‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 22 sur 64 · IV. « Bayle prétend que pour que du con · texte numérisé non relu

IV. « Bayle prétend que pour que du con

» sentement des peuples on pût tirer quel- » que induction, il faudrait être assuré que » ce consentement fût absolument, et sans » exception, unanime. Or, comment peut- » on être assuré que les peuples qui habitent » les terres australes, encore inconnues, re- » connaissent un Dieu ? Il cite au contraire » plusieurs relations de voyages, selon les- » quelles les peuples qui habitent diverses » régions nouvellement découvertes n'ont » aucune -notion delà Divinité : il allègue » enfin le grand et florissant empire de la m Chine, où il existe une secte, non d'igno- » rans, mais de lettrés, laquelle est très- » étendue, et à la tête des affaires, et qui ne » croit pas l'existence d'un Dieu maître du » monde, mais admet seulement une force » qui existe sans raison des mouvemens né* » cessaires. »

V. Il existe à la Chine une secte que Ton dit être d'athées. S'ensuit-il de là que la Chine soit un pays d'athées? Il y avajt à Rome des Epicuriens ; les Romains ne croyaientils pas à laprovidence ? L'Angleterre est-elle méthodiste parce que cette secte y existe?

Peut-être, en examinant la chose de près, pourrait-on justifier de l'accusation d'athéisme ces lettrés chinois : ils admettent dans la nature une force infinie, éternelle, infini-

ment parfaite, qu'ils nomment Taiki ou Li; ils lui attribuent la vie, la nomment l'âme ou l'esprit du ciej , et disent de si grandies choses de son intelligence et de sa puissance, qu'il y a dans le peuple des personnes qui lui offrent des sacrifices. Au reste, cela nous intéresse assez peu : ce qui répond pleinement à Bayle, c'est que cette secte n'est point, comme il le prétend, dominante dans l'empire. La religion qui, pendant deux mille ans, a été celle de tous lés Chinois, consiste dans la croyance d'un seul Dieu, créateur, conservateur et régisseur du monde. C'est la doctrine de l'empereur et des grands. En 1600, le prince déclara, dans un édit, que les Chinois adorent, non le ciel matériel, mais le maître du ciel. La secte dominante des lettrés, très-attachée à cette ancienne doctrine, condamne les diverses sectes répandues parmi le peuple : ainsi nous l'apprend le père du Halde, l'auteur qui a le mieux connu et le plus amplement écrit l'histoire de ce pays, et qui, de plus, est d'accord avec les écrivains les plus exacts.

VI. Aux relations de voyageurs qu'on allègue, quelques observations répondront suffisamment.

i° Parmi ces auteurs, que l'on dit si déci-

sifs, plusieurs disent simplement qu'ils n'ont aperçu chez les peuples dont ils parlent aucun vestige de religion.

2° Parmi ceux qui sont les plus tranchans, plusieurs ont bâti leur conjecture sur de légers fondemens, n'ayant pas pu ou n'ayant pas osé converser avec les habitans de ce» pays.

3° Plusieurs fondent leur relation sur ce qu'ils n'ont vu chez certains peuples ni temples ni cérémonies. Cela ne doit pas étonner parmi des peuplades vagabondes, qui n'ont ni demeures fixes, ni cités : autre chose est ne pas croire un Dieu , autre chose ne pas lui rendre un culte solennel.

4° Beaucoup de ces voyageurs qui avaient accusé certains peuples d'athéisme, ont été contredits par d'autres plus instruits, ou se sont rétractés eux-mêmes. Par exemple, les Hottentots, taxés d'athéisme dans quelques relations, ont été justifiés par Kolbe, qui a vécu parmi eux. Les sauvages du Canada sont lavésdu même reproche parChamblain, lequel rapporte qu'ayant demandé à un Canadien pourquoi il n'adressait pas de prières à Dieu; il lui fut répondu qu'il était laissé au pouvoir de chacun d'en faire intérieure-* ment, et dans son esprit. Wihlow déclare qu'il s' étai t trompé sur les sauvages de la Nou-

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velle-Àiîgleterre, que, sur une première apparence, il avait crus sansreligion. Les voyageurs anglais qui dans ces derniers temps ont enrichi la géographie de tant de magnifiques découvertes, avaient annoncé que dans quelques îles de là mer du Sud ils n avaient trouvé aucune trace de la connaissance de Dieu, Mais étant retournés dans ces mêmes îles, y faisant un plus long séjour, en connaissant mieux la langue, ils ont vu, partout où ils ont pénétré, la connaissance et le culte de la Divinité. Tous ces peuples, qui n'avaient aucu* nés communications avec les nations que nous connaissons , avaient cependant , de même qu'elles, une notion de la Divinité/Malgré les distances et les obstacles qui, avant le perfectionnement de la navigation, "séparaient une partie du genre humain de l'autre, tout le genre humain, sans s'être concerté, était dans la même persuasion.

5° Mais supposons que de ces relations si incertaines en elles-mêmes , et combattues par de bien plus graves autorités, il y en ait quelqu'une de vraie. Commentlesvoyageurs nous peignent-ils les nations qu'ils disent être sansreligion? Ils nous les représentent comme des êtres ayant tout au plus la figure humaine; n'ayant d'ailleurs ni lois, ni mœurs, ni idée d'aucun art quelconque ; et

dont toutes les pensées sont concentrées dans le petit nombre de choses nécessaires pour soutenir misérablement leur existence. Et quand il serait vrai que, dans quelque coin de la terre séparé des autres nations , il y aurait une borde d'hommes réduits à ce déplorable et honteux état, que pourrait-on en conclure contre l'universalité de toutes les autres nations? Serait-il juste de juger des qualités corporelles de Y homme par les aveugles, les sourds et les muets? et de ses facultés spirituelles, par les imbéciles, les insensés, les furieux (87) ?

VII. Il est de toute fausseté, le principe de Bayle, que le consentement des peuples n' est d'aucune autorité, s'il n'est pas absolument, et sans exception, unanime. Quand nous parlons d'unanimité, nous entendons l'unanimité morale. Tous les hommes des pays policés reconnaissent l'existence de Dieu, quoique dans quelques régions il y ait des hommes qui larejettent; mais heureusement ils ont toujours été en troj3 petit nombre pour empêcher l'unanimité (88). De même, quand il se trouverait, ce qui est contre toute vraisemblance, quelque petite peuplade assèz dépourvue déraison pour ne pas reconnaître ce que toutes les autres nations regardentcomme incontestable, l'unanimité

du genre humain n'en serait pas altérée.

VIII. Ce qui achève de démontrer l'absurdité de l'opinion que Bayle a entrepris d'étayer de son érudition et de sa dialectique, c'est la pitoyable ressource à laquelle il est réduit, qu'on ignore si les peuples inconnus des terres australes ne sont pas athées. D'abord, lorsque cet auteur écrivait, l'existence des terres australes était un problème : aujourd'hui, elle paraît n'en plus être un; les tentatives de l'immortel Cook semblent avoir prouvé qu'il n'en existe pas; ou que, s'il y en a , elles sont dans une température tellement glaciale, que des créatures humaines ne pourraient y subsister. Mais enfin, depuis Bayle d'autres terres ont été découvertes ; et partout où on a trouvé des habitans, on a trouvé la connaissance de la Divinité établie. Il reste encore probablement d'autres régions à découvrir ; mais nous pouvons raisonnablement juger que les hommes de ces pays sont comme tous les autres, et qu'ils ne sont pas privés d'une notion qui est universellement et sans exception partout ailleurs. De même que nous somme* fondés à penser qu'ils ont les mêmes facultés que le reste du ge»e humain, nous pouvons, à aussi juste titi4^ croire qu'ils en font le eme usagç.

ARTICLE SECOND

La croyance universelle prouve l'existence de

Dieu.

Pour prouver cette proposition j'en établis deux : i° l'accord unanime de tous les hommes a en soi-même une très-grande force pour opérer la persuasion ; 2 0 spécialement sur la question de l'existence de Dieu, ce consentement universel a une autorité absolument décisive. .

IX. D'abord , je dis qu'il n'y a pas d'homme qui, par ses seules lumières, puisse contre-balance r l'autorité universelle et perpétuelle de tout le genre humain. Ce serait un privilège personnel, qui supposerait une force d'esprit supérieure à celle de tous les hommes réunis : celui qui se vanterait de la posséder devrait démontrer métaphysiquement la vérité de son opinion, opposée à celle des hommes de tout temps et de tout pays.

Il est reconnu de toujjle monde qu'une opinion adoptée par uri*$trtain nombre de sages acquiert, par là même, un degré de

Digiî * Go

probabilité. Si la majeure partie des sages y acquiescent, la probabilité devient plus grande : elle le sera encore plus quand elle réunira le suffrage de tous ; enfin , elle s'élève au plus haut degré , si elle est adoptée par tous les hommes, savans et ignorans.

En effet, s'il n'y avait que les ignorans qui adhérassent à cette opinion, on pourrait dire que le suffrage des savans est supérieur à celui-là, et la ranger parmi les erreurs populaires : si au contraire il n'y avait dans ce sentiment que des savans, on pourrait prétendre qu'ils s'égarent dans de vaines spéculations, et que le peuple, qui suit simplement la nature, est moins sujet à se tromper que les philosophes. Mais qu'objecter à la réunion des uns et des autres ; à cette unanimité de tous les hommes qui ont des préjugés, des affections, des intérêts, nonseulement divers , mais opposés ? Aussi la doctrine générale et constante de tous les hommes a-t-elle été regardée par les plus beaux génies comme une marque certaine de la vérité (89).

X. Je viens de considérer le témoignage du genre humain en général, et indépendamment des objets sur lesquels il porte : en conséquence , je ne l'ai présenté que comme établissant la plus forte probabilité. Il est

en effet absolument possible que, sur certains objets , tous les hommes soient entraînés dans une. erreur générale. La raison en

des causes générales d'erreur, que les hommes , pendant des siècles , ne soient point à portée de reconnaître. Mais sur les points sur lesquels il ne peut pas y avoir de cause générale d'erreur, le consentement unanime' de tous les temps et de tous les pays donne non-seulement une souveraine probabilité, mais une véritable certitude. Il n'y a point d'effet sans cause ; point d'effet absolument et sans exception , en tout temps , en tout lieu , universel , sans une cause commune : il n'y a donc point d'erreur unanime dans tout le genre humain, qui n'ait une cause commune à tout le genre humain. Or, je dis, et ceci va former la preuve de ma seconde proposition, que la doctrine unanime de toutes les nations sur l'existence de Dieu n'a ni ne peut avoir pour origine une cause d'erreur ; et je prouve cette vérité de deux manières : d'abord, en montrant les causes réelles dont a pu procéder cette universalité, lesquelles n'ont pu établir que la vérité ; ensuite, en reprenant les diverses causes de préjugé auxquelles les incrédules ont imaginé d'attribuer cette unanimité de persuasion \

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et en faisant voir qu'il est absurde de l'en faire découler,

XI. On ne peut assigner de vraie cause de la doctrine générale de l'existence dç Dieu, que l'une des trois suivantes : ou une idée innée, infuse par notre nature, par Dieu lui-même ; ou le raisonnement naturel , que le monde n'a pu exister et être arrangé aussi admirablement qu'il l'est que par un créateur et un ordonnateur; ou enfin une tradition originaire.

XII. Quand je parle d'idées innées , mon intention n'est pas d'assurer qu'il en existe, ou que l'idée de la Divinité soit telle ; je ne prononce point entre Descartes et Locke ; je laisse à la métaphysique ses disputes : ce n'est point sur des opinions d'école que nous fondons la , certitude de l'existence de Dieu. Je dis seulement que si on veut admettre le système de Descartes, et regarder l'idée de Dieu comme innée, infuse par lui, et faisant partie de noire nature, on aura une cause très -simple de l'universelle diffusion du théisme, une cause commune à tous les hommes, une cause qui suppose la vérité de ce dogme. Cela est tellement évident, que les incrédules nous imputent de.vouloir faire de h notion delà Divinité une idée innée, et qu'ils la rejettent , comme on le sent

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