‹ Dissertation sur l'ophthalmie contagieuse qui règne dans quelques bataillons de l'armée des Pays-BasChapitre 5 sur 9 · DE L’OPHTHALMIE CONTAGIEUSE · texte numérisé non relu

DE L’OPHTHALMIE CONTAGIEUSE

Cette oplithalmie se déclare subitement et sans aucune indisposition préalable ; les hommes se couchent en pleine santé , et se lèvent ayant 1 un ou l’autre œil, ou les deux yeux enflammés; chez d’autres l’infection se manifeste pendant le jour, à 1 exercice, au corps-de-garde , etc. etc.

J’ai observé que chez un certain nombre , elle était précédée d’un sentiment d’obstruction du nez avec écoulement séreux , et bien particulièrement dans les cas où l’ophthalmie est accompagnée de symptômes graves. Ordinairement, le coryza cesse aussitôt que iophthalmie se manifeste.

Elle se déclare par un picotement dans le globe de l’œil ; assez généralement le malade éprouve le sentiment de la présence de corps étrangers , tels que de grains de sable , mais ce qui paraît dû à des vaisseaux variqueux ; d’abord il y a beaucoup de larmoiement et une légère rougeur de la conjonctive , principalement de celle qui tapisse les paupières, où on remarque généralement les premiers signes d’inflammation.

Quelquefois vingt-quatre heures après l’apparition de ces symptômes, mais souvent quelques jours après l’invasion de la maladie, les paupières sont boursouflées et frappées d’une inflammation érysipélateuse; le malade y sent une grande pesanteur, et beaucoup de difficulté à les ouvrir : ces symptômes sont accompagnés de lançures ; mais plus généralement dans les fortes inflammations , il y a une douleur sourde et profonde dans le globe de l’èeil ou dans toute la région frontale et orbitaire, sur-tout quand les deux yeux sont enflammés : cette douleur augmente vers le soir ou plus tard dans la .nuit , et diminue vers le matin ; quelquefois cette douleur a aussi ses accès pendant le jour.

L’inflammation se déclare rarement dans les deux yeux à-la-fois; elle commence ordinairement dans l’un , plusieurs heures ou des jours avant qu elle affecte l’autre. L'affection primitive se porte indifféremment sur l’œil droit , ou sur l’œil gauche ; cependant j’ai remarqué quelle se présente plus fréquemment à l’œil droit (i).

(i) Savaresi préleud que l’œil gauche souffre plus et est plus souvent affecté de cette ophthalmie ; voyez l’Histoire me'dicale de l’armée d’Orient, 2.me partie, pag. 90. Larrey, au contraire , dit que l’œil droit en est plus gravement affecté que le gauche ; il y ajoute que tous ceux qui sont devenus borgnes, le sont de l’œil droit, vol. I, pag. 209 de ses mémoires cités.

Dans quelques ras 1 inflammation se borne entièrement à l un des yeux ; mais r’est particulièrement quand cet organe se trouve fortement affeeté. Dans des cas légers, ou lorsque l’inflammation cesse subitement dans l’œil primitivement enflammé , il est certain que l’autre œil participera de celte inflammation. Je n ai pas pu vérifier si les blonds y sont plus sujets que les noirs, eu égard à ce que dans nos provinces les cheveux noir# sont peu fréquens.

Dans des cas légers où la conjonctive est seule affectée, le gonflement des paupières n’existe pas. L’ophthalmie se borne à une inflammation aiguë, accompagnée d’un écoulement de larmes et de sérosité, et dune grande irritabilité de l’organe de la vue , principalement à l’approche de la lumière : celle ophthalmie peut rester quelque temps dans cet état, perdre ensuite son caractère aigu et se guérir.

Mais dans les inflammations de quelqu’intensité, les paupières restent rarement intactes. Souvent l'inflammation primitive affecte en meme temps les paupières et la conjonctive du globe de l’œil ; alors le gonflement les rend lourdes et difficiles à ouvrir , ce qui accumule l’excitabilité de l’œil , et rend le jour insupportable au malade. La matière séreuse qui découle en grande quantité , ne tarde pas à offrir une véritable purulence. L’écoulement purulent est d’abord blanchâtre;

niais il acquiert bientôt une couleur jaune et devient plus abondant qu’il n’était dans le principe. Ensuite il devient plus consistant, et les paupières sont presque toujours collées ensemble, par suite de l’épaississement de cette matière et de lagglutination des cils.

Dans cet état de choses et souvent dès le début de la maladie , les souffrances du malade sont considérables ; non-seulement, les douleurs des yeux et de la tète l’accablent , mais il passe des nuits entières sans dormir.

A cette époque de la maladie, la conjonctive du globe et des paupières se bourgeonne, et le mouvement de ces dernières devient plus difficile et plu» douloureux encore. Ces bourgeonnemens forment souvent un rebord très-élevé autour de la cornée transparente, qui parait se trouver dans un enfoncement.

Il n’est pas rare de voir alors aussi les paupières se renverser, par l'extrême gonflement et la granulation de la conjonctive dont elles sont tapissées.

Quand cette maladie est parvenue à ce degré, les parties internes du globe participent communément de l’inflammation externe, et il se fait souvent dans la chambre antérieure de l'œil une extravasation de pus , dont la résolution ne s’opère que très-imparfaitement. Quelquefois 1 hypopion se forme entre les lamçs de la cornée, et s’annonce

par un point opaque qui obstrue le passage des rayons visuels.

Quelquefois la cornée se rupture tout-à-coup , et l'humeur aqueuse, souvent même une partie de l’iris passent par cette ouverture qui est ordinairement petite et d une forme arrondie. J'ai vu la cornée éclater , quand il me parut que l'inflammation était sur son déclin , et qu’il n’y avait aucune distension remarquable du globe de l’œil , ni d’aucun point de la cornée , au moment même que la vue n’était pas encore beaucoup dérangée. Chez un sapeur du 3G.C bataillon de milice, nommé Reynaert, cette rupture se fit à la même heure, dans les deux cornées à-la-fois, le quatrième jour de la maladie. L inflammation excessive , et purulente dès 1 invasion, fut combattue par une ample évacuation de sang des deux artères temporales , par 1 application d’un grand nombre de sangsues autour des yeux ; et nonobstant le soulagement des douleurs et le calme amené par ces deux déplétions, les deux cornées éclatèrent pendant la nuit , sans que le malade en ait ressenti la moindre secousse.

Des trois cas de rupture de la cornée que j’ai vu se présenter à l’hôpital militaire de Gand , c’estle seul où cette crevasse se soit opérée sitôt. M. Larrey dit avoir vu plusieurs exemples où, cette rupture se faisait dans les premières vingtquatre heures, et lorsque la conjonctive était à

peine rouge. « Il serait difficile , dit- il, d'expliquer les causes de cette rupture prompte et spontanée » (i).

Je crois devoir attribuer cette rupture à la fièvre locale qui accompagne si souvent l’oplithalmie purulente. De fortes douleurs de tête, et sur-tout du globe des yeux, se manifestent le soir, ou la nuit, et reviennent toutes les vingt -quatre heures, quelquefois plus souvent. La périodicité de ces douleurs donne à cette espèce d’ophthalmie une grande analogie avec les lièvres intermittentes, quoique l'inflammation des yeux soit toujours présente nonobstant l’absence des accès. Cette observation me paraît d’autant plus importante, quelle indique très-bien le traitement qu'il faut y suivre.

Ces douleurs intermittentes des yeux se présentent dans des circonstances différentes : souvent elles se font remarquer à une époque très-rapprochëe de l’invasion de la maladie. Dans beaucoup de cas , on les observe déjà dans les premières quarantehuit heures, lorsque l’inflammation est dans toute sa vigueur. Dès que ces douleurs se manifestent , la maladie augmente tous les jours, et avec elle les accès des douleurs , qui deviennent insupportables, et prennent enfin un caractère si violent, que le délire survient pendant 1 exacerba-

(i) Pag. aoS du volume cité.

lion (i), et que la cornée , cédant à la forte tension quelle éprouve, s’éclate pendant l’accès de ces douleurs, donne issue aux lluidesde l’œil , et occasionne un staphylôme de 1 iris avec perte de la vue. Toutes ces douleurs cessent sans retour , dès que la cornée s'est rupturée.

D autres fois l'écoulement de l'humeur aqueuse entraîne celui des autres fluides , à la suite d'une suppuration profonde de l’œil. C’est un véritable abcès qui s’ouvre : la suppuration est abondante pendant quelques jours ; les douleurs qui étaient considérables et qu'on ne pouvait calmer par aucun moyen, se trouvent soulagées tout- à-coup , le globe de l’œil s’affaisse , et se contracte dans le fond de l’orbite.

Quoique l inflammation purulente se borne à la conjonctive, il est rare que là où elle dure un certain temps, la cornée ne se ternisse et ne perde enfin totalement sa transparence.

On observe quelquefois que cet obscurcissement

(i) « De tons les accidens douloureux auxquels l’oeil est sujet , 1 ’ophthalmie d’Egypte offre certainement les douleurs les plus aiguës. J’ai senti moi-même l’anxiété qu’elle cause j et je suis donc en droit d’en parler. J’ai souvent entendu des chirurgiens de l’armée, déclarer qu’ils ont vu les soldats les plus braves et les plus résolus, pleurer de douleur comme des en fans , et prier ardemment qu’on mît un terme à leur existence».

Lettre citée de sir William Adains , pag. 70.

de la cornée n’a lieu qu’après que l'inflammation est presqu’ entièrement dissipée , ce qui arrive particulièrement chez les individus d’un âge avancé, et chez qui l’inflammation violente qui a précédé^ a semblé avoir épuisé la vitalité des membranes de l’œil.

Quelquefois , cependant , cet obscurcissement général de la cornée est produit et entretenu par des excroissances de la conjonctive des paupières. D’après M. Adams, non-seulement la cécité est souvent occasionnée par ces excroissances , mais il leur attribue la principale cause des récidives fréquentes de l’ophthalmie (i). J’ai observé en effet chez quelques-uns des bourgeonnemens d’une ophthalmie précédente , qui , par le frottement qu’ils exercent sur le globe de l’œil , dans

(i) La lettre de M. Adams aux directeurs de l’hôpital de Greenwich, renferme plusieurs passages pour prouver la fréquence de ces excroissances, leurs fâcheux effets et l’utilité de leur excision. C’est sur celte opération dans les ophthalniies anciennes, et sur la prompte administration du vomitif dans les ophthalniies récentes, comme nous le verrons bientôt, que M. Adams fonde principalement la possibilité de déraciner cette ophthalmie contagieuse ; mais quelles que soient les connaissances et les talons de M. Adams, auxquels je me plais à rendre justice , quelles que soient même les réussites qu’il ait pu avoir de ce chef, je pense néanmoins, d’après mon expérience, que ces moyens sont loin de pouvoiivatteiudre ce but.

le clignotement et dans le mouvement régulier des paupières, irritaient constamment la cornée et y avaient produit une déposition lymphatique et un épaississement de ses lames. Mais ces excroissances ne sont pas assez fréquentes pour les considérer comme une cause aussi générale ; d ailleurs , elles n’ont lieu que quand l’ophthalmie est purulente ; or , l’inflammation contagieuse des yeux récidive souvent chez ceux qui n’ont eu aucune purulence, et où par conséquent il n’existe aucun bourgeonnement de la conjonctive.

M. Larrey dit qu’en Egypte, les taies ont été fréquentes : « Elles occupent , dit-il , un point, ou toute létendue de la cornée transparente ; dans le premier cas, le malade aperçoit encore des objets ; dans le deuxième , la cornée étant entièrement opaque, la cécité est complète. Elles ne se manifestent que vers la fin de la maladie , et suivent la marche qui leur est ordinaire (i) ». Dans le grand nombre d’ophthalmies que j’ai traitées , il n’y a eu que deux ou trois taies; les moyens énergiques que j’ai toujours employés pour combattre 1 inflammation , en ont généralement déterminé l’entière résolution.

D’après Savaresi : « La terminaison, quand la guérison ne s’annonce pas, est suivie de l'amaurosis , de l’obscurcissement de la vue , ou de la

(i) Pag. 207 de l’ouvrage cite*.

perte entière de l’œil , après avoir lutté contre les remèdes les plus forts et les plus actifs (i) ».

Quelques individus , quoique rétablis de l'inflammation des yeux, et quoique celle-ci ne paraisse avoir laissé aucune trace de son existence , conservent une grande irritabilité de ces organes, et ont beaucoup de peine à supporter un léger degré de lumière , reste très-désagréable de cette espèce d’ophthalmie qui ne cède que lentement et rend les récidives très-faciles.

Toute cette maladie semble se concentrer dans l'œil et dans les parties adjacentes; le pouls qui est un indicateur très-fallacieux dans le plus grand nombre des maladies, et que le médecin inexpérimenté prend trop souvent pour son guide , ne subit presque aucune altération , lors même que l’ophthalmie purulente est parvenue à un trèshaut degré. Pendant les plus fortes douleurs , le pouls s’éloigne rarement de son état naturel ; la peau aussi ne varie pas dans sa température : on n’y observe ni plus de chaleur ni plus de sécheresse qu’en pleine santé.

J'ai rarement observé que l'invasion de cette ophthalmie fut accompagnée de quelques affections de premières voies , ou qu’elle fût combinée par la suite d’une morbidité de l’estomac , ou du système digestif ; la langue conserve son aspect

(i) Histoire Médicale de l’Orient , j.c partie, pag. 91.

naturel; le malade n’éprouve pas de nausées; il se plaint même souvent de ce que les alimens qu on lui donne ne peuvent pas satisfaire son appétit. Si l'appétit diminue dans les progrès de la maladie, c’est souvent la douleur, l'insomnie et les inquiétudes qui le dérangent. Et comme on le verra par la suite, j’ai obtenu peu davantage à stimuler le système digestif, même en y déterminant de fortes secousses.

Quoique les ophthalmies qui régnent ainsi dans nos bataillons , aient toutes la même origine , et soient toutes susceptibles d'offrir ies mêmes phénomènes, un certain nombre de celles-ci ne présentent néanmoins que des inflammations légères, ce qui semble indiquer que cette ophthalmie perd peut-être de sa violence parmi nous , par l'absence des causes qui la produisent et l’entretiennent en Égypte. Cependant j’ai remarqué quelle prend bien facilement son caractère primitif, et que le séjour du soldat dans des lieux marécageux, les habitations humides, le défaut d’air, et la malpropreté des casernes; lui donnent les mêmes symptômes et la même gravité qu’on lui connaît dans son pays natal.

Ce qui distingue cette maladie même dans sa, forme la plus légère , c’est qu elle reste souvent pendant long-temps dans un état stationnaire , résistant à une foule de remèdes ; comme aussi qu elle est très-sujette à récidiver après qu’elle est

guérie , ou presque guérie. Ces récidives s’opèrent pour l’ordinaire très-subitement , et avec une telle violence , que dans plusieurs cas j’ai vu une opbthalmie fortement purulente, se déclarer dans les douze à vingt heures. Un écart dans le régime peut y donner lieu ; mais plus souvent c’est l’humidité survenue dans la température qui en est la cause.

Le 26 avril de l’année 1817 , le temps qui avait été assez sec et froid auparavant , se réchauffe toutà-coup ; le vent tourne au sud ; il survient une petite pluie ; le poêle avait brûlé encore dans la salle des ophthalmies, ce qui, joint à la douceur de la température , avait beaucoup augmenté la chaleur de cette salle. Il n’y eût pas alors d’ophthalmies graves, mais dans la nuit du 26 au 27, plusieurs individus qui étaient à la veille de sortir, furent spontanément affectés d’une douleur extrême dans les yeux , avec une inflammation si forte , que le jour suivant la cornée éclata chez deux d’entr’eux , sans que les moyens les plus efficaces et les plus promptement administrés aient pu prévenir ce fâcheux symptôme.

De mémoire d’homme , on n’eut une arrièresaison comme celle de 1818 ; excepté un peu de fraîcheur le malin et le soir , et une apparition moins longue du soleil .sur l’horizon , l’été n’a pas offert de plus beaux jours. Un air serein et pur, l’absence des chaleurs accablantes , ont rendu

1m constitution médicale de cette partie de ! année extrêmement saine et agréable. Cependant , le mois d’octobre, quoique tres-beau en général , a oilert une variation dans la température qui a été funeste à plusieurs de nos ophthalmiques. Depuis le 10 jusqu’au ao , le temps s'était insensiblement un peu refroidi ; le vent constamment à l’est, soutenait le froid , et même on avait observé que déjà pendant trois ou quatre nuits, il avait un peu gelé , lorsque le 2+ au matin , le vent s’était porté vers le sud et qu il s’était formé un épais brouillard qui préludait à une espèce de changement de temps. La présence de ce brouillard qui reprit le soir et pendant les deux jours suivans, rendit l’air assez humide, et causa pendant les premières vingt-quatre heures , quatorze rechutes d’ophthalmies purulentes très-graves, parmi lesquelles il y en avait dix qui étaient presque guéries; quatre de ces malades étaient notés comme sortans.

Ce fait et quelques autres de cette même nature, mont fait penser qu’en Égypte même, l’ophthalmie est plus particulièrement produite par l’humidité de la nuit qui succède à la grande chaleur du jour, que par le brillant des sables et la poussière que le vent enlève. 11 semble que la tonicité que produit dans les fibres une atmosphère pure et sèche , que la chaleur du jour et la lumière vive dont les yeux sont frappés alors , stimulant fortement ces organes , pendant la période diurne du soleil , cet

excitement considérable, difficile à se soutenir, cède à l’humidité froide et relâchante de la nuit, et détermine dans les yeux un degré de faiblesse indirecte, d’autant plus considérable que l’exciternent qui a précédé, a été violent et entretenu pendant plus long temps.

C’est de la môme manière que dans nos contrées l’humidité qui succède à un temps sec, qui a duré pendant quelques semaines, donne lieu aux rhumes, aux rhumatismes et autres affections de cette nature.

On ne doit pas en inférer que l’ophthalmie récidivée et ces autres affections, portent pour cela absolument le caractère a une maladie de fai blesse , car au relâchement de la fibre, qui un moment auparavant avait subi une forte tension , ne tarde pas à succéder une réaction déterminée par l’engorgement qui constitue l'inflammation , laquelle dure aussi long-temps que l’équilibre n’est pas rétabli dans ces parties.

Toutefois les ophthalmies purulentes, produites par récidives, sont plus funestes que les autres, en ce que les parties déjà affaiblies par l'inflammation primitive , sont plus aisément envahies et beaucoup plus fortement affectées par l’inflammation secondaire, et que ce relâchement favorise considérablement le développement de la suppuration et la rend très-opiniâtre.

Page 1