CHAPITRE XII
1*U t.AlJAUTÈKh Itfc DkNYS I» U ALICARN AS.SK KT DU POND OU ON PEUT PAIRE SUR 50N HISTOIRE
On est généralement prévenu en faveur de Denys d'Ilalicarnasse, et on est persuadé que, de tout ce qui nous reste sur l'histoire romaine, il n’y a rien de plus sûr que ce que nous en a laissé cet auteur grec. Il avait écrit en vingt livres l’histoire des cinq premiers siècles de Rome, ouvrage dont il ne nous reste qu’une partie. Quelque enraciné que soit le préjugé qui combat en sa faveur; nonobstant l’apparence
DE E'HISTOIHE ROMAINE.
d’exactitude et de sincérité qu’il a fait régner dans son ouvrage; nonobstant l’attention qu’il a eue de le revêtir de tous les caractères de la vraisemblance, et de l’entremêler de recherches et de discussions savantes qui l’ont fait regarder comme un critique sur et judicieux : je crois que cet historien perdra beaucoup à être éclairé de près, et que les preuves sur lesquelles son Histoire est fondée ne pourront tenir contre un examen un peu sévère.
J’ai prouvé, qu’outre la perte de quantité de monuments dans le saccagement de Home par les Gaulois, l’ignorance où les Romains demeurèrent encore pendant le siècle suivant avait été cause qu’on n’avait aucun mémoire, aucune relation historique du cinquième siècle même. Nous ne voyons pas du moins que les auteurs des siècles suivants en appellent à des mémoires contemporains.
Au contraire, Cicéron et Tite-Live nous assurent positivement qu’il n’en existait point. Ilenys d’Halicarnasse n’en peut pas disconvenir non plus : et quand il n’en conviendrait pas formellement, il suffirait de voir que, dans le catalogue des historiens qu’il a consultés pour la composition de son Histoire , il n’y entre absolument que des écrivains du sixième siècle, pour être convaincu qu’il n’y en avait pas d’autres dans lesquels il pût trouver des secours.
« J’ai demeuré à Rome pendant vingt-deux ans, dit cet « historien 1 , et j’y ai acquis une pleine connaissance de la
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vjx xcpxveî; xr’ ùuivtav, etc., elc. DIuiivs. Halicaru., lib. I, p. 6.
124 1NCEHTITUDE DES PBEMIKH8 SIÈCLES
« langue du pays. Pendant tout ce temps-là, j'ai été uuique- « ment appli<]ué à m’instruire de ce qui concernait le sujet « de mou entreprise. Je n'ai mis la main à l’œuvre qu’aprês « avoir été instruit de bien des choses par des gens fort « savants avec qui j'avais lié connaissance. Le reste, je l’ai « tiré des historiens qu'ils estiment, comme Porcius Caton, « Fabius Maximus, Valerius Antias, Licinius Macer, Ælius, « les deux Gellius, les deux Calpurnius et divers autres qui « ont quelque réputation. »
Il y aurait bien des remarques à faire sur ce que nous dit ici cet auteur des secours qu’il a eus pour composer son Histoire; mais je me contente de faire une seule réflexion, qui se déduit comme une conséquence naturelle de la vérité de ce que j’ai établi. C'est que Y Histoire qu’a écrite ltcnys d’Halicarnasse, ne pouvant avoir plus de certitude que celles sur lesquelles il fonde la vérité de ses narrations, il s’ensuit que si celics-ci ne méritent que peu ou point de créance, la sienne, qui n’est fondée que sur leur autorité, n’en mérite pas davantage. J’ai établi assez clairement qu'il ne restait aux Romains que bien peu de monuments auxquels leurs historiens pussent avoir recours; qu'il n’v avait guéres que les Mémoires des familles qu'ils eussent consultés, et que c’était de celle source que partaient tanlde falsifications qui avaient altéré la vérité de leur histoire. Ces histoires ne peuvent donc avoir le degré de certitude requis. El il s’ensuit que celle de Denys d’Halicarnasse, ne s’appuyant que de leur témoignage, est également incertaine. C’est ce qu’il faut que je prouve un peu plus au long.
Il y a bien de l’apparence que si cet historien avait consulté d’autres monuments anciens, il n’aurait pas négligé de nous les indiquer dans cet endroit. Aurait-il omis dans ce catalogue les Grandes Annales , les Actes de la ville et du sénat, s’il avait eu de pareils secours; puisque ces pièces
M l.’HISTOIRE ROMAINE.
étaient ce qui pouvait donner le plus d'autorité il son Histoire? Je crois donc que, de son silence, on doit conclure sûrement qu’il n'a point eu de pareils secours, et qu'il n’existait point de Mémoires contemporains sur lesquels il pût constater la vérité des faits contenus dans son Histoire. En effet, s’il y en avait eu, auraient-ils échappé à ses recherches et aux soins qu’il se donna pendant vingt-deux ans, lesquels il employa tout entiers il rassembler ses matériaux? Et s’il en avait fait usage, ne se serait-il pas fait honneur d’avoir consulté les pièces les plus propres à donner une entière certitude h son Histoire?
Il est vrai qu’on peut objecter qu'il n’est pas croyable qu’un écrivain aussi judicieux que le parait cet auteur nous ait donné une Histoire ltomaine où il étale une si grande connaissance des antiquités de cette nation, de son origine, dé scs lois, de ses coutumes et de son gouvernement, sans avoir de bons garants de ce qu’il avançait. Il est vrai encore que les détails où il est entré sur ces divers sujets le font communément regarder comme l’auteur le plus instructifet le plus solide de tous ceux qui ont écrit sur les premiers siècles de Rome. Ce fut sans doute l’estime que le célèbre Grotius faisait de cet écrivain, laquelle l'cnçagea 1 , dans une lettre adressée à M. du Maurier, ambassadeur de France auprès des Étals-Généraux (où il le dirige dans l’étude suivie que cet ambassadeur voulait faire des auteurs anciens), de lui conseiller, lorsqu'il voudrait s'instruire de l’histoire romaine, de préférer les historiens grecs aux romains, parce que ces derniers ne remontaient pas à l’origine de quantité d'usages qui ne les frappaient point ;i cause qu’ils les avaient tous les jours sous les yeux. Comme on aime à répéter ce qui a été dit par un homme de poids, ce conseil se