PREMIÈRE PARTIE
La vie des grands hommes de Tantiquité est en général peu connue, surtout quand ils n'ont point été mêlés d^une manière active aux destinées politiques de leur pays. Les actions particulières des hommes de génie n'intéressent qu'un petit nombre d'érudits ; Thumanité ne voit que les résultats et néglige cette multitude de petites circonstances fortuites qui les ont produits. Il est des noms d'ailleurs à rUlustration desquels suffit une seule idée, une seule découverte : alors tout le reste s'efface en présence de cette grande pensée ; en elle vient se résumer la vie tout entière. Le vulgaire sait que Newton a découvert la loi de la gravitation et ne sait rien de plus ; le peuple savait- à Athènes qu'Anaxagore avait le premier proclamé l'intelligence, et c'en était assez pour sa gloire. Les philosophes eux-mêmes, séduits par la grandeur des perspectives nouvelles qui se découvraient devant eux, s'inquiétèrent peu de regarder en arrière, pour rechercher les antécédents du dogme nouveau. Qu'importait le reste en effet? La science venait de s'affranchir; elle devait oublier ses premiers guides pour marcher à de nouvelles conquêtes.
Anaxagore , fils d*Eubulus ou Hégésibulus , naquit à Glazomène , au sein de cette civilisation si active , si va^ riée de Tlonie , qui depuis long-temps déjà débordait sur toutes les parties du monde grec. Il se trouva ainsi appelé naturellement à recueillir les nombreuses traditions philosophiques de Phérécyde, d'Anaximandre » d' Anaximène, qu'il devait plus tard naturaliser à Athènes. L'époque de sa naissance n'a pas été fixée d'une manière précise et était déjà controversée chez les anciens (1). Au milieu des assertions contradictoires des historiens , la donnée la plus certaine sur laquelle on puisse s'appuyer est son intimité avec Périclès, attestée par Platon (3), et qui paraît avoir élé de longue durée. Au rapport de Plutarque , Anaxagore fut accusé par les ennemis de Périclès , ce qui ne put avoir lieu qu'à l'époque où le crédit de ce dernier commençait à baisser, et où ses adversaires essayaient leurs forces contre lui en frappant ses amis. Diodore de Sicile dit en effet (5) qu'il fut accusé la seconde année de la quatre-vingt-septième olympiade. Il est facile d'après cela de déterminer la date de sa naissance : tous les auteurs, aune seule exception près (4), admettent qu'il mourut vieux ; Plutarque le fait vivre jusqu'à la dernière année de Périclès, l'an 430, et d'après Diogène de Laérte et Suidas , il serait mort à l'âge de soixante-douze ans. De l'ensemble de.tous ces récits, il résulte qu' Anaxagore na-
(1) Diog. Laërte , Vie d'Anax.
(2) Phèdre.
(8) Diod. Sic, Bibl. xii , 39.
(4) Apollonius , dans Diog. Laërte, Vie d*Anax.
quk d^ns la «oixante-dixième olympiade; etsai Ton remarque d'ailleurs qu'au témoignage de Plutarque il passaqœlque temps à Lampsaque après son exil, ou trouvera la chronologie d'Apollodore, qui place sa AS^ssancela première année de la soixante dixième olympiade , parfaitement d'accord avec tout ce que nous savons delà vie d'Ajiaj[agore. Diogène de Laërte ajoute qu'il avait vingt ans lorsque Xerxès passa en Grèce, ce qui nous reporte encore à la première année de la soixante-di^^ième olympiade. En- ^nces différents témoignages sont confirmés par celui de Simplicius (1 ), qui le dit antérieur 4e peu de temps à Empédocle.
Wyttembach a coniestérauthenticité de cette date (2), ^en s' appuyant d'une part sur un passage de Diogène de liaërte (3), d'après lequel Démocrite se serait lui-même .déclaré plus jeune qu'Anaxagore de quarante ans, et de l'autre, sur les rapports d'Anaxagore et d'Anaximène, atlestés. par un grand nombre d'historiens; mais d'abord, la chronondiogie de Démocrite étant moins certaine que celle d'Anaxagore, il n'y a pas lieu à s'inquiéter beaucoup de cetted iffieulté. Qui empêche d'ailleurs d'adopter l'opinion d'ApoUodore (4) , qui fait naître Démocrite dans la quatre-vingt-unième olympiade, précisément quarante ans après Anaxagore? La seule autorité que l'on puisse invo-
(1) In phys. Arist. f. 6, b.
(2) Bibl. crit., t. m, p. 65.
(3) Diog. Laërte , ix , 34 et 41.
(4) Dans Diog.,ix, 41.
quer pour reporter la naissance de Démocrite à la soixante-neuvième olympiade , est le récitassez étrange de Diogène (1) et de Valère Maxime (2) sur les mages que Xerxès aurait laissés auprès de lui pour l'instruire. Si Ton ne veut pas mettre ce récit au rang des mille fables qui circulaient sur le philosophe d'Abdère^ il faut avouer du moins que Démocrite^ géniepositif et observateur par excellence^ avait peu profité des leçons de ses maîtres orien. taux : Quant à Anaximène, né en 538, lors de la prise de Sardes (3), il peut très-bien avoir eu pour disciple Anaxagore, né trente-huit ans plus tard. Il suffit pour cela de lui donner cinquante-cinq ou soixante ans d'existence.
Anaxagore, issu d'une famille illustre, abandonna de grands biens et renonça aux dignités auxquelles il pou^ vait prétendre dans sa patrie, pour se livrer uniquement à la contemplation de la nature ; désireux avant tout , comme il le disait lui-même , de la liberté et de la tranquillité d'ame que procure la connaissance des lois de l'univers (4), il consacra sa longue vie à l'étude de la vérité et n'eut point d'autre passion que celle de la science. A ceux qui lui reprochaient de négliger sa patrie , il montrait le ciel (5), comme plus tard les stoïciens opposaient la grande patrie , l'humanité, à ceux qui les accusaient d'être indifférents aux affaires de leur pays. Pendant