‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 44 sur 64 · C2 DISSERTATION · texte numérisé non relu

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tend qu'on ne peut juger de la nature d'une cause que par ses effets; ce qui est de toute fausseté. On peut connaître une. chose en elle-même et dans sa nature autrement que par son, effet : on peut la connaître comme être, sans la considérer comme cause. La considération de F effet ne me présente qu' une relation de la chose , celle de là causalité } elle ne nous donne pas la connaissance de ses autres propriétés. Par les tableaux d'un homme je pourrai juger de son talent pour la peinture : si je ne le connais que par là , j'ignorerai toutes ses autres qualités spirituelles, morales et corporelles. Souvent même la nature de la cause est absolument différente de celle de l'effet. Lajvolonté humaine produit des mouvemens corporels; connaîtra-t-on par ces mouvemens la nature de la volonté ? Une balle de plomb va tuer un homme ; cette mort me fera-t-elle connaître la nature du plomb ? Ainsi d'abord, en thèse générale , il est de toute fausseté que ce ne soit que par les effets que l'on connaisse les causes.

IV. En second lieu, appliqué à la cause première, le principe de l'objection est encore {dus évidemment faux.

Il est nécessairement infini dans tous ses attributs , et ses créatures nécessairement

bornées dans les leurs : l'infini créé est une absurdité. Si donc nous voulons juger de sa puissance par ses œuvres , et mesurer ses perfections sur celles que nous voyons éclater dans ses ouvrages, nous nous tromperons lourdement, et nous prendrons de lui une idée non-seulement imparfaite , mais abçplument fausse.

Mais, dit-on, c'est par l'ordre du monde que vous prouvez l'existence d'une providence sage., bonne, etc. Celaest encore faux. Il est vrai qu'entre les preuves de l'existence de Dieu et de sa providence, nous avons présenté celle qui résulte du bel ordre de l'univers. Tout ce que nous en avonsconclu, c'est F existence d' une cause,intelli gente ordonnatrice. La toute-puissance de cette cau$e,ses diverses perfections, leur infinité, ce n'est pas de l'ordre du monde que nous les avons déduites; c'est sa nécessité d'exister antérieurement r démontrée , qui nous en a donné la notion : nous descendons de la connaissance de lasséité à celle des attribut* divins ; nous ne remontons pas de la connaissance des perfections que nous voyons dans le monde , à celle des perfections de 1] auteur du monde.

Ainsi, de ce que, le monde par son ordre, tout admirable qu'il est , ne nous fait pas ^connaître les perfections divines telles

qu'elles sont, il ne s' ensuit nullement que àous ne puissions pas en avoir, par une autre voie, une notion plus étendue et plus exacte.

V. On ajoute que le monde peut d'autant moins nous faire connaître les perfections que nous attribuons à la Divinité , qu'il est plein d'imperfections et de désordres. Ceci nous mène à l'examen des diverses espèces de maux que Bayfe et les autres incrédules objectent contre le dogme de la providence.

Ces maux sont d'abord dedeux espèces, ceux 4el'orchre physique et ceux de l'ordre moraî, qui sont les vices et les péchés. Les maux de Tordre physique se divisent en deux sortes :

les imperfections des êtres qui composent la nature, et les douleurs qui affligent fhu*inanité : ainsi 3 y a tr ois cfasses de maux , et trois sortes d'objections à résoudre.

VI. Sur la première de ces classes on rai w sonne d'abord ainsi : » Un Dieu bon doit » aimer également toutes ses créatures ; une * providence juste ne doit pas admettre » d'injustes prédilections* Pom^-noi donc « voybns-nous tant d'inégalités dans 4a ma- » nière dont sont txwttg* le* dîfférens êtres ? » La matière brute est plus imparfaite que » la matière végétale; éellê 2 ci, plus* <q*ie les » bêtes; les bêtes, plus que terne; » l'homme, plus que range. Ce n'esfc |ias

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» tout: entre les individus de même espèce, » il y a encore des différences de traitement » qui montrent une inique partialité : les uns » sont favorisés, les autres disgraciés. Par » exemple, pourquoi dans le genre humain » tant de diversités de forcer, d'agrément, » de talens? Pourquoi voit-on des hommes » mal faits, d'autres privés de quelques mem- » bres? Cette Providence ne pouvait-elle pas » rendre tous les êtres également parfaits, », leur donner au moins & tous le genre et le » degré de perfection qui convient à leurs » espèces? elle n'y aurait pas manqué si elle » était bonne et juste.»

VII. H répugné qu'un être créé et contingent soit infiniment parfait ; c'est l'apanage exclusif de l'être nécessaire. Dieu a donc dû laisser à toutes ses créatures quelques imperfections. Il devait au moins , dit- on, les faire aussi parfaites qu'il le pouvait : la perfection peut toujours croître jusqu' £ l'infini ; ainsi il aurait été mauvais envers elles, à moins de les rendre comme lui-même infiniment parfaites (204).

On voudrait qu'il leur eût donné à toutes les mêmes perfections , les mêmes imperfections : c'eût été les rendre toutes égales , toutes exactement semblables les unes aux autres. Supposons pour un moment, cette

parfaite nffpe&btenoe de tous les êtres : le n^oade en sefra-t-âl mieux ordonné? S'ils étaient, par exemple, tous solides o** tous liquides , quel univers en résulterait-il ? La répartition des diverses propriétés entre les créatures çst un trait de là profonde sagesse qui e» a réglé la dîstrilwtion : c'est de leur wtété, de lc»^ subordipation entre elles, d$ leur opposition* même , que résulte leur coordination, que: se forme leur ensemble.

À quoi les étceaiseraient-ils utiles les uns aux autre**, s?ik:B< étaient pas divers; (seS)?

Qette inégale distribution est , dit-on , une partialité injuste. Une partialité, à la bonne heure, passons le mot : injuste; en quoi F est-elle* ? Dieu est le matlre de ses dons : çe> qu'il donne aux uns, il ne l'ôte pas aux aijtfïe$vkapierre>iii'est pas fondée à se plains dr# de n'êfrçpoiafeuiif arbre ; Farbré, de n'être pas un animai. Il ne peut y avoir d'injusiiçe oifc iLnîy a pas de duoit. 1

On ajoute <|ue Fetre infiniment bon doit aiffitfr également toutes ses créatttreà, et par conséquent les traiter toutteS égaï<?ment. Et comment prouve-t-on ces 4&tafc assertions ?

le. ne vais pas pourquoi Bien est te*u d'aimer; i**ie pierre autant que Fhomme> qu'il a fait, à, so©; image; * En i admettant tnéme cette égalité i de tendresse^, je ne vois» paé encore

pourquoi il doit à chaque être les mêinef propriétés , les mên^& perfections*. Il suffit qa il leur donne le genre de propriété, le degré îde perfection nécessaire à l'objet pour lequel il les; a créés. Toùsi ©ayant pas la rpême destination r tous ne doivent pas a voi r les mêmes qualités. •

: Maître de répartir inégalement les perfection» entre les diverses esp èc es , Dieu a pu pareillement ère accorder des portions inégales auxindividusdes mêmes espèces. Adoptant l'exemple alJîegaé> dans l'objection , je demande » si ce» serait on avantage pour le genre humain que tous le* hommes eussent exactement les mêmes facultésspirituelles et corporelles. La société est fondée sur le besoin réciproque s et la réciprocité de besoins suppose la différence dès qualités : rendre tous les hommes absolument égaux, eût été le* faire insoeiableâ. Cette différence entre eux est une des sources de leur bonheur, et une preuve de plus de la sagesse et de la bonté de leur créateur, >Vnoh!rnt n : ^iéismiiié •

* Par rapportât!* défectuosités' de quelques individus de l'espèce humaine v nous traiterons^ cette partie de F objection en répon dantà' la seo<ïmde classe de difficultés relatives aux maux qui affligent l'humanité.

t VIJL Outre le» inégalités qui se trouvent

dans la nature, les incrédules nous objectent aussi les imperfections qu'ils y voient . «Si l'on » aperçoit dans l'univers quelques résultats? » heureux, quelques résultats utilesquinous » font juger qu'il est l'œuvre d'une intelli- » gence sage, les nombreuses imperfections, » les désordres gfaves et multipliés qu'on y » découvre, doivent faire porter un jugement » contraire. Tous les êtres se décomposent » et se recomposent sans cesse; et cette Provi- » dence, que l'on ditsi sage,semble n'être oc- » cupée qu'à défaire et refaire son ouvrage.

» Dans cette multitude de parties, il y en a un » très-grand nombre qui ne servent à rien, » et qui sont évidemment des hors-d*œuvres.

» Que de choses aussi vicieuses et nuisibles, » kne considérer que notre seule terre! Des « volcans abîment" lès villes; les tremble*- » mens de terre bouleversent des pays en- » tiers j les ouragans les dévastent ; les épi- » démieslesdépeuplent : tantôt la sécheresse » brûle les moissons, tantôt l'inondation les » submerge : combien d'animaux destruc*- » teurs ! combien de pliantes venimeuses ! On » ne peut suffire: à rémunération de toutes » les choses contraires à la sagesse , que l'on » prétend cependant être les ouvrages d'une » sagesse infinie. » ■ ° - [ ' - ' • • ' Jl y a dans le monde de* parties inutiles !

sur l'existence de dieu.

D'où le sait-on ? Pour le prononcer d'une manière aussi tranchante , il faudrait connaître, ce qui excède de beaucoup nos faibles

chine, et l'incalculable multiplicité des rapports de ses diverses parties. Ce qui, considéré séparément, paraît inutile, vu dans ses relations avec tout le reste, serait admiré comme le fruit d'urre profonde sagesse(2o6).

Nous voyons, ajoute -t-on, dans le monde des parties qui sont nuisibles : nuisibles à certaines choses , soit; mais comment ose-' t-on prononcer qu'elles ne sont pas, à d'autres égards, infiniment plus utiles ? U faudrait, pour le soutenir, connaître tous les rapports qui unissent ces parties aux autres. De ce qu'il voit un mal quelconque résulter d'un phénomène, le vrai philosophe se garde bien de conclure que ce phénomène est mauvais en soi , parce qu'il sait qu'il peut aussi en résulter des utilités ignorées. Mais, reprend l'incrédule, si vous les ignorez, pourquoi y croyez-vous? J'en suis certain d'abord a priori, parce que je suis assuré que ce monde est l'ouvrage d'un être qui ne peut agir inconsidérément, sans dessein, et sans un dessein très-sage. J'en suis ensuite certain à posteriori \ parce que la multitude de traits de sagesse que je vois éclater de toutes

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parts dans ce qme je conçois 4b l'ordre de l'univers, me démontre qu'il ne peut rien y avoir qui ne soit sagement ordonné ('107).

Dieu, répliquent encore les adversaires,ne pouvait-il pas produire le bien que vous attribuez aux météores, sans y joindre les maux qui en résultent? Il l'aurait pu sans doute.

J'accorderai même-, si on le veut, que cet ordre eut eu ce degré de perfection de plus que celui dans lequel nous vivons. Mais, je le répéterai toujours,, Dieu n'est pas tenu de * donner k son ouvrage toute la perfectkm dont il pourrait le douer 5 il ne pouvait pas même le faire parfait au souverain degré.

Maître d'y laisser des imperfections, ne l'«til pas du genre et du degré d'imperfection qu'il y mettra? Toiitce qu'on peut conclure des désastres causés par les m£téores,c'est que le monde pourrait être pktsparfaitqu' il n'est.

Nous ignorons dans quelles vues ont été créés les insectes , les animaux végétaux venimeux ; et cependant ces êtres qui nous nuisent nous donnent encore la preuve de la sagesse profonde à laquelle ils doivent l'existence. En examinantleur org»h nisation, qui peut s'empêcher d'être frappé du mécanisme admirable de leur composir tion, du rapport de leurs parties entre elles, de la justesse avec laquelle elles sont dirigées

8UR L'EXISTENCE Dff DIEU. 27i

vers un même but , de leur > tendant -commune et réciproque consearVJrtion, àî'àecroissetaent, à la reproduction de l'indu vidu? Est-il possible d'imaginer qu'un êti é dont toutes les parties ont une destination, une fin, bien clairement marquées, bien pleinement atteintes» n'ait lui-même, ni destination ni fin ? La sagesse que nous admirons dans la disposition des détails nous répond que l'auteur n'en a pas manquédam la confection de l'ensemble.

11 est étonnant qu'on nous'ébjecte, comme un défaut de sagesse, la décomposition et la recomposition des êtres matériels. Non,Dièu, dans ces révolutions continuelles de la matière, n'est point occupe à détruire et à refkire son ouvrage; c'est ato contraire, comme nous l'avons observé , par cet admirable moyen qu'il maintient la surface dë la terre dans le même état. Les êtres particuliers pé- * rissent , pour que l'être total se conserve : c'est d'après dê& lois éternelles, constantes et jamais démenties, cachées à notre faible raison, mais manifestées pat* leurs invariables effets, que la foce de notre globe présente depuis tant de siècles le même aspect, toujours nouvelle, quoique ancienne, et ne vieillissant jatiiaifc , parcequ'elîe se rajeunit saas cesse (*oS) .

La seconde classe de maux, c'est-à-dire ceux qui affligent l'humanité , fournissent aux incrédules deux objections : Tune sur l'existence, l'autre sur la distribution de ces maux.

IX. « La bonté, disent-ils, constitue la » Divinité* Cette bonté ne peut se manifester » à l'homme que par le bien qu'il éprouve; » dès qu'il est malheureux, cette bonté dis- » paraît et fait disparaître en même temps » la Divinité, Une borfté infinie ne peut » être ni limitée, ni partiale, ni exclusive. » Si Dieu est infiniment bon , il doit le » bonheur à toutes ses créatures. Un seul » être malheureux suffirait pour anéantir » une bonté sans bornes. Un animal , un » ciron, qui souffrent, fournissent des ar- » gumens invincibles contre la providence » divine. Or, à combien de maux l'homme, » que l'on nous dit être la créature privilé- » giée de Dieu, n'est-il pas sujet? il lui faut » passer par une succession d'états; par l'en- » fance, la jeunesse , l'âge mûr et la vieil - » lesse. Dans toutes ces différentes situa- » tions, il a à souffrir, tantôt du froid, tantôt » du chaud; ici de la faim, là de la soif; » le travail lui est nécessaire et pénible ; il » passe sa vie dans l'ignorance de beaucoup » de choses qu'il lui importerait de savoir ;

» il tombe fréquemment dans des erreurs qui » lui font tort (209). Que de sensations dou- » loureuses n'éprouve-tril pas très -souvent » dans toutes les parties de son corps ! que » de regrets cuisans, que de peines succes- » sives affligent son cœur! A combien d'es- » pèces de maladies n est-il pas exposé, et * combien en effet n'en essuie-t-il p^s? Et » quel est le terme de tant de maux? la mort, » et communément une mort accompagnée » de vives douleurs. Tel est,- mais non pas » en entier, le détail des prétendus bienfaits » de la Providence envers sa créature ché- » rie . Pour jugeï si effectivement elle rend » l'homme, heureux > il n'y . â . qu'à voir » combien d'hommes sont mécontens de »*leur sort. Concluons donc àvecÉpicure :

» ou Dieu ne peut pas donner à l'homme » plus) de bonheur, et alors il manque de » puissance; ou iil ne le veut pas, et dans » ce. cas il manque de bonté (a io). > »

Je pourrais d'abord répondre à cette objection, que tous ces maux physiques dont l'humanité est affligée soût la punition du premier péché. Si je nfc ? àbstiens de la donner, c'est que le péché originel ne nous étant connu que par la révélation , il faut, avant de le présenter aux incrédules, leur avoir fait voir la vérité de la ^révélation. Lorsque,

dans : les dissertations suivantes , j'aurai prouvé la certitude de la religion chrétienne , j'aurai ajouté ttae réfutation de plus à cette difificulté/iy ailleurs je n'ai pas besoin d'y recourir pour résoudre un argument quedisàpent les seules lumières de la raison, et qui est aussi opposé auK principes d une saine philosophie qu'aux dogmes du christianisme. ■ - j '

Toute cettè difficulté porte s»r deux

fausses notions :>Vune du bonheur et du malheur, l'autre der la bonté divine.

X. En premier lieu, il ne faut |>as confondre le bonheur èt le malheur &veclè plaisir et la peine. Les premiers sont des états habitu els; les secondes, des sensations transitoires . Le bonheur est l'étàt habituel du plaisir; le plaisir n'est que la jo«*s$att<;e actuelle d'un bonheur. De même le malheur est l'état habituel de la peine 5 etla péine, la souffranpe actuelle d'un malheur; Un bonheur par serait la possession constante dui plaisir* sans mélange d'aucqne peine:. Uùmàlhciur absolu serait le sentiment continuel delà douleur, qui ne serait tempérée p&r : aucun plaisir ^ Ni le bonheur pur, ni le malheur absolu, n existent dans cette vie. Nous tenons qu'ilssont réservés à un* autre vie , ils feront la récompense a&làpuhiâori de nofc 'ac«io*» ,

bonnes ou mauvaises : mais ce n'est pas là de quoi il s'agit ici . La vie actuelle étant mélangée de plaisirs et de peines, l'état de bonheur et l'état de malheur sont susceptibles de plus et de moins (211). Tél homme est plus heureux que tel, plus malheureux que tel autre. Nous rie pouvons juger du bonheur et du malheur de chaque individu , qu'en comparant les seritimens agréables ou désagréables dans lesquels il a passé sa vie. Je dirai un homme heureux, s'il a en plu& de jouissance que de souffrances : il a eu un degré de bonheur moindre que s'il n'avait pas éprouvé de douleurs , ou s'il en avait moins ressenti ; mais en somme il a été heureux» Si on disait d'un homme' qui a joui:

habituellement d'une bonne santé, maife quj quelquefois a éprouvé des inconamojdit?és; : qu'il a été malheureux par sa santé, certain ment on abuserait des termes . - * ;

Il fautobserver que les plaisirs £t les peinesi étant de différens genres, les états de bonhew^ ou <2e malheur résultent non de l'habitude' d'une seule jouissance ou d'une seule Souf ' france, mais de la combinaison des un es etde* autres. Une privation fait peiné 5 mais une possession en devient le dédommagement ; et réciproquement des douleurs qui àùrvi«nnent altèrent le bonheur dont on jouissait.

Si on nous demande quel est , de ce mélange de plaisirs et de peines, le point précis où on peut dire d'un homme que son bonheur excède son infortune, et où on doit le regarder comme heureux ; je croirai satisfaire à cette question , en répondant que c'est celui où il vaut mieux être tel que de n'être plus, où la vie actuelle est préférable à la cessation de la vie.

Entre les différens degrés de bonheur f y en a-t-il quelqu'un dans lequel Dieu ait dû nous placer? Sa bonté l' obligeait-elle à nous en accorder une mesure plus ou moins grande? C'est ce que nous allons examiner.

XI. En second lieu, il ne faut pas croire , parce que les attributs divins sont infinis , que leurs effets doivent l'être ; ils ne le sont ni ne peuvent l'être. Nous l'avons déjà dit : le créé est nécessairement fini. La toutepuissançe ne 5' étend pas jusqu'à créer l'infini, soit en nombre, soit en perfections.

Dieu est bon comme il est puissant : sa bonté est infinie, de même que sa puissance; mais les effets de sa bonté sont nécessairement limités , de même que les œuvres de sa toutepuissance. Dire que Dieu doit à ses créatures tout le bonheur qu'il peut leur procurer , est une contradiction. Les degrés de bonheur, d'une part, pourraient être augmentés jus-

qu'à l'infini ; et de l'autre, ne pourraient jamais y atteindre, puisque ce serait un bonheur créé. Dieu ne peut pas devoir à ses créatures ce qui répugne à leur état de créatures. Ainsi,pour nous former une idée juste de la bienfaisance infinie, il ne faut pas la • mesurer sur ses bienfaits. Elle consiste dans la volonté de faire du bien, mais d'en faire dans un degré borné. Quel que sçit ce degré, Dieu a été bon envers l'homme à qui il a accordé une dose de bonheur qui excède la dose de malheur, dont il a rendu l'existence préférable à la non-existence.

« Mais, dit sur cela un incrédule, sans » donner aux hommes un bonheur infini, » Dieu n'aurait-il pas pu du moins leur corn- » muniquer le degré de bonheur dont des » êtres finis sont susceptibles ici-bas? Pour » être heureux avons-nous donc besoin d f un » bonheur infini ou divin? »

D'abord cette difficulté est vague. Quel est ce degré de bonheur dont l'homme est susceptible? Comme il pourrait toujours augmenter, toujours il y manquerait quelque chose , toujours l'incrédule se plaindrait. De plus, il faudrait donc que tous les hommes eussent le même genre et le même degré de bonheur : que deviendrait la société fondée sur la réciprocité des besoins et des services,

Diq

sur l'inégalité des biens et des maux? Enfin, que Ton nous prouve que Dieu, déployant quelqu'un de ses attributs, doit , ou même peut donner à ce déploiement toute l'étendue dont il est susceptible.

D'après ces édaircissemens , le principe de l'objection tombe. Il est faux que l'infinie bonté doive à ses créatures tout ce qu'elle peut leur donner de bonheur. 11 est faux qu'un seul animal souffrant forme une objection insoluble contre la Providence.

XII. La question se réduit donc à savoir si l'espèce humaine a, dans cette vie, plus de biens que de maux. Et à cet égard, nous avons les aveux mêmes de nos adversaires.

Pour abréger, je n'en citerai qu'un seul.

« Si nous jetons un coup d'œil impartial sur » la race humaine, nous y trouverons un » plus grand nombre de biens que de maux.

» Nul homme n'est heureux en masse , mais » il l'est en détail. Ceux qui se plaignent le » plus amèrement de la rigueur du destin » tiennent pourtant à leur existence par des » fils souvent imperceptibles , qtii le& empê- » chent d'en sortir. En effet, l'habitude rend » nos peines plus légères. La douleur suspen- » due devient une vraie jouissance : chaque » besoin est un plaisir au moment où il se » satisfait. L'absence du chagrin et de la ma-

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» ladie est ue état heureux , dontnous jouis- » sons sourdement, et sans bous en aper- » ceyoir. L'espérance, qui rarement nou6 » abandonne tout-à-fait, nous aide à soutew nir les maux les plus cruels , etc. » (2 1 a). L'homme, de f aveu même des athées , a un plus grand nombre de biens que de maux.

La Providence Ta donc rendu plus heureux que malheureux ; elle n'a donc pas manqué de bonté envers hiL u

XIII. « Pour juger quelle rend l'homme » malheureux,, il n'y a, dit-on, qu'à voir » combien d'hommes sont mécontens de » leur sort. » G' est assurément une très-mauvaise manière d*em juger. Le désir du bonbfur est insatiable ; on a beau en posséder, wen souhaite^encoredavantage.On se plaint

deTétat qu'on frpai* comparaison av«c celui qu 'on voudrait avoir. Il s'agit de savoir, non . s'il y a beaucoup de mécontens, mais s'ils ont raisoa de l'être. La vraie manière déjuger si des hommes doût véritablement malheureux 1 est id'exâminer s'ils préfèrent leur existence adfcueHè, non à; une existence plus agriéftble^iiaais à la noth existence. Or ilin'y a pas, mocaktfe&tl parlant, d'homme qui ne piréfètte sa vk , quelque triste qu'il la juge , à la mort ;; Jkaroitdxmc sa situation présente m^iUowne^iti tenant (je pferle dansfletsy»-

tème des athées ) y il la juge donc plus heureuse que malheureuse. J'ai dit moralement parlant 9 parce que,sur la masse du genre humain , il y a quelques exceptions qui n'empêchent pas l'universalité. On voit un petit nombre d'atrabilaires qui désirent et qui se donnent la mort ; mais c'est plus souvent l'effet du dérangement de leur esprit que la preuve de leur malheur. On entend aussi quelquefois des personnes, dans des momens de profond chagrin ou de vive souffrance , souhaiter la mort ; mais ce sont des désirs passagers : leur sentiment habituel est l'amour de la vie, qui montre qu'elles ne la trouvent pas si malheureuse.

i Une autre considération prouve encore que foncièrement les hommes ne se croient pas plus malheureux qu'heureux. Demandez à ceux mêmes qui se plaignent le plus amèrement de leur sort, qui en désirent le plus ardemment up autre, s'ils voudraient changeai 'leur existence totale contre l'existence totale de quelque autre. Presque tous vous répondront qu'à tout prendre, ils s'estiment plus que cet autre, et qu'ils auraient plus à perdre qu'à gagner dans l'échange.

A l'argument d'Ëpicufe, il est facile de répondre : Dieu ne peut pas faire à l'homme uù bonheur infini, et en cela il ne manque

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pas de puissance ; il ne veut pas lui en accorder une plus grande portion , et en cela il ne manque pas de bonté; je viens d'en donner les raisons, <

XIV. D'après ces réponses péremptoires au principe de l'objection, il devient inutile de répondre au détail que l'on fait des maux auxquels cette vie est sujette. Quels qu'ils soient , la bonté divine n'a pas été tenue de nous en exempter, puisqu'elle nous en dédommage par des biens plus abondans.

Gon tentons-nous de faire, sur ce sujet, quelques observations qui montreront combien sont exagérées sur l'état de l'homme, dans ce monde ^ les plaintes des ennemis de la Providence.

Les divers âges de l'homme, et la lenteur de leur succession, tiennent à sa supériorité sur les animaux. Ses facultés intellectuelles ont besoin d'un plus long développement :

ainsi son enfance doit durer plus long-temps. Les soins qu'à cet âge il reçoit de ses parens, il les leur rend dans leur vieillesse. Sa croissance et sa décroissançe, pluslentes que celles des bêtes, lui donnent une vie plus longue, plus de temps pour acquérir, pour jouir, pour faire usage : et ses dernières années, jusqu'à la décrépitude, par les pertes qu'il fait graduellement, le préparent insensiblement à la mort.

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