‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 31 sur 64 · VII. Il connaît toutes les choses possibles · texte numérisé non relu

VII. Il connaît toutes les choses possibles

Elles ne le sont que parce qu'il peut les créer; il ne peut les créer qu'en les connaissant. Dire que Dieu lés ignore, c'est les dire à la fois possibles et impossibles. Il résulte de là qu'il connaît F impossibilité des choses. Ce qui n'est pas compris dans son intelli-

gence comme possible, il en juge avec infaillibilité l'impossibilité.

Les choses passées et les choses présentes n'ont eu et n'ont d'existence que par lui : il est donc certain qu'il en a la connaissance.

Dira-t-on que ces choses existent nécessairement, ou qu'il les a faites sans dessein? Ce seraient deux assertions dont nous avons montré Fabsurdité.

VIII. Dieu connaît aussi les choses futures, soit celles qui sont nécessitées, soit celles qui sont libres (i i4). D'abord , dans le système très-probable , et le plus généralement adopté, d'après lequel l'éternité n'est pas successive, il n'y a point pour Dieu de futur : tout se passe relativement à lui dans un seul instant indivisible, qui est l'éternité. Ainsi, selon cette opinion , la propriété que nous appelons prescience n'est pas réellement en Dieu, eHe n'est qu'une manière dont nous le concevons ; elle est une de ces dénominations que nous appliquons à Dieu par analogie avec ce que nous disons de nous-mêmes :

nous appelons pcévoyance, prescience, nos conjectures sur l'avenir ; et, de même, pour exprimer que Dieu sait ce qui par rapport à nous est futur , nous disons qu'il le voit d'avance, qu'il le prévoit, qu'il en a la prescience ; cette opinion est celle de plusieurs

saints Pères. S. Augustin discute assez au long la question; il dit que la prescience étant la connaissance du futur, et n'y ayant pas pour Dieu de fiitur, ce n'est pas à proprement parler une prescience , c'est une science qui est dans Dieu; il fait le raisonnement , que s'il y avait dans Dieu une vraie prescience des choses futures, il connaîtrait la même chose deux fois , de deux manières différentes, et qu'il lui surviendrait temporairement de nouvelles pensées, ce qui est très-absurde (n5). S. Grégoire développe encore plus cette conséquence du système de l'éternité non-successive ; il assimile ce que dit S. Paul de la prescience et de la prédestination à ce qui, dans divers endroits de l'Ecriture, est dit de plusieurs autres affections ou opérations humaines attribuées à Dieu par l'Esprit saint pour se proportionner à la faiblesse de notre esprit; telles que sont, par exemple, la colère et le repentir : il étend beaucoup cette comparaison entre les diverses expressions des livres saints , et établit aussi positivement qu'il se puisse, que , dans la réalité , il n'y a pas en Dieu plus de prescience que de colère et de repentir, et des autres affections énoncées cependant par l'Esprit saint (t 16). Ne peut^on pas rapporter à la même opinion ce que

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dit S. Hilaire , que tout a toujours été avec Dieu , et que tdutes les choses qui , à raison de la création , ont eu un commencement , n'ont pas été commencées dans la science et la puissance de Diteu? Citant ces paroles de l'Ecriture : O Dieu! vous avez fait tout ce qui doit élre, il les explique par le principe que Dieu crée sans qu il arrive en lui rien de nouveau; et que les choses qui .selon Tordre des temps sont actuellement créées, l'étaient déjà dans la toutepuissance divine (117). N'est-ce pas aussi l'idée de S. Jérôme , quand il déclare que,, selon la prescience de Dieu, ce qui doit être est déjà fait (118).

Mais , indépendamment de ce système si accrédité et si; vraisemblable, nous pouvons montrer que Dieu connaît toutes les choses futures, libres ou nécessitées, absolues ou conditionnelles. Si Dieu, connaisssant le présent, ignorait le futur, au mofftent où la chose arriverait il lui surviendrait une nouvelle connaissance; ce qui répugne à penser. U est nécessairement cè qu'il est ; il est absolument immuable ; tout .est en lui essentiel. Nous avons prouvé ces vérités* Mais une notion nouvelle opérerait en lui un changement ; il ne serait plus absolument le même : il ne serait donc pas

Dieu, s'il ne connaissait pas toutes les choses qui doivent arriver. Comment d'ailleurs Dieu pourrait-il régler l'universalité des choses, s'il ne connaissait pas les suites et les conséquences de tout ce qu' il statue ?

IX. De ce que Dieu connaît dans l'avenir jusqu'aux choses qui dépendent de la volonté libre de l'homme, nous concluons, avec évidence, qu'il connaît aussi les pensées humaines. Comment connaîtrait-il avec certitude l'effet, s'il en ignorait la cause? La connaissance assurée d' un effet conditionnel suppose la connaissance de la condition dont il dépend : or, la cause de l'acte libre, la condition de son existence, est la détermination intérieure j Dieu connaît donc de toute éternité nos déterminations futures,, et nos pensées secrètes ne lui sont pas cachées (119).

X. Sur cette prescience des actes qui dépendent de la liberté, les incrédules proposent et^épètent sans cesse une objection.

« Vous nous présentez deux dogmes incom- » patibles : la prescience de Dieu et laliberté » del' homme. Où il y a nécessité, il ne peut » pas y avoir de liberté ; ces deux choses ^ s'excluent essentiellement. Ce principe est » incontestable. Mais il est -également évi- » dent que là prévision de Dieu nécessite » l'action de l'homme. Cela arrivera néces-

» sair ornent , qui ne peut pas ne pas avoir » lieu, dont la non- existence répugne : or, il » répugne essentiellement que la prescience » divine soit trompée ; Faction prévue ar- » rivera donc nécessairement ; l'homme » n'aura pas quant à cette action la liberté, » qui consiste dans la faculté de faire ou de » ne pas faire la chose selon # son gré ; et d comme toutes ses actions sont prévues , il » ne sera libre sur aucune. Effacez donc de » votre théologie , concluent-ils , l'un ou » l'autre de vos dogmes la prescience dw » vine , ou la liberté humaine. »

XI. Non , nous n'aurions point à renoncer à nos dogmes, quand même nous ne connaîtrions pas le moyen de les concilier.

Dès que deux vérités sont démontrées > il ne peut pas y avoir entre elles de contradic- ■ * tion réelle : leur apparente opposition n'est que notre ignorance du lien qui les unit.

Il y a dans le monde f même physique, une multitude de choses que nous ne comprenons point, qui nous offrent des difficultés insolubles , des oppositions inconciliables ; et cependant nous sommes forcés par l'évidence de les croire ; est-il étonnant qu'il s'en trouve dans l'être incompréhensible ?

Sûr de sa prescience qui m'est démontrée , et de ma liberté que je sens, tout ce que

je pourrais conclure de mon impuissance à lés accorder, c est qu'il y a un mystère de plus à ajouter à tant d'autres, soit de la nature, soit de la religion. Mais c'est une conséquence fausse et injurieuse à Dieu, d'inférer de la faiblesse de notre esprit que le dogme de la prescience entraîne la funeste el absurde doctrine de la fata-

lité(iao).

XII. Nous sommes au reste bien éloignés de convenir de cette prétendue incoûciliabilité. Et d'abord , dans le système des saints Pères et des docteurs , que nous exposions tout-à-l'heure , selon lequel il n'y a point en Dieu de succession , il n'y a pas non plus , à proprement parler , de prescience 5 mais notre esprit conçoit ainsi la science divine d'après notre existence successive : il est clair que la difficulté proposée est nulle. N'y ayant pas dans Dieu deux instans différens, celui où il connaît l'action de l'homme n'est pas dans lui distinct de celui où l'homme la fait ; cette action n'est pas nécessitée par une connaissance antérieure de Dieu , puisque la connaissance qu'en a Dieu n'est pas antérieure.

Il serait déraisonnable de dire qu'une action est rendue nécessaire parce qu'on là voit faire. Cette réponse suffirait pour résoudre

l'objection : il n'y a plus de contradiction entre Ja prescience de Dieu et notre liberté, dès qu'on peut présenter un système raisonnable qui concilie ces deux dogmes.

XIII» Mais nous n'avons pasbesoin, pour résoudre cette difficulté, de recourir à un système, quelque fondé que nous le jugions et en raison et en autorité. Accordons aux incrédules tout ce qu'ils peuvent désirer à cet égard : supposons qu'il y ait dans Dieu une succession infinie d'instans et une prescience proprement dite. Même dans ce second système, il n'est pas vrai que cette prescience détruise notre liberté. Le raisonnement qu'on nous objecte confond la cause avec l'effet, et prend l'un pour l'autre. La prescience de Dieu n'est pas le principe de l'action de l'homme; elle en est la conséquence (i ai); ce n'est pas parce que cette action est prévue que l'homme la fera, c'est parce qu'il doit la faire que Dieu l'a pré-

. VUe (T22).

Le principe sur lequel est fondée l'objection est une fausse notion dè la nécessité d'exister : on la confond artificieusement avec la certitude de l'existence. Cela existe nécessairement, dit-on, qui ne peut pas ne pas exister, dont la non-existence répugne.

Il est vrai que l'être existant nécessairement

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ne peut p^s ne pas exister ; mais il n'est paS réciproquement vrai que ce qui ne peut pas ne pas exister existe nécessairement. Les événemens passés et actuels ont existé , ou existent certainement; il est impossible qu'ils n'aient pas eu ou qu'ils n'aient pas lieu; • leur non*existence répugne : personne ce* pendant ne soutiendra la nécessité de leur existence. Je vois un homme en assassiner un autre : il était en soi aussi certain hier que ce crime se commettrait, qu'il est certain aujourd'hui qu'il a été commis ; la certitude intrinsèque du fait était la même de toute éternité : la prescience ne fait rien à cela ; quand il n'y aurait pas de prescience, la chose n'en n'aurait pas été moins certaine. Certainement la connaissance actuelle que Dieu en a ne la nécessite pas ; sa prescience ne la rendait pas plus nécessaire avant qu'elle n'eût lieu, que sa science depuis qu'elle est arrivée.

XIV. Pour éclaircir et confirmer encore cette vérité, distinguons, avec l'école, la certitude du sujet et la certitude de l'objet ; la certitude qu'on a d'une chose, de la certitude qui est dans la chose. L'une s'exprime, je suis certain ; pour exprimer l'autre, on dit : telle chose est certaine. Ce n'est pas la certitude du sujet qui opère celle de l'ob-

sun l'existence de dieu. iôo

jet; c'est, au contraire, la certitude de l'objet qui produit celle du sujet ; c'est-à-dire, œ n'est pas parce que l'individu a la certitude qu'elle est dans la chose; c'est parce que la chose est certaine que l'individu l'est. La prescience de Dieu produit en lui la certitude du sujet ; son effet est de lui faire connaître cette certitude. Mais il s'ensuit de là même que la prescience divine suppose cette certitude de l'objet, que par conséquent elle n'en est pas la cause; et, par une conséquence ultérieure et irrésistible, qu'elle ne nécessite pas l'objet.

Les hommes prévoient les événemens, soit physiques, soit moraux, avec plus ou moins de probabilité, quelquefois même avec certitude; mais ce ne peut être qu'une certitude du sujet, laquelle n'influe nullement sur la certitude de l'objet. Ce n'est pas la prévision de l'astronome qui rend certaine larvenue de l'éclipsé. Une prévision certaine n'impose donc pas à la chose prévue la nécessité : celle de Dieu, à raison de son infaillibilité, ne doit donc pas produire cet effet. Que ce soit avec une certitude divine ou humaine qu'un objet soit prévu, sa certitude intrinsèque est toujours la même, indépendamment de toute prévoyance ; il n'est pas plus nécessité par l'une que par l'autre(i a3Ju

XV. Dans cette objection, on n'envisage la prescience divine que sous un point de vue ; on ne considère que la prévision de l'actioh même ; mais on ne fait pas attention que Dieu prévoit, avec l'action, ses causes , ses motifs, ses circonstances : il prévoit que l'homme fera telle chose, mais il prévoit qu'il la fera librement. Sa prescience embrasse et l'acte et la volonté libre qui le produira (124). Il ne faut pas séparer ces deux choses, unies entre elles dans la prescience divine, comme elles le sont et parce qu elles le sont dans le fait.

Tout ce que Dieu prévoit arrivera de la manière dont il le prévoit : nos actions ne peuvent donc pas manquer d'être libres ; et s'il nous était accordé de pénétrer dans le secret de cette prescience infinie , nous y trouverions non une objection contre notre liberté, mais une raison de plus d'y croire , parce que nous l'y verrions prévue avec toutes les actions qui en émaneront.

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