend , ils auraient fait entre eux un traité , dans lequel chacun des deux, cédant à l'autre quelque chose, le bien et le mal se trouveraient mêlés ensemble dans le monde. Ces deux hypothèses sont également absurdes.
D'abord , si les deux principes agissent chacun de leur côté et nécessairement , il n'y a plus de liberté ni dans eux, ni dans les hommes, qui sont nécessités par la force impulsive soit de l'un , soit de l'autre. Sans liberté, il n'y a point de moralité: ainsi on prétend expliquer l'origine du bien et du mal par un système dans lequel il ne pourra y avoir ni bien ni mal moral.
Deux êtres agissant nécessairement en sens contraires, et sans concert , ce ne sera pas un mélange , une combinaison , une compensation de biens et de maux qui résultera; il n'y aura que confusion, désordre, instabilité : l'un détruisant sans cesse ce qu'aura fait l'autre, rien ne pourra avoir de la consistance et de la suite.
Deux causes également puissantes , agissant nécessairement de toutes leurs forces , ne peuvent pas produire
(i) Rayle , Eclaircissements sur les manicLéens, à la suite du Dictiann. dit.
SUR l'ex[stence de dieu. 225
des effets iné{;aiix. Tous les êtres seraient donc égaux dans ce système; et d'où viendraient les inégalités que nous voyons entre eux ?
Deux forces égales et opposées s'élident et se détruisent mutuellement ; il ne peut rien résulter de leur conflit. Le produit de l'égalité et de l'opposition des deux principes serait donc zéro, serait le néant; il n'existerait ni bien ni mal, il n'existerait rien.
Pour échapper à ces conséquences évidentes , se retournera-t-on vers la seconde hypothèse du traité de partage entre les deux premiers principes? il en résultera de tout aussi absurdes.
Dans cette supposition , il n'y aura pas plus de liberté, et par conséquent pas plus de bien et de mal moral que dans l'autre, puisque l'homme sera toujours nécessité à faire ce que l'un ou l'autre des êtres suprêmes aura ordonné en vertu du traité.
Le motif qui fait recourir au système manichéen est qu'un être nécessairement bon ne peut pas permettre le mal. ÎMais dans ce système il le permettrait encore, puisque la condition de l'accord serait l'agrément qu'il y donnerait.
Dans ce bel arrangement, aucune des deux parties n'atteint son but : le bon principe laisse le mal s'étabhr , le mauvais ne s'oppose plus à l'établissement du bien.
11 y a une manifeste contradiction à dire que deux principes nécessités par leur nature , l'un au bien , l'autre au mal, consentent librement à ce qui contrarie cette nécessité de nature. Qu'est-ce qu'une nécessité dont on peut se départir? Sont-ils libres? ils ne sont donc pas nécessités soit au bien, soit au mal. Sont-ils nécessités? il ne peut donc pas y avoir entre eux de concert.
Il ne reste, pour achever de démontrer la fausseté do ce système, qu'à répondre aux arguments par lesquels Bayle prétend prouver qu'il est nécessaire pour expliquer l'origine du mal; c'est ce que nous allons faire dans le chapitre suivant. 10^
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