‹ Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers siécles de l'historie romaineChapitre 94 sur 222 · Lit». I · texte numérisé non relu

Lit». I

DK L'HKTOIRE HUMAINE.

avec plus de patience aux Grecs le joug qu’une nation , qu'ils regardaient comme barbare, leur avait imposé. C’était le but qu’il se proposait, comme il le déclare luimême dans sa préface, et c’était sans doute un moyen qu’il avait imaginé pour faire sa cour aux Romains. Ce fut dans une vue peu différente que Josèphe entreprit d’écrire l’histoire de sa nation. Il songea bien plus à faire sa cour aux païens, qu'à se conformer à l’exacte vérité, telle que la lui dictaient les livres sacrés. Pour ménager les ennemis de sa nation, il supprima de véritables merveilles, jugeant qu'ils n’y ajouteraient pas foi, et, au contraire, il supposa plusieurs faits absolument faux, parce qu’il les croyait plus de leur goût et plus selon leur portée.

Le but de Denys d’Halicarnassc étant donc de flatter les Romains, il ne lui fut pas difficile de revêtir de quelque probabilité l’opinion qu’il avait dessein d’établir. Plus les temps sur lesquels on travaille sont enveloppés de ténèbres, plus leur éloignement nous en dérobe la connaissance, et plus aussi le champ en est-il ouvert aux conjectures, qui deviennent vraisemblables à proportion que celui qui les fait a l'esprit ingénieux, et qu’il sait les revêtir des apparences de la vérité. C’est sur ce pied-là qu’il faut regarder tout ce que Denys d’Halicarnasse nous débite dans son premier livre sur l’origine des Romains. Tout ce que d’autres auteurs avaient écrit sur le même sujet n’était fondé que sur des traditions fabuleuses qui étaient contenues dans les livres qu’il appelle sacrés, et qui paraissent avoir eu assez de rapport à la Légende dorée. Il ne s’attacha donc qu’à en choisir tout ce qu’il pourrait rendre vraisemblable, sans se mettre en peine d’en garantir la vérité. Il lui était bien facile d’y donner un tour qui favorisât l'opinion, laquelle il voulait établir. Celles qu’il combattait n'étaient pas mieux fondées que la sienne, à laquelle

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il donnait outre cela de l'avantage, en la revêtant des apparences du vrai, et en évitant les contradictions qui avaient été l’écueil de ses prédécesseurs.

Mais, malgré les peines que cet hislorien a prisés pour donner une origine grecque aux premiers habitants de ltqme et pour en faire une colonie d’honnêtes gens, le préjugé contraire avait déjà prévalu, et il s'efforça en vain de le détruire. Quelque intérêt qu'eussent les Romains de donner cours à l’opinion de Denys, leurs historiens ont toujours conlinuéde peuplerleur ville uaissantc d'une foule de bandits et d'esclaves fugitifs. Cet auteur a beau nous dire, à la lin de son premier livre, qu'il a réfuté ceux qui ont fait de Rome un asile cl un refuge de tous les vagabonds et les banqueroutiers de ce lemps-là, et de tous ceux qui n’avaient ni feu ni lieu; il a beau entrer dans le détail le plus circonstancié sur la naissance du prétendu fondateur de Rome, et s'efforcer de les rendre respectables aux Grecs, il n'a pu réussir à détruire l’opinion contraire. Elle avait jeté de trop fortes racines. Tite-Live, qui écrivait à peu près dans le même temps, et les autres historiens ou auteurs, ont continué à se donner des ancêtres peu honorables; et ainsi Juvénal a été en droit d’en parler sur le même pied 1 :

Et lame» ut longe repelas, longeque revolvas Noraen, ab infami gentem deducis asylo.

Majorum primo s quisquis fuit ille tuorum,

Aut pastor fuit, aut illutl quod diccre uolo.

« Et cependant, quelle folie! pour reprendre de bien « haut l’origine de votre race, vous allez remonter jusqu’à « quelque insigne scélérat. Allez, le premier de vos aïeux, « tel que vous prétendez qu’il fut, a été sans doute ou « porcher, ou, le dirai-je? Non, taisons-nous. »

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