SUR
lophthalmie contagieuse,
J3epuis la formation de l’armée des Pays-Bas, plusieurs de nos bataillons ont considérablement souffert d'inflammation des yeux ; ignorant l’origine d’une maladie aussi extraordinaire , on l’a attribué à des causes très-différentes et souvent très-opposées. J’ai été à portée, depuis quatre ans, de voir à l’hôpital militaire deGand, un très-grand nombre de ces ophthalmies , et de faire sur cette affection des recherches qui pourront peut-être dissiper beaucoup d’incertitudes et de doutes , et fixer l’opinion sur cette maladie. Je soumets aux hommes de l’art en général, et aux officiers de
santé <je notre armée en particulier, le résultat de mes investigations et de mes observations à ce sujet.
La grande analogie de cette ophthalmie avec l’ophthalmie d’Egypte, dont plusieurs auteurs ont donné des descriptions plus ou moins détaillées, a particulièrement éveillé mon attention , et je crois être fondé dans mon opinion quand j’indique cette source comme la cause primitive.
Quand on réfléchit sur les diverses causes qui produisent l’ophthalmie en Égypte , et qui appartiennent au climat et au sol de ce pays, on serait tenté de croire que cette maladie y est particulière au sol et endémique , qu’elle y est entretenue par des causes absolument locales , et que hors de cette partie de la terre , elle ne peut ni se produire ni se maintenir.
Prosper Alpin , médecin Vénitien, qui, au i5.* siècle, a fait un voyage en Égypte et y a demeuré pendant quelques années , est le premier qui nous ait donné des notions assez détaillées sur cette maladie. Il y divise l’année en quatre parties : le printemps, qui est la saison de la végétation spontanée , occupe janvier et février : pendant ces deux mois , le temps est tempéré et sain. La saison de la chaleur commence avec le mois de mars et se termine en général avec le mois d’août. 11 distingue encore cette seconde partie en deux : le premier et le second été ; le premier commence avec mars et finit en mai.
Durant ces trois mois, le temps est impétueux et très-inconstant ; c’est alors que les vents qu’on appelle en arabe capsin ou vents chauds , domilient et traînent avec eux les maladies et la désolation. Il dit se rappeler qu’étant au Caire durant ces mois, il soufïYit beaucoup de ces vents chauds, qui enlevèrent une si grande quantité de sable brûlant , que l’air en lut obscurci au point qu’on ne pouvait voir le soleil (i).
Après avoir décrit ensuite l’action désastreuse de ce sable sur le corps et les yeux (2) , il dit que le second été commence où l’autre se termine , et continue jusqu’en septembre. La chaleur alors, quoique forte , est égale et commence à diminuer. Durant cette époque , le Nil s’accroît et la saison est très-saine. L’automne occupe les mois de septembre et octobre. Le débordement du Nil
(1) Il s’exprime ainsi, dans son traité de Medecinæ Ægjpliorum , Cap. VII, iib. I : « Memini etenim ego dùm » Cayri olim moram facerem iis utique tribus mensibus » me ventos calidissimos , molestissimosque sentiisse , » cum arenarum inflammatarum magna copia , qua aèr » ita obscurabatur , ut sol neutiquam videri posset. Ilio— » que etiam tempore quo plurimos vagasse epidemicos, » a (que letbales morbos , maximèque oculorum lippitu- » dînes, quas Græci ophtbalmias appellant. »
(a)« Pulvis ilia velarena copiosa ventis tum asportata, tum » ex solo Ægypti ventis arrepta , atque per aërem agilata , » non minus quam aër suo.calore, corpora lædit atque * oflëndit , oculosquc maxime , quos mordëtet inflamuiat*
cesse vers la fin du dernier mois. L’atmosphère, durant cette période, est tempérée et saine ; les deux mois suivans , quoique sains aussi , sont plus froids et constituent l'hiver ou la quatrième saison de l’année.
D’après cet aperçu , il paraît que les trois premiers mois de l’été sont les plus insalubres, et forment l’époque de l’année où l’ophthalmie domine le plus. Cependant cette maladie n’est pas bornée à cette saison seule ; Prosper Alpin observe que l’inflammation des yeux est très-commune pendant l’hiver à Alexandrie , et que durant toute l’année , elle exerce ses ravages au Caire : ce qu’il attribue au nitrate de potasse qui est charié par l’air et qui échauffe et irrite les yeux (i).
Depuis cette époque déjà éloignée , nous avons plusieurs relations de voyageurs distingués qui
(i) « Hyeme oculorum lippitudines ibi rnultæ vagantur. j> Plurimasque Cayri easdem per omuia anui tempora ho- ♦» mines invadere ob nitrosuin pulverem, qui continué « oculos liabitanlum mordicat , et caleiacit, observatur, »> longé maximèque in æstatis prima parte, quo tem- » pore calor ambienlis summè calidi oculos inflammat : »> taliumque morborum numerum auget. Sparsim verè » per urbem toto anno hæ oculorum inflammationes » vagantur ; atque cpidemicæ plurimæ in prima æstatis- » parte calidissima inæqualissimaque ; ob veliementissi- » morimi meridionalium ventorum calorem , atque in- » flauimatarum arenaruxn copiam, quæ ab iisdein veutiï » asportantur. » Vide Cap. XIV.
ont parcouru l'Égypte à des périodes plus ou moins rapprochées de nous, et qui confirment tous , quant à la fréquence des ophthalmies , que la description donnée de cette maladie par Prosper Alpin, est exacte et frappée au coin de la vérité.
Savary dit que le nombre d’aveugles en Egypte est très-considérable , au point que la grande mosquée du Caire contenait dans son temps huit mille de ces malheureux, lesquels y jouissaient d’une subsistance suffisante (i). Il croit que ces affections des yeux ne doivent pas être totalement attribuées à la réflexion du soleil brûlant sur le sable ; parce que les Arabes qui demeurent au milieu des sables , ont les yeux et la vue excellons. Il suppose qu elles peuvent être occasionnées par les effets nuisibles des vapeurs des eaux stagnantes , puisque parmi les marchands français qui demeurent sur les bords du canal du grand Caire, il y a eu seulement un exemple de cécité pendant le cours de cinquante ans. « L’usage , » dit-il, où sont les Égyptiens de dormir en plein » air pendant l'été , ou sur les terrasses de leurs » maisons , ou près de leurs cabanes , est sans
(x) Cette assertion aurait besoin d’éclaircissement ; il est probable que dans cette mosquée, ou dans le cloître qui peut-être entoure ces monumens de la religion et de la charité, la subsistance de huit mille de ces malheureux était journellement assurée.
» doute l’origine de celte infirmité. Le nitre uni- » versellement répandu dans 1 air , les rosées » abondantes des nuits , attaquent l’organe dé- » beat de la vue , et les rendent borgnes ou » aveugles (i). »
Sonnini , qui a succédé à Savary , parle d une poudre très-subtile répandue dans l'air , comme de la principale cause de l’ophthalmie en Egypte, et dit qu’il n’avait qu'à s’exposer un moment au milieu du jour sur la terrasse de sa maison au Caire , quand il ventait fort , pour avoir une inflammation aiguë aux yeux. Il croit que les fréquentes lotions et aspersions des maisons et des rues au Caire y sont une autre cause du mal d’yeux. Les rues de cette ville ne sont pas pavées, et la terre étant extrêmement chaude , il s’e'n élève aussitôt des exhalaisons qu’il qualifie de nitreuses et qui sont très-nuisibles aux yeux ; il dit qu’après avoir été guéri d’une ophthalmie qui lui était restée pendant assez long-temps , ses yeux avaient conservé une grande faiblesse , et que quand le peuple aspergeait d’eau la galerie où il habitait, il souffrait chaque fois dans ses yeux , et même que sa vue s’obscurcissait pour quelques instans.
Il n'attribue pas la cause de cette maladie , comme Savary , à l’habitude des Egyptiens de
(i) Lettres sur l’Égypte, tora. III.
coucher en plein air , parce qu’il croit que les soins qu ils prennent alors d’envelopper la tète de plusieurs lambeaux d'étoffe , doit suffisamment protéger la tète et les yeux (i).
Volney rapporte (2) qu'il y a un nombre si prodigieux d’aveugles, que, marchant dans les rues du Caire, il a souvent rencontré sur cent personnes , vingt aveugles , dix borgnes , et vingt autres dont les yeux étaient rouges, purulens, ou tachés. « Presque tout le monde, dit-il, porte des j> bandeaux , indices d’une ophthalmie naissante » ou convalescente. »
Volney s'est occupé plus qu'aucun autre voyageur à faire des recherches pour découvrir la cause de cette maladie ; il a trouvé quelle règne aussi en Syrie , mais seulement sur la côte delà mer; que la ville du Caire, pleine d’immondices, y est plus sujette que tout le reste de l’Egypte , les classes communes plus que les gens aisés , les naturels plus que les étrangers ; que rarement les Mamelouks en sont attaqués , et enfin que les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes bédouins.
« Que cette ophthalmie, quoi qu’en ait dit Prosper
(1) Voyage dans la Haute et Basse-Egypte, vol. II , pag. 3o.
(2) Voyage eu Syrie et en Égypte , voh I , pag. 2o3 et suivantes.
» Alpin , règne dans toutes les saisons , et affecte » tous les âges. »
Ce célèbre voyageur, qui joignit à une instruction solide un grand esprit d’observation, n’admet pas pour cause principale de cette maladie les vents du midi , parce qu alors , selon lui , elle devrait être plus fréquente au mois d'avril , et que les bédouins en seraient affectés comme les paysans; il n’admet pas non plus, comme cause, la poussière fine répandue dans i air , parce que les paysans y sont plus exposés que les habitans de la ville. II croit que l’habitude de dormir sur les terrasses pourrait être une cause plus réelle ; mais cependant, dit-il, en se faisant à iui-même une objection, dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la vallée de Balbeck , de Diarbekir , les plaines de Haurân , et dans les montagnes , on dort sur les terrasses sans que la vue en soit affectée.
« Si donc au Caire , dans le Delta et sur la côte de Syrie , il est dangereux de dormir à l’air , il faut que cet air prenne du voisinage de la mer une qualité nuisible. » Il croit que la nature saline de l'air , si marquée dans le Delta , y contribue beaucoup par l’irritation et les démangeaisons quelle cause aux yeux , ainsi qu’il l’a éprouvé lui-même.
Il considère encore comme autant de causes de l’ophthalmie, la nourriture indigeste du peuple,
l'habitude qu'ont les Égyptiens de se raser la tête toutes les semaines, et d’en faire ensuite un foyer de sueur en la couvrant d’un bonnet très-chaud, ainsi que 1 impression du Iroid à la tète auquel ils sont exposés lorsqu ils la découvrent.
Jajouterai à ces diverses explications sur les causes primitives de cette maladie , les renseignemens que nous ont fourni Messieurs les barons Larrey et Desgenettes, Bruant et autres officiers de santé, dont le nom et la gloire sont en partie attachés à ce que l’expédition de l’armée française en Égypte offre de classique , et auxquels nous sommes redevables des notions les plus exactes sur les causes, la nature et le cours de cette affection.
L'armée débarqua à Alexandrie en juillet 1798, et à-peu-près vingt jours après, elle fut attaquée par la fièvre , la dyssenterie et l’inflammation des yeux ; trois mois après le débarquement , le médecin en chef Desgenettes reçut un mémoire sur i'ophthalmie, par Bruant (1), dans lequel celui-ci commence par témoigner ses regrets de ce que les
(1) Presque tout ce quia été écrit sur les maladies tL cette armée, fut d’abord adressé au médecin en chef, M. Desgenettes , et public dans les mémoires de l’Institut , au Caire. Après , M. Desgenettes en a fait une collection qu’il a publiée à Paris, en 1802, sous le titre d 'Histoire Médicale de l’armée dé Orient.