‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 19 sur 64 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

Réponse aux difficultés contre la preuve de l'existence de Dieu tirée de l'ordre du monde.

XVIII. Nous avons répondu surabondamment à une première objection des athées, que les mouvemens réguliers de la matière ne sont pas les effets d'une cause intelligente, puisqu'ils sont les suites nécessaires des lois du mouvement. Nous avons fait voh* que de cela même qu'ils sont les suites nécessaires des lois, loin de combattre ils prouvent la vérité d'une intelligence ordonnatrice; qu'il ne peut pas y avoir de lois sans législateur; que les suites des lois ne peuvent être nécessaires que d'une nécessité secondaire et hypothétique; que ces mouvemens ne sont pas nécessaires en eux-mêmes; qu'ils sont nécessités , et par conséquent contingens. Il est inutile de revenir sur ce sujet.

XIX % « Il n'est pas nécessaire, disent,

» d'après Epicure, quelques athées moder- » nés, de recourir à une cause ordonnatrice » pour expliquer l'ordre ^e l'univers : les » premiers élémens de l'univers, les atomes » existant nécessairement, ayant eux-mé- » mes une énergie qui les tenait dans un » continuel mouvement en divers sens, ayant » d'ailleurs des formes toutes diverses , ont » dû nécessairement s'accrocher et se dé- » prendre successivement les uns les autres, » et former ainsi une suite de combinaisons » toutes diverses, lesquelles se formant et se » déformant depuis l'éternité, doivent avoir » été en nombre infini, jusqu'à ce qu'il en » soit résulté une plus stable, qui est celle » que nous voyons. »

Principes et conséquences, tout dans ce raisonnement est sans fondement; et de toutes ces propositions , il n'en est aucune que de légères réflexions ne détruisent de fond en comble* - *

XX. i° C'est une supposition, non-seulement gratuite, mais contraire à la vérité, que les atomes existent nécessairement : nous l'avons démontré-

2° C'est une contradiction que des atomes existent tous nécessairement, et tous avec des formes diverses : la nécessité d'exister aurait été le principe de résultats absolument

sur l'existence DU DIEU. 113

semblables : nous l'avons pareillement montré.

3° La nécessité du mouvement des atomes est une autre assertion contraire à l'expérience et à la raison, qui nous font voir dans la matière l'indifférence au mouvement et au repos. Nous en avons aussi donné la preuve.

4° Des mouvemens nécessaires de nécessité absolue seraient tous dans le même sens.

rait pas donné des directions diverses et opposées. Nous en avons encore donné la preuve.

Ainsi, d abord tousles principes de la physique épicurienne sont faux : c'est un système fondé sur des bases ruineuses.Mais oublions tout cela pour un moment; admettons la possibilité de ces absurdes hypothèses. Même dans ce cas l'ordre du monde n'aura pas pu résulter du concours, soit fortuit selon les anciens, soit nécessaire selon les modernes, des atomes.

XXI* Ckaque atome, dans ce système , est en mouvement par la nécessité de sa nature ; il ne peut donc pas cesser un moment de se mouvoir : dès-lors il ne peut pas y avoir entre les atomes de cohésion dura-

ble. S'ils s'accrochent un instant, à raison de lçurs mouvemens opposés, la même opposition de mouvemens les séparera l'hissant d'après : l atome mu en orient rencontrera celui qui se meut vers l'occident; mais continuant l'un et l'autre leur mouvement essentiel, ils ne pourront pas rester unis. Il est physiquement impossible dans ces principes, non-seulement que l'arrangement du monde, mais qu'un seul des corps qui le composent, pût se former.

L'ordre du monde se compose d'une juste proportion entre le mouvement et le repos des diverses parties de la matière; Dans le système épicurien, pas un atome ne pourrait rester un seul instant dans la même place.

Non-seulement les corps se meuvent, mais ik se meuvent régulièrement. Il est absurde d'attribuer de la régularité à une multitude de mouvemens, tous nécessaires, tous en sens opposés, tous irréguliers les uns envers les autres.

Les mouvemens réguliers de la nature se font selon des lois déterminées, stables et invariables. Mais comment des atomes sans connaissance et sans raison se seraient-ils soumis à ces lois? En admettant même, ce qui est inconciliable avec un mouvement essentiel, que la percussion réciproque des

SUll l'existence de dieu. 115

atomes produise en eux un changement de direction, c'est, dans cette hypothèse, la seule rçgle que connaissent les atomes ; c'est celle là qui doit produire tous les phénomènes. Mais les lois du mouvement qui ne dépendent point de la percussion, par exemple celles de la gravitation et de l'attraction, comment les expliquera-t-on ?

Nous voyons dans Tordre du monde s'unir merveilleusement la régularité et la variété ; les corps organisés se dissolvent et se reproduisent continuellement , mais toujours d'après les mêmes règles. Des atomes roulant pêle-mêle et confusément dans l'espace , se heurtant , s'accrochant , se séparant, pourraient tout au plus former des tourbillons divers, lesquels* ou resteraient dans leur même être, ou, s'ils se succédaient, ne pourraient pas mettre dans leur succession la régularité que nous voyons.

Nous calculons les mouveinens des corps soit célestes, soit terrestres ; mais les mouvemens résultant de la collision, de la conglobation, de la scission, d'atomes errant à l'aventure à travers l'espace, seraient incertains et incalculables.

Il y a dans le monde des ouvrages produits par l'intelligence humaine ; c'est un faitque les athées n'imaginent pas de contester; et

116 mSSERTATIOM

s'ils voulaient nier cette vérité, il leur faudrait soutenir qu'il n'y a aucune distinction à faire entre le poème de Virgile ou les harangues deCicéron, et les propos sans suite d'un homme dans le délire. Les caractères auxquels on reconnaît les ouvrages de l'intelligence, sont la proportion, la disposition, l'union, la cohésion des parties, leur suite, leur relation entre elles et avec le tout, leur tendance commune vers un but. Des causes aveugles ne peuvent pas produire ces combinaisons ; le hasard est toujours hasard, il ne peut pas devenir la raison suffisante de ce qui exige de l'intelligence. Multipliez. les agitations fortuites de matière vou& n'en verrez jamais ressortir l'œuvre du génie.

Jetez aussi souvent qu'il vous plaira sur là: terre des pierres, du bois et du fer, vous n'en composerez jamais l'édifice du Vatican.

Jetez un million de fois un million de caractères, il n'en ressortira jamais l'Iliade.

XXIL Cette multiplicité de combinaisons non combinées, dont l'absurdité saute aux yeux, ne paraît point impossible aux athées; et voici comment ils raisonnent : «La com- » binaison des caractères en un poème ré- » gulier, est une des combinaisons possibles n de leur réunion. Les projections de ces o> caractères sont supposées en nombre infi-

SUR l'existence de dieu. m

» ni : il ne doit point paraître étonnant, » il doit même arriver une fois au moins » que chaque combinaison possible ait lieu ; » celle-là doit donc se présenter de même » que les autres. Supposons deux caractères » d'imprimerie, D et I, jetés au hasard: n'y » ayant que deux combinaisons, il y a à pa- » rier que, sur deux projections, celle que » l'on veut arrivera. Supposons ensuite le » mot entier Dieu : les quatre lettres qui le » composent offrant vingt-quatre combinai* » sons, il y a à parier que, sur vingt-quatre » projections » le mot Dieu se trouvera » une fois formé. Un plus grand nombre » de caractères à faire arranger selon un » ordre, neprésente qu'un plus grand nom- » bre de combinaisons , et n'exige qu'un » plus grand nombre de projections. Ainsi, » le nombre infini de ces projections don* » nera, parmi une multitude de réunions » confuses, dans l'un l'Iliade, dans l'au- » tre l'Enéide; dans une autre la Méloma- » nie ; et ainsi de tous les autres ouvra- » ges. Appliquons ce raisonnement aux » atomes. Il est clair que dans un nombre » infini de siècles, après un nombre infini » de combinaisons diverses, de mondes for- » mes et détruits successivement, parce qu'ils n'étaient pas organisés de manière à

» se conserver , celui-ci, dont la composi- » tion est meilleure, est parvenu à se former. » On serait bien étonné sans doute de voir » sortir d'un cornet cent mille six de suite ; » mais si les dés étaient pipés, on cesserait » d'être surpris. Eh bien ! les molécules de » matière peuvent être comparées à des dés » pipés, c'est-à-dire produisant toujours » certains effets déterminés : ces molécules » étant extrêmement variées par elles-mê- * mes et par leurs combinaisons, elles sont » pipées, pour ainsi dire, d'une infinité » de façons différentes. La tête d'Homère, » ou la tête de Virgile, n'ont été que des » assemblages de molécules, ou, si l'on ». veut, de dés pipés par la nature, c'est-à- » dire des êtres combinés et élaborés de îna- » nière à produire l'Iliade ou l'Enéide. »

» XXIII. Hommes qui jouissez de votre raison, car c'est pour vous seuls que j'écris, je consens sans difficulté que vous croyiez la formation de cet univers par le concours des atomes, aussi possible que vous jugez l'Iliade praticable par une multitude de caractères jetés au hasard.

Des caractères jetés confusément, l'ont été par quelqu'un. Qui est-ce qui a lancé les atomes à travers l'espace? C'est la nature , ,répond-on. Mais la nature n'est autre chose

sur l'existence de dieu. 119 que les molécules de matière rassemblées; ce sont donc les molécules de- matière qui se font mouvoir : voilà un effet qui est sa propre cause. :

C'est des débris d'une multitude de mondes successifs que l'on compose? le monde

actuel . J'aimerais autant entendre dire qu'un beau palais s'est élevé tout seul des ruines de plusieurs maisons.

Des dés pipés l'ont été par quelqu'un ; ils sont l'ouvrage d'une intelligence; ils sont faits pour un objet. Qui est-ce qui a pipé les atomes? C'est, dit-on toujours, la nature. La nature est-elle un être intelligent? c'est donc une intelligence qui a présidé à la composition du monde. Ne l'est-elle pas? ce sont donc les atomes qui se sont pipés euxmêmes. C'est une comparaison bien maladroite pour prouver qu'un ouvrage a pu être fait par une cause aveugle et sans dessein, de l'assimiler à ce qui exige une cause intelligente et agissant avec projet.

Les calculs dont on étaie cette difficulté pèchent essentiellement en un point. On ne fait attention qu'à une combinaison purement spéculative } qu'à une progression abstraite de nombres ; on ne considère pas les obstacles sans nombre qui s'élèveront dans la pratique de l'immense multitude et dè la

prodigieuse variété soit des moyens, soit des objets. D'abord, de ce qu'un petit nombre de combinaisons sur un petit nombre d'objets pourrait difficilement, mais absolument, produire un ordre peu compliqué, on conclut à tort que des millions de milliards de caractères d'imprimerie puissent fortuitement produire un long et beau poème. Et quand, contre toute raison , nous en accorderions la possibilité, les athées n'en pourraient encore tirer aucun parti pour leur système. Ce n'est pas seulement une combinaison d'un seul genre, comme celle des caractères d' imprimerie, ce sont des combinaisons de genres tous différens, que le concours des atomes aurait dû produire. Il aurait fallu un genre de combinaison pour former les astres lumineux; un autre pour composer les globes solides ; une multitude d'autres pour les diverses plantes , pour les différens animaux ; d'autres encore pour l'air, pour l'eau , pour le feu , pour tous les phénomènes de la lumière, du son, de l'électricité, du magnétisme; et ainsi du reste : en un mot, chaque sorte d'être aurait dû être le produit d'une combinaison différente de celle de tous les autres : il aurait fallu que ces combinaisons toutes diverses se combinassent encore entre elles;qu'une même cause

SUE l'existence de dieu. Ml

aveugle , une même nature opérât ces combinaisons de manières toutes variées, de manières toutes justes, de manières toutes parfaitement relatives les unes aux autres, de manières qui formassent une multitude , une gradation de touts particuliers, entièrement dissemblables , et cependant se correspondant entre eux, et formant par leur ensemble un tout général qui se soutînt par l'harmonie, et en même temps parla diversité et l'opposition de ses parties.

XXIV. Voici une autre difficulté que les athées répètent souvent avec grande confiance : « Si, d'après les choses où nous » croyons apercevoir de Tordre, nous ju- » geons que l'univers est l'effet d'une dause » intelligente et sage , les choses où nous ne » découvrons aucun ordre , où nous aper- » cevons même du désordre , doivent nous » convaincre du contraire. Nous ne pouvons » juger de cette cause que par ses effets :

» nous ne pouvons juger de l'ensemble de » l'univers que par les parties qui nous sont » connues ; or, dans ce monde , il y a mani- » festement beaucoup de choses contraires » à une bonne administration , beaucoup » de choses désordonnées. Nous voyons un » grand nombre de parties inutiles , faites » sans raison, placées sans rapport, actives

» sans but. Il y en a même beaucoup qui » sont nuisibles^ et qui rendent malheureux » les êtres qui sont dans le monde. De tous » ces êtres, il n'y a pas un seul qui ne ren- » ferme des imperfections ; tous sont inipar- » faits , tous le sont inégalement. Un auteur » que Ton suppose infiniment puissant, sage, » juste, aurait-il laissé dans son ouvrage tant » d'imperfections? aurait-il mis ces irrégu- » larités entre des créatures qu'il doit aimer » également ? »

Je n'examine pas encore la partie de l'objection relative aux choses que l'on dit nuisibles aux êtres qui sont dans le monde : ce seral'objetd'unêdiscussion particulière (7 1). Je ne' m'occupe en ce moment que de ce qui concerne le désordre et les imperfections qu'on dit être dans le monde.

XXV. Le principe sur lequel porte toute l'objection est faux. De ce qu'un grand nombre de parties de l'univers nous présente un ordre admirable , nous concluons avec raison que l'univers a été formé par un ordonnateur intelligent : mais la proposition inverse ne fonde pas la conséquence contraire.

De ce qu'il y a dans le monde des parties dont nous ne connaissons pas les rapports et la destination , nous ne sommes nullement autorisés à conclure que l'univers n'est

point l'œuvre d'une intelligence. Distinguons deux choses fort différentes : apercevoir clairement qu'une chose est inutile , et ne pas découvrir à quoi elle est utile. Notre ignorance d'une chose n'est assurément pas

un titre pour en juger.

Or, d'abord je dis que nous ignorons, et qu'il est tout simple que nous ignorions, l'utilité d'un grand nombre de choses : leur destination est analogue àleur nature; et combien il y a d'êtres dont nous ne connaissons pas la nature ! Leur utilité est le résultat de leurs rapports : aurions-nous la prétention de connaître toutes les relations des êtres entre eux? Pour juger qu'un être est inutile, il faudrait être assuré qu'il n'a aucun rapport avec aucun être connu ou inconnu, soit comme cause, soit comme effet, soit comme terme, soit comme moyen. Les erreurs dans ce genre viennent quelquefois de vouloir prendre pourla fin ce qui n'en est que le moyen. Je trouve un amas de pierres jetéeà confusément sur un champ ; je les juge inutiles et même nuisibles, parce que j'ignore qu'elles y ont été apportées pour bâtir une maison. D'autres fois nous ne considérons qu'un être isolé, sans avoir égard à la place qu'il occupe dans la création et à ses relations avec les autres êtres , qui sont pré*

,124 ©1SSERTATION

cisément ce qui fait son utilité , et nous osons le juger inutile (7 2). Ne voyons-nous pas tous les jours dans les arts mécaniques beaucoup de choses intelligibles seulement pour les gens instruits, et qui échappent aux connaissances du vulgaire? Plus des ouvrages $oht compliqués et parfaits, plus ils surpassent la portée du peuple des spectateurs.

Il y a une distance incommensurablement plus grande , puisqu'elle est infinie , entre le fabricateur du monde et nous, qu'entre l'artiste le plus habile et le sauvage le plus grossier. Nous ne devons donc pas être étonnés que cet ouvrage du Tout-Puissant, dont les parties sont si multipliées , dont les détails sont si variés, dont les rapports sont si compliqués, n excède de beaucoup des lumières aussi courtes , des esprits aussi que les nôtres (7 3).

Je dis ensuite, et ceci est évident, qu'i^ gnorant nécessairement la nature etlesrelatipns des différens êtres , nous ne pouvons avec justice taxer d' inutilité aucune partie de l'univers, et que nous aurions la témérité de juger étranger à la sagesse ce qui pourrait être l'effet de la plus profonde sa^ gesse. Quand j'entends des hommes qui se diseÊfcphrlôsophes, proposer cette objection, je irçe figure un homme qui, n'ayant aucune

SUR l'existence de DIEU. 125

idée de mécanique, à l'inspection d'une horloge , critique et prétend retrancher quelques-unes des pièces qui la composent, décidant d'un ton tranchant qu'elles ne servent à rien (74).

Je l'ai déjà dit, et je ne cesserai de le répéter : pour juger qu'une chose est l'œuvre de l'industrie, il n'est pas nécessaire de connaître toutes les fins pour lesquelles elle a été faite. Nous voyons certainement dans la machine de l'univers plus de grandeur, plus de variété, plus de régularité, plus de relations entre les parties, plus de concours aux mêmes fins , en un mot plus d'ordre qu'il n'en faut pour nous assurer qu'il y a dans sa disposition des causes finales; et par conséquent dans sa cause efficiente de l'intelligence. À cette vérité, ajoutons-en une autre. Chaque connaissance que nous acquérons (et tous les jours l'anatomie, l'astronomie, l'histoire naturelle s' agrandissent) nous montre dans les choses naturelles des utilités jusque là inconnues : chaque découverte que fait la physique devient une nouvelle preuve de la sagesse suprême qui a donné des lois à la nature.

Page 1