‹ Dissertation sur l'existence et les attributs de DieuChapitre 8 sur 64 · ARTICLE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE CINQUIÈME

L'être nécessaire est infiniment parfait.

Cette proposition en renferme deux : la première, que l'être nécessaire réunit toutes les perfections possibles; la seconde, qu'il les possède dans un degré infini. Avant de nous engager dans les preuves de cette double vérité, il est nécessaire de faire, soit sur l'une, soit sur l'autre, quelques observations.

IX. Quand nous disons que l'être nécessaire est infiniment parfait, nous n'entendons pas qu'il possède absolument toutes les perfections imaginables : il y en a qui, par leur nature, sont mêlées d'imperfections ; on sent bien que ce n'est pas de celles-là qu'il peut être ici question : il y aurait contradiction dans les termes à dire qu' un être parfait jusqu'à l'infini renferme des imperfections.

11 y a aussi des perfections qui sont opposées à d'autres, et qui les excluent ; ce n'est pas encore de celles-là que je parle : il ne peut pas y avoir dans un même être des qualités , contradictoires. J'ai dit que l'être nécessaire * réunit toutes les perfections possibles, c'est-

à-dire toutes celles qui sont compatibles, soit entre elles, soit avec le degré infini oit elles doivent être portées.

L'infini est, de toutes les propriétés de l'être nécessaire, celle qui excède le plus nos conceptions. Accoutumés à ne voir que des êtres limités, bornés nous-mêmes dans toutes nos facultés, nous sommes dans l'impuissance d'embrasser par la pensée la totalité de l'infini. Notre langage même atteste la faiblesse de notre esprit : le mot injîni, selon sa force grammaticale, semble présenter une négation du fini ; cependant, considérée philosophiquement, l'idée de l'infini est trèspositive; c'est au contraire le fini qui est une chose négative; il est la négation d'une plus grande étendue, l'exclusion d'un plus haut degré. L'infini n'exclut rien, ne nie rien : et le mot négatif par lequel nous l'exprimons annonce la négation de toute négation.

Nous ne comprenons pas l'infini, mais nous le concevons ; nous ne nous en formons pas l image, mais nous en avons l'idée ; il ne nous est pas accordé d'atteindre à sa hauteur, mais il nous est permis de la contempler. De même, pour employer une comparaison bien faible, car il ne peut y en avoir dans ce genre que do très-inexactes (27), de même, tous nos efforts ne peuvent nous éle-

ver jusqu'à ces astres qui roulent sur nos têtes, mais nous avons le pouvoir de les observer.

Pouji nous former une idée, non pas complète, je le répète, mais aussi juste que la

non comme un attribut particulier de l'être nécessaire, mais comme la qualité générale de tous ses attributs. L'infinité de durée est l'éternité ; l'infinité de diffusion, l'immensité de l'être nécessaire : nous appliquons l'infinité à toutes les propriétés que nous lui connaissons : elle est le degré auquel il les possède.

Pour prouver l'infinie perfection de l'être nécessaire, je pose d'abord en principe qu' elle est possible dans lui. Je dis dans lui, et dans lui seul. L'être contingent est essentiellement fini dans ses perfections ; il ne les a que con tin gemment, qu'accidentellement; ainsi, d'abord il peut les perdre, ce qui est une imperfection ; ensuite, des qualités accidentelles sont sujettes à variation, peuvent recevoir de l'augmentation, de la diminution : autre contradiction formelle avec l'infini, qui n'est susceptible ni de l'une ni de l'autre. Mais si l'infinie perfection est incompatible avec l'existence contingente, elle

se concilie très-bien avec l'existènce néces-

^saire : les mêmes raisons ne l'excluent pas de l'être immuable, incapable de rien perdre et de rien acquérir. Le possible est ce qui ne répugne pas, ce qui n'implique pas contradiction, ce qui n'emporte pas l'être et le non-être : or, qu'y a-t-il de contradictoire à ce qu'un être qui existe par sa nature ait par sa nature l'infinie perfection?

Est-ce l'agrégation de toutes les perfections compatibles entre elles? on ne peut pas le prétendre, puisque leur compatibilité fait partie de la supposition. Est-ce le souverain degré, l'exaltation de toutes ces perfections jusqu'à l'infini, qu'on voudrait mettre en contradiction avec l'existence nécessaire? Il n'y a entre ces deux idées aucune opposition : Tasséité ne met pas, comme la contingence, une borne aux perfections. Nous concevons dans l'être nécessaire la perfection illimitée ; elle est donc possible en lui.

XI. Mais j'ajoute ques'ilpeut la posséder, il la possède. L'être qui est nécessairement tout ce qu'il est, est aussi nécessairement tout ce qu'il peut être. Si, pouvant être infiniment parfait, il ne l'était pas, il y aurait une contradiction manifeste : il pourrait 1 être y cela est avoué par la supposition même qui est faite. Il ne pourrait pas l'être, puisque,

ne Tétant pas, il serait dans l'impossibilité' de le devenir ; son immutabilité s'y opposerait : acquérir quelque perfection ou quelque degré de perfection serait subir un changement, serait devenir autre que ce qu'il est.

Il n'y a dans l'être nécessaire rien qui ne lui soit essentiel; et ses perfections, et le degré de ses perfections, sont donc en lui essentiellement; elles y sont donc au point qui n est pas susceptible d'augmentation ; elles sont donc infinies.

Si Vêtre nécessaire n' est pas infini en perfections, il est donc borné. Mais d'où viendrait cette limitation? Serait-ce d' autrui ? quelle serait cette cause supérieure à lui, qui aurait le pouvoir delui prescrire desbornes?

Puisqu'il a essentiellement tousses attributs, on ne peut ni l'en priver, ni les modifier :

on ne peut ôter l'essence d'un être, à moins de l'anéantir. Serait-ce de l'être nécessaire lui-même que viendrait la limitation de ses perfections? dans ce second cas, ce serait ou sa volonté ou sa nature qui poserait la borne : dire que c'est volontairement qu'il se met des bornes est avancer une absurdité palpable : et quand il le voudrait, il ne se- Wt pas plus en son pouvoir qu'au pouvoir d* autrui de changer, de modifier son essauce. Prétendre que c'est par sa propre na«

ture que l'être nécessaire est restreint dans ses perfections, d'abord serait nier ce que nous venons de démontrer vrai, savoir, que l'infinie perfection est possible ; ensuite ce serait avancer que le principe d'existence le plus parfait est un principe d'imperfection ; car le défaut d'une perfection, ou sa limitation, sont des imperfections réelles. La nécessité d'exister ne répugne qu'à deux choses : au néant et à la contingence ; elle est compatible avec toute perfection, avec tout degré de perfection : elle ne peut donc pas être le principe de la limitation des perfections. Puisque l'être nécessaire ne peut être limité dans ses perfections, ni par lui-même, ni par autrui, il ne peut donc pas l'être y il est donc illimité, il est donc infiniment parfait (28).

XII. Contre l'infinie perfection de l'être nécessaire ori propose quelques vaines difficultés, qui méritent à peine qu'on y réponde.

On dit d'abord que nous n'avons point d'idée de l'infini; que celles que nous en avons n'est qu'une négation. J'ai déjà répondu à cette allégation, que nous n'avons ' pas à la vérité uiie notion complète, adéquate de l'infini ; mais que nous en avons l'idée, que nous en concevons la possibilité ; que

cette idée n'est point une négation ; que c'est au contraire celle du fini qui est négative.

On objecte encore que la perfection d'un être consiste à avoir toutes les qualités propres à sa destination ; que l'être nécessaire,* qui n'a point de destination, n'en §st pas susceptible. Le vice de ce raisonnement est de transporter à l'être nécessaire une notion des êtres contingens. Ceux-ci ne peuvent avoir qu'une perfection relative : créés et ordonnés pour une fin, ils nesont susceptibles que de la perfection qui y a rapport. Mais l'être dont l'existence est nécessaire et absolue a une perfection absolue ; elle ne se rapporte à aucun objet qu'à lui-même, et, par cela même, elle esX sans bornes comme lui.

L'athée, qui prétend que la matière existe nécessairement, dira-t-il que son asséité, que son éternité ne sont pas des perfections ?

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