‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine, par monsieur L.D.BChapitre 145 sur 227 · Sigonius, ad hune locum · texte numérisé non relu

Sigonius, ad hune locum

semblance. Il faudrait, selon lui^queServiusTulliuseûtété bien inconstant dans ce qu'il entreprenait, si, après avoir établi un gouvernement aristocratique, approuvé par tous les membres de TËtat, il avait formé le dessein de le changer aussitôt après, et de mécontenter le sénat et les patriciens, pour rendre au peuple une autorité dont il venait de le dépouiller, sans exciter le moindre mécontentement.

Ce fut donc plutôt, comme nous le dit Tite-Live, sur le plan que Servius Tullius en avait tracé, que fut établi le gouvernement que Brutus fit recevoir à Rome. Cela devient d'autant plus croyable, qu'il est difficile de concevoir autrement comment les Romains auraient pu convenir sitôt d'une forme de gouvernement, et comment elle aurait pu s'établir en deux jours , sans aucune contradiction. C'est ce qui devrait être arrivé, selon Denys d'Halicarnasse , qui fait tenir à Brutus un discours où il étale une connaissance parfaite de l'ancien gouvernement des principales républiques de la Grèce. C'est de ce qu'il y avait de meilleur dans les gouvernements d'Athènes et de Lacédémone, que Brutus compose celui qu'il conseille d'établir à Rome. A peine a-t-il proposé son sentiment, qu'il est approuvé et suivi sans la moindre opposition; et il nomme un entre-roi qui préside à l'élection de deux consuls. En ceci, Denys d'Halicarnasse diffère encore de Tite-Live, car celui-ci dit que ce fut le gouverneur de Rome qui présida aux comices des centuries qu'on assembla pour l'élection des consuls. Mais cette différence est peu considérable au prix du reste.

En effet, si nous suivons Denys d'Halicarnasse, il ne paraît pas concevable que, dans une révolution qui fit entièrement changer de face à l'État, après qu'on eût chassé les Tarquins, tout se soit passé aussi tranquillement qu'il nous le représente; qu'on voie les Romains dans un temps qui devait naturellement être rempli de troubles et de

défiances, délibérer avec autant de sang-froid que si Ton avait été en pleine paix. On y voit un de leurs chefs étaler avec beaucoup d'érudition et d'éloquence, dans un discours étudié, une vaste connaissance de tous les gouvernements étrangers, et en choisir les plus sages maximes pour en composer le gouvernement de Rome. Son discours persuade aussitôt qu'il est prononcé, et son plan est aussitôt mis en exécution. Ce n'est pas le seul endroit où le caractère romanesque de V Histoire de Denys d'Halicarnasse éclate, et où Ton voit que cet auteur s'est bien plutôt attaché à faire montre de son savoir et de son éloquence, qu'à se renfermer dans les bornes de l'exacte vérité. On y voit encore une preuve, des inconséquences que j'ai dit ci-dessus se retrouver dans la plupart des histoires romaines , mais surtout dans celle de Denys d'Halicarnasse, qui, consultant différents auteurs, dont les relations ne s'accordaient point, a fait du^mélange de ces différentes opinions un tout qui n'a ni liaison ni suite.

Pour peu que l'on veuille faire attention à ce que Tite- Live nous donne à entendre que Brutus et Valerius Publicola, les principaux auteurs de la liberté, avaient leur plan tout formé dès auparavant, et qu'ils ne faisaient que suivre celui qu'un roi, dont la mémoire devait êtr§ extrêmement chère aux Romains, leur avait tracé, et qu'il avait même eu dessein de mettre lui-même en exécution, on y trouvera beaucoup plus de vraisemblance et tout y paraîtra naturel. Les Romains ne crurent pas qu'on pût leur proposer rien qui vînt de meilleure main , et ils ne firent aucune difficulté de le recevoir. D'ailleurs, le changement qu'on introduisait danis l'État était peu sensible, on ne faisait que substituer à l'autorité royale celle de deux consuls, que le peuple était maître de se choisir tous les ans. L'expérience venait de les convaincre, que le pouvoir des rois dégénérait

aisément en tyrannie; et ils n'avaient pas à craindre le même inconvénient dans une autorité égale, mais partagée entre deux personnes, et dont la durée n'était qu'annuelle. On comprend de cette façon comment cette révolution n'entraîna point après elle les troubles et l'agitation qui en sont les suites ordinaires, et comment un état monarchique prit sitôt la forme d'une république et put s'y maintenir.

Il y a une -chose qui wend la narration de Tite-Live encore plus digne de foi : c'est que nous y entrevoyons que ce fut ce môme dessein de Servius qui , étant parvenu à la connaissance deTarquin, l'engagea à se défaire, parla violence, d'un homme, dont d'ailleurs le grand âge ne l'éloignait pas pour longtemps du trône. Mais voyant que si Servius exécutait ses projets, le chemin lui en serait fermé pour toujours, il ne crut pas devoir attendre tranquillement que le sort en décidât. Peut-être aussi Servius, qui était- d'un esprit doux et qui avait gouverné avec beaucoup de modération, n'avait-il songé à établir un gouvernement républicain, et à exclure par là son gendre du trône, que parce qu'il le connaissait naturellement violent et impérieux, et qu'il craignait qu'il n'abusât de l'autorité souveraine dès qu'il s'en verrait revêtu. De là vient que celui-ci, dès qu'il se fut défait de son beaupère et qu'il se vi( maître du royaume, fit casser toutes les lois de son prédécesseur, sans doute parce qu'elles favorisaient le penchant que les Romains avaient à l'indépendance. Il n'était pas possible que le dessein que Servius avait eu de les mettre en liberté fût demeuré si secret, qu'il ne l'eût communiqué à quelques-uns de ses confidents, et qu'il n'en eût* transpiré quelque chose qui, par les espérances qu'elle avait fait naître, avait fortifié dans les Romains ce désir naturel qui les portait à la liberté. C'est pourquoi Tarquin, lorsqu'il se vit la force en main, ne crut pas même devoir entreprendre de faire confirmer par leur suffrage le

pouvoir qu'il venait d'usurper, quoique jusqu'alors le peuple eut eu le droit d'élire ses rois, et le sénat de confirmer l'élection. Mais il aima mieux négliger cette formalité que de s'exposer à essuyer un refus qui aurait rompu toutes ses mesures. Si l'on ne suppose dans les Romains un désir formé de s'affranchir de l'autorité royale, il n'est pas facile de comprendre pourquoi Tarquin eût négligé une formalité qui pouvait lui assurer le trône et le faire considérer coranne un roi légitime. Il y a toute sorte d'apparence que, s'il n'avait pénétré les dispositions où était le peuple romain, il n'aurait pas méprisé ses suffrages, et qu'il serait aisément venu à bout de se faire reconnaître roi dans une assemblée générale. Mais voyant ce peuple irrité de l'action qu'il venait de commettre, et de ce qu'il l'avait frustré des espéfances de liberté que Servius lui avait fait concevoir, il ne voulut pas risquer d'essuyer les marques de son ressentiment, et négligea une formalité que les tyrans les plus injustes ne méprisent pas, à cause de l'impression qu'elle fait sur les esprits faibles du peuple, qui se laisse toujours éblouir par les apparences.

Tarquin prit donc un parti tout à fait opposé. Il voulut qu'on regardât un royaume, qui avait toujours été électif, comme son patrimoine qui lui appartenait par le droit de la naissance, et qu'on regardât Servius comme un usurpateur qui le lui avait retenu injustement. Se voyant également haï du peuple et du sénat, il ne consulta pas seulement celui-ci, et se mit peu en peine du droit dont le peuple avait joui jusqu'alors d'élire ses rois. Aussi Tite-Lîve reconnaît-il* qu'il ne possédait pas la couronne à juste titre, puisqu'il ne l'avait obtenue ni des suffrages du peuple, ni de Tautorilé du sénat. Nequecnim ad jus regni prœtçr vim qiiicqwjrn

]. Lib. ], cap. xtix.

habebat; ut qui, neque populi jussUj nec attctoribus patribus regnaret.

Il ne pensa donc qu'à maintenir par la force un droit qu'il avait fait valoir par le même moyen. Voyant bien que le gouvernement que Servius avait élabli était peu compatible avec ses desseins^ il cassa toutes ses lois qui tendaient au soulagement du peuple, et qui le rassuraient contre les entreprises des patriciens. Il n'eut pas plus .d'égard pour ceux-ci, et fit périr une partie du sénat, sans la remplacer, afin de faire tomber cette illustre compagnie dans le mépris ; et, contre ce qui s'était pratiqué jusqu'alors, il gouverna l'État, sans prendre les avis du sénat sur les affaires les plus importantes. Enfin, il ne pensa qu'à établir le despotisme sur les ruines de l'ancien gouvernement, dont il ne laissa plus aucune trace; et, pour se maintenir sur le tfône, il ne songea plus qu'à chercher de l'appui chez les étrangers,

Tarquin n'était pas destitué des qualités nécessaires pour bien gouverner un État ; et il y a bien de l'apparence qu'étant petit-fils et gendre de roi, il n'aurait pas eu de peine à obtenir la couronne des suffrages du peuple, et à se faire considérer comme un maître légitime, si quelque raison particulière ne s'y fût opposée. Il est môme très-vraisemblable qu'il aurait préféré cette voie, si toute espérance de réussir de ce côté-là ne lui eût été ôtée par les semences du désir de la liberté que Servius avait jetées dans l'esprit des Romains, et qui produisirent dans la suite leur effet.

Si on ne suppose cela, comment pourra-t-on se figurer que, dans une révolution, on ait -trouvé le moyen, en deux ou trois jours de temps (car les historiens n'en mettent pas davantage), d'établir une forme de gouvernement ferme et durable, et qu'une révolution qui devait naturellement remplir la ville de troubles et de défiances mutuelles n'altère pas plus la tranquillité intérieure de l'État que si l'on n'avait

eu à se défendre que contre un ennemi étranger? Mais si Ton suppose qu'on avait un plan de gouvernement républicain, formé par Servius, qui avait été communiqué à quelques-uns de ses confidents et goûté par la plupart des Romains, comme conforme au zèle que ce peuple eut toujours pour la liberté, tout devient facile à convevoir, et toute cette suite d'événements découle naturellement de cette cause comme de sa source.

Les premiers de Rome , surtout Bru tus et Publicola , n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire éclater leur ressentiment contre Tarquin. Ils avaient apparemment pris ensemble leurs n\f sures et les avaient communiquées à quelques personnes, sur la fidélité desquelles ils pouvaient compter. Ils avaient jugé à propos de suivre le plan de gouvernement que Servius leur avait tracé, et ils attendaient seulement que quelque circonstance favorable leur permît d'exécuter ce dessein. Ils savaient le mécontentement de tous les ordres de l'État contre Tarquin, et que ce prince était généralement haï. L'horreur que causa la brutalité de Sextus et la violence qu'il avait faite à Lucrèce, suivie de la mort tragique de cette dame, leur parurent le sujet, le plus propre à émouvoir les esprits du peuple et à le soulever contre le tyran. Ils profitèrent de la disposition où ils le trouvèrent pour établir leur nouveau gouvernement. Ils en proposèrent le plan et le firent recevoir dans la première chaleur; et comme il venait d'un roi dont la mémoire devait être chère aux Romains, il mérita par cette raison môme leur approbation. Si on ne suppose cela, il n'est pas concevable que, dans un temps où tout devait être dans une confusion et dans un désordre extrêmes, tout se passe pourtant à Rome avec autant d'ordre que s'il avait été réglé et prémédité de longue main.

C'est ce qui m'a fait suivre en cette occasion Tite-Live,

dont la narration paraît plus naturelle et plus suivie que celle de Denys d'Halicarnassc. A la vérité, Tite-Live ayant écrit fort en abrégé sur ces premiers temps, il n'a pas assez développé ses pensées, ce qui est cause qu'on ne fait pas toujours attention à tout le sens que renferment ses paroles. Denys d'Halicarnasse, au contraire, s'est beaucoup étendu sur le môme sujet; mais tout ce qu'il dit de ce règne n'a ni suite, ni liaison, et si on compare sa narration à celle de Tite-Live, on trouvera celle de ce dernier beaucoup plus vraisemblable. Il est vrai qu'on pourra reprocher à Tite-f^ive d'y avoir laissé quelque obscurité, pour avoir voulu ûtrc trop concis; mais je crois avoir dissipé cette obscjirité par les explications que je viens de donner.

Tout cela sert encore à nous confirmer dans l'idée que j'ai donnée, dès le commencement, des historiens romains, et à nous convaincre qu'ils étaient peu instruits de leur propre histoire, soit qu'ils n'y aient pas apporté toute l'application nécessaire, soit que ces anciens temps leur aient paru couverts de si épaisses ténèbres, qu'ils aient désespéré de pouvoir les dissiper, quelque travail qu'ils y apportassent.

Cependant ce règne méritait toute leur attention, puisque c'était à Servius Tullius, en quelque sorte, qu'ils avaient toute l'obligation de la liberté dont iis jouirent pendant plusieurs siècles. Ils adoptèrent la môme forme de gouvernement qu'il avait établi, excepté que deux consuls, qui se renouvelaient tous les ans, y exerçaient l'autorité royale. Le dessein de Servius, de rendre la liberté aux Romains, fut ce qui facilita l'entreprise de Brutus de les affranchir de la tyrannie de Tarquin. Brutus gagna d'abord la conflance du peuple romain en proposant de rétablir l'ordre que Servius avait introduit dans l'État, et que Tarquin avait aboli comme peu compatible avec le pouvoir absolu dont il était entêté.

Je ne puis linir ce qui concerne le règne de Servius ïullius sans faire quelques remarques sur un épisode tout à fait dcsliluô de vraisemblance dont on a orné son histoire *. Selon les historiens, il avait deux filles qu'il avait mariées aux deux Tarquins. Il avait donné à Aruns Tarquin, qui était d'un caractère doux et modéré, sa fille Tullie, dont rhumeur était altière et ambitieuse. L'autre, doutThumeur était assez conforme à celle d'Aruns, fut mariée à Tarquin le Superbe, dont le caractère est assez connu. Servius avait espéré que ces mélanges d'humeurs et de caractères opposés adouciraient ce qu'il y avait d'altier et de féroce d'un côté. Il se trompa. Tullie et Tarquin ne s'accommodèrent pas de ces vues politiques; ils trouvèrent qu'ils se convenaient mutuellement, et, pour réunir deux caractères qui sympathisaient si bien, ils résolurent de se défaire, par le poison, Tarquin de sa femme et Tullie de son mari, afin de pouvoir ensuite se marier ensemble; et l'exécution de ce détestable crime fut en effet suivie de leur mariage. Tout cela se passe du vivant de Servius qui, non-seulement laisse ces crimes impunis, mais voit môme d'un œil tranquille le mariage de ces empoisonneurs.

Il n*y a guère de vraisemblance dans ce conte, et il ne méritait assurément pas de tenir place dans l'histoire. Cependant nous le voyons rapporté par tous les historiens, qui eussent sans doute craint de faire tort à leurs histoires s'ils avaient omis un épisode si intéressant. Gomme ils étaient assez maîtres de leur sujet, je leur aurais conseillé de renvoyer du moins jusqu'après la mort de Servius le mariage de ces assassins. Il aurait été mieux placé, et n'aurait pas démenti le caractère qu'ils donnent à ce prince, qui ne manquait ni de courage ni de fermeté, et qui réunissait toutes les qua-

1. Dion. Halicam,, lib. IV, p. 232. — Liviu8,lib. I, cap. xLvi.

lilés d'un grand roi. Cependant quelle faiblesse dans ce prince, s'il permet, non-seulement que des crimes si énormes restent sans punition, mais s'il ne paraît pas même s'opposer au mariage des assassins de sa fille et de son gendre, et les laisse jouir tranquillement du fruit de leurs crimes!

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