I4G DISSERTATION
facilement , avec un souverain mépris.
XIII. Mais nous sommes bien éloignés de raisonner ainsi : nous n'avons pas besoin de recourir au système des idées innées pour donner à l'universalité du théisme une cause qui en établisse la vérité. Locke lui-même, le grand ennemi des idées innées, la présente, et c'est la seconde que nous avons indiquée : « Telle est, dit-il, l'idée de Dieu; car les » marques éclatantes d'une sagesse et d'une » puissance extraordinaire paraissent si vi- » siblement dans tous les ouvrages de la créa- » tion, que toute créature raisonnable qui » voudra y faire une sérieuse réflexion ne » saurait manquer de découvrir l'auteur de » toutes ces merveilles ; et l'impression que » la découverte d'un tel être doit faire néces- » sairement sur l'âme de tous ceux qui en » ont entendu parler une seule fois, est si » grande, et çntraîne avec elle une suite de » pensées d'tin si grand poids, et est si propre » à se répandre dans le mondi> qu'il me pa- » raît tout-à-fait étrange qu'il puisse se trou- » ver sur la terre une nation entière d'hom- » mes assez stupides pour n'avoir aucune » idée de Dieu : cela, dis-je, me semble aussi )) surprenant que d'imaginer des hommes » qui n'auraient auctine idée^es nombres et » du feu (90). » Nous le dirons donc avec ce
SUR l'existence de dieu. H 7
philosophe : s'il n'y a pas d'idées innées, il y en a de tellement naturelles qu'elles se présentent d'elles-mêmes à l'esprit ; et qu'aussitôt qu'elles lui sont offertes, il ne peut pas ne pas les saisir. Ainsi, la vue d'une machine artistement travaillée inspire tout de suite l'idée d'un ouvrier. Ce même jugement, à l'inspection de l'admirable machine du monde, a dû nécessairement produire la persuasion général e de la Di vi n it é . 1 1 y a u n e co nnexion si intime, si immédiate, si évidente entre l'ordre du monde et son ordonnateur, que d'elle-même elle frappe subitement , infailliblement, fortement tous les esprits.
Comme partout le spectacle du monde est Je même, partout le même jugement a dû se répéter (9 1 ). Ainsi se soutiennent et se confirment mutuellement les preuves des grandes vérités. Cette démonstration si simple de l'existence de Dieu a produit l'universalité de la croyance de ce dogme : et réciproquement l'universalité jie cette croyance ajoute un nouveau poids à la démonstration , en faisant voir qu'elle a persuadé, non pas quelques personnes, mais la totalit&absolue du genre humain. 'S' * ï
XIV. Enfin , une troisième cause naturelle de la diffusion du théisme sur toute la terre, est une tradition qui remonte aux premier*
DiQ
1 t8 DISSERTATION
temps. Ce dogme n'a pas pu passer d'une nation à l'autre, puisqu'on le retrouve chez les peuples qui n'avaient avec les autres aucune relation. Cette profession générale d'une même croyance doit donc être antérieure à leur dispersion ; elle doit remonter à un temps où, réunis dans un même pays, les pères de ceux qui existent aujourd'hui ne faisaient qu'une seule nation. Aussi n'y ai-il aucun temps antérieur à cette doctrine.
On connaît les chefs de sectes, l'origine de beaucoup de sciences et d'arts : la notion de la Divinité précède tout cela : dans quelque temps qu'on voie des hommes, on les voit honorant Dieu. Le plus ancien des historiens nous explique cette antiquité, cette universalité, ,en remontant à un premier homme, de qui^ont descendus tous ceux qui ont peuplé la terre. Si , comme Moïse le rapporte , un seul homme créé de Dieu a été le père de tout le genre humain , il a dû laisser à sa postérité la co il naissance de son créateur; et, réciproquement , si toute sa postérité a eu cette Connaissance, il est tout simple qu'elle lui sojj, venue de cette source. L'antiquité du théisme , qui se perd dans la nuit des siècles , et son universalité, qui se répand partout où, il y a des hommes, sont rendues faciles à comprendre par la narration de Moïse ,
et respeclivement confirment sa narration.
Ainsi , sans nous arrêter aux idées innées , nous pouvons assigner pour cause générale primitive et pour principe de l'antiquité de ce dogme la tradition venant du premier homme ; et pour cause générale plus immédiate, et pour principe delà constante perpétuité de cette persuasion universelle, l'évidence résultant de Tordre du monde.
XV. Sur ces causes du consentement général, nous disons deux choses : la première est d'uile telle évidence queje ne m'attacherai pas même à la prouver : c'est que ce ne sont pas là des causes d'erreur; et que si c'est à elles qu'est due la diffusion universelle du théisme , cette uni versalité absolue n'est pas l'effet d'un faux préjugé. La seconde, qui nous reste à prouver, c'est que ce sont là les seules causes auxquelles on puisse raisonnablement attribuer la croyance générale d'un Dieu. Tous les athées anciens et modernes ont épuisé leur imagination à rechercher d'autres causes de cette universalité, et des eauses propres à introduire des préjugés ; ils n'ont jamais pu, avec tous leurs efforts, en inventer que quatre: Féducation, Fignof ance, la crainte et la politique. Ainsi, quand
j'aurai montré qu'il est absurde d'attribuer Je consentement général des peuplessurl'exis*
tencc de Dieu à quelqu'une de ces causes, j'aurai achevé de démontrer que ce consentement ne tire son origine d'aucun principe d'erreur ; et c'est la seconde preuve que j'ai annoncée.
XVI. « On sait, nous dit-on en premier » lieu , quelle est la force des premières im- » pressions reçues dans l'enfance. On frappe » des les plus tendres années notre imagina- » tion de l'idée d'un être suprême; il n'est » pas étonnant qu'elle se grave bien avant » dans nos esprits , et qu'elle y laisse des tra- » ces tellement profondes qu'elles ne s'effa- » cent jamais. IJ ne faut pas d'autre cause de » cetteopinion généralement répandue; elle a n'est, ainsi que bien d'autres, qu'un pré- » jugé d'éducation. »
XVII. La première notion que chacun de nous acquiert de la Divinité lui est donnée dans l'éducation; donc la notion qu'en a universellement le geiïre humain vient de l'éducation. Je crois difficile de produire un raisonnement plus faible et moins concluant.
Dira-t-on aussi que les premiers principes dç la morale ne sont que des préjugés d'éducation , parce que c'est dans l'éducation que nous en recevons les premières idées? Je ne crois pas qu'il y ait un athée ^ssez impudent pour le soutenir. On confond ici manifeste-
ment la cause avec son effet, Ce n'est pas parce que la connaissance de Dieu est inculquée dans l'enfance , qu'elle est universellement répandue; c'est, au contraire, parce qu'elle est universellement répandue > qu'en tout temps on l'a inculquée, et qu'en tout pays on l'inculque à l'enfance. Aux grandes vérités dont on nous instruit dans l'enfance, on joint trop souvent , il est vrai , des préjugés et descontes . Mais que de différence entre les unes et les autres ! Contentons-nous d'en remarquer deux principales. i° Les préjugés d'éducation varient dans les différens pays : ceux d'une nation ne sont pas ceux de l'autre ; souvent même ils sont différens de famille à famille . Mais l'existence de Dieu est partout apprise aux enfans , demêmeque l'obligation d'être juste. L'universalité du théisme a, dit-on, pour cause l'éducation ; et l'universalité de cette éducation, quelle en est la cause? 2 0 Les préjugés qu'on a puisés dans l'éducation se dissipent quand on en est sorti ; l'âge , le* raisonnement , le commerce des hommes sensés en font sentir la frivolité : au contraire, la maturité, la réflexion, l'exemple, fortifient la persuasion de l'existence de Dieu, ainsi que des principes fondamentaux de la morale : ce dogme survit dans l'esprit, avec les autres vérités ap-
prises dans l'enfance, aux fables qu'on y a entendues ; il est donc de la classe des vérités, et non de celle des fables.
XVIII. « Les hommes, dit-on en second » lieu , naturellement portés à la recherche » des causes, ne connaissant pas celle de » beaucoup de phénomènes naturels, ont » imaginé d'en faire honneur à une cause » surnaturelle, à un être supérieur qui a » produit tout ce dont on ne peut pas expli- » quer la formation (92). »
XIX. Les contradictions ne coûtent rien aux incrédules : s'agit-il de contester l'unanimité du théisme ? ils citent des peuplades grossières et sans lumières, qui , disent-ils, n'en ont point connaissance : veulent-ils combattre la conséquence de cette unanimité? ils l'attribuent à l'ignorance. Qu'ils s'accordent donc avec eux-mêmes. Si c'est l'ignorance qui a enfanté le dogme de l'existence de Dieu , comment sont-ce les peuples instruits qui l'adoptent , et les peuples ignorans qui le rejettent ?
C'est une singulière présomption, détaxer d'ignorance le genre humain entier, et tous les hommes de génie qui , de l'étude profonde des phénomènes de la nature, ont rapporté cette conséquence , que toutes les causes secondes démontrent l'existence de la
SUR L'EXISTENCE DE DIEU. 1h3
cause première : il est assez extraordinaire d'entendre les athées avancer sérieusement que c'est l'ignorance des causes naturelles qui a fait reconnaître à Newton l'existence de Dieu.
Et quelles sont ces causes naturelles qui, sans l'influence d'une cause surnaturelle, ont pu produire tous ces phénomènes? A cette demande l'athée n'a rien à répondre. Dans l'impuissance de les nommer, comment oset-il les alléguer? Il accuse d'ignorance tous les hommes, sur le fondement de la sienne propre. Cette imputation d'ignorance qu'il ne peut pas prouver est évidemment une pétition de principe.
Il est tellement contraire à la vérité que ce soit l'ignorance des causes naturelles qui fasse recourir à la cause surnaturelle, que plus la physique se perfectionne, plus la conviction de la Divinité se fortifie ; et cela doit être (93). Je contemple avec étonnement le flûteur de Vaucanson : qu'il me soit permis de pénétrer dans l'intérieur de la machine, et de considérer le mécanisme , qui est tout à la fois cause par rapport ^u sonde la flûte, et effet relativement à l'inventeur, j'acquiers de nouvelles raisons d'admirer le génie qui a conçu ce bel ouvrage.