IX
(4) Sur la phys. d'Arist. , f. 6; a.
- Jî —
A en juger par ce grand nombre d'hommes illustred que l'antiquité rassemble autour d'Anaxagore , son in* fluence dut être presqu'illimitée ; et cependant que restet-il de ses idées au bout de quelque temps ^ dans le domaine philosophique? En apparence son système est mort avec lui. Périclès en a profité pour lui-même, mais n'a rien fait pour le répandre ; Euripide a forcé pendant quelque temps les Athéniens à admirer un homme qu'ils avait proscrit; mais les philosophes vont-ils s'inspirer auprès des poètes? Archélaiis l'abandonne dès les premiers' pas. Polus s'égare parmi les sophistes. Socrate et Démocrite le combattent, et on cherche vainement les traces de son école. Mais qu'on ne s'y trompe point: les véritables disciples d'un philosophe ne sont pas ceux qui se réclament de son nom et se renferment dans le cercle qu*il a tracé ; ce sont bien plutôt ceux qui développent les germes féconds qu'il a déposés dans la science. La pensée d'Anaxagore a grandi pendant que son nom était oublié ; çlle a passé dans le domaine commun , elle a inspiré toute la philosophie grecque à partir de Socrate ; Platon qui le combattait n'a fait qu'agrandir ses découvertes, et Aristote a la bonne foi de reconnaître qu'il Ta précédé dans la carrière.
§3- Sfem écriim.
Anazagore est cité par Diogè&e de Laërte parmi ceux qui n'avaient composé qu'un seul ouvrage (1). Il s'agit ici du v£pi ifvasùiç, Platon dit de son côté (â) que les écrits d'Anaxagore étaient fort étendus , ce qui ne contredit en rien l'assertion de Diogène. Anaxagore^ comme tous les philosophes loniens/ne s'était pas borné dans son système au point de yue purement physique ; il était trèsversé dans la géométrie^ dans l'astronomie, dans la médecine même, dans toutes les sciences, en un mot, que les anciens comprenaient sous le titre de sciences naturelles, et qu'un seul homme pouvait aisément embrasser alors qu'elles ne faisaient que de naître. Il n'était aucune question qui ne pât trouver place dans une composition aussi Taste que le Traité de la nature , et les ouvrages ^ciaux que quelques auteurs ont attribués à Anaxagore ne devaient être que des fragments détachés de cette espèce d'Encyclopédie.
Son ouvrage principal, si tant est qu'il en ait composé plusieui's, celui qui contenait sa doctrine philosophique, portait le même titre que les traités de Parménide , d'Anaximène, d'Empédocle : mpl fxtGSMç ^ de la nature ou plutôt de la production des êtres. Il était divisé en plu-
(1) Proem. 16.
(2) Apologie.
sieurs livres ; car Simplicius cite à plusieurs reprises le premier , et Platon , lorsqu'il en parle dans l'Apologie , emploie l'expression t« /3É/3Xta. Dans le premier livre , Anaxagore avait exposé les principes fondamentaux de son système^ conformément à l'usage adopté par les physiciens ; dans les autres , il appliquait ces principes aux différents ordres de phénomènes. D'après Clément d'Alexandrie (1) , Anaxagore serait le premier qui eût composé un ouvrage ; mais il y a là une erreur manifeste : Heraclite , Anaximène^ Xénophane etParménide avaient déjà écrit avant lui; Anaxagore est le premier qui ait écrit en prose à Athènes , et il serait possible , selon la conjecture d'Hemsen(2) , que ce fût là la source de l'erreur de Clément d'Alexandrie. Le Traité de la Nature était , au rapport de Diogène, écrit avec élévation et élégance ; les fragments qui nous ont été conservés ne justifient qu'en partie cet éloge ; la diction , un peu lâche et pleine de pléonasmes , l'obscurité et le manque de précision do la pensée y attestent l'enfance de l'art. £a plus grande difficulté quej'on rencontre dans l'appréciation de ce système tient précisément à la signification flottante des mots, et à l'indétermination de la pensée qui en est la suite : aussi Aristote a-t il eu beau jeu contre Anaxagore , lorsqu'il l'analysa avec son langage rigoureux , et lui demanda des principes parfaitement arrêtés. Cet ouvrage était fort répandu dans l'antiquité ;
(1) Strom. , I.
(2) Anax. Claz. , p. 57.
Platon dit que y de son temps , il se donnait à vil prix \ pour une seule drachme^ malgré son étendue; aussi s'est-il long-temps conservé. Simplicius le possédait encore , du moins en partie , au VP siècle. La plupart des fragmentsqu'il cite dans son commentaire sur la physique d'Arislote, sont extraits du premier livre, comme il a soin de le faire remarquer. On ne peut en conclure cependant qu'il ne possédait que ce premier livre ; car il parle lui-même des livres d*Anaxagore qui sont entre ses mains.
Les autres livres étaient consacrés à des questions particulières et ne pouvaient être d*aucune utilité pour Tintelligence générale delà doctrine d*Anaxagore. Il résulte de là que malgré le peu d*étendue de ces fragments, nous possédons encore la partie la plus importante de ison système , la seule même qui eût une grande valeur philosophique, puisqu'Aristote, si habile à démêler ce qu'il y a d'essentiel dans une doctrine, n'a fait porter sa discussion que sur les principes renfermés dans cette première partie.
Le style de ces fragments, au nombre de vingt-deux (1),
(1) A ces vingt-deux fragments conservés par Simplicius dans le commentaire sur la Physique d' Aristote et sur le Traité du ciel , on en joint ordinairement trois autres empruntés le premier au traité de Sextus Empiricus, contre les dogmatiques, le second à l'apologie de Platon , et le dernier à la biographie d' Anaxagore par Diogène de Laërte. Mais raulhenticité de ces fragments esjcontestable. Sextus Empiricus et Platon rapportent chacun de leur côté une opinion d' Anaxagore , sans citer expressément ses
le dialecte ionien employé par Anaxagore, les distingiieqt aisément du texte de Simplicius , qui du reste nous apprend lui-même qu'il cite les propres paroles d'Ana^a gore (1). Schaubach a le premier publié ces fragments en 1827 , et les a accompagnés de nombreuses citations des anciens, destinées à en éclaicir le sens. Schorn et Panzerbieter ont déterminé^ dans deux dissertations» remarquables, l'ordre dans lequel il doivent être disposés.
Indépendamment du Traité de la nature, on a attribué à Anaxagore d'autres ouvrages particuliers. Aristotedit, dans le Traité des plantes, I, 2, en parlant d'Anaxgore : KoEt S(à toOto tffd irphç A£;^évsov. Est-il question ici d'uu livre spécial ? Rien ne le prouve , et la brièveté du passage d'Aristote ne permet à cet égard que des suppositions. Par Ae^éveoç on peut entendre ou bien un personnage au(|uel était dédiée sa physique , ou biea encore un de ses disciples auquel il s'adressait dans la conversation. Plutarque dit, dans la vie de Nicias (2), qu^il est le premier qui ait expliqué clairement les phases de la lune et ses éclipses ; mais ces détails trouvaient place si naturellement dans son livre i^spl yyacwç qu'on ne peut supposer , en l'absence de toute preuve, qu'ils aient fait Tob-
paroles. Quant à Diogène , il cite de mémoire et rapproche des phrases qui, dans le texte d*Anaxagore, devaient être séparées.
(1) l^pnrat xai ev T«fç tiçzo irpStrov vx?\çiîç èvatçTàç itLcntç RTrotvTou èintpaBnv irapaypâylfat twv Avocfayopou piipocTuv. lu Phy». Arist., f. 106, b.
(2) Ch. 24. V
jé( d'un traité spécial. On peut en dire autant des réclierches sur la perspective dont parle Vitruve (1). Il rapporte qu*Agatharqué éleva le premier un théâtre et composa un traité à ce sujet ; qu'à son exemple Démocritè et Anaxagore écrivirent sur les règles à observer dans la disposition de la lumière et des ombres, pour produire sur un plan des eflets de perspective. Anaxagore, qui était versé dans les mathématiques, et qui, au témoignage de ProciuS (2), s'était occupé d'un grand nombre de problêmes géométriques, était naturellement conduit à traite^ ce sujet. Cependant Fabricius conteste (3) qu'il soit ici question du philosophe, et Schorn (4) attribue ce traité à un Anaxagore d'Ëgine, architecte cité par Pausatiids. Mais cette opinion tombe d'elle-même devant le témoignage de Théophraste , qui nous apprend qu' Anaxagore s'était occupé spécialement des lois dé la vision et des circonstances qui la font varier chez les difTérents êtres (5) . Du reste , Tasâociation du nom d' Anaxagore avec celui de Démocritè dans le texte de Vitruve , prouve que dans sa pensée il ne pouvait être question que d'Anaxagore de Clazomène. Nous n'hésiterons donc point à lui attribuer les recherches dont parle Vitruve. Quant à affirmer, comme Montucla (6), qu'il avait composé un livre
(l)Préf. dul. VII, S II.
(2) Ad Eucl., II, 4.
(3) Bibl. Gr., ii, p. 649. Ed. Harles.
(4) De Anax. et Diog. Appoll. dissèrt., p. 5.
(5) Fragm. du itspt «e(70ïîffé«ç.
intitulé àxTivo7/)ay««, on ne le peut, faute de renseignements sufGsans.
Une phrase de Plularque (1), assez peu explicite du reste , nous apprend qu'Anaxagore s'était occupé , dans sa prison, de la quadrature du cercle , rsTpayu vktiiov Faut il entendre par là un traité sur la question ou une simple figure ? Ritter (2) s*arrête à la dernière opinion; mais il fausse les expressions de Plutarque, qui indiquent plutôt une démonstration sur la mesure du cercle. Si Anaxagore a écrit un ouvrage de ce genre, il doit être indépendant de la Physique; car elle était publiée depuis long-temps. Le traité nepi poctràelaç qu'Elien attribue à Anaxagoi^, sans autre désignation (5), ne peut être de notre philosophe , qui ne s'était jamais occupé des affaires publiques (4).
Les sources principales pour Tétude de cette doctrine sont les ouvrages d'Aristote , les commentaires de Simplicius sur la physique et le Traité du ciel d'Aristote; enfin les ouvrages de Théophraste. Platon n'a parlé d' Anaxagore qu'accidentellement , et ce qu*il en dit n'est d'aucune utilité pour l'intelligence de sa doctrine. Aristote nous a conservé, au contraire, un grand nombre de détails ; mais quelle que soit s(»n impartialité habituelle ,
(1) De exilio.
(2) Hist. de la phil. ionienne , p. 208.
(3) Var. histor. , iv, 14.
(4) Ménage l'attribue à un rhéteur de recelé d'Isocrate dont parle Diogène de Laërte, m, 15 ; Meursius au grammairien Zénodote ; Fabricus à Anaxarque.
il demande à être eontrôlé avec soin : il n'a guère exposé le système d'Anaxagore que pour le combattre , et il le réfute en tirant de ses principes des conséquences que lui-même n'avait certainement pas entrevues. Nous aurons plus d une fois à opposer le texte d'Ânaxagore aux assertions d'Aristote. Simplicius est aussi d'un grand secours ; il a eu soùsles yeux l'ouvrage d'Anaxagore et un traité de Théophraste consacré à l'appréciation de sa doctrine. Il a bien quelquefois embarrassé le système d*Axanagore de détails étrangers; mais il est toujours aisé de reconnaître le bagage du commentateur et de faire la part de la vérité. Théophraste avait écrit sur Anaxagore ; Diogène de Laërte (l)cite de lui un traité irpôç tov *Av«Çayôpav et un autre i^ipi tûv AvotÇayôpou. SimpHcius parle aussi du second livre de Théophraste sur Anaxagore^ et dit l'avoir consulté ; ce dernier ouvrage est vraisemblablement l'un de ceux indiqués par Diogène. Ces divers traités, que l'impartialité de Taulcur et la netteté de son exposition rendaient fort précieux, sont malheureusement perdus ; il nous reste du moins de Théophraste un fragment important du irepi «tdôïîffswv qui nous permettra de reconstruire la doctrine d'Anaxagore sur la connaissance sensible.
Les autres historiens et commentateurs n*ont qu'une importance très-secondaire; ils citent le plus souvent de mémoire et à propos d'autres questions; de sorte que leur témoignage ne peut être accepté que sous toutes réserves.