DIEU EST INFINIMENT SAGE
I. La sagesse est , comme l'intelligence r un de ces attributs que nous concevons par ce qUe nous voyons parmi* nous, que nôus appliquons à Dieu par analogie , mais dont nous ne pouvons avoir, relativement à cet être si au-dessus dé nous , une idée adéquate et complète. Nous voyons beaucoup plus
SUK l'existence de dieu. 213
clairement qu'il ne peut pas en manquer, que nous ne savons, ce qu'elle est en lui.
La sagesse, selon l'idée que nous nous en formons , consiste en delix choses : dans le but qu'on se propose, dans les moyens qu'on emploie ponr l'atteindre (i5i). Mais les vues de la sagesse divine sont si élevées au-dessus de nos faibles conceptions^ les moyens de la toute - puissance sont tellement hors de proportion avec ceux dont nous avons l'usage^ que nous ne pouvons avoir de cette sagesse , qui accomplit les unes par les autres, qu'une idée extrêmement imparfaite ( 1 52).
L'idée de la sagesse divine a beaucoup de rapport avec celle de l'intelligence infinie. Nous mettrons , entrevues deux perfections, la différence que nous trouvons entre la spéculation et la pratique : par son intelligence , Dieu connaît les rapports de tous les êtres, qu'il dirige par sa sagesse (i 53).
II. La sagesse est incontestablement une perfection. Si quelqu'un s'avisait d'en (Jouter, qu'il considère combien sont imparfaits ceux qui en manquent. L'être infiniment parfait est dpnc infiniment sage.
Nous pouvons nous convaincre de la sagesse du créateur par celle que nous voyons éclater dans- ses œùvi:es. Il: est vrai qu'entre
l'ouvrage, qudque admirable qu'il soit, et la sagesse qui Ta disposé, il y a une distance infinie. Mais enfin, l'ordre de l'univers, la correspondance de toutes ses parties , cette variété de rapports si immense que nous ne pouvons les embrasser dans notre esprit , doivent nous élever à la pensée ♦de l'iptcompréhensible sagesse de l'ordonnateur (i 54).
Si Dieu ne suivait pas constamment des fins , et n'employait pas des moyens sages, ce serait bu parce qu'il ne les connaîtrait pas, ce qui répugne à sa toute-science; ou * parce «qu'il ne le pourrait pas, ce qui est contraire à sa toute -puissance; ou enfin parce qu'il ne-le voudrait pas; et quel serait l'intérêt, le motif qui le détermineraient à des actes insensés? - v
III. Contre cet attribut de Dieu , on propose l'objection suivante : « La sagesse et la » folie sont des qualités fondées sur nos pro- * près jugemens. Or, dans ce monde , que » Dieu est supposé avoir créé , conserver, » mouvoir et pénétrer, il se passe mille » choses qui nous paraissent des foKes. Et » même les créatures pour qui nous imagî- » nons que l'univers a été fait , sont bien » plus souvent insensées et déraisonnables , » que prudentes et sensées. L'auteur de taut
» ce qui existe doit être également Fauteur » de tout ce que nous appelons déraisonna- » ble, ét de ce que nous jugeons très-sage.
» D'un autre côté, pour juger de l'intellir m gence et de la sagesse d'un être , il faudrait » au moins entrevoir le but qu'il se propose. » Quel est le but de Dieu? C'est, nous dit- » on , sa propre gloire. Mais ce Dieu par- » vient-il à ce but? et les pécheurs ne refu- » sent-ils pas de le glorifier? D'ailleurs, » supposer que Dieu est sensible à la gloire, » n'est-ce pas lui supposer nos folies et nos » faiblesses?... Si on me dit que les vues de » Dieu sont impénétrables pour nous , je ré- » pondrai qu'ignorant son vrai but, il nous' » est impossible de juger de sa sagesse , et >j qu'il y a de la démence à vouloir en rai- » sonner (i55). »
Tout , dans cette objection , est ou sophisme illusoire , ou fausseté évidente.
IV. Qu'entend-on quand on dit que la sagesse et la Jolie sont fondées snrnos propres jugemens ? Veut-on qu -elles ne soient pas des choses réelles ; que ce soient de pures abstractions de notre esprit ; qu'il n'y* ait ni êtres sages, ni êtres insensés? Les idées claires et distinctes, que nous avons de la sagesse et de la folie sont fondées sur la na^ ture des choses; et si cette distinction n'était
(fu'idéale, que serait-ce que la morale? que deviendrait la société?
On ajoute qu'il y a dans le monde beauçoup de choses qui nous paraissent des folies . Quelles sont ces choses? A qui lies phénomènes du monde paraissent-ils tels ? Les incrédules sont (cette comparaison trop juste me sera pardonnée) comiiie ces habitans des petites-maisons qui déclarent fous tous ceux qui ne leur ressemblent pas. Il y a beaucoup de choses dans l'univers dont nous ignorons le but. Réduite à ce point, la proposition est vraie; mais j'ai montré ailleurs qu'elle ne forme point une objection contre la sagesse ordonnatrice (i56).
Nous avons aussi fait voir que, pour juger qu'une chose est l'œuvre de la sagesse, il n'est pas nécessaire de connaître toutes les fins que s'est proposées son auteur (i 57). Nous jugeons que c'est pour lui-même qu'il a créé l'univers, parce que nous n'imaginons de findignç delui que lui-même. Quelques docteurs > pour exprimer cette idée, ont dit qu'il avait créé le monde pour sa gloire; leur expression sera impropre, si on veut ; leur pensée n'est pas inexacte. Par le mot gloire } ils n'ont pas entendu, cette petite et dangereuse passion qui tourmente les hommes , ce vain désir d'honneurs dont
ils savaient que Dieu n'a nul besoin; ils entendaient une gloire intérieure, qui n'est autre chose que le sentiment de Dieu envers lui-même.
De ce que les vues générales de Dieu sont impénétrables pour nous, il résulte que nous ne pouvons pas dire quelles elles sont ; mais c'est à tort qu'on en infère que nous ne pou* vons pas reconnaître leur sagesse. Nous en jugeons d'abord à priori, parce que ce sont les vues de f être infiniment parfait (i 58) ; et ensuite a posteriori, par la multitude de traits de sagesse que nous voyons éclater de toutes parts et dans tous ses ouvrages.
V, Il y a des hommes insensés et déraisonnables* Qu'est-ce que cela prouve contre la sagesse de Dieu? Il résulte seulement de là qu'il ne les a pas créés parfaits. Que l'on nous prouve donc qu'il tétait tenu de les faire tels. Des créatures parfaites ! ce serait une contradiction dans les termes*
Il y a des hommes qui abusent de leur liberté ; cela est vrai. Mais est-ce une objection solide contre la sagesse divine? J'aurai occasion de la discuter, et de montrer combien elle est frivole {i5#).