‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 6 sur 64 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

L'être nécessaire est éternel.

V. L'éternité est la conséquence immédiate de la nécessité d'exister : asséitéet éternité sont presque deux termes identiques* Aussi, tous ceux qui ont reconnu l'existence de la divinité, même parmi les païens, ont en même temps professé son éternité (i 6) ; et les athées, qui veulent que la matière existe nécessairement, prétendent aussi qu'elle existe éternellement.

En effet, si l'être nécessaire a eu un com-

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mencement, d'où l'a-t-il eu? De lui-même?

mais aucune chose 4ie peut se donner à ellemême, l'existence ; il faudrait qu'elle existât avant d'exister. De quelque autre? mais alors il serait contingent, il ne serait plus l'être nécessaire. v S'il pouvait y avoir un temps, soit dans le passé, soit dans le futur, où l'être nécessaire n'existât pas, il serait nécessaire et il ne le serait pas ; il le serait, c'est l'hypollièse ; il ne le serait pas, puisqu'il pourrait ne pas exister.

VI. 11 n'est pas nécessaire de s'étendre plus longuement sur cette question, qui ne fait aucune difficulté vis-à-vis de ceux que nous combattons. Mais sur l'éternité dfe l'être nécessaire, il s'en présente une autre, qu'il ti'est pas hors de propos d'examiner, parce que cette discussion nous servira "à résoudre plusieurs objections de l'incrédulité : il s'agit de la nature de l'éternité. Non-seulement les théologiens, mais aussi les philosophes sont partagés sur ce sujet : plusieurs tiennent que l'éternité est composée d'une multitude infinie de momens qui se succèdent ; beaucoup d'autres pensent que dans l'éternité il ny a point de succession. Cette opinion était celle de Platon et de toute son école ( 1 7): plusieurs Pècesde l'Eglise l'ont adoptée (18), et elle

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est suivie par le plus grand nombre des théo* logiens. Ceux qui soutiennent ce système, reconnaissant un Dieu créateur de tous les autres êtres, distinguent son éternité de la durée des êtres créés. Lorsque ces êtres n'avaient pas encore été produits, et que Dieu existait seul, rien ne se succédait, à raison de son immutabilité. Toute succession suppose un changement, soit un être nouveau qui vienne à la place du précédent, soit, dans le même être, une manière d'être substituée aune autre. Ce qui succède n'est pas le même que ce qui existait auparavant (ig) : or, disent ces docteurs, dans Dieu, qui est nécessairement ce qu'il est, il ne peut y avoir aucun changement, il ne peut donc y avoir en lui de successif j ainsi, tant qu'il a été le seul être, il n'y en a pas eu. Il a créé le monde, et a voulu qu' il se perpétuât par une continuité non interrompue de mouvemens:

cette succession de changemens dans les parties de l'univers est véritablement ce que ntius appelons le temps. Le mot temps n'exprime autre chose que l'idée abstraite de la successiondesdiversesmodificationsdescréatures ; succession de mouvemens dans la matière, succession de pensées dans les esprits. La succession régulière du mouvement des astres a donné l'idée de la mesure du temps,

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et de sa division en jours, en mois et en années : de la mesure du temps .est venue l'aur tre idée abstraite de la durée, qui en ellemême n'est autre chose qu'une révolution de vicissitudes, qu'une comparaison entre une mesure du temps et une autre. Ainsi, disent ces docteurs, le temps a commencé d'être avec le monde (ao) : son origine date du premier mouvement, soit spirituel, soit matériel, auquel le créateur a donné l'impulsion . Mais l'éternité n'a pas cessé d'être dans Dieu ce qu'elle était : en dévouant ses créatures aux changemens et aux successions, il ne s'y est pas soumis : toujours le même, il est incapable de recevoir aucune mutation, d'éprouver de la succession. Le temps est une manière d'être des créatures toujours changeantes; l' éternité est un attribut du Créateur; elle n'est pas distincte de lui-même, elle est immuable comme lui. Toute l'éternité est donc essentiellement indivisible :

ou ne peut, la considérer dans sa totalité que comme un seul instant. Pour en donner une idée imparfaite, on la compare au point central autour duquel tournent les points sans nombre de la circonférence. Ainsi, tous les momens du temps correspondent au moment unique de l'éternité : de changemens en changemens, le temps poursuit sou cours

devant l'éternité qui reste toujours fixe ; ce qu'un de nos poètes a exprimé ainsi :

Le temps, celte image mobile . De l'immobile éternité (a i ).

Si l'éternité consiste-dans une succession de momens et de siècles, il faut dire que le nombre de ces momens et de ces siècles écoulés jusqu'à présent est infini. Mais comment peut-il l'être, puisqu'il s'accroît sans cesse? Un infini qui reçoit de l'accroissement est une évidente contradiction.

On objecte que cette notion de l'éternité est inintelligible, et contraire à toutes les idées ordinaires. Mais une éternité successive se comprend- elle plus aisément? Ne nous y trompons point : c'est l'éternité elle-même qui est incompréhensible; quel que soit son mode , nous ne la comprenons pas , • mais nous la concevons , nous en avons l'idée.

Et si on ne pouvait avoir aucune idée de l'éternité non successive, comment seraitelle venue même à des philosophes païens?

Quant à la contrariété de ce système avec les notions communes, elle n'est pas étonnante. Si on veut appliquer à l'être nécessaire les notions que l'on a des êtres contingens, on se trouvera continuellement en

défaut. Vivant dans le temps, entraînés par le temps, voyant dansUout ce qui nous entoure et éprouvant sans cesse en nous-mêmes les vicissitudes du temps, il n'est pas étonnant que nos idées habituelles se rapportent au temps. Il faut élever sa pensée au-delà de Tordre des choses dans lequel nous sommes et dont nous faisons partie, pour la transporter dans l'éternité. Observons qu'il s'agit ici non-seulement d'un attribut divin, mais du mode de cet attribut. Nous pouvons nous élever à une idée quelconque des perfections divines : mais une des causes par lesquelles cette connaissance sera toujours imparfaite, est que, par notre raison, nous ne pourrons jamais connaître la manière dont cette perfection est dans Dieu. Par exemple, je ne puis douter qu'il ne possède la science ; mais comment sait-il ? je l'ignore. D en est de même de son éternité.

D'après ces considérations, le système qui fait l'éternité de Dieu simple et non successive me paraît beaucoup plus probable que * le système contraire : mais enfin c'est un système ; et je ne me serais pas arrêté à en développer les principes si sa seule possibilité ne donnait pas des réponses à plusieurs des objections de l'incrédulité. Je le considérerai donc, non comme une opinion cer-

taine, non pas même comme une opinion très-vraisemblable, mais uniquement comme une opinion qui peut être véritable.

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