II
(2).IUûg. Laërtç^ u» 12.
(3) Hist. de la Pbil., § lu, p. 233.
(4) Diog. Laërte et Suid., K c.
Schànbach propose avec plus de raison (1) de conserva le nom ée Gallias, et de substituer le eUITre quarante (/) à vingt (x ) dans la détermination de son âge. Cette correction a Tavantage de tout concilier. II n'y a plvs rieir d'extraordinaire à ce qn*Anaxagore , venu à Athènes à Fàge de quarante ans (2), dans toute la vigueur du génie, ait exercé un inmiense ascendant sur Périclès et tous ses contemporains ; on conçoit enfin que pendant son se* jour en lonie il se soit initié à la philosophie d'Anaxi*» mandre et d'Anaximène ; qu'il ait amassé ces trésors de science qu'il vint répandre, sur la Grèce au moment où elle était florissante , et non à une époque où l'existence même d'Athènes était mise en question par la guerre.
Tout ce qu'Athènes a produit de plus illustre pendant un quart de siècle, poètes , philosophes, politiques, vient se grouper autour d'Anaxagore , et réfi^ebk sa pensée. Cette vie si étrange, vouée tout entière à la contemplation , celte puissance prodigieuse d'une âme d'élite détournée de la vîe matérielle , et reportée sur la science , ces connaissances universelles d'Anaixagore , le dédain même qu'il témoignait pour les superstitions poputai- Tes , tout devait faire de lui un être à part au milieu de ce peuple d'Athènes , si remuant , si positif, $i supersti-tieux : aussi l'influence fut -elle durable. Long -temps
(1) Anax., Claz. fragmenta, p. 15.
(2) Anaxagore avait véritablement quarante<niq ans à l'époque de rarchontat de Caillas ( première année de la quati«»viiigtunièmeol.)* Diogène aura mis quarante en mnbce imod pour quarante-cinq.
après lui , Euripide reproduisait encore sa doctrine , et sapait en son nom les fondements du polythéisme grec ; Aristophane lui-même lui empruntait quelques-uns des traits dont il a peint Socrate : l'explication du tonnerre dans les nuées , la manie contemplative de Socrate , une foule d'sEutres détails,rappellentplutôtle physicien deClazomène que le moraliste athénien. Enfin, lorsque Melitus accuse Socrate ( 1), il lui reproche encore ce qui a fait condamner Anaxagore , de nier la divinité du soleil : ainsi , même lorsque son nom a cessé d*éire prononcé» son image reste encore dans tous les esprits, comme personnification de la philosophie.
L'antiquité tout entière a célébré son mépris des ri* chesses, son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie du corps, sa patiente résignation (2). D'un caractère naturellement triste et méditatif, les yeux sans cesse tournés vers le ciel, qu'il appelait sa patrie, il ne pouvait manquer de puiser dans cette contemplation une grande force morale , un courage à toute épreuve contre les coups du sort : aussi le voyons-nous calme et inébranlable quand le malheur vient le frapper. On lui annonce la mort de ses deux fils , et il se contente de répondre (3) : «r Je sa- » vais que je les avais engendrés mortels. » Quand Périclés le néglige, il s'enveloppe dans son manteau, et se résigne à mourir de faim (4) ; et cette résignation avait sa
(l)Plat., Apologie.
(2) Plut., vie de Pérîdès , 16.
(8)Diog. Laërte, u, 12.
(4) Plut. , Vie de Périçlès, 16.
source dans Tidée qu'il s'était formée de la vie et de la mort : la mort était à ses yeux un phénomène naturel , une sorte de sommeil que Ton devait s'habituer à envisager sans terreur ; la vie , une perpétuelle épreuve , une sorte d'apprentissage du malheur (1) ^ avec la science pour appui, la contemplation pour fin dernière.
Il était difficile que les études d'Anaxagore sur la nature , et cette analyse des phénomènes qui le conduisait à assigner à chaque fait une cause naturelle , ne l'amenassent point à concevoir des doutes sur les dieux, les auspices , la divination , toutes choses que les Athéniens révéraient beaucoup, parce qu'elles étaient consacrées par la loi de l'Etat. Ainsi on le voit en opposition avec le devin Lampon(2) àpropos d'une tête de bélier dans laquelle ce dernier avait entrevu la ruine de l'un des deux hommes qui se disputaient le pouvoir, Thucydide et Périclès ; on le voit avec Métrodore , son disciple , expliquer allégoriqaement les conceptions d'Homère (5). Si l'on considère, d'an autre côté, avec quelle légèreté Euripide , son ami, traite les dieux de l'Olympe, les traits acérés qu'il leur lance (4), on sera forcé d'admettre que, dans l'intérieur de
(1) Cette idée se rencontre à chaque pas' dans Euripide.
(2) Plut. , Vie de Périclès, 6.
(3) Diog. Laërte, ii, 11.
(4) Oreste, v. 412 : «Nous sommes esclaves des dieux, quels qu'Us soient.»— Fragment de Bellerophon, dans Stobée : « Si les » dieux font quelque chose de honteux, ils ne sont pas des dieux.» — Fragment de Sisyphe : « Ce sont des hommes sages qui, > pour épouvanter le crime , ont imaginé des dieux qui voient et
Tecole d'Anaxagore , la loi suprême n'était pas le respect .pour les dieux de la Grèce , et que les accusations dirigées contre lui ne manquaient pas de fondement. La publioar Uon de son Traité de la Nature vint donner un corps. à ces accusations, qui d'abord avaient circulé sourdement; et lorsque le bras puissant de Périclès ne fut plus capable de détourner la foudre, pourruous servir de l'expression de Lucien (1) , les accusateurs ne manquèrent pas à un homme dont la science et le crédit avaient dû exciter Tenvie. Joignons à cela qu'Anaxagore ne parait pas avoir fait beaucoup pour s'attirer la faveur d'un peuple auquel ses manières devaient singulièrement déplaire , et nous comprendrons aisément que les Athéniens , inquiets de l'ascendant irrésistible de Périclès , aient humilié sa puissance en frappant son protégé.
Un fait digne de remarque, c'est qu'Anaxagore, ennenaide la divination et des prodiges, est investi lui-même d'un pouvoir supérieur et prédit l'avenir. Mais , à l'exception de Philostrate (3), qui voyait partout des miracles, tous les historiens considèrent ce pouvoir comme un résultat de ses vastes connaissances. Il se présente un jour aux Jeux Olympiques, par un ciel sans nuages, couvert d'une peau de chèvre, comme s'il allait pleuvoir, et l'é-
» entendent tout ; iU ont enveloppé la vérité de fables. » — On retrouve dans ces derniers mots les habitudes d'interprétation familières à Anaxagore.
(1) Tim. , I.
<2) Vie d'ApoU. de Tyane, i, 2.
vétiemetit justifie'sés prévisions (1) . Ses études météoro'* jogiques rendent ce récit assez probable et rexpliquent on même temps. On ne doit pas s'étonner davantage de cequ'il ait prédit une éclipse (2) , lui qui, au témoignage •de Pltttarque, aVait fait des éclipses de lune une étude •loutespéckile. Quant à cettepierre tombée sur les bords du fleuve Egée , et dont il aurait prédit la chute , t)n ne peut voir là qu'une fable inventée après coup. Anaxagore avait dit seulement que te soleil et tes autres astres étaient des substances pierreuses, et il avait annoncé d'une manière générale que des parties pourraient s'en détacher et tomber sur la terre. Plus tard, par amour du merveilleux, ou lui aura prêté une. prédiction spéciale. Il est possible aussi qu'il ait expliqué et non pas annoncé la chute de cette^pierre ; et cela est d'autant plus yraiseïnblable qu'il n'avait que trente-quatre ans lorsqu'elle tomba (3).
Si Anaxagore , avec sa haute intelligence , eût vouhi jouer un rôle important dans les affaires publiques, l'amitié de Périclès lui en facilitait les moyens; mais il aima mieux rester^n dehors delà vie active, et c'est sans doute à cette prudente réserve, à son peu d'ambition, qu'il faut attribuer la tranquillité dont il jouit pendant trente ans à Athènes.' Ptaton dit positivement qu'il resta toujourséir an-
(1) Diog. Laërte , ii, 10. — Elien , Hist. des anim. , vf i , 8. — Soldas , au mot Anax.
(2) Philostr. , Vie d'Apoll. de Tyane , i , 2.
(3) Pline , Hist. nat , ii , 58. — Les marbres de Paros rapportent cet événement à Tan 469.
ger à la politique (1). Plutarque (2) rapporte qu'il fut conseiller de Périclës dans les affaires > v^ç itolmiecç dOfAjSouXov ; et il est assez probable qu'Ânaxagore avait du mêler à ses préceptes quelques réflexions générales sur le gouvernement ; mais il y a loin de là à une intervention active dans Tadministration de TEtat ; il ne fut jamais homme politique , et , quand on Taccusa , Périclës seul était mis en cause; le témoignage unanime des historiens ne laisse aucun doute à cet égard.
Le motif ^ ou plutôt le prétexte de cette accusation a été diversement rapporté ; on n'est d'accord ni sur le nom de son accusateur, ni sur l'objet de l'accusation , ni même sur la condamnation qui en fut la suite. La même incertitude existait déjà du temps de Diogène de Laërte, qui s'est contenté de citer les opinions opposées de Sotion et de Satyrus (5). Au rapport de Sotion, Atiaxagore fut accusé d'impiété par Gléon, pour avoir dit que le soleil était une pierre incandescente ; et quoique Périclës eût pris sa défense , on le condamna à une amende de cinq talents et à l'exil . Le récit de Satyrus n'est pas moins précis. Thucydide, l'adversaire de Périclës , accusa tout à la fois Anaxagore d'impiété et de trahison , imBitriiôy , et le fit condamner à mort , en son absence. Plutarque ne parle ni de Gléon ni de Thucydide; il attribue à Diopithe un décret qui ordonnait de poursuivre ceux qui discou-
(1) Hyppias major.
(2)ViedePériclès, 16.
(3) Diog. Laërte, ii , 12.
raient sur les phénomènes célestes, décret dirigé contre Anaxagore et Périclès.
On ne peut se flatter de résoudre complètement toutes ces difficultés ; mais il n*est pas impossible cependant d'accorder sur quelques points ces divers témoignages. Si d'abord nous consultons le caractère bien connu de la doctrine d' Anaxagore , il est évident qu'elle offrait à l'accusation une base toute préparée. La partie astronomique de son système devait surtout éveiller les soupçons : dans ses explications presque mathématiques des phénomènes, chaque mot devenait un blasphème; le soleil, honoré par les Athéniens comme un dieu, était une pierre et rien de plus ; la lune , une terre comme la nôtre ; la foudre était arrachée à Jupiter ; les augures n'avaient plus de sens. L'impiété était flagrante, inexcusable. Ce fut donc sur ce point que dut porter tout l'effort de l'accusation ; on dénonça au peuple Timpiété d' Anaxagore (1) ; on articula en particulier contre lui ce qu'il avait dit du soleil ; tous les historiens , à l'exception de Satyrus , sont unanimes à cet égard. Le reproche de trahison semble beaucoup moins fondé ; bien plus, il est hautement démenti par la vie et le caractère d' Anaxagore ; quand on n'a d'autre ambition que celle de la science , on ne songe pas à trahir. Mais ce n'est pas là une raison suffisante pour rejeter le récit de Satyrus : pour les ennemis de Périclès, la condamnation d' Anaxagore était chose capitale , et ils durent déployer
(l)Diog., II. 12.
contre lui toutes leurs ressources , comme firent plus tard les accusateurs de Socrate. Il était donc difficile qu'il échappât à cette banale accusation de trahison ^ quel-' qu'invraisemblable qu'elle fût d'ailleurs. Dans cette hypothèse , Gléon et Thucydide , tous deux adversaires de Périclès^ se seraient partagé les rôles, et on concilie-rait les récits de Satyrus et de Sotion , sans recourir , comme Bayle (1) et Hemsen(2), à deux accusations successives. Ce que dit Plutarque du décret de Diopithe s'explique aussi aisément : Diopithe a pu rendre une loi qui permit d'attaquer Anaxagore ; Plutarque ne dit rien de plus ; et cette victoire indirecte obtenue , Gléon et Thucydide l'auront attaqué sans détour.
Périclès défendit lui-même Anaxagore , et eut le courage, dans cette circonstance critique, de se proclamer son ami et son disciple (5). Quelle fut l'issue du procès ? Il est imposible de le déterminer avec certitude. Nous avons déjà cité les assertions contradictoires de Sotion et de Satyrus; ce ne sont pas les seules. Hermippe dit qu'il fut acquitté et qu'il s'exila volontairement d'Athènes (4). a Hieronyme (5) dit que Périclès l'iimena » devant les juges, exténué et amaigri par la maladie , ^ et qu'il obtint ^on acquittement plutôt de la pitié que
(1) Au mot Archélaùs, note A.
(2) Disquisitiohistorîcophil.,p. 45.
(3) Hermippe dans Diogène , ii.. 13.
(4) Diog., l.c.
(5) Diog. 1. c.
» de la justice da tribunal », Suidas parle dans le même sens. La seule chose constante c'est qu'il quitta Athènes et se retira à Lampsaque, on il mourut peu après , Tan 42».
Anaxagore dut éprouver un vif regret , en quittant cette terre d'adoption fécondée par ses travaux, et où il laissait tant de germes précieux. Son courage ne l'abandonna point cependant. Quand on lui annonça sa condamnation : « la nature, dit-il, avait depuis long- temps » prononcé cet arrêt contre moi (1) j»; et à l'âge de soixante-dix ans il alla chercher une nouvelle patrie où il pût en paix se livrer à la philosophie. Les habitans de Lampsaque le reçurent avec joie, et pendant deux ans il continua à enseigner au milieu d'eux, dédommagé par leurs respects de Tingratitude des Athéniens.
Selon Suidas, Anaxagore se serait laissé mourir de faim, et Schaubach n'est pas éloigné d'adopter cette opinion ; mais cette assertion de Suidas , reproduite à deux fois et presque dans les même termes, n'en est pas plus concluante pour cela. En l'absence de tout témoignage antérieur , on ne peut guère voir là qu'une fable suggérée par un passage de la vie de Periclès (2), où Plularque raconte qu' Anaxagore voulut, se laisser mourir de faim à Athènes.
Après sa mort, les habitans de Lampsaque lui rendirent les honneurs funèbres et gravèrent sur son tombeau
(1)Dlog.,ii,12.
(2) Ch. 6.
qnc ioscription aÛJisi conçue : « Ici repo^e> celui des hom- » mes qui dai;is Vétudedunioade céleste approcha le plus » de la vérité , Auaxagorei (1) . » Un autel fut mm consacré à sa mémoire , et on y inscrivit un nom qui rétamait et son système et sa vie, un nom que lui avait décerné à lui-même l'admiration de ses contemporains : « A rinlelUgence. » (2)
L'enseignement d'Anaxagore ne pouvait prétendra, comme celui de Socrate, à être populaire. Poijir descendre dans les rangs du peuple, il fallait avant tout que la philosophie devint nationale, qu'elle se dépouillât de. Textérieur un peu sévère , des formes trop scientifiques qu'elle garde dans Anaxagore; qu'avec Socrate e}le prit la livrée athénienne, qu'elle se fit peuple, c'est-à-dire enjouée, railleuse, plus pratique que spéculative. Esprit éminemment spéculatif, incapable de faire aucune concession aux préjugés des Athéniens, peu jaloux de la faveur populaire, Anaxagore ne dut compter parmi ses auditeurs que les hommes d'élite, ceux qu'attirait auprès de hii une grande conformité de caractère ou un ardent désir de savoir, Périclès, Euripide, Archélaûs et So-
(2) Diog. Laërte, ii, 15. — Evôocâ' ô ir^fftov àXuôaaç «wtTij&- (2) Elien var. hist., viii , 13. Kôu x«« ^IviOtiaç.
crate. Il était d'ailleurs dans la nature des choses que la philosophie s'imposât d'abord aux plus hautes intelligences, qu'elle partit du sommet de la société, pour arriver ensuite à la base. Il fallut que la doctrine d'Anaxagore fut patronce par Péricl^s, poétisée par Euripide , ramenée à la pratique par Archélaus, pour exciter une sérieuse attention. Il est douteux même qu'il ait ouvert à Athènes une école publique d'enseignement : son système astronomique était propre à le compromettre , et il ne parait l'avoir communiqué d'abord que dans l'intimité , à quelques amis choisis et presqu'à la condition du secret. Plutarque raconte (1) que lors de la défaite de Micias en Sicile, c'est-à-dire quelque temps après la mort d'Anaxagore , ses idées étaient peu connues encore , qu'on se tes communiquait avec précaution, avec une sorte de défiance, à cause de la susceptibilité du peuple dans tout ce qui touchait à la religion. Démocrite lui-même , s'il faut en croire Diogène de Laërte (2), n'aurait pu obtenir la faveur de celte intimité , et s'en serait vengé en décriant Anaxagore.
Platon (3) et Aristote (4) parlent , à la vérité , des Anaxagoriens , ot 'Ava^ayô/saot ; ms^is rien ne prouve qu'ils désignent par ce mot des contemporains ou des disciples directs d'Anaxagore. On peut entendre par là des philo-
.(1) Vie de Nicias.
(2) IX, 34^ et II, 14.
(3) Cratyle.
(4) De generatione et eom, I, f ; Meteorol., I.^ 6.
sopbes plus récents formés à l'école d'Archélaûs , qui le premier professa publiquement à Athènes la doctrine d' Anaxagore(l); Polus, par exemple, qui passa d'Anaxagore à Gorgias , ou ceux qui , comme Eudoxe , avaient associé Anaxagore et Platon. Il est question aussi dans Proclus (3) de citoyens de Glazomène venus à Athènes de récole d' Anaxagore; mais il y a évid^ment là une erreur. Si l'enseignement d' Anaxagore ne sortit guère du foyer domestique et se concentra dans un cercle d'amis choisis; si, dépassé bientôt, il laissa peu de traces apparentes, il n'en occupe pas moins une place remarquable dans le siècle de Périclès; il en est l'àme et la vie ; il a tout inspiré de son souffle divin. Quelle richesse et quelle variété de fonds, quelle force d'expansion ne devait-il point y avoir dans cette philosophie, qui, par sa propre puissance , se faisait ainsi le centre d'une des plus grandes époques de la Grèce , et s'imposait aux plus hautes intelligences !
Périclès , surtout , le grand représentant de ce siècle , avait puisé à cette source; nourri de la parole d' Anaxagore, il a été , si l'on peut parler ainsi , la représentation vivante de sa doctrine. Anaxagore avait introduit l'intelligence dans l'univers , et lui avait soumis la matière ;
(t) Nous interprétons ainsi la phrase de Diog. ii, 16 : outoç ( A/î5fgX«oç) TrpÔTOÇ ex xrîç Iwviaç tiqv yucixiQV ^ t).o(ro^(0(v ^srijyayc;'
AOijvec^E. Traduite littéralement, elle renferme une grossière erreur.
(2) Procli opéra; éd. Cousin , t. 4 , .p. 18. .
Périclës s'était élevé, par l'intelligence et la science » au gottyernement d'une multitude indomptable; il réalisait, appuyé sur la seule force morale» l'étonnant problème d'un citoyen librement investi d'une puissance sans limites, au milieu d'un peuple jaloux de sa liberté jusqu'à la tyrannie. On peut croire que Plutarque , rhéteur-philosophe, a grossi un peu l'influence exercée par le philosophe Anaxagore sur l'éducation de Péficlès (1) ; mais la part de l'exagération faite , il reste établi que des liens intimes ont existé entre ces deux hommes, si semblables par le caractère, quoiqu'ils eussent donné à leur activité une direction différente. Ritter a supposé que Périclès n'ayait pas reçu d' Anaxagore un enseignement philosophique , et qu'il l'avait seulement fréquenté comme un homme distingué , ainâi qu'il faisait pour beaucoup d'autres (3). L'histoire ne justifie nullement cette conjecture. Selon Platon (3) , Périclès avait appris d' Anaxagore <c les >i causes des phénomènes céfestes, la nature de l'intelli-* » gence et de la folie , et il avait appliqué ces connais- » sauces à l'éloquence. » Plutarque (4) est plus explicite encore : il dit que , dans sa société, Périclès avait puisé ce calme de l'àme qui naît de la contemplation et de la connaissance du ciel ; que son langage même , son maintien , que tout en lui était profondément empreint' des graves
(1) Vie de Périclès , 32, etc.
(2) Hist. de la Philosophie ioniemie , p. 205, ch. VI.
(3) Phèdre.
(4) Vie de Périclès , 4, 5 , 6.
leçons du philosophe , qui , aux vaines superstitions, substituait une piété confiante et de tranquilles espérances. Il ajoute que Périclès le consultait sur If s affaires du gouvernement^ assertion assez plausible ; car si Anaxagore resta en dehors des affaires publiques , il ne devait pas cependant être étranger aux questions morales qui intéressent l'administration des États.
Une grande^onformité de caractère avait aussi rapproché Euripide et Anaxagore. Euripide , que jamais on ne vit rire (1), éprouvé par de nombreux chagrins domestiques , habitué enfin à envisager plutôt les tristesses que les joies de la vie humaine , devait se sentir naturellement porté vers un homme qui enseignait à dédaigner la vie et ses misères , pour s*élever à la contemplation des lois immortelles de l'univers. Mais c'est surtout dans la doctrine théologique d' Anaxagore qu'il faut voir la raison de l'ascendant qu'il exerça sur Euripide. Ces grandes idées d'ordre et d'harfhonie dans le gouvernement du monde , cette sublime conception de l'intelligence , substituée aux fables d'Homère , aux froids systèmes des Ioniens, ne pouvaient manquer de sourire à l'imagination grave et sérieuse du poète. Indépendamment des témoignages unanimes de Diodôre , Strabon, Diogène de Laërte(2),lea drames d'Euripide trahissent assez par eux-
(1) «yA c^Toç Alex, .«tolus dans Aulugelle, N. A. XV, 20.
(2) Diod. Sic. , i , 7 ; Strab. , xiv ; Diog. L. , ii , 10 ; Suidas , Eurip. ; Clem. Alex. Strora. , v , etc.
mêmes là source où il avait puisé. La philosophie d'Anaxagore déborde chez lui, au point d'embarrasser quelquefois sa marche; plusieurs de ses chœurs ont été transportés tout entiers dû Traité de la Nature sur la scène ; les dieux anciens sont bannis , ou ils ne paraissent que pour entendre leur condamnation et s'humilier devant une divinité supérieure. Suidas va jusqu'à dire (1) qu'Euripide ne commença à écrire qu'après la condamnation d'Anaxagore, et pour propager sa doctrine; mais il est difficile d'admettre qu'Euripide, qui avait composé un grand nombre de pièces, n'ait commencé qu'après râg« de cinquante ans. Aulugelle (2) assure, au contraire, qu'il s'était déjà fait connaître dès l'âge de dixhuit ans, c'est-à-dire antérieurement à l'arrivée d'Anaxagore. Le récit de Denys d'Halicarnasse (S) est plus vraisemblable : il dit qu'après avoir passé des leçons d'Anaxagore à celles de Socrate , il composa une pièce destinée à témoigner de sa gratitude pour son ancien maître , et qu'il a intitulée la Sage Ménalipe. Le sujet même du drame rappelle Anaxagore : c'est une femme qui , pour sauver deux enfants trouvés dans les étables de son père, prouve à ce dernier qu'il n'y a ni monstres ni prodiges ; heureux emblème de là puissance de la philosophie ! Une femme armée seulement de Tintelligence , et domptant la superstition et la force brutale ! Gicéron
(1) Au mot Euripide.
(2)Nuit3att.,xv,20. . . ,
(3) T8XVW, §S 63, 78. , , \- . : [
rapporte aiissi (1) qli'Atiâiagdre était représenté dans lé personnage de Thésée. Qui ne le reconnaîtrait enfin dans ee portrait du sage (2) : « Heureux celui qui connaît » rhistoire de la terre ; qili , étranger aux luttes civiles et » à rinjustice, enyisage rharmônie éternelle et l'origine » de la nature impérissable ! a
On se tromperait cependant, si Ton croyait pouvoir tirer un grand parti des tragédies d'Euripide pour la reconstruction de la doctrine d'Anaxagore : le caractère poétique de son exposition , les emprunts qu'il avait faits à Socrate , commandent beaucoup de réserve , et les inductions fondées sur son témoignage n'ont réellement de valeur que quand ellos trouvent ailleurs leur confirmation.
Parmi les philosophes qui étudièrent auprès d'Anaxagore, Archélaùs est le seul qu'il puisse avouer pour son disciple , et encore a-t-il souvent altéré la pensée du maître , surtout en ce qui concerne la nature fondamentale du NoOf . Eusèbe dit (3) que ce fut à Lampsaque qu'il suivit ses leçons et qu*il transféra de là son école à Athènes. Si ce récit était vrai, il ne l'aurait fréquenté que pendant deux ans environ. Mais l'autorité de Théophraste , décisive dans cette matière , ne permet pas de s'arrêter a cette supposition. Simplicius, qui cite T^pphraste (4), dit
(1) Acad. quest. m, 14.
(2) Dram. incert. clem. alex. Stroin. , iv.
(3)Praep. evang. x, 14.
(4) In Phys. Arist. , f. 6. , b.
qa'Archélaâs était athénien : il avait donc dà entendre Anaxagore d'abord à Athènes, puis à Làmpsaque, pendant le conrt séjour qn'il y fit après son exil. Une difficulté plus sérieuse résulte d'un passage de Diogène (1). Selon lui, a Archélaus est le premier qui ait transféré )>d*Ionie à Athènes la philosophie physique. » La même assertionse trouve dans Suidas (2). Clément d'Alexandrie dit avec plus de raison (3) a qu' Anaxagore apporta x> le premier la philosophie d'Ionie à Athènes, et qu'Ar- Dchélàus lui succéda. » Bayle(4) a essayé de concilier ces deux récits , en supposant qu'il n'y a pas eu d'interruption dans l'école d'Ionie du vivant d' Anaxagore , et qu'on ne peut regarder la philosophie comme transférée à Athènes qu'à l'époque où elle n'a plus eu de représentants en Asie ; explication trop subtile pour être vraie. Il faut aban- ■ donner tout à faille récit de Diogène , qui , n'écrivant que sur des traditions souvent incertaines, a pu être induit en erreur, ou bien l'interpréter autrement. Jusqu'à Archélaus , la philosophie était étrangère à Athènes ; c'était un Ionien qui l'enseignait ; avec lui elle devient athénienne, et l'on peut dire avec vérité qu'en sa personne elle a passé des Ioniens aux Athéniens.
Socrate n'est rangé parmi les disciples d'Anaxagore que par des auteurs assez récents et d'une autorité dou-
(1) Diog. Lacrte, ii, 16.
(2) Au mot Archélaus.
(d) Strom. , T.
(4) Au mot Archélaus , note A.
teuse (1). Platon , Aristote, Xénopbon, ne disent pas qu'il ait existé entre eux aucun rapport direct; plusieurs passages de Platon font même supposer que Socrate n'avait étudié Âpaxagore que dans ses écrits. Ainsi dans le Phèdre , Socrate , après avoir longuement raconté ce qu'il espérait trouver dans Anaxagore , se plaint de n'y avoir rencontré « que des airs, des éthers, et autres sottises de ce genre. » Dans l'Apologie, il se défend avec une grande vivacité de partager les opinions d' Anaxagore. Rien enfin dans sa doctrine ne révèle un disciple du physicien. , Ces raisons ont déterminé la plupart des historiens modernes à rejeter le récit d'Eusèbe, de Diogène de Laërte et de Suidas ; mais alors comment expliquer que Socrate, qui passa trente antiées de sa vie auprès d' Anaxagore , précisément à l'âge où on nous le montre si avide de toute espèce d'instruction, n'ait eu avec lui aucune relation? Socrate avait vécu dans sa jeunesse au milieu des physiciens; il connaissait leurs doctrines, et il y avait plus d* affectation que de vérité dans le mépris qu'il professait pour elles. Ses contemporains même le confondaient fréquemment avec ces physiciens. Aristophane se moque perpétuellement, dans les Nuées, de ses recherches subti-' les sur les causes des phénomènes naturels. On ne saurait rien tirer d'ailleurs des passages invoqués. Platon attribue souvent à Socrate ses propres impressions; il a mis sous l'autorité de son nom toute sa doctrine , et son
(l)Eusèbepraep. evang.,xv, 16; Diog. Laërte, u, 19; Suidas, au mot Socr. .1
témoignage écpiiyoq^e ne pf «uve rien , surtout quand il a contre lui la vp^^BmHanqe. Socrate ayait quatorze ans loraqu'Anaxagore arriva à Athènes ; il en arait quarante^ k Vé^Qqm de son exil : il a du certainement rentendre pendant ce long iqte^vaUe.
On donne encore à Anaxnf ore b/eaucoup d'autres^ dis-^ ciples : Thémistocle , Thucydide Vbi&tomen , Métrodore de Lam^saque, Démocrite, ISmpédocle^ Dioigène d'ApoUonie. Mais ce grand nombre de disciples éyeille naturellen^ent les soupçons, et la chronologie^ d'un autre côté , est loin d*étre toujours favorable. Plutarque , qui rapporte le récit de Stesimbrote au sujet de Thémistocle, le conteste déjà^ en s'appuyant sur la chronologie ; Apaxagore av^it trente ans quand Thémistocle fut exilé ; il n'agirait donc pu le voir qu'en Asie, à Ephèse, et il est peu probable que Thémistocle soit devenu le disciple d'un philosophe qui n'avait pas encore d'école, et qui à cette époque s'occupaix plus d'acquérir pour lui-même que d'enseigner. Empédocle était plus jeune qu'Anaxagore , mais seulement de quelques années ; il a pu l'entretenir à Athènes, s'il y est jamais venu, mais il y a loin de là à se faire son disciple. On pourrait dire avec autant de raison que Parménide et Oorgias, qui vinrent aussi à Athènes, pendant le séjour d'Anaiagore, yont reçu ses leçons. Les véritables maîcres d'Etiipédocle owt été les Pythagoriciens et les Eléates; sa doctrine en fait foi .
Démocrite a pu être disciple d' Anaxagore , soit qu'on le regarde comme son contemporain, soit qu'on le fasse plus jeune de quarante ans. Gepeodant Diogçne ne rapporte qu'avec défiance la tradition qui lui fait suivre: les
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leçons d*Anaxagore : (1) « Quelques-uns disent qu'il entendît Anaxagore , » et il se hâte d'ajouter que , d'après Pharorinus , Démocrite était ennemi d'Anaxagore et le décriait , parce qu'il n'avait pas voulu Tadmetlre auprès de lui,oTt 5>i iiri Tr/socrrixaro «ùrôv.Dansuu autre passage (2) , ii intervertit les rôles , et dit que c'était Démocrite qui avait repoussé les avance d'Ânaxagore. Il est impossible de rien tirer de positif de données aussi incertain nés.
Marcellinus, dans la vie de Thucydide, dit qu*il était disciple d'Anaxagore , et ajoute qu'il fui regardé comme athée , ce qui donne quelque vraisemblance à son récit. On ne trouve du reste rien qui le confirme, ni dans les auteurs anciens^ ni même dans le caractère général de l'histoire du Péloponèse. La morale un peu positive de Thucydide rappelle, il est vrai, celle d'Archélaûs; mais que peut-on conclure d'aussi vagues ressemblances ?
Tout ce que nous savons de Mctrodore se borne au récit de Phavorinus ; il avait suivi les leçons d'Anaxagore à Lampsàque, ce qui lui fit donner le surnom de /Vafxipaxïjvoç et il appliqua la doctrine physique à Tinterprétation dcfs allégories d'Homère.
Diogène d'Apollonie a-t-il précédé ou suivi Anaxa-. gore? Schleiermacber (5) se prononce pour la première
(1) DigoèneLaerte, IX, 34.
(3)*Schléièrmacîier, sur Diog. d'Apoll., Mem. de Tacad. de Berlfns 1815. ••
o{iiiûoQ, en s^appuyant surtout sur Texamendes doctrines de Diogëne. Son argumentation ne nous paraît pas con* cluante, et Schorn(l) l'a réfutée avec avantage en par-* tant, comme lui, du texte de Diogëne d'ApoUonie ; son style est beaucoup plus parfait que celui d'Ânaxagore: il y a chez lui peu de pléonasmes ; sa pensée est mieux déterminée 9 ce qui indique un art plus.avancé. Sa doctrine ménjie renferme un perfectionnement de Tionisme qui n'était guère possible avant Anaxagore^ et qui parait être la conséquence du nouveau principe introduit par ce dernier dans la science. Il fait continuellement effort pour concilier la notion d'intelligence avec la supposition d'un principe matériel organisateur de l'univers , et comme nous le verrons plus tard (2), plusieurs de ses arguments semblent dirigés contre la nouvelle* école. Diogëne deLaérte le fait contemporain d'Anaxagore (3), et parle de son séjour à Athènes. Simplicius (4) dit qi^'il était un peu plus jeune qu'Anaxagore, et qu'il lui a beaucoup emprunté. Disciple d'Anaximène comme Anaxagore , Diogëne d'ApoUonie peut très-bien avoir profité indirectement des travaux d' Anaxagore , tout en restant plus fidèle que lui à la pensée de leur maître commun. Nous nous rangeons donc à l'opinion de Schorn, qui le place entre Anaxagore et Archélans, sauf à justifier plus tard cette préférence par la comparaison des doctrines.
(1) Schom.,frag. d*Anaxag. et de Diogëne d'ApolI., p. 9 et suiv.
(2) Influence d' Anaxagore sur ses contemporains.